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I. Il faudrait plutôt tlirc Joseph Prud'homme

aux besoins de l'Etat, les auteurs de manuels laïques exagèrent à l'envi la richesse de l'Eglise sous l'Ancien Régime. Ils nous représentent le clergé comme le plus gros propriétaire de France depuis les plus lointaines origines de notre histoire jusqu'à la Révolution ; ils nous le montrent accaparant, pour son usage personnel, la plus grande partie de la production économique du pays et nous donnent de lui l'impression d'un immense vampire se nourrissant avidement du travail, des sueurs, des revenus si péniblement acquis des générations qui se sont succédé pendant treize siècles.

Nous avons déjà fait justice de ces affirmations tendancieuses. Dans une précédente étude, nous avons prouvé, textes en mains, que l'on exagérait l'étendue et la valeur des biens du clergé, et aux appréciations fantaisistes des faiseurs de manuels laïques nous avons opposé les évaluations qui furent faites à la veille de la Révolution.

Dans les chapitres qui précèdent celui-ci, nous avons montré la part considérable que prit l'Eglise, depuis les temps du haut Moyen Age jusqu'à la Révolution, aux charges de la nation et la manière parfois très dure dont les rois taxèrent ses biens, les considérant comme une réserve pour le cas de détresse nationale.

Devançant une objection qu'on serait en droit de nous adresser, nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que même ramenés à des proportions plus exactes, et même grevés de fortes taxes, les biens du clergé étaient considérables au Moyen Age et sous l'Ancien Régime et que leurs revenus permettaient aux dignitaires ecclésiastiques, évêques, abbés, prélats de faire figure de grands seigneurs et de propriétaires opulents.

Il faut cependant remarquer que souvent ils tenaient ces richesses autant de leur patrimoine que des biens d'Église. Le» évêques gallo-romains appartenaient presque tous à la haute aristocratie territoriale ; avant d'entrer dans les ordres, ils comptaient déjà parmi les plus riches proprié-

taires de leur province, et souvent ils, enrichirent leurs églises de leurs donation, et de leurs legs plutôt qu'ils ne tirèrent d'elles leur opulence. « Au milieu des troubles de ce temps, dit M. Bayet du v« et du vi^ siècles le peuple voulait pour évêques des hommes qui, par leur naissance, par leur éducation, souvent même par le rôle qu'ils avaient joué, fussent en état de le défendre avec énergie. L'aristocratie romaine, composée de familles sénatoriales, s'empare de l'épiscopat avec l'assentiment des fidèles, parfois même se le transmet de père en fils. Germain était duc de Auxerre... lorsque l'évêque Amator l'ordonna prêtre : à sa mort, il le désigna au peuple pour son successeur. Eucher, évêque de Lyon de 434 à 449, est de famille sénatoriale; son père a été peut-être préfet des Gaules... Sidoine Apollinaire est fils et petit-fils de préfets des Gaules, gendre d'un ex-empereur, lui-même a été préfet de Rome, patrice ; il est célèbre comme écrivain, mais il appartient encore au monde lorsque le peuple de Clermont, en 4*70, le choisit comme évêque ^ » Un autre évêque de Clermont, Vénérandus, était sénateur avant son ordination ^. Gallus, évêque du même diocèse, appartenait « à l'une des plus illustres familles sénatoriales des Gaules ; et personne ne pouvait surpasser par l'illustration de la naissance » son père, le sénateur Georges, et sa mère Léocadie. « Grégoire, évêque de Langres, était < ex senatoribus primis » et avant de gouverner cette église, il avait exercé, pendant quarante ans, des fonctions civiles^.

Ces représentants de la plus haute classe de la société tenaient de leurs familles des richesses considérables.

Au Moyen- Age, la féodalité occupa un grand nombre d'évêchés et d'abbayes. « Le duc Richard I de Normandie

I. Histoire de France de Lavissb, II, p. I, p. aS. a. Grégoire de Tours, II, i3, « ex scnatoribus cpiscopus ordinatur.

3, Grégoire de Tours, Vitx Palrum, VI, i. li. Ibid., VII, I.

fit de son fils Robert un archevêque de Rouen, de son neveu Hugue, un évêque de Bayeux, de son autre neveu Jean, un évêque d'Avranches, de son petit-fils Hugue, un évêque de Lisieux. Le duc Richard II donna l'archevêché de Rouen à son fils Manger ; Guillaume le Conquérant révêché de Bayeux à son frère utérin Odon^. » Les autres feudataires agissaient de même dans leurs fiefs et le roi dans son royaume ; il serait trop long d'énumérer les prélats qui, du haut Moyen Age aux temps modernes, ont appartenu à la maison royale. Enfin, la noblesse, la haute bourgeoisie ont fourni un grand nombre de leurs enfants à l'Eglise : on n'a pour s'en convaincre qu'à parcourir les séries épiscopales des diocèses, les séries abbatiales des monastères. Les papes et les conciles durent même réprimer cette invasion des charges ecclésiastiques par les hautes classes de la société et en réserver une partie pour les clercs pauvres mais instruits,

Le régime des concordats favorisa cette invasion du clergé par la noblesse. « Quand on parcourt la liste des titulaires d'évêchés avant et depuis François ï^^, remarque M. l'abbé Sicard, on constate, à partir du Concordat (de 1516), une poussée générale de gentilshommes vers l'épiscopat français ^. » A la fin de l'ancien Régime, la presque totalité des évêchés étaient occupés par la noblesse d'épée ou de robe. « Metz a un Montmorency- Laval ; deux Rohan-Gueméné occupent les sièges de Strasbourg et de Cambrai ; nous trouvons trois La Rochefoucauld à Rouen, à Beauvais, à Saintes; deux Talleyrand- Périgord à Reims et àAutun ; un Durfort à Besançon, un Clermont-Tonnerre à Châlons-sur-Marne, un Polignac à Meaux, un Crussol d'Uzès à la Rochelle, un Saint- Aulaire

1 . Histoire de France de Lavisse, t] II, Les premiers Capétiens par Llchairk, p. iio,

2. Sicàrd. L'ancien clergé de France. Les Evêques avant la Réyolntiori, p. /<.

à Poitiers, un Breteuil à Montauban, un Seignelay-Colbert à Rodez, un Dillon à Narbonne, un Chabot à Saint- Claude, un Sabran à Laon, un La Tour du Pin-Montauban à Auch, un Vintirnille à Carcassonne, deux du Plessis d'Argentré à Limoges et à Séez, un Mailly-La Tour-Landry à Saint-Papoul, un Narbonne-Lara à Evreux, un Juigné à Paris, un Lainarche à Saint-Pol-de-Léon, un Grimaldi à Noyon, un Mercy à Luçon, un Boisgelin à Aix^ » A cette énumération M. Sicard en ajoute en note une autre qui la double en étendue.

Ce n'est pas le lieu de discuter longuement les consé- «juences d'un pareil recrutement du haut clergé. Il y en eut de bonnes: à l'époque des invasions barbares, il fallait des évêques de la plus haute naissance pouj prendre en mains efficacement la cause des vaincus et en imposer aux vainqueurs. M. Luchaire fait remarquer quec'est parmi les prélats qui se rattachaient aux grandes familles féodales que l'on compte ces évêques aux conceptions hardies qui élevèrent ces splendides cathédrales qui sont la gloire de notre sol français. Il n'est que trop certain aussi que ces prélats installèrent souvent dans leurs demeures épiscopales les moeurs mondaines, guerrières et parfois légères «jui régnaient dans le milieu auquel ils appartenaient ; la réforme de Grégoire VII fut rendue nécessaire, au xi^ siè" cle, par cette pénétration trop étroite de l'Eglise par la féodalité. On peut aussi trouver, que Vépiscopat du xviii^ siècle se ressentit un peu de la légèreté du milieu dans lequel il se recrutait presque exclusivement. Enfin, trop souvent, les dignités ecclésiastiques furent recherchées par ambition moudaine plus que i)ar l'efTot d'imc vocation surnaturelle; l'Eglise et la Société en soufTrirenl.

Issus de familles qui, pour la plupart, unissaient I.j richesse î'i l'éclat de la naissance, ces prélats firent profiter l'Église de leurs biens personnels, qui parfois étaient

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