‹ Histoire philosophique de l'hypochondrie et de l'hystérieChapitre 8 sur 22 · C. Causes déterminantes de l’hypochondrie et de l’hystérie · texte numérisé non relu

C. Causes déterminantes de l’hypochondrie et de l’hystérie

S XIX. Susceptibilité morale, susceptibilité nerveuse, ou prédisposition hypochondriaque , prédisposition hystérique, voilà ce que l'influence des causes examinées plus haut a amené et établi dans l’économie animale. Maintenant, de deux choses lune : ou les causes prédisposantes continuent d'agir, et par leur seule continuité elles déterminent la maladie, ou ces causes prédisposantes se bornent à entretenir la prédisposition , et, dans ce dernier cas, l'organisme n’attend que l’action d’une cause occasionnelle pour développer tout l’appareil des symptômes morbides.

Quelles seront donc les causes déterminantes propres à amener le développement de ces deux maladies? Les auteurs sont tombés à cet égard dans deux excès opposés, mais également défavorables au perfectionnement du diagnostic de l’hypochondrie et de Phystérie. |

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Les uns ont énuméré toutes les causés capables d'apporter quelque trouble dans Pexercice des fonctions animales, et les ont données gratuitement comme causes déterminantes de ces maladies; les autres ont choisi un petit nombre de causes, et leur ont attribué exclusivement la propriété déterminante, rejetant toutes les autres comme nulles sous ce rapport. De ces deux manières de procéder sont résultées des erreurs ; en effet, dans le premier cas, nous voyons les auteurs répéter pour lhypochondrie et pour l’hystérie la série si connue des causes ‘Occasionnelles, sans raisonner sur ces Causes, et sans examiner si, dans leur mode d’ action, il y a quelque rapport avec les symptômes déterminés.

Nousles voyons répéter invariablement. causes occasionnelles de l’hypochondrie : répércussion d’an exanthème, rétrocession d’une dartre, suppression d’une hémorrhagie habituelle, omission d’une saignée ordinaire , defédidiss ar St subit , excès de table, ‘ingestion d’une boisson : aa cée, etc., etc., et de même pour lhystérie.

Or, nous le demandons, quelle conclusion peut-on tirer de cette manicre de raisonner, soit en faveur de lidentité de ces deux maladies, sOIL en faveur de Jeurs différences ?

Si Maintenant nous passons aux auteurs qui

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ont admis un petit nombre de causes plus parti culières, nous verrons qu’un système hypothétique leur a dicté le plus souvent les causes qu'ils ont choisies. Ainsi, pour ne pas aller bien loin. l’école du Val-de-Grâce, agissant d’après une idée préconçue , c’est-à-dire d’après l’idée que les symptômes de l’hypochondrie et de lhystérie ne doivent être considérés que comme signes d’une irritation gastro-intestinale (1), a choisi nécessairement, et pour être conséquente avec-ellemême, les seules causes qui peuvent exciter cette irritation gastro-intestinale.

Georget, au contraire, rapportait tout à és céphale; il voyait dans ses diverses manières d’être une foule de maladies, et de ce nombre l’hypochondrie et l’hystérie : il a donc dû, de son côté, se borner aux causes qui influencent directement l’encéphale, et pour lui ces causes ont été celles de l’hypochondrie et de lhystérie.

Il est évident que la question que nous avons à traiter ne saurait être résolue par aucun de ces moyens. bin |

(x) « L’hypochondrie est l'effet d’une gastro-entérite chronique « qui agit avec énergie Sur un cerveau prédisposé à J'irritation. » (Exam. des doct., prop. 144.)

« L’hystérie parait étre rattachée à la même cause que lhypo-

« chondrie. » (Exam. des doct., prop. 352, p. 236.)

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Notre manière de raisonner sera bién simple ; nous voulons faire voir que, même dans la nature. des causes déterminantes ; On peut encore trouver des notions positives sur l’hypochondrie et sur l’hystérie, et en même temps des motifs contraires à l’identité prétendue de ces deux maladies. | |

Nous y parviendrons en analysant les causes dont les effets peuvent “ue ordinairement appréciés.

On doit diviser, selon nous, les causes déterminantes en deux classes bien distinctes. Première classe : causes qu'on pourrait nommer déterminantes générales; ce sont celles qui, trouvant une prédisposition établie, déterminent presque toutes les maladies connues; sous ce titre on rangerait les variations atmosphériques, les répercussions d’exanthèmes, etc., étc.; ces causes , enfin, dont le mode d’action n’est pas plus en rapport avec le développement de telle maladie que de telle autre, mais qui, trouvant déja en quelque sorte tous les élémens d’une maladie , ne font que la déterminer fortuitement.

Deuxième classe : causes déterminantes spéciales ; ce sont celles qui amènent plus particu- D. tel ordre de maladies que tel autre,

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ou même telle individualité morbide que telle autre : c’est dans cette classe que nous trouverons des différences pour nos deux maladies.

Nous ne pourrions en trouver dans la première, parce que dés causes communes à une foule de maladies ne préjugent absolument rien : les idiosyncrasies seules: différent ; tandis que dans la seconde classe les causes conservent dans leur action un caractère de spécialité, de telle sorte que s’il existe déjà dans Péconomie une idiosyncrasie analogue; le développement de la maladie devient immanquable, Par tout ce qui précède on peut prévoir que dans la revue philosophique que nous allons faire des causes déterminantes de l’hypochondrie et de l'hystérie, nous distinguerons avant tout la nature et le mode d’action de la cause. Cette nature est-elle générale, elle ne préjuge rien ni sur lidentité ni sur les différences de ces deux maladies, et nous ne nous étonnerons pas que les auteurs aient regardé des causes de cette espèce comme pouvant produire ces deux affections ; que si cette nature au contraire est spéciale , nous verrons qu’elles ne seront pas les mémés pour l'hypochondrie et pour l’hystérie, et nous verrons aussi que les bons observateurs ne les ont pas considérées comme pouvant occasionner

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indifféremment lune ou Pautre de ces deux maladies.

S XX. Quelquefois on a pris l'effet pour la cause, et cela est arrivé lorsqu'on a noté les chagrins profonds comme causes nécessairement occasionnelles de lhypochondrie. Dés qu’un homme est frappé d’hypochondrie, il est nécessairement en proié à une peine amère, et cela presque au début; tout occupé de ses maux, il n’y a plus de plaisirs pour lui, et, comme au bout d’un temps ‘plus ou moins Het des maux réels ou du moins matériels peuvent succéder aux maux imaginaires, On se croit autorisé à re garder ses premiers chagrins comme ayant déterminé sa maladie. Il faut le dire cependant, nous ne préténdons pas que les chagrins n'aient aucune influence sur l'apparition des phénomènes morbides. Il est certain que le chagrin, même amené par des circonstances toutes extérieures , ‘a pour effet de concentrer l’homme en lui-même, surtout lorsqu'il n’a personne qui partage ses peines, de lui faire rapporter toutes ses idées à ses sensations, et de le prédisposer ainsi aux atteintes dé l’hypochondrie. Dans le cours de la maladie . les chagrins ont une influence encore plus décisive ; ils amènent presque toujours la troisième période ; nous y reviendrons. Mais tou-

jours est-il qu’un chagrin vif et profond ne peut être regardé comme une cause réellement déterminante de l’hypochondrie : c’est plutôt une cause accessoire, assez éloignée, et qui ne fait qu’aider en certains cas l’action des autres. Car nous ne pensons pas qu'une sensation pénible éprouvée dans la région épigastrique, puisse dé. terminer cette affection. Quant à l’état habituel de tristesse , l'effet est différent, et on a bien fait de le mettre au nombre des causes de Phypochondrie; mais cette cause est plutôt prédisposante qu’occasionnelle. L'état habituel de tristesse n’agit en ce sens qu’en séquestrant en quelque sorte un individu du reste du monde, en le mettant continuellement vis-à-vis de lui-même : cette cause appartenait donc plutôt à la section précédente qu’à celle-ci.

Maintenant si l’on prétendait qu’à la suite d’une émotion triste, mais vive et brusque, l’hypochondrie s’est tout-à-coup déclarée, nous nous verrions obligés de regarder cette émotion comme une cause générale, sans rapport aucun avec les accidens déterminés, et ayant simplement coincidé avec d’autres circonstances.

L’hystérie peut-elle être déterminée par des chagrins vifs et profonds, et par un. état habituel de tristesse? Nous savons que les affections mo-

fo)

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rales vives, les peines du cœur, l’amour contrarié, occupent le premier rang dans les causes déterminantes des auteurs; mais cette dernière question n'est encore rien moins que jugée.

Georget a remarqué que, sur les neuf cas cités par M. Louyer-Villermay, la maladie aurait été produite trois fois par la frayeur, deux fois par un amour contrarié , une fois par des affections vives de l’ame, une fois par un mouvement violent de jalousie, une fois par refroidissement, et une fois par le jeu de l’escarpolette. Il n’y a de réel parmi ces causes que celles qui ont agi vivement et profondément sur l’organisme, les autres sont insignifiantes. Les effets de la frayeur ne peuvent être révoqués en doute ; souvent ils ont déterminé sur-le-champ des accidens hystériques avec ou sans suppression de règles. Quant à l'amour contrarié , c’est une circonstance complexe : il aurait fallu indiquer de quelle manière cet amour avait été contrarié, si c’était par de mauvais traitemens , etc. ; c’eût été le moyen de faire connaître la véritable cause occasionnelle , et d'indiquer un mode de traitement tout autre que celui de satisfaire cet amour. Le refroiïdissement n’était qu’une cause déterminante générale, et qui n’aurait eu aucun effet sans une prédisposition bien établie; il en est de même

ÉTIOLOGIE. 119 pour le jeu de Pescarpolette. Ces causes n’apprennent rien sur la nature d’une maladie, parce qu’elles sont données sans esprit de critique et d'analyse. Chez les vingt-deux malades dont parle Georget, treize fois la frayeur détermina l’hystérie, dont dix avec suppression de règles et au moment même; sept fois des chagrins violens eurent le même effet.

Il'est évident, d’après ce que nous venons de dire, que les émotions morales vives ; profondes et instantanées, celles qui s'adressent à tout le système sensitif, qui impressionnent l’homme dans tous ses organes, que l’ame n’a pas eu le temps de percevoir, qui ont enfin plus de rapport avec l’innervation qu'avec Pintelligence, sont des causes déterminantes de l’hystérie, tandis que leur influence n’est pas marquée sur le développement immédiat de lhypochondrie.

Ce n’est donc pas tout-à-fait à tort que Réveillon s’est cru fondé à nier linfluence des passions sur l’hypochondrie; considérant les passions dans le sens qu’on y attache généralement, il a vu que loin de déterminer cette maladie, elles peuvent, en certains cas, contribuer puissamment à la guérir, én produisant de fortes et durables distractions, en arrachant le malade à ses fatales idées.

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S XXI. Les veilles opiniâtres , les excès d’études, et les contrariétés sans cesse renaissantes, ont fixé l'attention des médecins, dans l’étiologie des maladies qui nous occupent; dans les deux premiers cas, on ne peut guère trouver que des circonstances prédisposantes assez générales et agissant de diverses manières. Les veilles opiniâtres sur-excitent le système sensitif, et sont assez propres à favoriser l’hystérie; les excès d’études ont des effets analogues, et de plus ils prédisposent aux dérangemens intellectuels, en faussant quelquefois Pesprit par une application qui va au-delà des forces naturelles.

Pour ce qui est des contrariétés sans cesse renaissantes , il faut distinguer : ces contrariétés sont-elles très-violentes? bouleversent-elles l’esprit des Jeunes filles? elles peuvent déterminer une foule de maladies nerveuses et surtout l’hystérie : sont-elles simplement tracassières, comme on le dit, souvent répétées, en opposition avec les pensées les plus naturelles, avec la manière de vivre ordinaire ; entretiennent-elles enfin dans un état habituel de tristesse? elles sont plus propres à amener des lésions organiques , et entre autres la phthisie tuberculeuse, comme l’a remarqué Laennec (Traité de lauscultation médiate , t. 1, p. 646). Nous retrouverons l’oc-

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casion de rappeler les observations importantes de ce médecin célébre sur l'effet des passions tristes. l

$ XXII. La suppression des règles est une de ces causes que nous avons nommées générales, causes répétées sans discernement par presque tous les auteurs, mais que, Georget toutefois à donné comme venant des auteurs et non comme de lui-même. |

Que la suppression des règles ait été suivie chez quelques femmes de symptômes d’hypochondrie, nous ne voulons pas le nier; mais jusqu’à ce qu’on ait établi des rapports rationnels entre la cessation anormale de cette évacuation et les symptômes de l’hypochondrie, nous devons nous borner à citer les faits, puisque les auteurs n’ont pu rien dire sur leur mode d'action.

La suppression des règles ne joue pas un rôle aussi important qu’on l’a pensé jusqu’à présent dans l'apparition de lhystérie; souvent, il est vrai, et très-souvent, à la suite d’une vive émotion, les règles se suppriment tout-à-coup et l’hystérie apparaît, mais cette suppression n'a été qu’un phénomène morbide précurseur de la maladie, et non une cause : d’autres fois elle a simplement coïncidé; et, chose remarquable ,

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on est souvent parvenu à rétablir l’écoulement régulier des règles, que l’hystérie n’en a pas moins persisté , et que ses symptômes n’ont pas même éprouvé le plus léger amendement.

Le phénomène hémorrhagique connu sous le nom de menstrues, est, comme on le sait, tout vital; il est sous la dépendance immédiate de l’innervation ; ce n’est pas l'écoulement, ce n’est pas la quantité de sang perdue qu’il faut considérer dans cet acte physiologique, c’est le molimen vitale; fonction toute spéciale, que les hémorrhagies supplémentaires ne pourront jamais remplacer. Quand donc l’écoulement vient à se supprimer brusquement, il faut croire qu'il existe déjà un trouble de l’innervation utérine ; c’est un prodrôme hystérique : voilà ; selon nous, comme on doit concevoir la liaison qui existe entre la suppression des règles et l’hystérie.

La plupart des médecins du siècle dernier, au rapport de Chambon de Montaux ( Yaladies des filles , p. 199 ,; tome 11), étaient persuadés que le sang dés menstrues, retenu dans la matrice et surtout dans l'épaisseur de ses parois, était une cause certaine de sufjocation de matrice ; Chambon lui-même adoptait cette explication : J'ai essayé , dit-il (200), de donner une idée exacte de l'effet des fluides qui , séjournant dans ce vis-

ÉTIOLOGIE. 119 cère, acquièrent une acrimonte capable d’irriter son tissu.

Freind attribuait tout le désordre à la pléthore qui, selon lui, suit toujours cette suppression (Emmen., 166); mais ceci rentre dans la question de la cause prochaine que nous nous réservons de traiter dans un autre lieu.

Nous ne rapportons ces opinions, qui ont régné long-temps dans nos écoles, que parce qu’elles sont encore partagées aujourd'hui par quelques médecins. Ces médecins n’entrent pas, il est vrai, dans ces explications; ils disent que le trouble des fonctions de l’utérus entraine directement les affections hystériques ; et, partant de là, ils placent dans cet ordre de causes le retard du flux menstruel , sa suppression ou sa rétention, sa diminution, ses anomalies , sa cessation spontanée ou accidentelle , tardive ou prématurée , les menorrhagies sthéniques ou atoniques, les écoulemens leucorrhoïques, etc., etc. C’est encore ici une énumération non raisonnée. Que cette énumération repose sur des faits, nous n’en doutons pas; mais pour que ces faits aient quelque valeur dans la question de causalité , il faut d'abord prouver qu'ils n’ont pas simplement coincidé avec les phénomènes morbides : et, de plus, montrer les rapports qui existent

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entre eux et les phénomènes. C’est ce qui s’appelle proprement faire de la science; certes , on ne se plaint pas aujourd’hui de la disette des faits en médecine : ils abondent ; mais que sert de les accumuler sans cesse si on n’en tire des inductions raisonnées ?

Les progrès de la pensée publique, dit M. Géoffroy Saint-Hilaire , réclament qu’on emploie au- Jourd’hui les faits, principalement pour les connaître dans leurs rapports.

La suppression des règles, admise comme cause déterminante de lhystérie, ainsi que’le veulent tant d'auteurs , ne peut éclairer en rien la nature de cette maladie; cette cause est tellement générale qu'il n’est peut-être pas une maladie, chez les femmes, qu’on n’ait attribuée à ses effets. Les énumérer avec quelques détails, dit M. Désormeaux , ce serait présenter un tableau nosographique presque complet. Il en est à peu près de même des autres troubles des fonctions utérines.

Nous nous sommes suffisamment expliqués pour montrer que rien m'est plus difficile à prou: ver que la part accordée si légérement à ces divers états dans la production des phénomènes

hystériques : nous ne devons pas yrevenir; nous

regrettons seulement ici de voir un auteur con-

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temporain (M. Louyer-Willermay) noter parmi les causes qui entraînent encore directement cette maladie , la rétention de la liqueur spermatique, en ajoutant, d’un ton péremptoire, que cette liqueur parait très-abondante chez certaines femmes : idée renouvelée de Platon, qui assurait que la semence retenue long-temps dans les organes de la femme devient acrimonieuse.

La suppression des lochies n’a pas été oubliée parmi les accidens qu’on suppose devoir détermincr l’hystérie ; cette remarque appartient surtout aux premiers observateurs. Æippocrates , dit Fréd. Hoffmann, in puerperis ob lochiarum non ritè succedentem fluxum hystericas passiones observavit (de Nat. mul.). H est probable que, dans ce cas, il s'agissait d’une affection puerpérale compliquée d’accidens nerveux.

S XXIIT. Les anciens attribuaient une importance beaucoup plus grande qu’on ne le fait de nos jours, aux influences des constitutions atmosphériques. 1 n’est pas dans notre sujet d’aborder cette question, il nous suffira de remarquer que les diverses constitutions atmosphériques n'ont jamais paru imprimer un caractère épidémique aux affections hypochondriaques.

Si on ne veut même considérer que les de-

grés de température , on trouvera que ces varla-

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tions n’ont d'effet réel qu’en raison de l’importance des idées que le malade atteint d’hypochondrie y attache; mais cela regarde plutôt la marche de la maladie que son apparition. Si un hypochondriaque pense que le froid lui est contraire, soit que cette idée lui soit venue spontinément, soit qu'elle lui ait été inspirée par un médecin, il est certain que les symptômes seront aggravés sous une température semblable; il en sera de même pour les effets de la chaleur. À |

Chez les femmes hystériques on n’a pas remarqué non plus que le mode de développement ou de propagation des symptômes soit soumis aux influences de ce qu’on nomme génie des constitutions atmosphériques, comme il arrive souvent dans les diverses épidémies de maladies aiguës. Mais un haut degré de température paraît avoir des effets très-prononcés sur le système nerveux des femmes déjà prédisposées.

Si l’état électrique de Pair est à peu près sans effet sur l’homme en santé et sur l’homme affecté de maladies étrangères au système nerveux, cet état agit puissamment sur certaines femmes. atteintes d’affections spasmodiques. Chez ces femmes , le système nerveux, comme on le dit, est parvenu à un degré de prééminence tel que les

SOA

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moindres changemens électriques sont vivement ressentis par elles. |

Sans sortir d’un appartement fermé , certaines femmes éminemment nerveuses se sont aperçues, dit-on , du-passage d’une nue fortement électrisée (Rostan).

Un fluide non identique mais analogue à lélectricité, on le sait, joue un grand rôle dans l'exercice de nos fonctions ; ce rôle change, mais n’est pas moins important sans doute dans l’état de maladie. Jusqu’à présent on n’en a tenu que fort peu de compte dans les diverses méthodes thérapeutiques, parce que , dans beaucoup de maladies, on ne sait sice fluide est en plus ou en moins , Ou vicieusement réparti, ou même altéré dans sa nature ; mais un Jour viendra , peut-être, où les agens thérapeutiques seront appliqués dans cette vue, et peut-être , alors aussi, reconnaitrat-on que les métaux, efficaces contre certaines maladies, n’agissent qu’en apportant des modifications aux divers états électriques des organes; mais ceci est une digression : revenons à notre sujet.

On voit, d’après ce qui vient d'être exposé, que le mode d'action des influences atmosphériques établit une nouvelle différence entre lhypochondrie et l’hystérie.

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On ne peut, sans se livrer à des considérations hypothétiques, prouver que l’hypochondrie puisse être déterminée soit par les saisons , soit par les divers degrés de température , soit enfin par les génies des constitutions atmosphériques , tandis qu'il est facile de voir qu’une haute température, et surtout l’état électrique de l'air, ont des rapports évidens avec les fonctions et les organes , siége des affections hystériques.

Nous avons dit que pour lhystérie presque toujours les causes s'adressent directement aux organes ; ici, il y a plus encore : il y a presque identité entre l’agent nuisible et l'agent influencé, entre le stimulant et ce qui est stimulé, puisqu’on s'accorde aujourd'hui, même en anatomie pathologique, à admettre, dans l'organisme, des fluides impondérables.

$ XXIV. Nous allons maintenant entrer dans examen d’une cause toute spéciale, toute puissante, et qui, chez un sujet prédisposé, manque rarement son effet; nous voulons parler de la lecture des livres de médecine faite par les gens du monde ou même par de jeunes médecins, qui ne font pas marcher de front les travaux du cabinet et la fréquentation dés hôpitaux. Chose singulière , l’image réelle des maladies impres-

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sionne plus vivement, mais moins vicieusement que la lecture de leurs descriptions.

De deux choses l’une : ou la lecture de livres de médecine déterminera, chez un individu prédisposé; l'invasion de lhypochondrie, ou, si cette maladie existe déjà, elle laggravera simguliérement. Entrons dans quelques détails à ce sujet. Un homme n’avait jamais tourné ses regards sur lui-même ; livré à des occupations toutà-fait étrangéres aux sciences médicales, il ne s'était jamais avisé de rechercher par quel mécanisme les alimens sont digérés dans son estomac , ni comment son sang circule dans ses vaisseaux; plus tard, dans le désœuvrement d’une vie nouvelle , il:ouvre- un de ces livres que le charlatanisme médical se vante de mettre à ia portée du peuple , ou bien il suit un de ces cours de physiologie, d'anatomie , etc., que quelques médecins veulent bien faire pour l'instruction et l’amursement des'oisifs des grandes villes ; il n’en faut pas davantage. Nous expliquerons plus tard par quel enchaînement d’idées l'hypochondrie se déclare, augmente de jour en jour, et parfois empoisonne de soucis amers le reste de l’existence.

La vie d’un homme célèbre, celle de J.-J.

Rousseau, à servi de texte, ou plutôt de modèle, à presque tous les auteurs qui ont voulu tracer

126 ÉTIOLOGIE.

les caractères distinctifs du tempérament mélan-

colique ou de la mélancolie elle-même; d’autres

n’ont vu.en lui qu'un de ces névropäthidies

(hypochondriaques) qui finissent nécessairement

par périr d’apoplexie. (Fourcade, Mal, ner pe 144)

On n’a pas distingué deux périodes bien distinctes dans la vie de Rousseau , l’une pendant laquelle il a offert tous les symptômes de l’hypochondrie, et l’autre pendant laquelle on le voit tomber dans la mélancolie la plus profonde.

M. Louyer-Villermay a donné une esquisse de la vie de ce philosophe, extraite, dit-il(Rech. sur l’hypoch., p. 61), des écrivains qui l’ont jugé avec une Juste sévérité, le tout pour offrir l'exemple d’une mélancolie bien prononcée.

Persuadé que jusqu’à présent il n’a été donné à personne de pouvoir juger dignement une aussi haute puissance intellectuelle , je me contenterai de faire parler Rousseau lui-même; nul autre, d’ailleurs, ne pourrait tracer d’une manière plus vraie, plus vigoureuse et plus pittoresque les symptômes de la première période de l’hypochondrie.

Il avait suivi madame de Warens à la campagne. « Cependant ma santé ne se rétablissait « pas; J'étais pale comme un mort, et maigre

comme un squelette; mes battemens d’artères étaient terribles, etc. Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures , je me mis à étudier Panatomie ; et,

passant en revue la multitude et le jeu Hé

piéces qui composent ma machine, ; je m’attendais à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour. Loin d’être étonné de me trouver mourant, je l’étais que je pusse encore vivre, et je ne lisais pas la description d’une maladie que je ne crusse être la mienne. Je suis s4r que si je n’avais pas été malade, Je le serais devenu par cette fatale étude. Trouvant dans chaque maladie les symptômes de la mienne, Je croyais les avoir toutes, et j'en gagnai par-dessus une bien plus cruelle encore, dont je m'étais cru délivré : la fantaisie de guérir. C’en est une difficile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. À force de chercher, de réfléchir, de comparer, j'allai m'imaginer que la base de mon mal était un polype au cœur, ét un médecin lui-même parut frappé de cette idée... Je tendis tous les ressorts de mon esprit pour chercher comment on pourrait guérir d’un polype au cœur, résolu d'entreprendre cette merveilleuse cure... On avait dit que M. Fizes, de Montpellier, avait guéri un pareil

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« polype; il n’en fallut pas davantage pour m'in- «spirer le désir d'aller consulter M. Fizes.

« L'espoir de guérir me fit retrouver du courage « et des forces. » |

Dans le voyage, Rousseau fait connaissance avec une madame de Larnage. Cette femme , comme il le dit, cherche à lui tourner la tête. « Voilà madame de Larnage qui m’entreprend, «et adieu le pauvre Jean-Jacques, ou plutôt «adieu la fièvre, les vapeurs et le polype..…. « J'avais oublié durant ma route que j'étais ma- «lade; je m'en souvins en arrivant à Mont- « pellier..……. J’allai consulter les praticiens les «-plus illustres, et surtout M. Fizes : par sura- « bondance de précaution, je me mis en pension « chez un médecin... Je partis après six se- « maines ou deux mois de séjour dans cette ville, « où J'ai laissé une douzaine de louis sans aucun « profit pour ma santé. » (Confess.)

Quiconque a lu les Consultations de Fizes, si célèbre de son temps, doit être convaincu que J.-J. Rousseau ne pouvait trouver que peu de profit pour sa santé près de lui.

Fizes écrivait à un malade qui, comme Rousseau, se plaignait de battemens d’artères : « Le «baitement que le malade sent en différentes « parties de la tête, et les autres symptômes

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« énoncés dans son mémoire, établissent une « affection mélancoliqüe dont la cause est un « sang épais, sec et acrimonieux, avec trop de « tension des filets nerveux, etc.» |

Pense-t-on qu’une explication de cette nature soit propre à adoucir le désespoir d’un malheureux hypochondriaque?

À l’époque où Rousseau écrivait ses mémoires, il était guéri de son hypochondrie, mais il était devenu mélancolique; on le reconnait même à plusieurs traits de ce passage : Je gagnai une maladie bien plus cruelle... la fantaisie de guérir, etc.

Un caractère bien remarquable, et propre à faire distinguer, en certains cas, les hypochondriaques des mélancoliques , c’est que les premiers veulent guérir, croient à la possibilité de leur guérison, dévorent des livres de médecine, et consultent non-seulement les médecins, mais les premiers venus ; tandis que les mélancoliques dédaignent et méprisent les médecins; ils ne se sentent que trop de vie pour souffrir encore toutes les angoisses de l'existence. Voyez comment s’exprimait Rousseau devenu mélancolique: « Maintenant que j'écris ceci, infirme et presque « sexagénaire, accablé de douleurs de toute es- « pêce, je me sens pour souffrir plus de vigueur ©

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«et de vie que je n’en eus pour jouir à la fleur « de mon âge et dans le’ sein du plus vrai bon- « heur.»

Voulez-vous savoir si tels personnages historiques, cités par des auteurs comme des modèles de mélancolie, étaient réellement mélancoliques : examinez de quelle importance et de quelle considération Jouissaient leurs médecins près d’eux. Le médecin dans lequel il a confiance est tout pour un hypochondriaque ; il est sa Providence ; pour un mélancolique, un médecin est presque toujours un charlatan.

Dans la vie de Rousseau, on trouve successivement ces deux sortes de maladies.

Tibère et Louis XI, disent la plupart des auteurs, étaient des mélancoliques achevés. Ouvrez Philippe de Comines, vous verrez Louis XI soumis à son seul médecin , ne craignant que lui, et, malgré son avarice, le payant largement. « Et si « Le craignaït tant, dit son naïf historien, qu’il ne « l’eût osé envoyer hors d’avec lui, et pour ce «le dict médecin luy disait audacieusement ces « mots : Je scay bien qu'un matin vous m'en- « vayerez, COMIMe VOUS faites d’autres; mais... «vous ne vivrez point huit jours après. Ce « mot l’épouvantait fort, etc.» (liv. vr) : c'était l’épouvante d’un hypochondriaque.

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Ouvrez Tacite et Suétone, et vous verrez Tibère soutenir qu’à trente ans tout homme doit être son propre médecin; vous verrez ce prince mélancolique dédaigner jusqu’au dernier moment les secours de la médecine. C’est en lui pressant la main, par marque de respect, qu’un médecin grec s’aperçut de la gravité de sa dernière maladie.

« Jam Tiberium corpus, jam vires, nondüm « dissimulatio deserchat , tandem apud promon- « torium Miseni......, Eum adpropinquare su- « premis, tali modo compertum est. Erat medi- « eus arte insignis , nomine Charicles..……. Is velut « ad proprio negotio digrediens , et per speciem « officii manum complexus, pulsum venarum at- ORDRES. Le. Charicles labi spiritum, nec ultrà « biduum duraturum Macroni firmavit. » (Ænn., lib. vr, Corn. Taciti). ef .

Revenons à la lecture des livres de médecine considérés comme causes de lhypochondrie. Il est peu d’hypochondriaques qui n’aient lu de ces sortes de livres ; et pour ceux qui n’éprouvent encore aucun symptôme , c'est une fatale épreuve, comme le dit Rousseau. Il y a encore cela de fàcheux, que , deveuus réellement malades, ils ne peuvent plus se détacher de ces livres. Presque toujours avant de consulter un médecin, et ils en

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consultent beaucoup , ils veulent lire ses ouvrages ; ils le jugent; et si, dans ses descriptions, ils. viennent à se reconnaitre, üs lui accordent là confiance la plus illimitée.

Tous les malades :qui consultaient Pomme avaient commencé par lire ses ouvrages. On sait avec quelle minutie les mémoires des hypochondriaques sont rédigés. Plusieurs de ceux que Pomme a rapportés commencent ainsi : « J’ai lu « votre ouvrage sur les vapeurs, il m'a inspiré la « plus grande vénération pour vous, etc. »

Nous pourrions ici, s! les bornes de ce travail nous le permettaient , rapporter de nombreuses observations qui prouveraient que souvent l'hypochondrie a été déterminée par cette seule cause. : |

Mais nous ne devons que parcourir successivement des opinions émises à ce sujet.

Ce qui frappe, dans les livres de médecine, les gens du monde et surtout les personnes disposées à l’hypochondrie, c’est tantôt la partie,anatomique et tantôt la description des maladies graves : OT; c’est précisément dans cette dernière partie que les anciens médecins ont excellé.

L'esprit qui domine aujourd’hui dans nos produciions médicales aura moins d’effet sous ce rapport. Il faut du pittoresque à de telles personnes.

ÉTIOLOGIE. ee,

Les minutieuses investigations d'anatomie pathologique , les recherches sur les érosions, les ramollissemens rouges et gris , les arborisations, les altérations de sécrétion, etc., etc., ne sont guère propres à fixer l'attention de cette classe de lecteurs. Il leur faut des descriptions à effet et à leur portée , des dissertations sur les glaires, sur les vapeurs, sur les anévrismes internes, les gastrites chroniques, le vice rhumatismal, les gouttes remontées, les maux de poitrine, etc., etc.

Certains cours d'anatomie et de médecine, faits exprès pour les gens du monde, ne sont pas moins dangereux ; ils ne peuvent donner que des idées imparfaites et fausses, et ne sont propres qu’à troubler leurs cerveaux.

Comme le mode d'action de ces causes est exprimé par des signes particuliers, et qu'il est immeédiatement suivi des symptômes qui constituent linvasion de lPhypochondrie , nous remettrons à la section suivante, c’est-à-dire, à la symptomatologie, cette description d’ailleurs fortimportante.

La lecture des livres de médecine est à peu près sans influence sur le développement de l’hystérie, à moins qu’on ne veuille appeler livres de médecine certains romans physiologiques propres seulement à polluer l'imagination des Jeunes gens.

134 ÉTIOLOGIE.

Nous avons dit qu’un homme prédisposé à Phypochondrie ne manque pas de se reconnaître dans toutes les descriptions de maladies qui lui tombent entre les mains; en sera-t-il de même pour les femmes prédisposées à Phystérie? Non, car dans cette disposition, les femmes peuvent ètre instruiles sans dangers, mais elles ne peuvent être émues impunément.

Les livres de médecine ne sont pas d’ailleurs du goût de ces sortes de femmes; elles préfèrent les livres et les spectacles capables de proeurer de fortes émotions : or, tout ce qui parle vivement aux sens peut devenir cause occasionnelle d’hystérie. Si votre fille Ht des romans à dix ans, disait le célèbre médecin de Lausanne, elle aura des vapeurs à vingt. Que si, par hasard , elles viennent à lire des livres de médecine, elles s’arrêteront seulement sur les détails anatomiques qui piqueront leur curiosité, ou sur les détails physiologiques qui éveilleront en elle des sensations nouvelles. Le charlatanisme semble, de nos jours, avoir deviné ces effets ; il a composé des livres uniquement dans ce but; ces livres, écrits par la lié des gens de l’art, dans lesquels on traite spécialement des fonctions des organés génitaux, sont d'autant plus dangereux et d'autant plus propres à déterminer des acci-

ÉTIOLOGIE. 139

dens hystériques , que leur lecture se termine presque toujours par des manœuvres de masturbation.

Ces réflexions suffisent pour montrer que ces causes déterminantes de l’hypochondrie et de lhystérie conservent entre elles les différences des causes prédisposantes. Les livres propres à occasionner les symptômes de lPhypochondrie ; donnent de fauses idées, font naître des craintes chimériques, en un mot, parlent à l'esprit. Les livres, au contraire, propres à détérminer des attaques d'hystérie, éveillent des sensations , remuent fortement les constitutions déjà prédisposées, en un mot parlent aux organes.

Nous ne reviendrons pas sur les effets de loisiveté, notés avec raison par les auteurs comme causes déterminantes, ni sur ceux de la masturbation : nous nous sommes suffisamment expliqués à ce sujet dans la section précédente.

Les auteurs ont encore mis au nombre des causes déterminantes de l’hypochondrie la crainte d’être affecté de maladies dangereuses ; mais, en cela, ils ont pris leffet pour la cause : dès qu'il yaen effet crainte de cette nature , on peut dire qu'il y a déjà hypochondrie , comme nous le verrons plus tard. Il en est de cela comme des prétendues peines du cœur, de lPamour contrarié ,

rangés parmi les causes de l’hystérie ; ce sont plutôt les premières expressions symptômatiques de cette maladie. En outre, il y a trop de vague dans des causes émises sous cette forme, pour qu’elles puissent être examinées comparativement. Avant de discuter, disait Locke, il faut définir les termes ; ‘or, on pourrait donner dix acceptions diverses à ces expressions.

{n conçoit que Georget a eu raison de donner, comme cause d’hypochondrie chez les femmes, la perte de la beauté et la succession des années ; il arrive souvent en effet que quelques femmes, aveuglées par l’amour-propre, ne regardent pas comme l’œuvre ordinaire du temps la perte de leurs attraits, mais comme leffet de quelque maladie, et dès-lors elles se mettent à la recherche de cette maladie. Les inquiétudes arrivent, elles augmentent, et l’'hypochondrie peut se déclarer.

$S XXV. Il est une autre cause déterminante de cette affection ; du même genre que celle que nous venons d'examiner, mais qui peut agir sur les hommes comme sur les femmes ; nous vouions parler des soins excessifs des personnes obséquieuses qui vous entourent et des inquiétudes mal fondées qu’elles conçoivent sans cesse sur l’état de votre santé. Elles font plus que les livres dont nous nous occupions tout-à-l’heure ,

ÉTIOLOGIE. 197

elles parlent sans être consultées : à force d’entendre exprimer des alarmes sur l’aspect de votre visage ,.sur les variétés de votre appétit, vous pouvez finir, pour peu qu'il y ait prédisposition, par prendre part enfin à ces soucis, par être surpris de votre pàleur, de votre faiblesse, de la lenteur de vos digestions, étc., etc.; et ce sont ces remarques qui amènent à la longue une maladie sérieuse : l’hypochondrie.

Rien de semblable ne peut avoir lieu pour l’hystérie sous ce rapport. Il est vrai qu’il est aussi des soins et des attentions qui peuvent favoriser linvasion de l’hystérie, mais ils sont d’un autre genre ; ce sont ces soins empressés et délicats qui amollissent les constitutions nerveuses, qui les condamnent à linaction ; ce sont ces attentions officleuses qui vont au-devant de tous les désirs, et qui, en cherchant à satisfaire continuellement les sens, leur font sentir le besoin de nouvelles sensations. Ges différences sont assez marquées pour qu'il ne soit pas nécessaire de nous y arrêter; nous passons à une question plus importante.

S XXVI. Enfin, il est encore une cause déterminante de ces deux maladies, cause plus fréquente qu'on ne le pense communément, surtout pour l’hypochondrie : c’est la facilité avec laquelle ces maladies peuvent se communiquer d’un in-

138 ÉTIOLOGIE.

dividu à un autre , comme par une sorte de contagion , bien qu’il n’existe ici ni venin , ni germe, ni émanation, etc. ; toutefois la distinction bien remarquable qu'on observe dans leur mode de communication fait sentir encore l'énorme différence à établir entre ces deux affections.

Indépendamment de Pennui que fait éprouver le commerce des hypochondriaques, du tourment que causent leurs plaintes continuelles, il y a du danger, pour des esprits prédisposés, à vivre toujours près d’eux. Les pensées se mettent naturellément en harmonie ; on compâtit à leurs maux réels ou supposés; on en cherche avec eux les causes; on s'inquiète de leur violence, de leur durée, de leurs suites, on peut aller plus loin, on peut aussi faire un retour sur soi-même ; ajoutons que les hypochondriaques ont cela de particulier, qu’ils cherchent sans cesse à établir des comparaisons entre vos sensations et les leurs, non pour y trouver pour eux des motifs de sécurité , Mais comme pour faire naître en vous des craintes et des sujets d'inquiétude.

C’est une sorte de contagion morale, une propagation amenée par une série d'idées et de réflexions particulières. Cette propagation est d’autant plus active qu’elle va droit à la source, au principe de Phypochondrie.

ÉTIOLOGIE. 139

Nous allons voir que les choses se passent tout différemment dans la communicationdel’hystérie.

L’invasion de lhystérie, dans ce cas, est déterminée, non par une communication ou fréquentation établie avec une personne hystérique, mais par la vue, et mème par la première vue, d’une hystérique. Plus Pattaque chez celle-ci sera violente et terrible, plus la communication sera prompte. Il en est alors de Phystérie comme de Pépilepsie ; les malades tombent sur-le-champ dans FPétat convulsif, Les auteurs ne se sont pas arrêtés sur cette distinction; elle est cependant toute pratique, et singulièrement propre à éclairer le diagnostic différentiel de ces maladies. On vicnt de voir que pour l’hystérie, le mode de propagation est en rapport avec le point de départ des symptômes de cette maladie. ‘La sensation vive et brusque excitée par l'aspect d’une hystérique au summum de l’état convulsifa frappé les sens, et il ne faut pas croire, avec quelques auteurs, que tous les agens qui influent sur les organes des sens, portent leur action sur lPimagination : ici l'imagination n'entre pour rien, la communication est trop prompte ; les sens sont frappés et l’innervation troublée, voilà tout; sans doute il y a eu une perception de l'esprit, mais l'esprit n’était plus agent actif ; comme les sens,

140 ÉTIOLOGIE.

il a été vivement et instantanément impressionné, ricn n’est resté en lui; en un mot, it n’a ricn fait, il n’a donc ici aucune part dans la production de cette maladie.

Nous nous arrêterons ici dans l’étude des causes de l’hypochondrie et de l’hystérie ; celles que nous avons étudiées avaient déjà été en partie notées par les meilleurs auteurs; nous les avons appréciées d'abord, puis comparées entre elles , et chaque fois nous avons trouvé qu’elles contribuaient plus ou moins à différencier nos deux maladies. Bien d’autres causes, sans doute, existent encore que nous ne connaIssonis pas, et d’autres ont été notées par les auteurs que nous n'avons pas cru devoir mentionner, parce qu’elles so nlinsignifiantes, générales , et qu’elles ne sauraient éclairer aucune question pathologique.

Certes, les causes considérées seules ne suffiraient pas, comme nous l’avons dit au commencement, pour résoudre notre problème; mais elles entrent pour beaucoup dans les élémens que nous rassemblons, et nous pouvons dire à présent avec Fréd. Hoffmann : Differunt porra magni hi duo morbi ratione causarum.

FL

À. Considérations générales sur les symptômes de l’hypochondrie

et de l’hystérie.

S L#. Quando morbus aliquis remediis debitè præscriptis cedere nolit, insolitisque quibusdam modis, atque à sui natur& valdè remotis, progreditur; suspicandum erit de occultis animi passionibus... vel st mulieres sint de fomite hysterico (Baglivi, Praxeos medicæ, lib. 1). Est-il donc étonnant qu’en suivant une telle manière de raisonner on n’ait jamais pu distinguer les symptômes de Phypochondrie de ceux de l’hystérie ? Toutes les fois qu’une maladie affecte une marche insolite, toutes les fois qu’elle ne cède

142 SYMPTOMATOLOGIE.

pas à un traitement prétendu rationnel, 1l faut soupçonner qu’il y a quelque chose d’hypochondriaque s'il s’agit d’un homme , ou d’hystérique s’il s’agit d’une femme! Cela ne signifñie-t-il pas, en d’autres termes, que ces deux maladies, étant à peu près inconnues dans leurs caractères phénoménaux et dans leurs terminaisons, on trouvait commode de rejeter sous leurs dénominations, comme dans de vastes lacunes, toutes les maladies à marche irrégulière et rebelles aux moyens thérapeutiques connus? De sorte que ces deux affections-mères prenaient. plus ou moins d’extension, comprenaient plus ou moins de maladies, en raison du degré de perspicacité diagnostique de chaque praticien.

On voit qu'il en était, du temps de Baglivi, pour l’hypochondrie et pour hystérie, comme de nos jours pour certaines pyrexies ataxiques , maladies complaisantes, propres à voiler notre ignorance. | |

Qu'est-ce, en effet, qu’une maladie dont le caractère essentiel est de n’avoir point de caractère, dont la nature est d’être irrégulière, de ne suivre aucun ordre, en un mot de ne point cadrer avec nos systèmes? il n’y a pas long-temps que la plupart des méningites et des dothinentéries étaient des affections ataxiques ; certaines

pyrexies n’ont encore trouvé d'autre nom que celui de fièvres typhoïdes; ce qui vaut mieux, cir un symptôme prédominant, quelque vague qu'il soit, s'il existe réellement, peut entrer pour quelque chose dans le diagnostic, et c’est d’ailleurs un commencement d’analyse.

Sydenham , malgré son esprit observateur, est tombé dans l'erreur que nous venons de signaler ; il commence par avouer que tous les anciens ont rattaché les symptômes hystériques à l’utérus (474) ; mais bientôt, pour prouver qu’ils ont eu tort, il ajoute qu’on n’a qu’à comparer ces symptômes avec ceux de lhypochondrie (et c’est ce que nous nous proposons de faire dans cette section de notre ouvrage) pour trouver une grande ressemblance entre ces deux maladies.

Mais la ressemblance dont il parle est-elle fondée sur des symptômes bien déterminés? Estelle basée sur des phénomènes bien reconnus et philosophiquement analysés? Nuliement : ce même Sydenham nous dit, au paragraphe 77, que « les symptômes hypochondriaco-hystériques ne « sont. pas seulement en très-grand nombre et « très-variés, mais qu’ils ont encore cela de par- « éiculier entre toutes les autres maladies, qu'ils «ne suivent aucune règle, n1 aucun type uni-

144 SYMPTOMATOLOGIE.

« forme, et ne sont qu’un assemblage RER et «irrégulier, etc., etc.»

Or, nous le demandons, peut-on admettre comme irrévocable lidentité entre ces deux maladies, lorsque cette identité est établie, dans l'esprit de ses partisans , de son premier auteur même, sur de semblables argumens?

De nos jours les chimistes trouvent dans certains végétaux, indépendamment des principes immédiats, des corps qui jusqu’à présent n’ont pas été suffisamment analysés, et qui ne peuvent être classés parmi les autres; ils les nomment matières extractives , sauf, disent-1ils, à remplacer cette dénomination lorsqu'ils auront découvert leur véritable composition. On serait presque tenté de se demander si, pour Sydenham, l'affection hystérique n’était pas une sorte de matière extractive en pathologie.

Long-temps avant Baglivi, et même avant Sydenham, Thomas Willis avait frappé de ridicule cette mauvaise manière de raisonner; il avait parfaitement vu'que ce n’était, après tout, qu'un moyen employé pour cacher notre ignorance.

L’affection hystérique, dit-il avec beaucoup d’esprit, jouit d’une si mauvaise réputation qu'on se croit autorisé à mettre sur son compte tout ce qu'il y a de vicieux dans les autres maladies.

SYMPTOMATOLOGIE. 145

Lorsqu'une affection quelconque chez les femmes offre quelque chose d’étrange ; lorsqu'on ne peut en deviner la cause ni en indiquer le traitement, on ne manque pas d'en accuser l'utérus, qui le plus souvent est fort innocent; on ne manque pas de dire avec beaucoup de gravité : Il y a làdessous quelque chose d'hystérique! mot tout-àfait commode pour voiler notre ignorance.

« Passio hysterica, inter morbos muliebres, « pessimæ aded famæ existit, ut semi-damnati < instar, plurium aliorum affectuum culpas gerat : « si quando enim ægritudo inusitati moris, aut « eccultioris originis in corpore fæmineo occur- « rat, Ita ut causa eJus lateat, et indicatio thera- « peutica sit prorsus incerta, statim uteri (qui « plerumque insons est) malam influentiam ac- « cusamus, €t in symptomate quovis inusitato « aliquid hystericum subesse prononciamus, « proindé ad hunc scopum, qui sæpè tantum « ignorantiæ subterfugium est, intentiones me- « dicæ et remediorum usus diriguntur.» (De Bforbis convulsivis, cap. x.)

Comment se fait-il donc que depuis les médecins n'aient pas évité cet écueil signalé d’une manière si piquante par Willis? C’est que, dans limpossibilité de trouver un système qui put rendre raison de tous lies phénomènes

146 SYMPTOMATOLOGIE.

morbides, on a continué de faire une classe particulière de ceux qui avaient été mis en quelque sorte au rebut. Autant Sydenham, en effet, montre de sévérité dans la plupart de ses autres traités, autant il paraît mettre d’incohérence dans la description de son affection hystérique. Quiconque lira bien sa Lettre à Guillaume Cole verra qu'il semble réellement se complaire à rassembler toutes les maladies nerveuses connues de son temps, tous les symptômes irréguliers d’une foule de maladies , et que de cet assemblage imforme il constitue arbitrairement une maladie bizarre et complexe , un protée, un caméléon, comme il le dit (par. 77), qu’il nomme affection hystérique.

On sait que les moyens d'investigation étaient encore loin , à cette époque, du degré de perfection auquel ils sont arrivés de nos jours; ils étaient pour la plupart rationnels ; toutefois, lorsque les signes obtenus par ces moyens étaient assez nombreux et bien marqués, ils permettaient aussi d'établir un diagnostic assez précis ; Sydenham, assurément , connaissait ces signes ; il les indique pour une foule d’affections ; mais, pour l’hystérie, il les récuse tous, et cela parce qu'ils sont réguliers; il lui suffit, pourreconn aïtre son protée, d’une circonstance qui, selon

kiss

SYMPTOMATOLOGIE. ‘147

nous, n’est nullement propre à donner de la valeur à son diagnostic, et conséquemment à infirmer notre opinion. « Quand les femmes me con- « sultent sur quelque maladie, dit-il, dont je ne « saurais déterminer la nature par les signes ordi- « naires, J'ai toujours grand soin de leur deman- « der si le mal dont elles se plaignent ne les at- « taque pas principalement lorsqu'elles ont des « chagrins, ou que leur esprit est troublé par « quelque autre passion. Si elles avouent que la « chose est ainsi, alors je suis pleinement assuré « que leur maladie est une affection hystéri- « que ; CC. »

Quoi qu'il en soit, cette opinion était restée parmi les médecins , que Paffection hystérique, même en la séparant de l’hypochondrie, était, non une maladie particulière, mais un assemblage (Astruc, Halad. des fem., t. xv, p. 54) de plusieurs maladies différentes. Morbus aut potins morborum cohors (Fréd. Hoffmann, Oper. med.)

On sent qu'avec une idée semblable, on pouvait en toute liberté réunir les symptômes les plus disparates et les signes des maladies les plus différentes.

Culler, doué d’un esprit plus juste, s’est vu fort embarrassé en considérant la variété des

symptômes attribués à cette maladie, lorsqu'il

149 SYMPTOMATOLOGIE.

s’est agi de la définir. Cependant, il a applani beauconp de difficultés, en mettant plus de simplicité dans l’exposé des symptômes de l’hypochondrie et de l’hystérie. Il a bien vu que Sauvages n’avait fait que retarder les progrès de la science par le grand nombre d'espèces qu’il avait admis. La division de Fracassini lui parut imaginée d’après des idées purement théoriques.

Il rejette donc les prétendues hypochondries bilieuses, sanguines, pituiteuses, etc. Pour ce qui est de l’hystérie, Cullen ne considère les huit espèces de Sauvages que comme des modifications amenées par l’influence des causes éloignées (Note au paragraphe 1514).

Les auteurs contemporains ont également rejeté la plupart des divisions établies dans ces maladies ; il y a plus d'unité sous le rapport de la marche des symptômes, mais il n’y a guère moins d’incohérence dans l'assemblage de ces symptômes ; le point de départ n’est pas indiqué, ou, s’il Pest, on reconnait qu'il n’y a aucun rapport entre ce point de départ et les symptômes qu'on en fait surgir. Ainsi, dans le premier degré de l’hypochondrie, on note, au début même de la maladie , le gonflement de l’estomac, le malaise et la douleur gravative de Pépigastre , le dégagement de gaz, les tensions spasmodiques des hy-

SYMPTOMATOLOGIE. 140

pochondres, et une foule d’autres symptômes insignifians et nullement liés entre eux. Ce qui manque dans les histoires symptomatiques de l’hypochondrie , chacun le sait, et personne ne l’a encore trouvé : c’est un lien systématique, propre à établir une corrélation suivie entre tous les phénomènes morbides. indépendamment du diagnostic différentiel de l’hypochondrie et de lPhystérie, but spécial de notre travail, nous nous proposons, dans l'intérêt de la science, d’exposer nos recherches sur la nature réelle de ce lien systématique.

Avant d'arriver à ce travail particulier, il est une marche systématique sur laquelle nous devons nous expliquer ; nous avons à l’admettre ou à la rejeter ici : nous voulons parler de la manière générale de procéder en pathologie, relativement à la description des maladies; toutes les manières de procéder à cet égard se rapportent à deux principales : l’une familière aux anciens et conservée de nos jours par quelques médecins; l’autre essentiellement moderne, dit-on , et revendiquée par une école contemporaine comme une de ses plus belles découvertes.

On pourrait, avec Georget, nommer la premiére , en la considérant exclusivement , la médecine symptomatique , et Vautre la médecine

150 SYMPTOMATOLOGIE.

cadavérique. Laquelle choisirons-nous? Grouperons-nous arbitrairement des symptômes pour en former deux maladies particulières, dont lune sera nommée hypochondrie et l’autre hystérie ? ou bien , négligeant tous les phénomènes vitaux, représenterons-nous ces maladies par des altérations organiques constatées après la mort? Ces deux manières de procéder, à peu près également vicieuses pour l'étude des maladies considérées en général, lorsqu'on les suit exclusivement, seraient surtout défectueuses pour les deux qui nous occupent. Nous ne chercherons donc pas à former artificiellement des groupes de symptèmes ; nous verrons quels sont ceux que la nature suscite, soit successivement, soit simultanément , dans certains cas déterminés, et sous l’influence des causes que nous avons déjà fait connaître; nous verrons comment ces symptômes seront occasionnés dans l’économie, et quels rapports les uniront entre eux.

Lorsqu'une maladie n’est évidemment constituée que par des expressions symptomatiques, la peinture la plus fidèle de ces expressions est le meilleur caractère qu’on puisse lui assigner. On prétend qu’une telle manière de procéder tombe dans l'arbitraire, parce que , dans le but de classer, de grouper, etc., on altére à volonté des

SYMPTOMATOLOGIE. 151 symptômes déjà variables par eux-mêmes. À cela nous pourrions répondre d'abord que ce reproche ne s'adresse qu’à la mauvaise foi; que la vitalité elle-même est plus arbitraire qu’on ne Île croit dans tous ses phénomènes; et que, si on ne veut pas suivre ce qui nous parait des erremens , il faut rester dans les sciences physiques, et laisser là les actes de la vie. |

Nous ne chercherons pas non plus à suivre la seconde méthode qui, pour nos deux maladies surtout, nous conduirait à des résultats entiérement faux. On sent combien il serait vicieux de caractériser des affections par des caractères anatomiques qui n’entrent pour rien dans la production de la plupart des phénomènes morbides, et qui même n'existent pas dans les premières périodes.

On a cru faussement, comme le dit Georget, donner à certains points de la pathologie une base moins mobile, en prenant pour point de départ des altérations organiques qui, le plus souvent, ne sont que des résultats cadavériques. Ainsi on regrette de voir des auteurs entrés dans cette fausse route , placer immédiatement aprés l’étiologie les caractères anatomiques, puis les symptomes, elc.

« Règle générale, dit M. Rostan (Lecon cli-

152 SYMPTOMATOLOGIE.

« nique Gu 25 mars 1830) et confirmative de la « loi universelle qui lie les fonctions aux organes, « lorsque les signes paraissent douteux. les altéra- « tions cadavériques sont également douteuses. » C’est faux; l'observation dément chaque jour cette assertion présomptueuse. Nous aurions beaucoup à dire ici sur ce grand mot de loi universelle ; mais nous rappellerons seulement que la séméiologie | malgré tant de travaux et malgré les progrès de l’anatomie pathologique, est encore trop peu avancée, même en ce qui concerne les altérations matérielles, pour qu’on puisse adopter ces idées sur la parole de M. Rostan ; et, comme il est presque toujours impossible d'apprécier le premier effet des causes sur l’organisation, on ne peut admettre comme caractères certains des désordres qui n’en sont qu’une suite éventuelle et plus ou moins éloignée.

Les médecins, qui ne veulent voir les maladies que dans les caractères anatomiques , accusent ceux qui ne s’attachent qu'aux symptômes de n’avoir étudié l’homme que dans leurs cabinets, et ceux-ci reprochent aux premiers de n’avoir vu l’homme que dans leurs amphithéîtres.

C’est ainsi que Cardilucius, au rapport de Baglivi, se plaint amèrement de n’avoir retiré aucun fruit de cinquante ans d’études anatomiques,

SYMPTOMATOLOGIE. 153

non-seulement pour tout ce qui est relatif au traitement des maladies, mais encore pour leur histoire symptomatique :

« Cardilucius liberè aliquantuluni contra ana- «tomicos invehitur, quod existiment sectionem « fibrillarum esse summoperè necessariam ad « historiam curationemque morborum assequen- « dam; cum reverà, ut ipse ait, post quinqua- « ginta annos sectionibus anatomicis impensos « nec accuratior morborum historia, nec solidior «eorumdem curatio illuxit. » (Prax. med., lib. 1, cap. vu).

Des deux côtés, ces reproches sont en partie injustes, et en partie mérités. Aucune étude ne saurait être négligée sans détriment pour la science ; les expressions symptomatiques doivent être scrupuleusement examinées et suivies dans toutes leurs phases; les altérations organiques doivent être soumises aux mêmes investigations, mais comme complément des phénomènes de la vie dont ils ne sauraient rendre compte dans le plus grand nombre des cas.

Chaque époque, en médecine, est. caractérisée par une tendance particulière des esprits. Autrefois, la cause prochaine était l’objet des recherches générales ; aujourd’hui, on veut qu'il y ait un travail morbide dans la texture des or-

154 SYMPTOMATOLOGIE.

ganes au moment même de linvasion ; et tous nos moyens d'exploration sont tournés vers ce point.

Quant à nous, notre méthode sera simple. Dans la section précédente, nous avons étudié les causes encore en dchors de l'organisme ; dans celle-ci, nous allons suivre les phénomènes morbides à partir de l’action de ces mêmes causes, et nous les verrons se montrer et se succéder tout différemment dans l’hypochondrie et dans l'hystérie. Ainsi, soit qu'on admette avec nous que , dans ces deux maladies , les points de départ primitifs ne sont pas constitués par des lésions organiques , soit qu'on les regarde comme tels dans le principe , toujours est-il qu’on sera forcé d'admettre qu'ils diflérent dans ces deux maladies , et qu'ils entrainent des symptômes qu'il ne nous est pas permis de confondre. Or, c’est précisément la conclusion que nous chercherons à tirer, puisqu’ainsi nous aurons prouvé que, relatives à la symptomatologie , l’hypochondrie et Phystérie sont bien deux maladies différentes.

& IE. Invasion. Il est à peu près inutile de chercher dans les anciens auteurs, le mode d’invasion de nos deux maladies, parce qu'au lieu de décrire le plus souvent ils veulent expliquer. Peu importe, en effet, pour la solution de notre

SYMPTOMATOLOGIE. 155 question, que Higmore ait attribué tous les phénomènes de l’invasion de lhystérie à lirruption subite du sang dans les poumons ; que Willis et Sydenham aient tout rapporté à l'irrégularité au mouvement des esprits animaux; qu’à une époque beaucoup plus reculée , Galien ait cru voir des vapeurs s'élever d’un foyer unique, et que Arétée de Cappadoce ait parlé des mouvemens capricieux de la matrice? Ce qu'il importe de constater ici, C’est le mode d'apparition des premiers symptômes. Certains auteurs modernes ne sont pas beaucoup plus clairs, sous ce rapport, que les anciens; ils trouvent, au moment même de Pinvasion de Phypochondrie , des symptômes variés et incohérens ; quant à lhystérie, les premiers accès diffèrent tantôt en intensité, tantôt en longueur, etc.

Pense-t-on avoir donné une idée exacte des premiers phénomènes de l’hypochondrie, lorsqu’on a dit, comme M. Louyer-Villermay (/nvasion où premier degré): « Marche lente en « général mais très-variée..……. , assemblage n0om- « breux de phénomènes disparates | anomalies « très-grandes dans les lésions de la sensibilité, « dans un petit nombre de cas, invasion brus- « que, et dès le principe tous les symptômes « de Paffection nerveuse des viscères abdomi-

156 SYMPTOMATOLOGIE.

« naux dans leur plus haut degré d'intensité? » (Rech. sur l’hypoch.)

Même langage lorsqu'il s’agit de hystérie : «(Ou « linvasion est subite, et dès le principe les « accès parviennent au summum , ou bien lhys- « térie se développe par degrés, la sensibiliié « paraît se monter énsensiblement à ce point « d'énergie nécessaire au développement des « accès. » G

Nous ne nous arrêterons pas à faire sentir tous les vices d’une semblable description, ils confirment ce qu’on a dit depuis long-temps, que l'observation n’est rien, si on ne trouve aucun rapport entre les phénomènes observés, et si on ignore d’où surgit le mal.

Indépendamment du défaut de précision qui empêche de reconnaître chacune de ces maladies considérées isolément, nous ne pouvons trouver ici aucune différence notable dans leur mode d’invasion, puisque dans les deux cas il y a des phénomènes variés, et que dans les deux cas tantôt l'invasion est brusque et tantôt lente.

Il ne doit pas paraitre étonnant que, pour beaucoup de praticiens, la non-identité de ces deux affections soit encore en litige. Nous cher-

chons à mettre les choses dans leur véritable état,

SYMPTOMATOLOGIE. | I 57

Une première remarque qui frappe à la lecture des descriptions symptômatiques de l’hypochondrie, c’est la négligence qu’on a mise à remonter aux phénomènes primitifs de cette maladie, à sa véritable invasion. Fondés sur l’observation rigoureuse des faits, nous avons dû nécessairement changer le point de départ de cette maladie ; son origine première , avons-nous dit, est dans les fonctions de lPintelligence, et elle aboutit aux organes; nous pouvons le dire dés ce moment, et nous développerons plus tard ce point de doctrine dans tous ses détails, il y a trois périodes bien tranchées dans le cours de Phypochondrie. Dans la première période il n’y à que direction ou application vicieuses des facultés intellectuelles à l’occasion et sous l'influence des causes ci-dessus énumérées ; dans la seconde période, il y a névroses de divers organes, mais plus particulièrement des organes abdominaux (nous dirons pourquoi et comment ceux-ci sont plutôt névrosés); dans la troisième période, enfin, il y a de nombreuses altérations organiques (nous les ferons connaître, et nous en indiquerons lapparition, la marche, les terminaiz sons). Dans l’hystérie nous ne pourrons trouver que deux degrés bien distincts : ce n’est plus l'homme qui, par une funeste et pénible con-

158 SYMPTOMATOLOGIE.

centration de ses forces mentales, fait naître, en quelque sorte, desaltérations dans ses propres organes ; c’est sous l'influence immédiate des agens extérieurs que des désordres fonctionnels se développent dans Péconomie ; il ÿ a un premier degré caractérisé par des phénomènes d’un ordre particulier, phénomènes d’une intensité médiocre , mais suffisamment constatés, et un second degré marqué par le développement de phénomènes violens et suscités par de nouvelles puissances. Que ceci soit dit d’abord pour mettre de Pordre dans la série des symptèmes que nous allons exposer, tout en jugeant les opinions émises par les auteurs sur ces mêmes symptômes. Bientôt nous aurons à développer les idées que nous venons seulement d'indiquer ; ici nous devons reprendre les causes là où nous les avons laissées , c’est-à-dire lorsqu'elles déterminent diversement l'invasion de l’hypochondrie et de lhystérie. Quelle que soit la violence des causes déterminantes de l’hypochondrie, l’invasion de cette maladie n’est jamais brusque , et lorsqu'on a cru trouver, dès le principe, tous les caractères d’une vive affection nerveuse des viscères abdominaux, de deux choses l’une, ou on n’a pas assisté aux phénomènes qui ont précédé cet état,

ou on n’en a tenu aucun compte, ce qui arrive

SYMPTOMATOLOGIE. 15G

souvent, car presque tous les malades, malgré leurs plaintes amères, présentent; dans les premiers temps, tous les attributs d’une parfaite santé.

Nous décrirons bientôt ces phénomènes, en donnant le tableau de la première période de l’hypochondrie. |

Pour ce qui est de lhystérie , il est un fait reconnu par tous les bons auteurs, c’est que les phénomènes les plus caractéristiques de cette maladie consistent, et Georget l’a dit avec raison, dans des attaques convulsives ; tous les autres accidens , ajoute d’une manière peut-être trop exclusive ce médecin, existeraient en même temps , qu'ils ne seraient point rapportés à cette maladie. Plus tard, nous ferons voir que nous ne différons de Georget que sous un seul rapport; pour lui ces attaques convulsives sont directement déterminées par lencéphale, pour nous elles nous paraissent déterminées sympathiquement par laxe cérébro-spinal que surexcite l’état anormal du système utérin ; mais, quoiqu'il en soit, l'invasion d’une véritable attaque hystérique, en général, est subite; ses phénomènes précurseurs sont de courte durée.

Sérapion et les médecins arabes disent qu’elle s'annonce seulement par une respiration labo-

160 SYMPTOMATOLOGIE.

rieuse et par la petitesse du pouls. Quant à la plupart des symptômes précurseurs décrits si longuement et si complaisamment par quelques auteurs, ils ne signifient rien, parce qu'il est ‘impossible de prouver qu'ils appartiennent à lhystérie. I y a plus, après avoir décrit l’état moral d’une jeune fille romantique, triste, réveuse, etc., etc., M. Louyer-Villermay avoue que souvent la maladie s’en tient là et qu’elle avorte dès le principe (p. 58). Voilà ce quil appelle le premier stade. Pour donner une idée du vague de ces symptômes précurseurs, nous dirons que ce sont tantôt les phénomènes groupés par quelques médecins sous le nom de chlorose, tantôt les phénomènes qui annoncent la nymphomanie. Aussi Sauvages, qui voyait les deux élémens, en a-t-il fait deux genres, l’hysteria chlorosis et l’hysteria libidinosa.

L’invasion de l’hypochondrie est donc progressive ; l’ame n’est modifiée dans ses opérations que par l’influence des idées qui lui arrivent ; il faut que celles-ci soient perçues, comparées et Jugées, qu’elles acquièrent ensuite, en quelque sorte, droit de domicile , et qu’enfin elles soient placées par le malade au premier rang de ses affections; qu’elles deviennent prédominantes ; c’est ce qui

constitue primitivement la maladie.

SYMPTOMATOLOGIE. 161

L’invasion de hystérie est marquée par une vive réaction de l’orgaisme ; pour qu'elle ait les quatre caractères assignés par Astruc, pour qu’elle forme l’attaque convulsive de Georget, il faut qu’elle soit vive et brusque. Toutefois, comme nous ne pensons pas que lPhystérie, seule et sans complication, puisse devenir épileptiforme , son invasion n’a pas la violence de l'accès épileptique. Ainsi, on ne remarque pas que les femmes hystériques soient frappées d’une attaque dans les rues et sur les places publiques, comme le sont souvent les épileptiques. Dans les divers états morbides du premier degré de lhystérie, Pame n’est pas sans influence sur les organes, elle peut Les maîtriser jusqu’à un certain point ; de sorte que les premières attaques ont presque toujours lieu dans des circonstances et devant des personnes cormvenables, si on peut s'exprimer ainsi; et c’est cette dernière particularité qui a souvent porté des médecins à douter de la réalité des attaques hystériques chez quelques femmes; mais ce fait pourrait peut-être s’expliquer par cette forte influence de la volonté, dont nous venons de parler, influence qui soutiendrait les femmes en quelques cas, et retarderait les attaques pendant un temps assez long. Cette question n’est qu’accessoire à la nôtre, mais toujours

162 SYMPTOMATOLOGIE.

résulte-t-il de ce que nous venons de dire, que sous le rapport du moded’invasion , lhypochondrie diffère de Phystérie. Ces différences n’ont pas été émises par les auteurs, Hoffmann seul les a entrevues ; néanmoins elles ressortent de ce qui à été dit isolément sur ces deux maladies, et de ce qui existe réellement dans leurs prodrômés.

B. Symptômatologie de l’hypochondrie.

S LEE. PREMIÈRE PÉRIODE. Nous pouvons trouver l’origine première du lien systématique qui va nous faire coordonner tous les symptômes de l’hypochondrie et mettre enfin de la science là où on ne trouvait qu'une stérile observation, nous pouvons la trouver, dis-je, au début même de cette affection.

Sous linfluence des causes que nous avons successivement examinées dans la section précédente , un individu offrant tous les attributs de la santé, ou affecté de quelque maladie tout-àlait étrangère à lhypochondrie , commence par concevoir quelques inquiétudes sur sa santé.

Nous avons dit, dans un autre lieu, comment il s’y trouvait porté. Sans rappeler ici les circonstances prédisposantes, nous dirons que c’est le désæuvrement après une vie très-agitée , la fréquentation d’un hypochondriaque , les conversa-

SYMPTOMATOLOGIE. 163

tions indiscrètes d’un médecin, etc., etc, Jusque là il n’y a que craintes et doutes; si déjà il est indisposé, il craint les suites de son mal; s’il ne l’est pas, il redoute tout ce qu’il peut imaginer. Cet état pénible, auquel mettraient fin des distractions soutenues et un autre genre de vie, est souvent aggravé par des attentions et des‘ soins hors de saison. C’est alors que beaucoup de ces individus se soumettent àla fatale épreuve des livres de médecine, et, immédiatement aprés, à celle des consultations médicales. Pour les livres de médecine nous renvoyons à ce que nous avons cité à l’occasion de Rousseau. Le malade } après avoir hésité entre plusieurs maladies également graves, extraordinaires et presque toujours mortelles (notez ceci), finit par s’arrêter sur l’une d'elles ; il fait un véritable choix (c’est le mot), et dès ce moment tout converge Vers ce. point. Quelques-uns, et ce ne sont pas les moins nombreux, s’y prennent de la manière suivante : toujours sous l'influence des mêmes causes, ils se mettent à explorer leurs organes et les produits de leurs excrétions. On va voir ici pourquoi les auteurs ont presque toujours commencé leurs descriptions par l’énumération de quelques symptômes gastriques. La série d'organes qui s’offre

en quelque sorte la première à l'attention et à

164 SYMPTOMATOLOGIE.

l’examen d’un homme prédisposé à l’hypochon.

drie , c’est, sans contredit, la série des organes digestifs. Par le fait seul de son existence, il était déjà forcé de s'en occuper. La préhension et lingestion des alimens, l'émission des urines et l’excrétion des matières stercorales, il faut bien ‘le dire, rappellent chaque jour même les plus beaux génies aux ignobles soucis de la vie animale. «Les rois ét les philosophes fientent, dit « Montaigne, et les dames aussi.» Pour un hypochondriaque la digestion avec tous ses accessoires devient bientôt la grande occupation de sa vie. Que de graves réflexions lui sont d’abord suggérées par la nature, les qualités, le poids, etc., de ses alimens solides ou liquides! Quel profond sujet de méditation ne trouvera-t-il pas dans les variations des matières excrétées! Avec le genre d'idées que nous lui avons reconnues, s’il s’avise par hasard d'explorer sa bouche, il sera tout étonné de sa conformation : les amygdales, situées profondément et sur les parties latérales, ne manqueront pas de l’effrayer, et la luette , s’agitant au milieu, sera pour lui une excroissance qui finira sans doute par lPétouffer tout vivant | |

Il n’y à peut-être pas un médecin qui n’ait été consulté par un de ces hommes qui passent des

SYMPTOMATOLOGIE. 165

heures entières devant un muroir, occupés à se créer des maux dans cette région. On les traite de visionnaires, et on les perd de vue ; ce sont cependant ces mêmes hommes qui plus tard offrent tous les symptômes de l’hypochondrie.

Il est d’autres malheureux qui, au bout d’un certain temps, ou tout d’abord, s’occupent des fonctions de leur estomac ; ceux-ci passent leur vie, et cela est à la lettre ‘ils passent leur vie à écouter leur estomac digérer. Or, nous ferons voir comment cela seul peut suffire pour amener la seconde période de cette maladie.

N'oublions pas que jusqu'ici rien de matériel, rien d’organique, rien de réel même n’existe hors de leur entendement ; ils sont toutefois dans la première période, ils sont malades, mais ils ne le sont que moralement. Nous ne-saurions trop insister sur ce point, parce qu'il à été négligé ou mal traité par les auteurs; la plupart l’ont entrevu, mais confusément , et ils ont obscurci cet état par lassemblage disparate d’une foule de symptômes étrangers. | = Nous ne parlerons pas des suppositions de Sydenham relativement à la force de l’ame, qui dépend, selon lui, de la force des esprits animaux tant qu’elle est enfermée dans ce corps mortel (par. 90), d’où il conclut que c’est le désordre

166 SYMPTOMATOLOGIE.

de ces esprits qui la rend le jouet des affections. Quant à Cullen, le tableau qu’il fait de cette période est tracé de main de maître : «Il y a, dit-il,

La mn

Pa Len)

chez certaines personnes un état de l'ame qui se reconnait par le concours des circonstances suivantes : une langueur, une indifférence, ou un défaut de résolution pour toute espèce

d'entreprise ; une disposition au sérieux et à

la tristesse, la crainte que tous les événemens à venir ne se terminent malheureusement ou de la manière la plus fâcheuse : c’est pourquoi les soupçons les plus légers donnent souvent lieu, dans ce cas, de redouter un mal considérable. Ces sortes de personnes sont particuliè-

« rement attentives à l’état de leur santé : Le

moindre changement de sensation qu'elles éprouvent dans leurcorpssuffitpourlesoccuper sérieusement ; et toute sensation extraordinaire, quelquefois la plus légère, leur fait redouter un grand danger, et la mort même.

Leur croyance et leur persuasion sont communément des plus opiniätres relativement à ces sensations et à ces craintes.»

Cullen ici n’a rien éxpliqué, il a décrit; et c’est

pour avoir voulu suivre une autre route que son commentateur est tombé dans lerreur; il reconnait bien la disposition d’esprit décrite par

SYMPTOMATOLOGIE. I 67

Cullen, mais il la fait immédiatement dépendre d’un certain état du corps ; il voit entre eux une influence mutuelle. Il est bien vrai qu’à une époque particulière il s'établit en effet une influence mutuelle; mais l'important est de constater lequel a agi primitivement sur l’autre. Nous chercherons à prouver que c’est l'esprit qui trouble d’abord les fonctions, puis le tissu des organes, dans l’hypochondrie, et nous verrons comment les auteurs s’en sont tirés lorsqu'ils ont cherché à prouver que le point de départ est dans les organes. Pour le monient; il nous suffit de dire que les phénomènes moraux apparaissent les premiers, et que les bons observateurs ont fait avant nous cette remarque. Ce sont des idées préconçues qui ont fait soutenir, dans quelques écoles exclusives, qu’on observe d’abord les symptômes qui appartiennent aux divers états des organes irrités ou enflammés. Les gasirites chroniques, nous le savons, sont ordinairement accompagnées d’un état remarquable de tristesse ; mais cette tristesse ne constitue pas l’hypochondrie. Quand le système sensitif des hypochondriaques acquiert un perfectionnement vicieux de l’habitude de sentir et de réagir, ce perfectionnement est constamment amené par une fausse et fàcheuse direction des forces intellec-

168 SYMPTOMATOLOGIE.

tuelles vers les organes. Cela est tellement vrai que les auteurs dont le sentiment est opposé au nôtre, après avoir parlé des irritations viscérales, sont forcés d'admettre que parfois des causes morales exaltent directement la sensibilité du cerveau. (Walad. nerv. des auteurs, p. 144.)

On a dit que les principaux foyers viscéraux, l'estomac, le cœur et les poumons, fixent particulièrement leur attention {même page) : nous ajoutons que, pour le plus grand nombre, c’est l'estomac, et nous avons dit pourquoi.

Georget a combattu avec avantage l’opinion générale qui attribuait avant lui les phénomènes primitifs et caractéristiques de cette maladie aux viscères abdominaux. Il n’a pas nié les désordres de ces organes; mais il a prouvé qu'ils ne sont que secondaires, et qu’ils ne sont pas constans : il à vu avant nous que presque toutes les causes de l’hypochondrie s'adressent aux fonctions intellectuelles, et qu'il est un grand nombre de malades dont les organes digestifs restent à l’état normal. Cet auteur avoue cependant que souvent la maladie finit par avoir plusieurs foyers principaux : nous le croyons aussi, et nous y reviendrons en traçant les phénomènes de la seconde période et ceux de la troisième. Nous n'avons rien dit del’opinion de M. Louyer-Villermay sur

SYMPTOMATOLOGIE. 169

l’état moral, parce que cet auteur, même au début, donne pour caractères à la maladie un assemblage nombreux de phénomènes disparates et des anomalies très-grandes dans les lésions de la sensibilité (Rech., p. 106); en un mot, il ne voit dans l’hypochondrie que des scènes successives de phénomènes nerveux vagues et irréguliers (Rech., p. 108). On sent que cette manière de s'exprimer en pathologie se refuse absolument aux procédés du raisonnement, et cependant, lorsque M. Louyer-Villermay a publié ses Recherches, il a déclaré qu’il n'avait en vue, dans son ouvrage, que la nécessité de se former une idée exacte de l’hypochondrie.

(Rech., Table analytique, p. 190.)

Georget lui-même, avec son esprit plus positif, est tombé ici dans l'erreur commune : n'ayant fait qu’entrevoir le véritable point de départ des symptômes, et n'ayant pas trouyé de lien systématique propre à les unir dans leur succession et dans leurs rapports, il s’est vu forcé de les donner en masse. « Ce qui caractérise surtout cette « affection singulière, dit-il, ce sont la multipli- « cité, la variété et la mobilité des désordres « accusés par les malades , et les souffrances ex- «cessives dont ils se plaignent sans cesse, mises « en opposition avec lé peu de danger de leur

170 SYMPTOMATOLOGIE.

« état et les apparences extérieures d’une santé « presque toujours assez bonne, souvent même « d’une santé florissante. »

Ces caractères assez tranchés et d’ailleurs bien décrits peuvent suffire pour distinguer dans la pratique les hypochondriaques des autres malades; mais ils sont loin de suffire pour caractériser essentiellement la maladie.

Il nous semble qu’en pathologie on ne doit jamais oublier ce principe fécond rappelé par le professeur Cayol dans toutes ses leçons cliniques, que les causes, simples dans leur action première sur l'organisme, ne tardent pas à se compliquer de leurs propres effets. Ainsi, dans l'hypochondrie, et il n’y a pas de maladie peutêtre dans laquelle ce principe recoive une application plus évidente, dans l’hypochonärie, dis-je, sous l'influence d’une cause spéciale, l’esprit, pendant un temps plus ou moins prolongé, et que nous nommons première période , affecté simplement d’une erreur dominante ; s'occupe exclusivement de ses. organes, suit leurs fonctions, y porte le trouble : de là des effets extrémement variés qui viennent compliquer la simple déviation primitive des forces mentales. Nous reviendrons encore sur l’apparence complexe et disparate de ces cffets. Dans la seconde période,

SYMPTOMATOLOGIE. 1” [

les organes sont réellement névrosés, et de [à surgissent encore des complications surajoutées aux premiers effets, de telle sorte que la maladie, pour quiconque n’a pas suivi le seul fil qui puisse guider dans sa marche, parait réellement inextricable.

Enfin, dans quelques cas, arrive la troisième période. Dans celle-ci, la maladie reprend en quelque sorte plus de simplicité, parce que de graves altérations organiques fixent sur un point déterminé l’attention du malade et les recherches du médecin. L’affection est devenue grave , matérielle, évidente, accessible à tous nos moyens d'investigation, et un traitement spécial, quoique presque toujours infructueux ; peut être dirigé contre elle. Mais revenons à la première période, et suivons toujours les premiers effets des causes. Le conduit alimentaire, avons-nous dit, occupe la plupart des hypochondriaques , bien qu’il ne soit le siége d’abord d’aucune lésion , pas même d’une lésion fonctionnelle: Toutefois il est notoire que les fonctions digestives ne tardent pas à être troublées par le seul fait de l'attention concentrée uniquement sur elles. Là commence en quelque sorte une premiére transgression des lois de la vie, transgression dont les suites arréteraient peut-être les malades s'ils pouvaient les calculer alors : je veux parler de la part que leur

172 SYMPTOMATOLOGIE.

attention, ou mieux, que leur volonté s’ingère de prendre dans des actes naturellement placés hors de ses limites, dans les actes de la vie organique. Tout prouve que, pour qu'il y ait harmonie dans l’action des centres nerveux, il faut que chacun d’eux ne s’occupe que de ce qui lui a été confié ; et si nous voyons ici le centre nerveux de la vie animale porter le trouble dans les fonctions organiques, ne VOyYOns-NOus pas , en sens inverse , les attaques de certaines maladies du système ganglionnaire amener à la longue l’altération des facultés morales ?

Mais revenons à notre sujet. La digestion se ralentit bientôt, et devient pénible ; Penduit plus ou moins épais qui recouvre la langue le matin chez un grand nombre d'individus même en bonne santé n'indique rien de positif sur l’état de l’estomac ; le plus souvent cet enduit tient au desséchement des humeurs qui lubréfient la cavité buccale , comme l’a remarqué mon ami et collègue le docteur Piorry dans un travail spécal. Néanmoins les variations de cet enduit contribuent alors à augmenter les inquiétudes des hypochondriaques, et cela d’autant plus que certains médecins y attachent beaucoup trop d’importance. La digestion, venons-nous de dire, est lente sans être encore douloureuse; elle est

SYMPTOMATOLOGIE. 1 73

dans tous les cas accompagnée de rots et de rapports plus ou moins acides, circonstance qui prouve que déjà linnervation est vicieusement modifiée, et que la maladie, d’intellectuelle qu'elle était, tend à envahir d’autres fonctions. Qu’on prenne garde de se méprendre, toutefois, sur le mode d’envahissement dont nous parlons : ilne s'agit pas ici d’un être abstrait faisant élection de domicile tantôt dans un organe, et tantôt dans un'autre: il s’agit de troubles fonctiounels, effets immédiats d’une cause donnée , et apparaissant successivement comme autant de complications. À cette époque, les vomissemens sont très-rares; mais il y a des gargouillemens et des borborygmes. L’appétit est variable, tous les auteurs ont noté ce symptôme, -mais ils n’ont pas dit à à quoi tiennent ces variations. EL, appétit,

chez ces hommes, n’est plus ‘exclusivement sous la dépendance de Pestomac, il est aussi sous la dépendance de leurs idées, et il reçoit d’elles toutes ces modifications. Tel hypochondriique s’éveille avec un bon appétit, qui le perd entièrement aprés quelques’ réflexions ; organe parlait d’abord, et se faisait entendre, parce qu il parlait seul; mais en raison de “Satis sympathie qui Punit au sensorium, le besoin ne se fait plus sentir dés que celui-ci est venu se mettre

174 SYMPTOMATOLOGIE.

de la partie. Il y a plus : le médecin dans lequel l’hypochondriaque a confiance peut en certains cas faire naître ou tomber son appétit, parce que des malades de cette sorte n’ont plus d’autre volonté que la sienne.

On a remarqué avec raison que la constipation est habituelle : les selles sont, en effet, trèsrares ; ce qui tient, comme les flatuosités, les distensions de l’estomac par des gaz, aux désordres de l’innervation. Ce n’est pas tout : lorsque la digestion est faite et que les matières sont excrétées, l'attention des hypochondriaques se porte sur ces résidus : la plupart croient retrouver leurs alimens é£els qu'ils les ont pris. L’urine ne les occupe pas moins : un particulier atteint d’'hypochondrie, dit M. Louyer-Villermay, avait consacré un appartement tout entier à recevoir les vases où il déposait son urine; il en avait un pour chaque jour de la semaine, et les passait très-souvent tous en revue.

Avant de finir ce qui a trait, dans cette période, aux voies digestives, ajoutons, avec Georget, que ces légers désordres sont rapportés par les malades aux affections les plus graves, telles que des cancers à l’estomac, des gastrites, des polypes, etc,

Nous avons reconnu que, chez le plus grand

SYMPTOMATOLOGIE. L 7

nombre des malades, les voies digestives paraissent le siége des premiers symptômes locaux, après les indices de l’erreur dominante dont ils ne sont que les effets; ces malades sont en proie à la monomanie hypochondriaque proprement dite. Nous avons dit pourquoi c'était plutôt les voies digestives que ‘toute autre série d’organes qui commencent à s’affecter ; d’ autres, cependant, ne se plaignent pas de ce CÔTÉ ; tout se rapporte, chez eux, aux systèmes éireblatbies et respiratoire, ils sont comme atteints d'une monomanie preumo-cardiaque.

Chacun conviendra qu'il est impossible qu'un homme s’occupe attentivement des battemens de son Cœur , y tienne la main continuellement , ‘et cela avec anxiété, sans déterminer de véritables palpitations. Arrachez pendant une journée un hypochondriaque de ce genre à ses idées ordinaires, les battemens de son cœur n'auront rien d’insolite ; abandonnez-le , le lendemain ils vont reparaitre, ils croîtront sous ses mains, ils soulèveront violemment les couvertures de son lit, et nous dirons plus tard comment il peut en résulter des lésions matérielles et graves dans le tissu de cet organe.

Ces malades se plaignent amérement de battemens d’artère affreux, soit dans la région épi-

J 76 SYMPTOMATOLOGIE.

gastrique, vers le tronc cœliaque, soit dans la tête : dans cette dernière partie , il y a plus de variété qu’à lépigastre, parce qu'il sy joint réellement des phénomènes d’acoustique. D’abord le malade, étant couché , n’entendait que le bruit ordinaire des artères de la tète isochrone aux battemens du pouls, bruit qui ne peut inquiéter qu’un hypochondriaque ; mais bientôt, pag une attention soutenue et pervertie, il éprouve des hallucimations singulières ; après les batiemens, ces malades entendent des frémissemens, des bouillonnemens, des soufflemens, des détonations ; quelques-uns même, au rapport des auteurs, se plaignent d'entendre dans leurs crânes de la musique, le murmure d’un ruisseau, etc., etc.; en un mot, ces malades tombent dans la variété que nous nommerons monomanie encéphaliaque. La plupart de ces malheureux convertissent eux-mêmes ces étranges sensations” en symptômes de maladies; à les entendre; s’il s’agit du cœur, ils l'ont desséché , désorganisé ; ils y ont des anévrysmes, des polypes (Rousseau), etc.; pour la tête, des commencemens d'attaque d’apoplexie. Leurs expressions, comme on sait, sont bizarrement exagérées ; leur cerveau est vide, disent-ils, plein, sec, aqueux, frémis-

sant, pierreux, etc. (Pomme.)

SYMPTOMATOLOGIE. 177

Les hypochondriaques qui se sont attachés de préférence à la respiration se croient phthisiques, etils en sont convaincus par l'examen minutieux de leurs crachats, par la difficulté idéale et la brièveté de leur respiration, etc., etc.

Quant à ceux, enfin, quise voient dépérir tous les jours, quise plaignent de faiblesses générales, d’ anéantissement , de sensations vagues. et douloureuses, de perte de courage, de volonté, etc., ils donnent le plus souvent une cause très-éloignée à leurs maux, soit l’hérédité, se prétendant issus de parens malsains, soit la masturbation, à laquelle ils se sont livrés à une époque souvent fort reculée, soit à la syphilis, dont jadis ils ont eu rate signes, etc..,.etc. |

ÎLest impossible que ces divers hypochondriaques meurent dans cette : période par le seul fait de lhypochondrie : ils peuvent vivre ainsi vingt ans, et même quarante ans, commetous les auteurs en conviennent ; l'ouverture des corps, pratiquée à cette époque, ou plutôt s ils périssent accidentellement , ne peut rien apprendre sur la nature de tous les désordres qu'ils ont accusés, et qui faisaient le tourment de leur vie ; en un mot, il nya pas de caractères anatomiques.

Le cerveau lui-même ne présente aucune al-

170 SYMPTOMATOLOGIE.

tération ; car l’hypochondrie, dans cette période, n'a pas encore été tellement compliquée de ses effets qu’on puisse y trouver des lésions organiques. C’est donc d’abord une simple erreur dominante, lésion qui porte plutôt sur les matériaux des fonctions encéphaliques que sur les facultés elles-mêmes. Ainsi, tout en admettant le principe posé en physiologie et en médecine, que létat des fonctions dépend de Pétat des organes, nôus expliquerons plus tard comment les fonctions de l'intelligence paraissent se soustraire à cette loi jusqu’à un certain point. Nous aurons pas même besoin de nous appuyer sur les observations qui prouvent que la masse encéphalique"peut, en certains cas, être profondément désorganisée sans changement appréciable dans les opérations de l'esprit; ni sur ce fait, que ces mêmes opérations peuvent être entièrement bouleversées, sous l'influence de causes diverses, les organes étant parfaitement intacts. Loin de nous l’idée de prétendre ici que les véritables aliénations ne puissent être amenées par des dérangemens matériels ; mais nous disons que dans le plus grand nombre des cadavres cet état anormal du cerveau et de ses annexes à paru si peu constant qu’il donne encore lieu à de nombreuses hypothèses. Sans parler de toutés les opinions

des anciens au sujet de la folie, on sait que les explications de Galien ont passé des Arabes dans nos écoles modernes. De nos jours les recherches cadavériques n’ont guère été plus fructueuses sous ce rapport. Cela est tellement vrai que M. Esquirol, après avoir avancé que les altérations organiques étaient des effets de l’aliénation mentale, ne trouve aujourd’hui en elle que des complications. | ha Georget partageait la premiére. opinion de M. Esquirol; selon lui, les lésions organiques qu’on trouve dans le cerveau des aliénés sont l'effet et non la cause immédiate de Paliénation. Peut-être dans un autre lieu parlerons-nous des recherches de notre collègue et ami le docteur Bayle, à ce sujet, et ferons-nous voir qu’elles ne sont nullement en opposition avec tout ce que nous aurons à dire sur la monomanie hypochondriaque. Bornons-nous à dire, pour le moment , que les désordres moraux et sensitifs observés dans la première période de cette maladie, ne peuvent trouver leur source dans des altérations organiques soit de l’économie en général, soit du cerveau et de ses annexes en particulier.

Nous avons dit comment se trouvent exciItés ces troubles dans les viscères par une pénible et permanente concentration de l’attention et des

180 SYMPTOMATOLOGIE.

inquiétudes des malades sur leurs fonctions. et nous avons remarqué que le point de départ lui-même , c'est-à-dire le centre sensitif, ne présenté alors rien d’anormal dans son organisation, nous en concluons que jusque là les altérations sont purement fonctionnelles.

Notre intention était d’abord de mettre ici en parallèle ‘le premier degré de FPhystérie avec la première période de lhypochondrie; mais comme il résulterait de cette méthode que l’histoire symptômatique de ces affections se trouverait coupée à plusieurs reprises, et qu’on ne pourrait peut-être plus suivre méthodiquement, avec nous, l’ordre que nous avons adopté dans Pexposé des symptômes, en un mot notre lien systématique, nous avons préféré poursuivre la description entière de l’hypochondrie, nous réservant de donner ensuite, et comparativement, la symptomatologie de lhystérie. LE

EV.: SECONDE PÉRIODE. Avant d’expôser le tableau de la seconde période de ’hypochondrie, rappelons encore qu'indépendamment de la distinction de cètte maladie de l’hystérie, nous nous proposons de prouver que l’accumulation indigeste et incohérente des symptômes rapportés par tous les auteurs sans exception, dépendait 1° de ce qu’on se méprenait sur leur véritable

SYMPTOMATOLOGIE. 161 point de départ;. 2° de ce qu'on ne distinguait pas la filiation de tous ces phénomènes ; 3° de ce qu'on ne rangeait pas dans un ordre systémadique tous les effets qui viennent successivement s'ajouter et compliquer létat primitif de cette affection. |

La seconde période de lhypochondrie, avonsnous dit, sera caractérisée par les névroses de divers organes. Peut-être serait-ce ici le lieu de nous arrêter sur les différentes définitions qu’on a données des névroses, et sur les conclusions qu’on en a tirées, mais cette digression nous entrainerait trop loin. Il nous suffira de dire que sr, dans un premier mouvement, on s’était cru fondé à nier absolument l'existence des névroses , et à ne voir en elles que des phlegmasies variées, on s'accorde aujourd’hui à dire que, dans beaucoup de cas, les névroses existent sans trace aucune d’inflammation , de sorte que les plus ardens défenseurs de l’école dite physiologique, sont forcés d’avouer-que c’est une espèce d’irritation qui ne s'élève pas toujours jusqu'au degré de linflammation, et qui développe quelquefois dans les nerfs de la vie de relation, dans l’encéphale et dans tous les viscères, les phénomènes morbidés qui caractérisent les maladies désignées sous le nom de névroses.

182 SYMPTOMATOLOGIE.

Nous prenons acte de cette déclaration et nous allons nous occuper de nos névroses. Quelle est leur origine ? Pourquoi et comment se développent-elles dans l’hypochondrie pour en former la seconde période ?

Une vérité familière aux anciens et réproduite de nos jours, surtout par le professeur Cayol, c’est que tous les phénomènes aigus des maladies ne sont que des phénomënés de réaction ; la nature médicatrice tend continuellement , dans ses premiers efforts, à la conservation de l'individu. Dans les affections traumatiques, cette vérité est évidente, dans les maladies aiguës et fébriles, elle est encore très-appréciable, mais il faut souvent ‘beaucoup de sagacité pour la distinguer dans le cours des affections apyrétiques et de longue durée.

Il faut l'avouer, dans les anomalies de la sensibilité que nous aurons à mentionner, nous ne pourrons guère constater ce consensus sÿmptômatique, cette sorte dé force éliminatrice, cette iusurreclion organique qu’on remarque dans les irritations vasculaires aiguës, en un mot, nous ne pourrons trouver les élémens d’une véritable réaction, tendant à débarrasser l’économie animale de principes morbifiques, et notre intention n’est pas de tordre les faits pour les faire cadrer

SYMPTOMATOLOGIE, 183 avec un sytèrme quel qu'il soit; on ne voit, en effet, alors qu’une perturbation plus ou moins violente de l’économie , manifestée par des symptômes nerveux, ct spécialement par des sensations exaltées, diminuées ou perverties, Cependant cette perturbation elle-même, quelque désordonnée qu’elle nous paraisse, ne pourraitelle pas être une forme particulière de réaction de la part des centres nerveux exaspérés par l’action de causes permanentes? Mais ceci rentre trop dans la question dogmatique , revenons aux symptômes. | {Il convient d’abord de résumer ce que nous avons vu dans la première période de lhypochondrie, afin d’y trouver les causes de la seconde.

Sous l’influence des causes prédisposantes et occasionnelles de cette maladie, le moral était d’abord seul affecté ; inquiétudes, craintes de maladies graves, attention vive et soutenue dirigée sur l’état matériel de ses propres organes ,:et sur la manière dont les fonctions s’exécutent ; bientôt troubles dans ces mêmes fonctions, d’où certitude , pour le malade, de lexistence d’une ou de plusieurs affections dangereuses. Deux occupations alors partagent toutes les forces de son esprit et absorbentson attention .suivre avec anxiété

154 SYMPTOMATOLOGIE.

la marche de sa maladie, chercher les moyens de la guérir. Tous les symptômes moraux des hypochondriaques peuvent, sans exception, être rapportés à ces deux points; il est impossible qu'ils sortent de là. [l'est donc inutile de rapporter toutes les bizarreries de caractère notées par les auteurs dans la description de cette maladie ; toute la vie, tous les instans d’un hypochondriaque sont absorbés dans cette double occupation : suivre avec anxiété la marche de sa maladie, chercher les moyens de la guérir.

Il suffit de parcourir les lettres consultatives écrites par ces malades à leurs médecins, pour voir avec quel détail, avec quelle minutie ils ont noté, Jour par jour, toutes leurs sensations ; leurs investigations remontent souvent jusqu’à la vie de leurs parens. L’un d’eux écrivait à Pomme :. « Vous allez connaître, Monsieur, mon histoire « toute entière. Je süis né à Genève, d’un père «et d’une mére qui étaient l’un et l’autre assez « mal en nerfs, etc. »

Ne quittons pas le point de départ que nous venons d'établir, et nous verrons que ces effets moraux vont devenir à leur tour causes d’effets plus nombreux et pluscompliqués. Pour constater analyuquement ces différens effets,examinons successivement ce qui doit résulter de cette déplorable

SYMPTOMATOLOGIE. 185

direction de lesprit, qui suit avec anxièté la marche d’une prétendue maladie; et qui tend tous ses ressorts pour en trouver le remède.

Nous avons dit que l'attention seule, concentrée sur les actes d’une fonction physiologique, pourvu que cette attention fut vive et soutenue, suffit pour apporter des troubles variés dans cette fonction; or, il n’y avait encore là, de la part du sujet, que doutes et examen pour mettre fin à ces doutes ; mais si, par le fait des troubles suscités dans cette fonction, l'esprit s’est convaincu qu'il y a maladie, et maladie grave (il n’y en a pas de légères pour un hypochondriaque) combien cette funeste situation morale ne doit-elle pas dés-lors devenir puissante pour la DRE de nouveaux effets morbides ?

C’est ici que nous pouvons faire la véritable application de cette pensée profonde du père de la médecine, cura in visceribus veluti spina est.et illa pungit. Nous ne dirons pas, comme M. Louyer-Villermay, qu’on doit entendré par là l’action du chagrin qui va droit au centre épigastrique.

La pensée d'Hippocrate a une acception plus philosophique et plus large. Ce grand médecin avait vu que , pour susciter une maladie, il y a toujours une épine , et que , lorsque cette épine

186 SYMPTOMATOLOGIE.

ést immatérielle , elle n’en est pas moins aiguë.

Chaque jour en effet l’hypochondriaque , dans le cours de ses tristes pensées, de ses réflexions amères, enfonce cette fatale épine dans le sein de ses viscères ; et, suivant l'élection qu’il a été porté à faire primitivement, des symptômes graves et trop réels partent enfin de telle ou telle région de son économie.

Voyez un de ces malheureux , après l’ingestion d’un aliment qu'il a pesé, écouter son estomac digérer ; voyez cet autre, la main sur la région précordiale ; s’effrayer des battemens précipités de son cœur : ne vous semble-t-il pas que, se constituant eux-mêmes agens de leurs maux, ils enfoncent dans leurs organes cette épine morale dont nous venons de parler?

$ V. Si nous passons maintenant aux effets qui seront produits par la seconde occupation de l'esprit des hypochondriaques , c’est-à-dire , par la recherche et l'application des remèdes supposés propres à guérir leurs maladies, il nous suffira de les indiquer pour faire sentir combien ces effets seront nombreux et variés.

On peut ranger ces effets sous deux chefs principaux : effets produits par les divers régimes successivement adoptés et suivis rigoureusement par les malades ; effets produits immanquable-

SYMPTOMATOLOGIE. 107 ment par une fausse application des agens pharmaceutiques. 9

Pour le régime diététique, nous voyons les uns se condamner au jeùne le plus rigoureux, persuadés que la lenteur de léur digestion tient à quelque irritation aiguë ou chronique de la muqueuse gastro-intestinale , et il n’en faut pas davantage pour amener des névroses où même une phlegmasie réelle de cette membrane, comme notre collègue Piorry l’a prouvé dans son mémoire sur les Dangers de l'alimentation insuffisante dans le traitement des maladies età fortiori dans l’état normal. D’autres se mettent à l’eau pour unique boisson; c’est le cas de Rousseau : « J'étais languissant, dit-il dans ses Confessions « (liv. vi, part. 1). Je ne pus supporter le lait ; 4 « fallut le quitter. C'était alors la mode de l’eau « pour tout remède ; je me mis à l’eau , et si peu « discrètement qu’elle faillit me guérir, non de « mes maux, mais de la vie. Tous les matins, en « me levant, j'allais à la fontaine avec un grand « gobelet , et j’en buvais successivement, en me « promenant, la valeur de deux bouteilles. Je « quittais tout-à-fait le vin à mes repas. L'eau que « je buvais était un peu crue et difficile à passer, « comme sont la plupart des eaux de montagnes. « Bref, je fis si bien, qu’en moins de deux mois Je

188 SYMPTOMATOLOGIE.

« me détruisis totalement l'estomac , que J'avais « eu três-bon jusqu'alors. Ne digérant plus, je « compris qu'il ne fallait plus espérer de guérir. »

ILen est, au contraire, qui, pour corriger une prétendue faiblesse, un prétendu anéantissement, se mettent exclusivement À l'usage d’une alimentation à la fois succulente et excitante. Il serait superflu de faire remarquer les résultats nuisibles de ce régime.

Ici viennent se placer les médicamens pris par les hypochondriaques. IL ne faut pas dire, avec M. Louyer-Villermay, que les médicamens pris à l’intérieur, sous forme liquide ou solide, peuvent occasionner Fhypochondrie quand leur emploi est inconsidéré , leur usage trop long-temps continué ou porté à une dose trop forte (Walad.

nerv., p. 152). Ce serait consentir à retomber dans cette indigeste énumération des causes contre lesquelles nous nous sommes élevés, et par suite , dans le chaos des symptômes qui, suivant quelques auteurs, caractérisent Vhypochondrie ; il faut chercher à se rendre compte de ce qui existe. |

Non-seulement, comme nous Pavons dit, il est une foule de causes déterminantes de l’hypochonärie dont les effets seraient nuls sans une

disposition innée ou amenée par d’autres cau-

« xs ] 09

ses, mais il en est qui n’agissent que dans le cours de la maladie elle-même ; lorsque sa première période s’est déclarée, et de ce genre sont les écarts de régime et l’abus des médicamens dans la maladie qui nous occupe. Comment admettre, en effet, ce que dit l’auteur que nous venons de citer, que labus des délayans, administrés dans le traitement de certaines fièvres essentielles , prédispose à l’hypochondrie? À l'appui de cette singulière assertion, M. Louyer-Villermay rapporte une observation dans laquelle on ne trouve pas un symptôme , pas un indice de Paffection hypochondriaque. Le sujet est guéri par l emploi des toniques; et M. Louyer-Villermay conclut que « sé on avait prolongé les boissons délayan- «tes, et que st on n’avait pas eu recours au ré- «gime tonique , il serait survenu très-probable- « ment une hypochondrie des mieux caractéri- « sées ! » (p. 255). Pour labus des toniques, même mode de raisonnement : « On sait, dit « M. Louyer-Villermay , que le quinquina, pres- «crit sans ménagement, convertit parfois une « fièvre intermittente en une hypochondrie très- « pénible. » Pour éclairer cette’ question que tout le monde sait, cet auteur rapporte une consultation qu'il a envoyée en province, et que nous devons nous abstenir d'analyser.

1090 SYMPTOMATOLOGIE.

Revenant à l’enchainement réel des causes et des effets, nous voyons qu’indépendamment des causes immatérielles examinées ci-dessus comme productrices des lésions. de la sensibilité observées dans la seconde période, on doit tenir compte aussi des régimes exclusifs et de l'abus des médicamens pris par les hypochondriaques ; non que ces médicamens puissent produire l’hypochondrie, puisque déjà cette maladie existe ; non que des médications opposées, telles que les délayans, les toniques, les purgatifs, etc., puissent produire des effets identiques dans cette maladie, mais parce que ce sont des causes amenées par uñ état morbide, qui vont, par de nouveaux effets, compliquer la maladie.

Nous dirons done qu’un hypochondriaque, aprés avoir abusé des boissons délayantes et de la diète, pourra et devra même se plaindre avec raison d’une débilité plus ou moins grande ; qu’après avoir pris intempestivément des toniques, il devra par fois éprouver des symptômes réels d’irritations plus ou moins aiguës, etc., ctc.; et ainsi se trouve expliquée cette grande variété de maux qui tourmentent les hypochondriaques , maux qu’on cherchait à faire entrer comme élémens dans l'affection hypochondriaque, et qui n'étaient que des effets secondaires surajoutés aux premiers.

SYMPTOMATOLOGIE. IOI

On ne voit, dans le cours de l’hypochondrie, répète-t-on, que des scènes successives de phénomènes et de symptômes disparatés; cela se conçoit, lorsqu'on ne tient compte, ni de l’état primitif de Pesprit dans l’hypochondrie, ni des effets qui en sont résultés. Il y à plus, dans ce conflit d'opinions diverses et d'observations variées , les sectes exclusives ont pu choisir à volonté tel genre de lésions morbides comme caractère essentiel de cette maladie, puisqu’au-bout d’un certain temps on trouve dans l’économie presque tous les genres de lésions possibles. .

On peut facilement comprendre maintenant comment des symptômes, en apparence disparates, doivent se montrer dans la seconde période de l’hypochondrie ; les phénomènes de la première période seuls, s'ils sont intenses, peu vent les amener, mais presque toujours de nouvelles causes provoquent leur développement.

Si nous supposons encore le cas où les voies digestives ont été prises primitivement par les malades comme siége de leur maladie, et s’ils ont dirigé leurs pensées, leur mode-de régime et leurs médicamens de ce côté, nous verrons qu’il n’y a plus seulement lenteur dans les digestions, plénitude vers l'estomac après les repas, flatuosités, borborygmes , etc., mais enfin, chez quel-

192 SYMPTOMATOLOGIE.

ques malades, des douleurs vives et brülantes dans la région épigastoiggsique la passion n ’augmente pas, et qui ne s’exas pérent pas par li Ingcstion même d’une grande ‘quantité d'alimens. La fièvre ne se Joint pas oilidairemctff sy ces douleurs ; elles ne troublent pas sensiblement les autres fonctions organiques; elles n ’altèrent pas profondément la santé , et les hypochondriaques e peuvent les éprouver Re ndEt quinze, vingt ans, | et même plus; en un mot, on observe Lous-les phénomènes d’une as sn que trop souvent on a considérée comme constituant l’hypochondrie. Cependant, quelques-uns ont dit qu’aiors la dyspepsie vient y mêler ses symptômes, et c’est pour cela que Cullen s’est attaché à faire sentir quels sont les phénomènes appartenant à cette dernière maladie. On peut même dire que presque tout son chapitre de l’hypochondrie est consacré à établir cette distinction. Suivant Cullen, on rencontre assez souvent la dyspepsie unie à Phypo-

chondrie; mais elle ne se trouve pas, comme cette dernière maladie , sous la dépendance d’une affection de l'esprit (1231).

Chez la plupart des malades on ne remarque , pendant un grand nombre d'années, qu'un gon- {lement et une tension incommode dans la région des hypochondres ; les digestions sont d’une

SYMPTOMATOLOGIE. 103

lenteur extrême, il y a après l’ingestion des alimens, et pendant plusieurs heures. sentiment pénible. d un poids sur Vestomac, développement de gaz, éructations fréquentes, oppressions continuelles, bouffées de chaleur qui montent vers la tête, etc.; enfin tous les symptômes qui représentaient la dyspepsie aux yeux des anciens médecins, symptômes que les uns attribuent à l'existence d’une gastrite chronique ( Broussais), d’autres à la faiblesse intestinale { Louyer-Villermay), et d’autres enfin à une anomalie de l’innervation { Georget ). | On peut concevoir que les causes fnmmatéte lee. agissant dans la première période, amènent au bout d’un certain temps tous ces désordres nerveux ; mais quelquefois , quoique plus rarement, ilsurvient réellement des symptômes de phlegmasies chroniques gastro-intestinales ; nous ne voulons pas nous refuser à admetire ces dernières affections , leur apparition n’aura rien d’étrange si l’on veut se reporter à tout ce que nous avons dit des écarts de régime, en plus comme en moins, et des médications excitantes, si fréquemment employées dans le cours de l’hypochondrie. Mais, il faut le dire , les inflammations sont rares en général dans l’hypochondrie ; ces affections ne paraissent pas être du genre de celles qui sur-

194 SYMPTOMATOLOGIE.

viennent facilement sous la dépendance des lésions morales. | |

On cite à peine quelques exemples de phlegmasies aiguës des voies intestinales ; il est même d'observation que les hypochondriaques y sont moins exposés que tous les autres malades , nous n’en parlerons donc pas; c’est un accident trop en dehors de la maladie qui nous occupe.

Nous dirons la même chose des phlegmasies chroniques, bien qu'elles soient un peu moins rares que les phlegmasies aiguës. Ajoutons toutefois qu’on croit en avoir remarqué quelquesunes dans ces derniers temps, peut-être parce qu'on a cherché à rattacher aux inflammations chroniques presque tous les phénomènes nerveux des hypochondriaques.

Il est bien facile de dire que tous les désordres que nous venons d’énumérer sont autant d'indices de phlegmasies gastro-intestinales, mais il n’est pas aussi facile de dire qourquoi l’ingestion des alimens, dans ces circonstances, n’augimente pas toujours les douleurs d’estomac et ne provoque pas de diarrhées : pourquoi ces mêmes alimens appaisent souvent les douleurs; pourquoi la pression à l’épigastre n’est pas pénible; pourquoi la douleur n’est pas plus intense à gauche qu'à droite ; pourquoi elle n’augmente pas par les se-

cousses de la marche, de la course et de l’équitation ; pourquoi chez ces malades la nutrition n’est pas sensiblement altérée ; pourquoi il ÿ a presque toujours absence de symptômes fébriles ; et enfin, pourquoi à l’ouverture des cadavres on ne trouve pas d’altérations notables dans Pétat des organes.

Lorsqu'on aura répondu d’une manière satisfaisante à toutes ces questions, nous admettrons que, dans la seconde période de lhypochondrie, les organes digestifs sont souvent enflammés d’une manièreïaiguëé et chronique. Jusque-là nous dirons que dans cette période, les organes digestifs sont ordinairement névrosés.

Le système circulatoire est presque aussi souvent le siége de désordres nerveux que l’appareil que nous venons d'examiner.

Il est absurde de prétendre que la maladie, comme un être distinct, commence constamment par s'établir dans les voies digestives, et passe ensuite ou envahit les organes de la circulation pour constituer le second degré de lhypochon drie.

L'observation prouve que tantôt notre seconde période est marquée par des phénoménes qui émanent plus particulièrement, du tube digestif, tantôt par des phénomènes ayant leur

106 SYMPTOMATOLOGIE.

siége dans le système circulatoire, et tantôt par des symptômes qui surgissent du spike e sensitif de la vie animale.

Nous avons déjà fait remarquer qu’il est peu d'hypochondriaques qui ne se plaignent de palpitations ; ces palpitations dépendent d’un ordre tout spécial de causes, et ces causes, nous les avons fait connaître en exposant la première période de l’hypochondrie; elles ne seront donc pas suscitées par une affection organique du cœur ; loin de là, elles en deviendront peut-être la cause , comme nous le concevrons plus tard. Elles ne peuvent pas plus être rapportées à une péricardite qui irriterait sympathiquement les fibres musculaires du cœur.

Les palpitations liées à l’état hypochondriaque ne sont pas ordinairement douloureuses, elles sont fréquentes, quelquefois même violentes, tout-à-fait sous la dépendance de l’état moral, mais on ne remarque pas en elles les douleurs pongitives qui indiquent, aux yeux de quelques praticiens, une péricardite partielle, à marche lente, et qui, suivant leur rapport, laisse sur le cadavre, comme trace de son existence, soit quelques adhérences celluleuses, soit ces taches blanches que l’on trouve assez souvent éparses à la surface externe du cœur.

SYMPTOMATOLOGIE. 197

Une double cause contribue à entretenir les palpitations chez les hypochondriaques : linfluence immédiate des alarmes qu'ils éprouvent sur les fonctions de cet organe, alarmes qui redoublent à mesure que les palpitations prennent plus d'intensité, et la gène de la circulation dans le poumon, gène amenée par l’anxiété des malades, et qui a pour effet d’entraver les mouvemens du diaphragme et des muscles intercostaux.

Dans cet état pénible d’un malheureux qui sent son cœur précipiter de plus en plus ses battemens, et qui redoute la rupture de quelque anévrysme, la poitrine est presque immobile, tant il craint de respirer; il doit nécessairement arriver un ralentissement notable dans la circulation pulmonaire, ralentissement dont on doit tenir compte.

Les auteurs ont mentionné , il est vrai, la gêne de la circulation pulmonaire comme une des causes des palpitations, mais ils n’ont attribué cette gêne qu’à des obstacles matériels, tels que la présence de nombreux tubercules dans les poumons , l’induration de son parenchyme , bien que ce genre d’altération existe rarement seul, car il n’y a guère de point induré dans le parenchyme des poumons qu’autour des noyaux tuberculeux , et d’autres productions analogues.

} 4 SYMPTOMATOLOGIE.

Sydenham parle aussi des palpitations dans son affection hypochondriaco-hystérique, maisil pense qu’elles tiennent à ce que le mal se Jette sur les parties vitales (par.64).C’est l’idée de M. Louyer- Villermay, qui admet que dans le premier degré de l’hypochondrie le mal se jette sur les organes digestifs, dans le second sur les organes de la circulation, et dans le troisième sur les organes de nos relations extérieures (p.331 et passim).

Indépendamment des palpitations, les hypochondriaques se plaignent souvent, avons-nous dit, de battemens elfrayans du tronc cœliaque , battemens qui feraient croire x l'existence de quelque anévrysme de l'aorte ventrale, et que les malades ne manquent pas de rapporter à cette maladie : en général ces battemens dépendent des troubles éprouvés par l’organe central de la circulation, et ils sont d'autant plus pronorcés que le ventre des hypochondriaques est plus déprimé et plus concave; il arrive souvent lorsque sa paroi antérieure est très-peu éloignée de la colonne vertébrale, et que dans une grande étendue on peut sentir les battemens de laorte. = Ajoutons ici, comme proposition générale, que dans l’hypochondrie des rapports vicieux étant établis entre le cerveau et les organes d’où viennent les sensations, celles-ci sont perçues.

par l'esprit avec une vivacité très-pénible pour les malades, et propre à les confirmer de plus en plus dans leurs idées.

Nous avons vu des cas dans lesquels les premières douleurs se firent sentir dans la tête ; antérieurement ces malades avaient éprouvé quelques céphalaigies qui ne les avaient nullement inquiétés. L'un d'eux, après avoir offert quelques signes moraux d'hypochondrie, est atteint d’une hémicranié qui absorbe dès-lors toute son atten tion ; plusieurs fois avant ggette époque, il en avait éprouvé de semblables, sans y attacher la moindre importance ; cette fois il s'inquiète, il craint des suites fâcheuses ;- par une attention forte et soutenue, et par des recherches continuelles sur létendue, la force et lé caractère de cette douleur, il parvint à la fixer en quelque sorte à la partie latérale gauche et supérieure de sa tête, comme un clou hystérique. Îl entendit ensuite dans cette partie un bruit extraordinaire ; un long et pénible voyage danses mers du Nord mit fin à tous ces symptômes.

Cette observation prouve que, dans lhypochondrie , la douleur de tête peut être en certains cas fixe et circonscrite de manière à imiter le clou hystérique. Nous disons imiter, car elle n'a pas les véritables caractères du clou hystéri-

200 SYMPTOMATOLOGIE.

que. Ces caractères ne consistent pas, comme le croit M. Louyer-Villermay , dans la fixité et la circonscription de la douleur, mais bien dans son mode d'apparition et de durée. Expliquons- NOUS :

Dans l’hypochondrie, le malade peut, à son réveil, n’éprouver aucune douleur de tête ; Mais, comme il ne tarde pas à reprendre le cours ordinaire de ses idées, il se met aussitôt à la recherche de sa douleur, qui n’a pas dû, qui n’a pas pu , selon lui, disparaître ainsi tout-à-coup. Son attention se fixe donc sur cette partie de sa tête ; elle s'arrête sur la première sensation qu'il Y éprouve ; elle la scrute, la médite > Y revient sans cesse ; elle la rend dès-lors plus marquée , plus appréciable, et finit enfin par la transformer, sinon en une véritable douleur, du moins en un sentiment pénible, fixe, circonscrit et toujours inquiétant.

Dans lhystérie ; comme nous le verrons plus tard, le clou encéphalique apparaît subitement et de manière À faire pousser quelquefois des cris aux malades : c’est la douleur qui appelle lattention des malades, et non l'attention qui rappelle la douleur. Ceci est un fait d'observation ; mails nous y reviendrons dans le chapitre suivant.

SYMPTOMATOLOGIE. 20H

& VI. Dracxosric. Le diagnostic, dans toutes les maladies, nous l’avons déjà fait remarquer, doit ressortir naturellement d’une appréciation rigoureuse des symptômes différentiels ; dans les deux qui nous occupent, nous pourrions peutêtre nous borner à mettre dans tout leur jour les différences qui les distinguent l’une de l’autre. Mais nous pensons qu’il sera plus utile encore d'établir, à mesure que loccasion s’en présentera, le diagnostic de chaque période de ces maladies et des lésions secondaires qui les compliquent. |

Lorsque l’hypochondrie est arrivée au point où nous venons de la voir, on peut dire qu'il y a deux sortes de diagnostic à établir. On a d’abord à examiner le diagnostic général de la seconde période ; c’est le diagnostic commun à toutes Les maladies , diagnostic dont les élémens , quels qu'ils soient, forment des groupes de signes propres à faire reconnaitre chaque individualité morbide. | |

Ce diagnostic ici consistera donc à reconnaitre s’il s’agit ou non d’une affection hypochondriaque arrivée à la seconde période. Il ne sera pas difficile à établir si Pon se rappelle que ses élémens doivent être puisés principalement dans les circonstances commémoratives dont le concours

202 SYMPTOMATOLOGIE.

a formé la première période , dans la manière actuelle de sentir du malade, dans laspect sous lequel il considère les choses, ét dans ses facons de s'exprimer sur tout ce qu'il a éprouvé, ce qu'il éprouve encore et ce qu'il redoute d’éprouver:

Nous ne rappellerons pas de nouveau les indicés de l’état moral, désignés par nous sous le nom de première période de lhypochondrie; nous dirons seulement que, sous ce rapport, on ne devra pas s’en rapporter aux malades ; la tendance qu'ils ont à altérer les faits les plus simples, lorsqu'ils sont relatifs à leurs sensations, doit être regardée comme un des caractères de leur maladie. Dans leurs lettres consultatives, comme dans leurs récits de vive voix, ils s’attachent beaucoup plus aux causes présumées de leur maladie et à des-explications prétendues physiologiques, qu’à toute autre chose ; le médecin qui ne peut les croire sur parole se:trouve ainsi privé d’une ressource: utile dans les autres maladies; s’il leur demande une exposition, un narré pur et simple de ce qu’ils ont éprouvé, ils tombent à Pinstant dans une redondance; un luxe d’expressions tout extraordinaire pour peindre jusqu'aux sensations lès plus insignifiantes. |

Si c’est leur poitrine qui est malade ; par exemple, ils s’arréteront presque exclusivement

SYMPTOMATOLOGIE. 203

sur la couleur des crachats, leur nombre, leur épaisseur, les stries noires qu'ils y auront remarquées, etc. S'il s’agit de leur estomac, ils parleront de l’air qui le distend, de leurs rapports acides, des borborygmes , des gaz qui lés tourmentent , des chaleurs d’entrailles, etc.

S'il s’agit de leur tête, enfin, ils n’ont plus d’idées ; ils ne peuvent s'arrêter sur aucune pensée : c’est le son d’une cloche qui s’y fait entendre, ou une voix formidable qui les révélle touta-coup , etc, etc.

Quel que soit l’état matériel des organes chez des individus de cette espèce ; on ne doit pas hésiter à reconnaître qu’ils sont sous l'influence de lhypochondrie ; mais, ce jugement porté , il n’en faudra pas moins passer à l'examen particulier des viscères dont ils se plaignent, afin de reconnaitre à quelle période ceite maladie est arrivée. ‘ HO

C’est ici que vient se placer Le diagnostic particulier des organes, c’est-à-dire , le diagnostic des effets secondaires ou des maladies nées etentretenues sous la dépendance de l’hypochondrie,

Il ne suffit donc pas, selon nous, de reconnaitre s’il y a ou non hypochondrie; il faut encore porter un diagnostic spécial sur l’état des organes, dire s'ils sont névrosés ou altérés dans

204 SYMPTOMATOLOGIE.

leur texture , quels sont ceux qui souffrent réellement ; il faut enfin, par des investigations rigoureuses, apprécier exactement tout ce qui existe dans cette maladie. -

$ VII. Nous avons déjà fait remarquer quelles raisons nous empêchent d'attribuer aux effets d’une gastrite chronique les douleurs exacerbantes ressenties par la plupart des hypochondriaques dans la région épigastrique, le besoin quelquefois impérieux d’alimens qui se renouvelle si fréquemment (bien qu’on ait admis une gastrite boulimique), etc., etc. Il ne faut pas supposer que la continuité de ces douleurs, circonstance d’ailleurs fort rare , soit un caractère inflammatoire ; les resserremens spasmodiques eux-mêmes peuvent durer pendant un temps considérable, sans cesser pour cela d’être sous la dépendance immédiate d’un vice d’innervation.

= Omboni rapporte une observation sur une dysphagie spasmodique. qui dura quinze jours chez une fille de vingt-trois ans, et qui ne céda qu’à Papplication extérieure du sulfate de quinine, après avoir résisté à toute la série des moyens anti-spasmodiques (Ænnali universali di medicina, août 1829).

Il est à remarquer d’ailleurs que les hypochondriaques ne sentent pas leurs douleurs augmen-

se À

SYMPTOMATOLOGIE. 205

ter après l’ingestion de substances irritantes, et qu’enfin tous les désordres fonctionnels du tube digestif n’éprouvent aucun amandement par l’observation rigoureuse des règles de la diète. Il s’est établi des rapports tellement intimes et tellement vicieux entre le sensorium commune et l'estomac, que l’appétition , par exemple, nous l'avons déjà dit, est plutôt sous la dépendance du premier qué du second, et que la chymification est presque entièrement conforme au cours des idées. La nutrition seule semble encore se refuser en grande partie à éprouver les mêmes variations; il semble que cette fonction, ou ce dernier complément des fonctions organiques , se trouvant dans une partie plus excentrique et plus en dehors en quelque sorte que les autres du centre nerveux de la vie animale, est plus long-temps à l'abri de ses effets. La bonne mine et le teint frais de certains hypochondriaques forment un contrasie frappant avec leurs plaintes continuelles et exagérées (Georget). On sait, au contraire , que chez l’homme atteint d’une véritable gastrite chronique, le tissu cellulaire ne tarde pas à s’affaisser, que l’amaigrissement fait de rapides progrès , que la peau devient brune ou d’un brun jaunètre , etc. (Rayer).

$ VII. Le diagnostic des palpitations est plus

206 SYMPTOMATOLOGIE.

difficile à établir que celui des affections abdominales ; il est souvent fort difficile de savoir si ces palpitations sont liées à quelques lésions organiques, ou si elles en sont absolument indépendantes, c’est-à-dire , nerveuses ; ce diagnostic est cependant important, car, dans le dernier cas, le malade n’est encore qu’à la seconde période de l’hypochondrie ; le centre circulatoire n’éprouve que des lésions fonctionnelles ; le malade peut guérir, quelquefois même en très-peu de temps, tandis que dans le premier cas l’affection secondaire, née et entretenue sous l'influence générale de l’hypochondrie, est tellement grave qu’elle compromet nécessairement l'existence du malade, et qu’il y a peu d’exemples de guérison.

Ï est des symptômes concomitans des palpitations qui indiquent d’une manière assez évidente qu'il y a altération dans les parois du cœur ; je ne parle pas du bruit du souffiet à l’aide duquel Laennec croyait pouvoir distinguer la dilatation des oreillettes de celle des ventricules {distinction que Corvisart avait cru pouvoir établir).

On a reconnu depuis long-temps que le bruit du soufflet est bien souvent indépendant de toute lésion organique du cœur; mais je parle de tous les autres symptômes considérés dans leur énsemble , surtout lorsque la maladie à fait déjà de

SYMPTOMATOLOGIE. 207 grands progrès ; car, dans les premiers temps, 1 est presque toujours impossible de prouver qu’it n'existe aucune altération organique ; le stethoscope lui-même n’est que d’un médiocre secours alors.

Bien que dans les symptômes liés à une affection organique assez prononcée, il y ait aussi des intermissions, et des intermissions complètes, elles n’ont guère lieu que lorsque fa lésion matérielle est encore peu étendue; dans les lésions profondes, il n’y a plus d’intermittences. Or, on remarque que dans la deuxième période de lhypochondrie, malgré l'intensité effrayante des palpitations, le dyspnée n’est jamais très-considérable , la face très-rarement bouffie, et uné intermittence plus ou moins longue succède toujours aux paroxismes.

Il n’y a donc presque jamais de fondement dans les craintes que les hypochondriaques éprouvent sur l’existence d’un anévrysme de Paorte; et dans le cas où un anévrysme de ce genre existerait réellement, son diagnostic, comme on le sait, serait des plus obscurs.

$ IX. Le diagnostic des douleurs de tête auxquelles les hypochondriaques se disent si souvent en proie, est plus facile que dans les cas précédens. On sait que les céphalalgies frontales sus-

208 SYMPFOMATOLOGIE.

orbitaires sont souvent un effet sympathique des affections gastro-intestinales. |

… Mais chez les hypochondriaques les Ssxdbnts de tête occupent des points très-variables. Ici important n’est pas seulement de distinguer si ces douleurs sontsympathiques de l’état de tel ou tel organe, il faut savoir encore si elles indiquent ou non quelque altération locale du cerveau, si elles appartiennent à la seconde plutôt qu’à la troisième période de l’hypochondrie ; on en sera convaincu si cette douleur, bien que fixe et circonscrite, s’est montrée sous l'influence de l’état moral hypochondriaque, et si elle persiste sans désordres, sans malaises, dans un côté du corps. « Alors ce phénomène, dit Georget , :

« caractérise point une altération organique du « cerveau, soit un cancer, soit un ramollisse- « ment, un épanchement sanguin, etc. »

Nous avons déjà dit ce qu’on doit penser des bruits extraordinaires entendus par quelques malades dans leur tête; à force de considérer un objet extérieur, les sens s’exaltent et leurs prêtent des formes bizarres et gigantesques ; à force de méditer sur une sensation intérieure , sur une douleur, l’esprit s’éblouit aussi, se déprave et tombe dans les hallucinations les plus étranges.

Il en sera de même pour les sensations vagues

| SYMPTOMATOLOGIE. 209 et générales que les hypochondriaques cherchent à peindre par des expressions si exagérées; ils les éprouvent réellement, mais par leur propre faute; ce n’est pas l’intensité des sensations qui a ainsi augmenté, c’est l’intensité des forces mentales concentrées dans la perception de ces sensations qui s’est accrue par une application continuelle, et qui éprouve ensuite de nombreuses dépravations.

S X. Il nous reste encore un diagnostic à préciser, c’est celui des diverses altérations des sécrétions.

Il y a d’abord presque toujours sécrétion Insolide de gaz dans Pestomac et dans les intestins.

L’estomac est quelquefois tellement distendu, qu'il forme uné tuméfaction élastique et sonore à la région épigastrique. Les malades se livrent à des efforts continuels pour expulser ces gaz, et lorsqu'ils y parviennent , ils exagèrent toujours le soulagement qui en est la suite. Cette pneumatose n’est que très-rarement portée au point de constituer la maladie aiguë connue sous Îe nom de passio flatulenta ; cependant elle est quelquefois tellement intense, que quelques'auteurs ne considérant qu’elle, ont appelé Phypochondrie morbus flatulentus. | |

L’excitation seule de la peau, au moyen de

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