I. R0U88ET, op. cit., p. Ifjo
SO lUîSTOlHi: l'AHTIAI.E, HISTOIRE VRAIE
témoignait aux moyens violents le cardinal Le Camus, évèquede Grenoble. «Une faut point écouter les remontrances que luit M. l'évéque de Grenoble pour empêcher qu'il n'entre des troupes dans cette ville pour réduire les religiiiinaires et obliger les nouveaux convertis à faire leur devoir, parce que la charité lui fait désirer des choses qui ne feraient pas de bons effets i. » L'évéque insista et la rigueur de Louvois, qui n'avait pas voulu prendre en considération ses premières réclamations, dut finalement capituler devant sa charité. « Puisque vous désirez si ardemment que les troupes qui sont (dans le diocèse de Grenoble) en sortent, écrivait-il à Le Camus, le 28 juillet 1686, Sa Majesté a trouvé bon de les en retirer '■^. »
Ainsi, les protestants de Dauphiné n'eurent pas de plus puissant protecteur que cet évéque, cardinal de l'Eglise romaine.
L'évéque de Saint-Pons, Percin de Montgaillard, prit la défense des réformés de son diocèse contre les violences dont ils étaient l'objet. En 1687, il adressa une lettre au commandant des troupes royales en Languedoc pour se plaindre des communions forcées que les chefs militaires exigeaient des protestants et qu'il estimait avec raison sacrilèges; cette lettre fut publiée par le pasteur Jurieu dans sa Pastorale du 1" mars 1688 ».
Au cours des missions qu'il prêcha en Saintonge pour convertir les protestants, Fénelou s'efforça de faire atténuer les ordres rigoureux donnés contre les hérétiques parle ministre Seignelay. « Je viens de vous exposer, lui mandait-il, le 28 janvier 1686, les petits ménagements que
I. Ihid., p. AgB, lettre de Louvois à Tessé du 9 juin 1686. a. Ibid., p. 495.
?>. MiCHAun. Biographie universelle, art. Montgaillard. Pastorale de Jurieu, Bibi. Nat., D^, i6a6.
nous avons cru utiles de garder... Nous pensions même que l'autorité ayant commencé l'ouvrage, il ne nous restait en partage que la douceur et la condescendance. » Comme on reprochait à Fénelon la lenteur de la conversion des réformés, il répondit que « la persuasion est la seule conversion véritable... », que s'il avait voulu éblouir de loin, il aurait fait communier tout Marennes et toute la Tremblade, mais qu'il aurait, par cette précipitation, fait des scélérats et qu'il serait indigne du ministère qu'on lui avait conlié. Rappelons toutefois que dans un mémoire adressé à Seignelay, en 1687, Fénelon admettait que l'on obligeât « par de très légères amendes » les réformés à assister aux instructions des missionnaires^.
Les mesures contre les protestants qui s'étaient succédé de 1661 à 1685, furent couronnées par la déclaration royale qui révoquait l'édit de Nantes. Signée le 18 octobre 168o, elle fut enregistrée le 22 octobre suivant par tous les Parlements de France. Elle interdisait en France l'exercice du culte réformé, elle ordonnait la destruction de tous les temples et donnait aux pasteurs quinze jours pour sortir du royaume, sous peine des galères s'ils y étaient arrêtés, passé ce délai. Une série d'ordonnances ultérieures compléta celle du 18 octobre. Voulant empêcher l'émigration des protestants à l'étranger, elles frappèrent des peines les plus graves ceux qui tenteraient de quitter le royaume. Considérant les nouveaux convertis — qui le plus souvent n'avaient abjuré que pour éviter la persécution — comme de vrais catholiques, elles édictèrent une série de sanctions pour les obliger à observer les prescriptions de leur nouvelle religion ; elles les frappèrent des peines les plus grave» s'ils étaient relaps, c'est-à-dire s'ils revenaient à leur ancien culte.
I . LÉTBLié. Fénelon en Sainlonge et la Révocation de Cédil de iVa«(e« (Paris, Picard, i885), p. 8. G \7aek danêlsi Bévue politique et littéraire du 3i octobre 1876.
HISTOIRK PARTIALE. HISTOIRi: VRAIS. — XU 6
Assurément, l'histoire impartiale ne saurait approuver ni la Révocation de Tédit de Nantes, ni les mesures persécutrices qui la suivirent. En les décrétant, Louis XIV ordonna une série d'actes de violence que la charité chrétienne réprouve; etTexpérience démontra, une fois de plus, que la foi catholique ne tire pas grand profit de ces moyens répressifs. En forçant un grand nombre de protestants à s'expatrier, le roi appauvrit la France, au profit des états protestants l'Angleterre, la Hollande et le Brandebourg qui reçurent les réfugiés. Historiens protestants, libres penseurs et catholiques ont fait valoir souvent ces considérations; nous n'y contredirons pas; car elles semblent définitivement scientifiques.
Nous devons toutefois nous garder des exagérations que la passion politique et religieuse a accumulées à ce sujet. Un historien doit éviter les verdicts sommaires et injustifiés, tels que ceux que prononçait, au cours de la Terreur, le tribunal révolutionnaire. Il a le devoir de préciser l'étendue des dommages et de peser les responsabilités. C'est ce que n'ont pas fait les manuels condamnés, à la suite des historiens qui les ont inspirés. Ils ont condamné, sans la moindre atténuation, Louis XIV et l'Église qu'ils jugent solidairement coupables de la Révocation et de ses suites et, faisant une surenchère de partialité, ils ont exagéré à l'envi les tristes conséquences qu'elles eurent pour la prospérité matérielle et morale de la France.
Et tout d'abord, que devons-nous penser des responsabilités de Louis XIV lui-même? Elles ne doivent pas peser seulement sur lui mais encore sur toute la France ; caria Révocation fut acclamée parla nation tout entière. C'est ce que constate M. Lavisse à la suite de nombreux historiens ^ : « L'applaudissement, dit-il, fut presque univer
I . Lavissk. Histoire de France, VII, p. ii, p. 7g. C'est aussi ce que fail remarquer le manuel Rogie et Despiques, avec raison. (Cf. citation on ttte du chapitre)
LA RÉVOCATION DE l/ÉDIT DE NANTES 83
sel... Des hommes comme La Bruyère, comme La Fontaine approuvèrent ^. M'"® de Se vigne célébra l'édit : « Rien n'est si beau que ce qu'il contient et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable ^. » Bossuet a vraiment exprimé l'opinion publique, lorsqu'il a dit dans l'oraison funèbre de Le Tellier : « Publions ce miracle de nos jours, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis, poussons jusqu'au ciel nos acclamations ! » Un esprit frivole et sceptique tel que Bussy-Rabutin faisait écho à la gravité de Bossuet : « Les guerres qu'on a faites autrefois aux protestants ont multiplié et donné vigueur à cette secte. Sa Majesté l'a frappée petit à petit et l'édit qu'il vient de rendre, soutenu des dragons et des Bourdaloue, a été le coup de grâce ^. » Le sculpteur Girardon envoyait à Troyes *, sa ville natale, un médaillon du roi que les habitants de cette ville recevaient, en acclamant en Louis XIV « le pieux triomphateur qui avait éteint l'hérésie». Enapprenant laRévocation de l'Edit de Nantes, les Etats du Languedoc manifestèrent leur reconnaissance au roi en décidant, par acclamation, de lui ériger une statue équestre dans telle ville que Sa Majesté choisirait. » (Séance du 31 octobre 1685)^. En décembre suivant, les États d'Artois répondaient aux acclamations du Languedoc et votaient un présent considérable à Louvois qu'ils saluaient comme le principal instigateur de l'édit *. L'assemblée du clergé, par un discours prononcé par le
I . La Brutèrk. Caractères. Da souverain et de la république. — La Fontai.>e. Épitre à .M. d^ Bonrepaus, 5 février 1687.
a. M™» DE SÉviGNÉ. Lettre du a8 octobre i685,
3. Cité par Gaillvrdin. Histoire du règne de Louis XIV, V, p. I 10.
h. TfAiLLARni^, op. cit., p. IIO.
5. Dom Vaissète. llist. du Languedoc (éd. Molinier), XIII, p. 568. Cette statue fut érigée à Montpellier, la ville où se tenaient le plus souvent les États.
G. RoussET, op. cit., ni, p. 485.
coadjuteur de Rouen et écrit sans doute par Racine, félicita le roi de cet acte qui rétablissait l'unité de la foi et du royaume. Enfin, le peuple de Paris manifesta sa joie en se fiiisant lui-même rexécuteur de Tédit de Révocation. Il se porta en masse sur Charenton et y détruisit le magnifique temple qu*y possédaient les réformés.
Les rapports envoyés au lieutenant général de police La Reynie ^ montrent l'aversion profonde qu'avait le peuple pour les protestants. Le 24 juin 1695, le fils d'un nouveau converti étant resté debout devant la procession du Saint-Sacrement, fut insulté et, sans l'intervention des agents, sa maison aurait été brûlée par la foule 2. Une lettre de La Reynie à M. de Harlay portait que les nouveaux convertis étaient sans cesse insultés par le peuple et que la police devait les protéger ^.
Après avoir constaté l'erreur de cet enthousiasme universel, M. Lavisse essaie de l'expliquer ^ et il en donne plusieurs raisons. Il les voit dans l'intolérance qui régnait dans toutes les classes sociales et dans tous les pays, chez les protestants comme chez les catholiques ; et encore dans l'intérêt qu'avaient la noblesse et la bourgeoisie au maintien de la suprématie de l'Eglise qui fournissait des dignités et des bénéfices à leurs enfants; enfin, dans la foi monarchique des Français qui suspectaient les huguenots de républicanisme. Ces raisons sont justes et elles expliquent en partie l'approbation générale que rencontra la Kévocation. Mais M. Lavisse omet la principale soit qu'il ne l'ait pas vue — ce qui ne ferait pas honneur à sa perspicacité historique, — soit qu'il n'ait pas osé l'énoi? -
1 . Ces rapports, formant six volumes in-fo et concernant les protestants, sont conservés à la Bibliothèque Nationale, ms. fr. 7000.