CHAPITRE II
La Révocation de l'Édit de liantes,
Préambule.
Le 18 octobre i(i85, Louis XIV révoqua l'édit de Nantes. La liberté de culte que son aïeul Henri IV avait reconnue et garantie aux Réformés était supprimée; leurs temples devaient être démolis, leurs écoles fermées. S'ils avaient la faculté d'adorer Dieu à leur manière, dans le for intérieur de leur conscience ou dans le secret de leurs maisons, ils ne pouvaient plus exercer leur culte publiquement ni enseigner publiquement leur doctrine. Ceux de leurs ministres qui ne voulaient pas se convertir étaient exilés, et ceux d'entre eux qui, pour pratiquer ouvertement leur culte, tenteraient d'émigrer seraient condamnés aux galères. Enfin, les enfants des protestants qui demeureraient en France seraient baptisés par les curés et élevés dans la religion catholique.
Ces prescriptions de ledit du 18 octobre 1685 avaient été précédées d'une série de mesures, s'échelonnant de 1661 à 1685, qui avaient déjà aboli plusieurs articles de l'édit de Nantes et restreint progressivement la liberté des protestants. On les avait tout d'abord ramenés à l'exécution stricte de l'édit de Nantes et l'on avait fermé et détruit tous les temples ouverts daus les pays réservés uniquement au culte catholique; on avait gêné la manifestation publique de leur foi, en limitant leurs cortèges et convois; on avait restreint leur droit d'avoir des écoles. Malgré la clause de l'édit de Nantes qui leur ouvrait l'accès à tous les emplois, on leur avait interdit successivement un grand nombre de fonctions publiques et de corps de
métiers. Leurs tailles furent augmentées et, dans certaines provinces, ils furent astreints au logement des soldats tandis que les nouveaux convertis en étaient exemptés, et par le mot de dragonnades on désigne les excès de toutes sortes auxquels se livrèrent les soldats dans ces familles protestantes auxquelles ils étaient imposés.
Des peines sévères frappaient les relaps, c'est-à-dire les protestants convertis au catholicisme qui revenaient à leur ancien culte, et les pasteurs qui les y avaient ramenés ou convertissaient des catholiques, ainsi que les réformés qui allaient chercher à l'étranger la liberté religieuse. Naturellement, les Chambres mi-parties et les autres privilèges que l'édit de Nantes avait accordés aux réformés avaient été supprimés en un temps où on leur refusait le bénéfice du droit commun ^.
Les manuels scolaires n'ont pas manqué de s'élever avec la plus grande indignation contre ces mesures et contre celle qui les couronna, la Révocation de l'Edit de Nantes. Ils se sont faits l'écho d'historiens tels que Michel et, Henri Martin, Lavisse et de toute la littérature protestante, aussi abondante que passionnée, qui a traité ce sujet.
De notre côté, nous déclarons hautement que la politique de Louis XIV à l'égard des protestants a été déplorable et la Révocation de l'Edit de Nantes avec les mesures qui l'ont préparée et suivie, l'une des grandes fautes de son règne. Sans entrer dans les débats théologiques et philosophiques qui se sont élevés sur la liberté de conscience et des cultes, nous estimons que ceux que les catholiques appellent « nos frères séparés », ne devaient pas être
I. On retrouvera dans les Édits arrêts.... le texte des actes législatifs édictant toutes ces mesures. Elles sont conamentées dans VHisloirede France de Lavisse, VII partie, II, pp. 60-81, et longuement étudiée dans la longue introduction mise par l'écrivain protestant M. Douen, en tète de son ouvrage sur la Révocation de L'Èd t de Nantes à Paris (Paris, Fischbacher, 1896).
\ ramenés à Torthodoxie par les « missionnaires bottés » des dragonnades, ni par des vexations de toutes sortes, ni par la perte de leurs droits de Français et de pères de familles, ni par les galères.
Nous pensons aussi que par les haines qu'elle souleva, par le départ d'un grand nombre de familles qui allèrent porter leurs rancunes à l'étranger avec leurs richesses, leur industrie et leur activité, la France eut à souffrir beaucoup de la Révocation de l'Edit de Nantes.
Qu'il n'y ait aucun doute et aucune équivoque sur nos sentiments à ce sujet.
Aux auteurs de manuels et aux historiens non catholiques qui réprouvent si énergiquement les vexations et les persécutions que subirent les protestants sous Louis XIV, nous souhaitons assez de sincérité pour qu'ils blâment aussi les mêmes excès quand les catholiques en sont les victimes à l'heure présente !
S'ils flétrissent le Grand Roi qui a limité arbitrairement l'ouverture des écoles protestantes, qu'ils flétrissent aussi les gouvernants de nos jours qui ont fermé tant d'écoles catholiques et enlevé le droit d'enseigner à toute une catégorie de citoyens français.
S'ils trouvent odieux que les réformés aient dû quitter la France pour chercher à l'étranger la liberté de leurs pratiques religieuses, qu'ils trouvent odieux aussi que des milliers de Français et de ^Françaises aient dû s'exiler pour aller servir Dieu à l'étranger selon le vœu de leur conscience !
S'ils estiment monstrueux que des parents huguenots aient dû confier leurs enfants à des écoles catholiques où leur religion était condamnée et maudite, qu'ils estiment monstrueux au même degré que, de nos jcurs, des enfants catholiques soient tenus d'aller dans des écoles où leurs croyances et celles de leurs parents sont attaquées dans des livres déclarés hérétiques par les représentants auto-
msrOIUE PARTIAIX, HISTOIRE VRAIK. — III 3
risés du catholicisme ou attaquées par des maîtres qui, sous prétexte de laïcisme, font ouvertement la guerre à la religion !
S'ils s'apitoyent sur ces malheureux protestants qui ne pouvaient pas organiser librement leurs cortèges et qui étaient exclus par la tyrannie de Louis XIV de certains emplois publics, qu'ils se rappellent les persécutions dont ont été victimes les officiers dont les femmes allaient à la messe, les enquêtes qui se font sur les écoles qu'ont fréquentées les candidats aux emplois publics, leurs sentiments et ceux de leur famille et les exclusions des concours qui s'en sont suivies... et qu'ils s'en indignent !
Si leur sens de la justice est blessé par les confiscations qui furent ordonnées contre les protestants émigrés, qu'il le soit aussi par la confiscation générale des biens de l'Église et des Congrégations qui a été exécutée sous nos yeux ; et enfin, s'ils condamnent la défaveur que Louis XIV a témoignée aux protestants et la persécution qu'il a ordonnée contre eux, qu'ils condamnent aussi la défaveur dont notre régime frappe les catholiques et la persécution qui pèse, de nos jours, sur eux !
Les procédés sont les mêmes au xvii® et au xx® siècle, avec cette circonstance aggravante, c'est qu'au xx®, l'hypocrisie s'est ajoutée à la tyrannie, Louis XIV n'ayant pas prétendu poursuivre les protestants au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Que si les auteurs de petits manuels et de grandes Histoires approuvent aujourd'hui ce qu'ils condamnent au xvii« siècle, ils montrent par là que ce n'est pas la liberté qu'ils aiment, mais les protestants, que ce n'est pas la tyrannie qu'ils détestent, mais les catholiques.
Tel est le cas des manuels condamnés. Autant ils attaquent violemment Louis XIV et l'Eglise à propos de la Révocation de l'Edit de Nantes, autant ils se montrent indulgents pour les crimes de la Terreur, autant ils se taisent sur les attentats dont les catholiques sont de nos
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jours victimes. Cette partialité doit nous mettre en garde contre leurs jugements et leurs indignations.
Leur appréciation sur Louis XIV et sur sa politique à l'égard des protestants mérite autant de réserves que celle qu'ils ont portée sur Henri IV et sur l'Edit de Nantes. Voyant les faits en bloc, sans les précisions et les distinctions qu'impose le sens historique, ils blâment en bloc la Révocation de l'Edit de Nantes comme ils ont approuvé en bloc sa promulgation. Ils chargent Louis XIV de toutes leurs malédictions de même qu'ils ont comblé Henri IV de toutes leurs bénédictions : le Vert Galant devient un apôtre de la tolérance, peut-être même de la libre-pensée et de la laïcité; le Roi-Soleil, au contraire, va se perdre, à leurs yeux, dans les épaisses ténèbres du fanatisme et du cléricalisme. Quant à nous, nous nous garderons de jugements aussi absolus et nous essaierons d'établir des distinctions dans les mesures qui furent prises par Louis XIV et dans les responsabilités de la Révocation et de ses conséquences.
Parmi les édits que promulgua Louis XIV contre les protestants, il en est que tout esprit sérieux estimera légitimes. Quand en juillet 1667, il supprimait les Chambres mi-parties ou de l'Edit et certains autres privilèges que l'Edit de Nantes accordait aux protestants, il ne faisait que continuer Richelieu supprimant les places de sûreté; il enlevait aux réformés ce qui les constituait en un Etat dans l'Etat. C'était aussi sage que juste; car, jusqu'à leur défaite par Richelieu, les huguenots avaient trop souvent montré qu'ils ne se servaient des avantages qui leur étaient faits que pour s'organiser fortement et préparer la guerre civile. On comprend aussi qu'en 1602, Louis XIV se soit opposé à la réunion du synode général des Réformés ; trop souvent ces synodes avaient pris des mesures contre l'unité et la sécurité du royaume. N'étaitce pas de ces assemblées qu'étaient sorties leurs révoltes sous Louis XIII ?0n s'explique enfin que le roi ait dispensé
les hôpitaux catholiques de recevoir les protestants; c'était par un réel abus que TEdit de Nantes avait mis les réformés à la charge de la charité catholique. Il y a dans la politique de Louis XIV à l'égard du calvinisme assez de mesures à blâmer pour qu'on signale celles qui étaient légitimes.
Le protestantisme français de 1620 à 1660.
Aucun manuel ne signale les négociations continues des protestants français avec les ennemis de la France, les Anglais, les Hollandais et les Espagnols. S'ils mentionnent l'entente de La Rochelle avec l'Angleterre, il ne la blâment pas et font même l'éloge de Guitton, maire de La Rochelle, l'organisateur de cette révolte qu'appuyait l'étranger, AuLJLRD. Cours moyen, p. 109.
a Les protestants français étaient des sujets JîdèleSf dévoués, actifs. »
Devinât. Cours moyen, p. 89.
a Depuis la prise de la Rochelle, les protestants français étaient restés tranquilles, Mazarin avait dit : a Je n'ai pas à me plaindre du petit troupeau. S'il broute de mauvaises herbes, il ne s'écarte pas ».
Pendant la Fronde, ils s'étaient montrés fidèles serviteurs du roi. Le roi avait reconnu leurs services en confirmant l'Édit de Nantes. Les protestants ne demandaient donc qu'à obéir, en bons français j aux lois du royaume. »
Gauthier et Deschamps. Cours moyen, p. 64, Cf. Cours élémentaire, p. 54.
« Après la paix d'Alais, les protestants redevinrent de bons e t loyaux serviteufs de la France..., p. 65 « dès lors, les protestants ne conspirèrent plus. »
Cours supérieur, p. 126.
a Depuis que Richelieu avait anéanti les protestants comme parti politique, ils n'osaient plus conspirer et se conduisaient en bons et loyaux sujets. »
GuiOT et Mane. Cours moyen, p. laG.
« Richelieu par l'Édit d'Alais (^1629), avait accordé aux p. ^testantsla liberté de conscience. Ceux-ci, restés fidèles sujets du roi.,.
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RoGiE et Despiques. Cours moyen, p. iio.
a Malgré la Iranquillité des protestants^ Louis XIV leur enleva tous leurs droits. r> Cours supérieur, p. 336.
« Après la paix d'Alais, les protestants Jurent des sujets dévoués et fidèles. »
SOMMAIRE. — Légendes et histoire. — Révolte protestante de 1620-16 22. — Négociations avec Mansfeld. — Révolte protestante de 1624-1626. — Sympathies anglaises et hollandaises. — Révolte protestante de 1627- 1629. — Alliance de l'Angleterre et des révoltés. — La paix d'Alais a-t-elle mis fin au parti protestant? — Les protestants et la conspiration de Cinq-Mars. — Entente des protestants avec l'Espagne. — Les protestants à la mort de Louis XIII. — Témoignages d'Oxenstiern et de Grotlus. — Soulèvements du Poitou et du Languedoc. — Modération de Mazarin. — Troubles en Languedoc pendant la Fronde. — Organisation politique des protestants. — Le Camp de l'Éternel. — Entente de Léran avec l'Espagne. — Les protestants français et Cromwell. — Projets de séparation de la Guyenne.
Depuis plusieurs générations, l'enseignement officiel attribue exclusivement la révocation de l'Edit de Nantes au fanatisme religieux entretenu habilement dans l'âme de Louis XIV par les Jésuites. C'est encore la thèse que soutient la grande histoire de France publiée sous la direction de M. Lavisse. 11 n'est pas étonnant que les manuels laïques aient adopté avec empressement cette explication; elle était trop simple pour ne pas satisfaire le goût des généralisations qu'ont les auteurs primaires ; englobant dans une même réprobation la Monarchie et l'Eglise, elle flattait en outre, leur parti pris de dénigrement contre la royauté etle catholicisme.
Pour que la cause de la Révocation fût d'ordre exclusivement religieux, il fallait prouver qu'il ne pouvait y en avoir aucune d'ordre politique. Ou devait absolument écar-
ter l'idée que les protestants avaient pu être dangereux ou tout au moins menaçants pour le gouvernement, et qu'en les combattant, Louis XIV avait pu de bonne foi croire travailler dans l'intérêt de la Monarchie et de la France. On ne pouvait pas nier les révoltes des réformés sous le règne de Louis XIII ; le siège de La Rochelle par Richelieu, les exploits de Rohan dans les Cévennes protestantes étaient trop connus pour qu'on pût les dissimuler; mais en les racontant rapidement, on s'empressait d'ajouter que c'étaient les dernières traces de la turbulence huguenote et qu'après la victoire que Richelieu remporta sur eux, et grâce à la liberté de conscience qu'il eut la sagesse de leur laisser, les réformés furent désormais des sujets fidèles et des Français sans reproche. Ainsi s'est créé un enseignement que l'ou peut résumer en ces propositions :
1® Les protestants se sont montrés, il est vrai, turbulents dans les premières années du ministère de Richelieu.
2° Mais ce grand homme d'Etat les a vaincus à La Rochelle et par la paix d'Alais ou Edit de tolérance (1629), il a eu la sagesse, tout en leur enlevant leurs privilèges, de leur maintenir leurs libertés.
3<^ Aussi, les protestants ont-ils cessé d'être un parti l^olitique en 1029 et se sont-ils montrés, à partir de cette date, de fidèles sujets du roi et de loyaux serviteurs de la France.
4*^ Far conséquent, Louis XIV n'avait aucune raison de les persécuter d'abord, de les proscrire ensuite; et si en le faisant, il a privé la France de ses enfants les plus intelligents et les plus dévoués, il a cédé aux odieuses suggestions de l'intolérance et la Révocation de l'Edit de Nantes doit s'ajouter à l'Inquisition et à la Saint-Barthélémy, dans la liste des crimes du fanatisme.
Les citations qui i)récèdent ce chapitre prouvent bien que telles sont les affirmations et les suggestions des manuels laïques. Elles n'ont qu'un défaut, c'est d'être en contradiction avec les faits et les documents. A ceux qui les
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examinent sans parti pris, ils montrent que la fidélité des protestants au roi après la paix d'Alais est une légende fabriquée par l'ignorance ou le mensonge; que si, en 1629, les protestants perdirent en efifet leurs privilèges, et si Richelieu eut, de son côté, la sagesse de leur laisser la liberté de conscience et de culte, ils ne renoncèrent nullement à leurs prétentions de former un Etat dans l'Etat, de reconquérir leurs privilèges, d'écraser le catholicisme partout où ils le pourraient ; et que pour cela, ils n'hésitèrent jamais à faire appel à l'étranger, soulevant tour à tour contre la France tous ses ennemis, qu'ils fussent protestants, comme l'Angleterre et la Hollande, ou même catholiques, comme l'Espagne.
C'est ce que nous allons montrer en retraçant rapidement l'histoire politique du calvinisme français, de 1620,datede leur première grande révolte sous Louis XIII, jusqu'à 166Cf année où Louis XIV inaugura, avec son gouvernement personnel, sa politique de répression contre le protestantisme.
La révolte protestante de 1620, celle que M. Hanotaux déclare « la plus affreuse, la plus inattendue, la plus absurde de toutes 1 )),dura de 1620 à 1622. Elle s'étendit dans le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, où les calvinistes étaient commandés par Soubise, dans le haut et le bas Languedoc où ils avaient à leur tête Rohan. Elle fut marquée par le long siège de Montauban, au cours duquel mourut le connétable de Luyneset que Louis XIÏI dut lever sans prendre la ville. Le fanatisme des protestants Cévenols se réveilla avec une telle violence que Rohan lui-même ne put le contenir. • Trente-six églises furent détruites à Montpellier, à Nîmes et dans les environs; les couvents furent pillés, les moines chassés. Un agent de Lesdiguières envoyé avec des propositions de paix, fut massacré *. » Les révoltés avaientlfait appel, dèsleur prise d'armes, à l'Angleterre