‹ Histoire philosophique du regne de Louis XVChapitre 12 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

gPITp BT FÏW m Ik RÉGENCÏS,

le régent demande en mariage pour Louis 3fV une infante d'Espagnç, à la condition que le prince des Asturies épousera sa fîiia* mademoiselle de Montpensier. I^hflippt Y accueille ces (|e|i)i propositions, la première avec jpiie, la seconde avec pein«.

— Louis XV donne son consentement.—- Méhéqnet-Eflendi, ambassadeur du sultan Achmet, arrive à Paris. — Audience que le roi accorde à lléhémet. — Méhémet n'obtient rien de Dubois. Mépris qu'il copçoit de son caractère, — Dubois reçoit la dignité de cardinal. — Marianne-Victoire , infante d'Pspagne , desijnéç en mariage à Louis XV, arrive à Paris où elle dojt être élevée.

— Dubois veut être premier ministre. Le régent lui accorde cette favieur. - Querelle du maréchal de Villeroy et de Dubois. Le maréchal est arrêté et epsuitf^ e^ilé^— FJeqry q^'iUfi la çouf. —Douleur du jeune roi. Louis XV lui ordonne de revenir. — La cour, la magistrature et le clergé sont aux pieds de Dubois. — Sacre du roi à Reims. — Le roi déclaré majeur. 11 confirme Dul)ois d^n^ la place (je premier ministre sous la direction du duc d'Orléar)s. -Dubois accumule sur sa tête plusieurs autres fonctions. Il voudrait être chancelier. Il aspire à être déclaré souverain de Cambrai et de son territoire. Il se donne six abbayes. Le travail l'excède. Ses subordonnés l'en accablent. Ses inquié-r tudes; son découragement; ses agitations. Sa maladie, ses imprécations. Il élude la réception du viatique. Sa mort. Joie dii peuple. Le duc d'Orléans ne lui accorde aucun regret. — Disgrâce de Le Blanc, ministre de la guerre. — Le duc d'Orléans , premier ministre. L'ennui, suite de la satiété des plaisirs, le consume. Sa mort. Le jeune roi donne des larmes à sa perte. Indifférence du public. Causes de cette indifférence. Jugement que porte de lui la postérité.

Pendant le cours (Je l'année 1719, la Russie et la Suède firent la paiiç: sous la médiation de la France, le régent ipénagea de plus un traité d'alliance et

de garantie entre cette dernière puissance et TAn-

gleterre.

L'Espagne était, assez affaiblie pour ôter toute appréhension au régent et au gouvernement anglais : un rapprochement avec Philippe convenait dès lors aux intérêts de la maison d'Orléans. Dubois et le régent conçurent à ce sujet une combinaison qui fut couronnée du succès. Ils arrêtèrent qu'on demanderait en mariage pour le jeune roi, l'infante d'Espagne, fille d'Elisabeth Fa'rnèse, mais le régent exigeait que le prince des Asturies épousât une de ses filles. L'infante n'avait que quatre ans; ainsi on prolongeait l'éventualité de la succession à la couronne; et dans la supposition de la vacance du trône de France , on formait, avec la maison de Philippe V, une liaison assez intime pour qu'une sorte d'impos^ sibilité morale s'opposât aux prétentions de la branche espagnole. ■

L'amour que Philippe V conservait pour son ancienne patrie, lui fit accueillir favorablement ridée d'une union avec le jeune roi. 11 jouissait, à la pensée de placer sa fille dans ce beau pays de France, qu'on ne quitte que par une insurmontable nécessité, et qu'on regrette toujours; mais il s'en fallait que l'alliance avec le duc d'Orléans qui venait de lui faire la guerre, plût à son cœur. Dubois se chargea d'arranger cette difficile affaire. Personne n'était plus habile que lui à débrouiller les intérêts divers, et aies faire converger vers le but qu'il voulait atteindre. Il s'adressa à Daubenton , confesseur du roi d'Espagne. Chez ce jésuite. Français luimême , la prédilection pour son ordre n'excluait pas

un attachement véritable pour le pays qui l'avait vu naître. Dubois concilia promptement ces deux sentiments, en promettant à Daubenton de faire recevoir en France la bulle Unigenitusy et de donner aux jésuites la direction de la conscience de Louis XV. La première clause lui importait à lui-même pour arriverau cardinalat , qu'il convoitait; quant àTautre, il se souciait peu qui confesserait le roi , et môme si le roi se confesserait. Ces points accordés , Daubenton fit à Philippe V un scrupule do conscience de se tefuser à une double union, gage de paix et de concorde entre les deux nations. Philippe céda, mais en mettant pour condition que la direction de la conscience de la jeune princesse ne serait confiée qxx'à, un jésuite.

Il restait à faire agréer à Louis XV ce mariage dont

1^ époque était si éloignée. Le régent le lui proposa en

F^résence de M. le duc surintendant de son éducation,

<iu maréchal de Villeroy et de l'évêque de Fréjus

cju'on avait disposés à entrer dans les mêmes vues.

Jlie roi se montrait soucieux et mécontent; quelques

iarmes mouillaient ses paupières, mais il gardait le

silence. Villeroy lui dit : « Mon maître, décidez-vous,

ï*aites la chose de bonne grâce. » Fleury lui parla

Xongtemps à voix basse, et enfin déclara, en son

Xiom, qu'il irait au conseil donner son adhésion. 11

^'y rendit en effet , et prononça un oui bien faible.

Aussitôt le régent nomma le duc de Saint-Simon

ambassadeur extraordinaire à Madrid , pour aller

faire la demande de Tinfante. Quinze jours après, le

duc d'Ossone demanda la main de mademoiselle de

Montpensier pour le prince des Asturies,

234 HISTOIRE PHILOSOPHIQUP

Pendant que cette négociation se suivait à lM[94ri4» le sultan Achmet envoyait ftpe 3.piba8sa4e solennelle à Louis XV. Mébéipet-pffendi , plwrgé de représenter la Porte, débarqija à Toulon , nialgr^ les cl^^\^t^^ *qu^ la peste pouvait inspirer ; 6oi^g.pte personBP^ ^9^"^ conipagniaient. 4près avoir snbi nnie qnaranH^^^ine , il traversa avec Ixpnneur \^. France surprise d^ yoir^ pour l^ preniièf e fois , un délégifé du Gr^Rd Seigneur. Le prétexte de sa piis^ion était d'p.nnoncQr au roi de France que le souverain de Ti^lamisraf consentait au rétablissement de T^glise c^tb-oliqn^ du Saint- Sépulcre à Jérusalem. Ljbs intrigue^ dçp^ schismatiques grecs avaient jusqn ^ ce njornent 3nsT? pendu le consentement du sultan. Lonis ^ÎY» ai| temps de sa gloire, le sollicita en vain. Mais les circonstances n'étaient plus les mêpies. Le divan, huipilié par le traité dp Passarowitz, souhaitait vivement une alliance avec la France, et ce désir }e rendait plus facije. Le motif réel et sepret de l'ambassade était donc de npuer une liaison intime avec ROns. La Porte ne pouvait choisir une circonstance moins favorable. Elle avait à traiter avec un bon^me qnii comptait pour rien l'avantage de TÉtat, et n'était mû que par son intérêt personnel. Cet intérêt ne permettait pas à Dubois d'écouter les propositions d'una nation infidèle et en même temps ennemie (Je l'Antriche. 11 eût mécontenté Tempereur qui demand^^it pour lui le chapeau de cardinal, et le pape de qjii il l'attendait. 11 se garda donc d'accueillir les onyeftqres que Méhémet-Effendi lui fit à ce snjet. L'an*bassadeur ne réussit pas mieux lorsqu'il sollicita l'intervention du gouvernement français pour res-

DU B1È6DÎE DP L0PI5 Vf. ^5

treipdre Jes dommages que les chevaliers dp 5f3il.te faisaipijt éprouver au commerce (}es Ottofna)i§-,

Méhémet ij'pbtint rien , mais fut traité avec splen-' deur et présenté au jeuqe roi. Le détail de cette entrevue, raconté avec esprit et dans le style oriental, par IVÎ.ébéipet luj-înême, est assez curieux pour lopritpi? d'être cpns(3fyé.

« Aussitôt qu'il m'aperçut avpç sop gouverueiiir , il pe tourna de jflpn cjàté et je l'abordai. Pivers di§- <îoi|r9 d'amitié furent le sqjet de notre eptretien. |1 ^lait charmé d'p^aminer nos habits, nos poigpards les ups après les autres. Le marécljal me dppiancja : «Que dites-yous de la beauté de napn roi? — Qpe J)ieu soit loué ! réppndis-je, et qu'il le préserve (Je maléfice (del cattiv^ occhio) ! — Il p'a qpiB opze ^np (et qil^tre mois, pjouta-t-il; sa taille n'est-elle pas prpportipnnèe? Remarquez surtout que ce sont ses prpr près cheveux. » En disant cela, il fit tourner le rpi , ef je considérai ses cheveux hyacinthe, ep le caressant; ij^ étaient eomo^e des fils d'or bien égalisés et lui vepaient jusqu'à la ceinture. « Sa démarche, reprit encore le gouverneur, est aussi fort bejle. » Il dij ep fppn^e temps au roi : « ]\Iarchez de cette nianière, que Tgu vous voie. » Le roi , avec la nfiarc^e mfijestueii^e de lapprdriit, alla jusqu'au milieu de la salle, après qupi, il revint. <( Mafche? avep plus de vitesse, ajputft ensuite Ip gopverneur, pour faire vpir votre légèreté

f Le sultan se décida à faire payer, par les négociants européens établis d^ps ses Ëia($, |e tort que causaient ^ ses sujets les entrepri-r ^ des chevaliers de Malte. Les réclamations du comu^erce furent plus efficaces que celles de la diplomatie de Gonstantinople , et un «ccord coipipun de toutes les puissances réduisit Tordre de Malte i n'exercer d'Iiqstilités que contre les pirfit^ barl^ar^i^es.

à courir. » Aussitôt le roi se mit à courir avec précipitation. Le maréchal me demanda après cela, si je le trouvais aimable. Je lui répondis par cette exclamation : « Que le Dieu tout-puissant, qui a créé une si belle créature, la bénisse! »

Méhémet parut s'accommoder de nos usages, et admira en homme éclairé nos monuments. Il partit pénétré d'un profond mépris pour Dubois, qu'il avait su apprécier. « de derviche, dit-il , m'ç. donné audience sur des tapis d'or , mais il n'a pu se résoudre à me dire une parole de vérité. »

Le régent, mal dirigé par son ministre, avait dédaigné de s'unir avec la Russie, la Turquie et l'Espagne. Alliée ainsi avefc le Nord et le Midi , la France serait devenue l'arbitre de l'Europe. Mais il faut de l'élévation dans l'âme pour voir de haut les intérêts des peuples. Les cœurs honnêtes, que le sentiment personnel ne domine pas, embrassent l'ensemble des affaires et les jugent avec sagacité. Les égoïstes entreprennent rarement de grandes choses, parce que la préoccupation de ce qui les concerne en détourne leur attention.

Ce fut vers la même époque (16 juillet 1721) que Dubois obtint la dignité de cardinal. Nous avons vu comment Tencin profita de la vacance du trône pontifical pour obtenir du cardinal Conti , l'un des pré^ tendants à la tiare, la promesse du chapeau en faveur de Dubois. Depuis longtemps celui-ci employait toutes les ressources de l'intrigue pour arracher à la cour de Rome une faveur que le pape Clément XI éluda toujours. On avait répandu l'argent ayec profusion dans la famille du pape et parmi les personnes

qui rapprochaient. Le régent qui avait dit à ses familiers : « Si ce coquin ose me parler du chapeau, je le ferai jeter par la fenêtre , » écrivit néanmoins trois lettres très-pressantes. Le roi d'Angleterre, à qui le ministre français avait persuadé que de sa propre fortune dépendait le maintien des traités existants entre les deux nations , pressa l'empereur de solliciter le pape; et le Prétendant, d'accord pour cette fois avec son compétiteur, donna son suffrage à Dubois, pour prix de l'assurance d'une pension et de l'espoir de la protection du gouvernement français. Nous savons ce que le nouveau Cardinal avait fait pour la bulle ( t contre le jansé- Jtàisme. « Il convient, s'écriait-il, que je profite de l^oecasion de me mettre à l'abri des événements de ce p^ays-ci; m et il remuait toute l'Europe pour se mettre ^in effet à l'abri , sous ce chapeau qui rend inviolables ceux qui le portent. Il espérait d'ailleurs effacer P)ar l'éclat de cette dignité la bassesse de sa naissance. Le régent, en le présentant au roi, lui dit : r< Sire , j'ai l'honneur de vous présenter Tarchevêque cie Cambrai, au zèle de qui Votre Majesté doit la tranquillité de son État et la paix de l'Église de ï'rance, qui sans lui allait être déchirée par un schisme cruel. Le pape , pour reconnaître des services aussi importants, vient de le récompenser par un chapeau de cardinal.»

. Le roi, quelques jours après, lui donna la calotte, et on y joignit l'abbaye de Cercamp. Jamais traître n'avait été plus magnifiquement récoropensé. Dubois, à la nouvelle de sa promotion , se comporta avec beaucoup de tact; il ne témoigna ni en-

238 HISTOIRE t>HILOSÔM«QUÊ

gouenient, ni embarras pendant ses visites de cérémonie. « Daùs Taudiehee de lifadame, mère dii régent, qui professait un profond mépris poui* lui; il se présenta avec la contenance d'un homme iidn déconcerté, mais pénétré de respect et de rècoiinaissance : il parla de la surprise où il éiàii dé soii nouvel état, de la l)assesse de sa naissance, dû néant d'où le régent l'avait tiré. ï'out ce que là haine et l'envie auraient pu lui reprocher, il le dît iui-niême avec dignité, s'assit un moment sur lé tatoùret qui lui' fut présenté, se couvrit pour marquer simplement l'étiquette , se releva presque aussitôt en se découvrant, et se prosterna devant Mardame lorsqu'elle s'avança pour le saluer. Elle ne put s'empêcher d'avouer, lorsqu'il fut sorti, qu'elle était contenté dii maintien et du discours d'un lionimè dont l'élévàtiori l'indignait. « (Mémoires dé Ductds.)

Nous avons parlé précédemment dé l'espèce de révolution que produisirent son entrée au conseil et sa prétention a la préséance sur les ducs. À là suite dé ce différend , lé duc de Noailles f lit exilé , et on ôta de liôùtéau les sceaux au chancelier d'Aguésseau , que le régent relégua à sa terre dé Frênes. b'Armenoiiville lui succéda.

La jeune infante d'Espagne (Màrianné-Vîctdîre) devait être élevée en France. Elle arriva à P'àris, le 2 mars 1722. Le cardinal dubdîs tint là proniëssè qu'il avait faite à Ùaiibenton de donner au roi un confesséiir iésuite ; le père de Lînières fut nômmë^ à là place de l àbfcê Fleury, sous le prétexte du gi*àrid âge de ce dernier. IVÏais comme Dubois né faisait rien siniplement et sans que la fourberie àè mêlât à toutes

ses actions y il s'avisa de dire que le roi d'Hspagne avait exigé ce changement. Aussitôt dénégation du duc de Saint-Simon, qui affirme que Philippe V ne lui a parlé d'un jésuite que pour l'infante : embarras du cardinal qui bredouillé on ne sait quoi, coniriie cela lui arrivait toutes les fois qu'il était diéconcerté. Le règlent se met à rire et termine la discussion en disant au duc de Saint-Simon : « Tout ce que ncfus vous demandons, c'est que vous ne nous démentiez pas ; car nous avons dit à tout le monde que c'était aux pressantes instances du roi d'Espagne que nous avions donné au roi un confesseur jésuite. »

Le duc d'Orléans s'engourdissait sous l'influence enivrante de la mollesse, et le travail lui pesait. Dubois s'appliqua à le lui rendre encore plus lourd ; il lui présentait les affaires dans les riioments où elles devaient l'importuner davantage, afin que le prince fatigué lui en abandonnât la direction. 11 prétendit que l'air de Versailles serait utile au jeune rori, après une maladie qui venait d'alarmer ses sujets. Le but du cardinal, en transportant la cour et le gouvernement à Versailles, était (Je dégoûter de plus en plus le régent des soins du gouvernetnent. La nécessité de résider dans cette ville, séparé des compagnons de ses plaisirs, et contrarié dans ses habitudes, devait lui en rendre le séjour insupportable. Enfin Dubois parvint à éloigner ceux de ses amis dont il craignait l'influence. 11 fit exiler Noce et le comte de Broglie.

En possession de l'esprit de son maître et de tous les détails de l'administration, il ne lui manquait

que le titre de premier ministre auquel il aspirait depuis longtemps. Il tâta le régent à ce sujet, en lui disant : « 11 est impossible que la machine du gouvernement puisse agir, si tous les ressorts ne sont pas dirigés par une seule main. Il faut donc que le point de réunion soit vous ou moi, ou tel autre que vous voudrez choisir;, sans quoi rien n'ira , et votre régence tombera dans le mépris. — Ne te laissé -je pas tout pouvoir? répliquait le régent; que te manque-t-il pour agir? — Non, répondait Dubois, le titre fait principalement l'autorité d'un ministre : on lui obéit alors sans murmure. Sans un titre , tout exercice de la puissance paraît une usurpation, et trouve des obstacles. »

Cependant le régent hésitait. Ne semblerait-il pas déclarer ainsi lui-même son incapacité? D'ailleurs la robe de pourpre dont le favori était revêtu n'empêchait pas le mépris public d'arriver jusqu'à lui. Dubois imagina de mettre en jeu, près du duc d'Orléans, Lafitau, évêque de Sisteron, dont il avait éprouvé le talent pour l'intrigue. Celui-ci appuya ses sollicitations sur des motifs tirés de l'intérêt personnel du prince ; et nous savons que ceux-là lui paraissaient toujours décisifs. A peine Lafitau eut-il effleuré la matière que le régent, voyant où l'évêque en voulait venir , l'interrompit : « Que diable veut donc ton cardinal? Je lui laisse toute l'autorité d'un premier ministre : il n'est pas content s'il n'en a pas le titre. Et qu'en fera-t-il? Combien de temps en jouira-t-il? Il est pourri : Chirac, qui l'a visité, m'a assuré qu'il ne vivra pas six mois. — Cela est-il bien vrai, monseigneur? —

Très-vrai; je te le ferai dire. — Cela étant, reprit Tévèque, dès ce moment je vous conseille de le déclarer premier ministre : et plus tôt que plus tard.— Comment? — Attendez, monseigneur, nous approchons de la majorité : vous conserverez sans doute la confiance du roi; il la devra à vos services, àyo3 talents supérieurs; mais, enfin, vous n aurez plus d'autorité propre. Un grand prince comme vous a toujours des ennemis ou des jaloux : ils chercheroixt à vous aliéner le roi ; ceux qui Tapprocheat de plu» près ne vous sont pas les plus attachés.. Vous ne pouvez pas, à la fin de votre régence, vous faire nommer premier ministre , cela est sans exemple : faites cet exemple dans un autre. Le cardinal le sera, comme Vont été les cardinaux de Richelieu et Mazarin. À sa mort, vous succéderez à un titre qui n'aura pas été établi pour vous, auquel le public sera accoutumé; que vous aurez Tair de prendre par modestie et par attachement pour le roi, et vous aurez en même temps toute la réalité de la puissance. »

Dubois ayant vaincu la résistance de son maître^ n'avait plus à craindre que les clameurs du maréchal de Yilleroy dont il connaissait l'antipathie , et l'opposition froide et inflexible du duc de Saint- Simon.

Il commença par prodiguer ses respects au mare' chai qui n'y répondit que par des mépris. Pour dernière ressource il s'adressa au cardinal de Bissy, ami du maréchal , et le pria d'être l'intermédiaire de la réconciliation. Celui-ci alla trouver Villeroy, lui peignit la douleur du cardinal Dubois de ne pouvoir I. 16

«4S HISTOlHfi PHlLOSOtWQOË

obtenir Èé9 bonnes grâces, dans un ittooÉdfit Cfft il avait un si grand besoin de consulter ses lumières > ne voulant se conduire que par ses conseils.

La flatterie séduit d'autant plus facilement In sottise, qu'elle est plus exagérée. Le maréchal consentit à sacrifier ses répugnances au bien de VÈtaU Dubois voulait aller le remercier de ses bontés et protedtelr dé son dévouement. Villeroy, poussant la générosité jusqu'au bout, lui défendit de se rendre chez lui^ et annonça qu'il irait le voir.

En effet, le lendemain, jour d'audience des am^ bassadeurs , il entre , accompagné du cardinal de Bissy, dans le cabinet du ministre sane permettre qu'on l'annonce. Dubois se précipite presqu'à ses genoux, se plaignant d'avoir été prévenu. La conversation Commence par des compliments réciproques; ensuite le maréchal, afin de prouver la sincérité de ses sentiments par la franchise de ses conseils, rappelle au cardinal quelques fautes de tsonduite-; puis, s' animant par degrés, il en vient à des vérités dures. Les efforts de Bissy pour le calmelr ne faisaient qu'animer la colère du vieillard ; passant aux invectives > et haussant la voix de manière à être entendu de la dernière antichambre, il se met à énumérer toutes les infamies qu'on reprochait à Dubois, et enfin le menace de le peiS dre. « il ne vous reste, lui dit-il d'un ton railleur , qu'un moyen de vous sauver ; vous êtes tout -puissant, faites-moi arrêter, si vous l'osez. » Bissy, outré, prend Villeroy par le bras et l'entraine vers la porte.

Les éclats de voix du maréchal avaient Irendu la

• btî RÈGNE D» LOtJlS XV. 24B

Mène publique. D'ailleurs sa forfanterie le portait à n'tn Tatiter. Dubois furieux courut se plaindre au régeût ) proposant le choix de sa retraite ou de Texil du marichaK

Le régent avait trop d'esprit pour ne pas s«ntir qu'ayant abdiqué son autorité dans les mains du cardinal^ il fallait au moins qu'il se montrât décidé à le aoutenin II lui avait déjà sacrifié ses amis Noce et Broglie» il ne pouvait lui préférer ViUeroy* Aussi prit*il sans hésiter la résolution d'exiler celui-ci; mais avant de l'exécuter, il voulut se procurer l'assentiment du duc de Bourbon, surintendant de Tédueation du roi , et celui de Saint-Simon» L'ap^ probatioa de ce dernier n'était pas douteuse. Il a'aimait paa le maréchal. D'ailleurs , son èaractèfid le portait à la sévérité contre ce qui semblait fron-der l'autorité du maître. 11 contribua à décider le duc de Bourbon; c'est ce qui importait au régent. Car il lui fallait braver l'opinion répandue par le maréchal) que la sûreté de la personne du roi dépendait de sa présence. L'improbation de M. le duc eût porté à Textrème et la défiance et les murmures.

La nécessité d'éloigner le gouverneur étant reconnu » on résolut de le laisser s'endormir dans ea kufl&sance^ et de différer jusqu'à ce qu'il eût donné au régent une cause de mécontentement personnel. Chacun blâmait son emportement^ mais le ministre était si odieux, que la punition aurait paru disproportionnée à la faute.

L'occftiion ne se fit pas atteadre. Le régent, s'éfatnt rendu chez k rot > le pria de passer dans «n cabinet,

ayant besoin de Tentretenir seul un moment. Le maréchal s'y opposa y disant que le roi ne pouvait avoir des secrets pour son gouverneur, que le devoir de sa place l'obligeait à ne pas le perdre de vue im instant^ et qu'il répondait de sa personne. Le régent^ simulant l'indignation^ lui répliqua sèchement : (c Vous vous oubliez^ monsieur , vous ne sentez pas < la force de vos termes : il n'y a que la présence du j roi qui m'empêche de vous traiter comme vous le^ méritez. » Puis il fit une profonde révérence au roi, ^ et se retira*

Le maréchal, déconcerté, prit le parti d'aller s'ex— . pliquer avec le régent, et de lui faire agréer sesa excuses. Il se rendit le lendemain à midi au Palais-— Royal. La visite était prévue ; on l'attendait; BxiM moment où il ordonne qu'on l'annonce au prince , m Lafarre , capitaine des gardes du régent, lui demande ^ son épée ; on l'entoure , on le porte dans un carrosse attelé de six chevaux qui partent à l'instant, et quelques heures après il est à Yilleroy. Là, il reçoit un ordre qui l'exile à Lyon, dont il est gouverneur.

. Ainsi s'éclipsa ce vieil ami de Louis XIV, malheureux à la guerre, inhabile au conseil, qui prétendait faire de la royauté une espèce de divinité dont Téclat devait rejaillir sur lui ; homme dont l'oi^ueil n'eût pas manqué d'une certaine élévation , s'il ne l'avait sans cesse amoindrie par la petitesse de sa vanité.

L'évêque de Fréjus joua une comédie assez ridicule, mais qui devait accroître son pouvoir sur l'esprit du roi. U disparut, en écrivant au régent

que sa tète fatiguée avait besoin du repos de la campagne; il n'indiquait pas le lieu de sa retraite. Le roi avait pleuré en apprenant la disgrâce de Yilleroy , et le reste de la journée il se montra triste; mais le lendemain , lorsqu'il s'aperçut de l'absence de son précepteur^ il manifesta le plus violent désespoir. Le régent y fort embarrassé, faisait chercher Fleury de tous côtés. On découvrit enfin qu'il était àBasville. Belle-Isle et Le Peletier-Desforts y couru-* rent , et lui remirent ce billet du roi : « Vous vous êtes assez reposé; j'ai besoin de vous; revenez au plus vite. » L'évèque revint sans résistance et sans explications. Il avait obtenu une éclatante manifestation de la tendresse du roi , et il prouvait au régent que désormais il faudrait le ménager et compter avec lui.

Cette difi&€ulté résolue, Dubois envoya le comte de Belle-lsle chez Saint-Simon, pour sonder ses dispositions ^ Belle-lsle ne lui dissimula pas qu'il lai apportait la paix ou la guerre, et que le cardinal lui laissait le choix de se montrer son ami ou son ennemi. Le duc, soit qu'il aimât mieux voir l'autorité reposer dans des mains fermes que va-

' Le comte de Belle-lsle était petit-fîls du surintendant Fouquet. Né avec une ambition excessive et un esprit assez vaste pour la bien diriger, il prit la résolution de refaire à tout prix sa fortune politique. Il languit tant que Louis XIV vécut. A la mort de ce monarque, il se jeta avec ardeur dans toutes les intrigues, devint le serviteur le plus dévoué du cardinal Dubois , et Pami intime de Le Blanc» ministre de la guerre , dont il dirigeait le ministère. II servit activement la cause du régent dans Ja guerre contre Philippe V. Nous le verrons arriver à tout et devenir un des hommes les plus influents et les plus remarquables de la première if&oitié dp xvui* sièctet

ciller dans celles du régent, soit que Vinstinct du courtisan dominât son esprit ^ se décida pour la paix.

Le cardinal f ut, peu de jours après, déclaré premier ministre (22 août 1722). Le régent ne retint que la présidence du conseil et la distribution des fonds. a Le parlement enregistra les lettres patentes par complaisance ; les journaux furent remplis de vers fades; les courtisans applaudirent; toute la France cria; et T Académie française» suivant sa noble cou^ tumci rinstalla parmi ses illustres, d (Mémoires de Ducloa. )

En effet, la cour, la magistrature et le clergé étaient à ses pieds , tant est grande la fascination qu'exerce le suprême pouvoir. Le glorieux Yillars raconte complaisamment dans ses Mémoires ses visites au cardinal , celles qu'il en recevait, les politesses et les égards qu'il lui témoignait. Le vain« queur de Denain se trouvait honoré des empresse*ments de cet homme monté du bourbier du vice an faite des honneurs.

Dans Tespoir de satisfaire Topinion publique en rapprochant Tépoque du sacre du roi, le cardinal se hâta d'en ordonner les préparatifs. Il eut lieu le 25 octobre 1722. Les grands vassaux delà couronne y furent représentés par six princes du sang , et le maréchal de Villars y remplit Toffice de connétable. Quelques dlfûcultés de préséance entre les cardinaux et les ducs et pairs empêchèrent une partie de ces derniers d'y paraître. Cette imposante cérémonie ra,ppelle l'origine du pouvoir royal, tel que nos pères l'avaient conçu , émanant de rasseatiment du

peuple et sanetionné par le ciel. A^vant les onctions, les évèques soulèvent le roi de son fauteuil, le présentent au peuple et demandent son consente ment. Les portes de la basilique s'ouvrent , la foule accourt et répond par ses acclamations. Quand les onctions sont terminées , Tarchevéque place sur la tète du roi la couronne de Charlemagne, et dans sa main Tépée nue de ce grand prince, symboles du pouvoir souverain. Le roi les dépose à l'instant sur l'autel comme acte de soumission au grand Être d'où viennent toute élévation et toute puissance.

Suivant l'usage antique , le jeune roi toucha les écrouelles d'un certain nombre de malheureux qu'on avait réunis à cet effet. On croyait que cette main , naguère consacrée par l'onction sainte, avait le pouvoir de guérir; pieuse confiance conservée d'âge en âge par la vénération des peuples aux fils de saint Louis.

Au retour du sacre , l'instruction politique du roi' fut suivie avec plus d'assiduité. Des conférences, destinées à initier le jeune monarque à la seienee du gouvernement, avaient lieu en présence du régent, du cardinal Dubois, du duc de Bourbon, di| ducde Charost, nouveau gouverneur, etdel'évèque de Fréjus. Le cardinal Usait l'instruction ; de temps en temps le régent la commentait. La politique , la guerre et les finances formaient trois cours- difiBérents. Il n'est pas besoin de dire que ces leçons étaient dirigées dans le sens du pouvoir illimité.

Le 14 février 1723, le roi ayant treize ans et un jour, 88 trouva majeur. Le régent se rendit dans sa ekambra ^ à son réveil > et « il dit à Sa Majesté qu'il

venait lui remettre le soin de TÉtat qu'il avait bien voulu lui confier ; qu'il avait le bonheur de le lui rendre tranquille au dehors et au dedans; qu'il avait fait de son mieux ^ et continuerait toute sa vie ses services avec le même zèle et la même affection , et qu'il était présentement le maître absolu. Le roi ne répondit rien; car il ne répond rien à personne; il fut même assez sérieux dans son lit; mais quand il fut levé et retiré dans son cabinet , il parut fort gai et fort content. » (Mémoires du duc ffAntin.)

Suivant Tétiquette usitée à la majorité des rois , on ôta de la chambre de Louis XV le lit de son gouverneur. Mais il permit y ainsi que cela avait été pratiqué à la majorité de ses deux prédécesseurs^ que le duc de Gharost , et en son absence y un sous-gouverneur , couchât encore pendant trois ans dans sa chambre.

Le 22, le roi tint un lit de justice pour déclarer sa majorité. .

En fixant la majorité des rois à leur quatorzième année ^ la loi n'a pu leur donner les lumières et l'expérience anticipées que leur âge ne comporte pas. Majeurs de droit, ils restent encore mineurs de fait 9 et ils sont obligés de déléguer la plénitude du pouvoir royal. Louis XV confirma le cardinal Dubois dans les fonctions de premier ministre , sous la surveillance et la direction du duc d'Orléans , qui conservait les attributions qu'il s'était réservées étant régent. Mais ces attributions s'amoindrissaient de jour en jour. Dubois attirait tout à lui , et le prince subissait le joug que l'épergie impose toujours à la faiblesse. Le duc d'Orléans avait élevé

Dubois sans l'aimer ni Testimer^ mais comme précurseur de la puissance qu'il prétendait recueillir. Le cardinal y dont l'esprit n'admettait jamais Tidée de la mort 9 comptait régner longtemps, en excluant peu à peu le duc d'Orléans des affaires. Cependant , il n'était pas sans crainte , car il voyait que le roi n'avait aucun goût pour lui. Son défaut de grâce^ son bégayement y son ton parfois hautain 9 parfois bas et rampant , dégoûtaient un jeune prince accoutumé au respect et aux grâces du régent.

Quoiqu'il fût premier ministre et cardinal , son ambition ne pouvait être assouvie. 11 s'empare de la feuille des bénéfices, il enlève à Torcy l'administration des postes, il aspire à la dignité de chancelier , et s'informe s'il serait possible de révoquer d'Aguesseau. Enfin , il lui vient dans l'esprit de se faire souverain de Cambrai et de son territoire , et il ose charger nos ambassadeurs à Vienne et à Madrid, de rechercher les titres qui établissent les droits des archevêques, et qui l'autoriseraient à ôter cette ville au roi de France , pour se la donner à lui-même. Non moins avide d'argent que d'honneurs , il réunit sur sa tête six abbayes et cumule leurs revenus avec ses traitements et la pension de l'Angleterre.

w Dieu est patient , parce qu'il est éternel. » 11 avait permis l'élévation de l'insolent favori, type honteux d'une époque de dégradation. Mais à peine l'ambitieux est arrivé au sommet, que l'enfer entre dans son cœur. La multitude des travaux qui lui sont imposés épuise ses forces ; ses envieux, et à leur tête les ministres sous ses ordres, unis par une pacifique conjuration , se plaisent à Ten accabler. La fatigue

Uê HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

le tue y l'inquiétude le dévore, la crainte de raTenir le ronge. Des écrits trouvés après lui déposent de l'agitation de son âme , et des funestes visions qui troublaient son esprit : bientôt il faudra quitter cette grandeur à laquelle il a tout sacrifié. La mort approche ; il en détoame la vue avec horreur. À peine ^*t-il possédé quelques mois la souveraine puis** sance , ô désespoir ! il faut s'en séparer. La mort inexorable saisit sa victime; il meurt en maudissant les hommes et en blasphémant Dieu.

Dubois avait un abcès intérieur. Il voulut monter à cheval pour assister à une revue de la maison mi-litaire du roi, afin d y jouir des honneurs dus à un premier ministre, et qui sont à peu près les mêmes que ceux réservés à la personne du tnonar* que. Cette satisfaction donnée à sa vanité , aggrava son état. Des symptômes de gangrène se manifestèrenty et une opération devint nécessaire. Lorsqu'on la lui annonça, il se livra aux plus terribles imprécartions. Le duc d'Orléans obtint cependant son consen* tement; elle fut faite, mais sans utilité. Après Topé-* ration qui constata un danger imminent, la Faculté parla de la nécessité des sacrements. Sa fureur alors n'eut plus de bornes ; il apostrophait en fréné-* tique tous ceux qui l'approchaient. Le voyant s'affaiblir, on voulut lui apporter le viatique, w Le viatique, s'écria-t-il, cela est bientôt dit. Il y a un grand cérémonial pour les cardinaux^ qu'on aille à Paris le savoir de Bissy. » Quand on revint, il n'était plus. (10 août 1723.)

Telle fut la fin de ce ministre ; on lui reconnaît de rhabileti^ dans les négociations , de la fermeté

dans le congeil , de la déciBion et de la promptitude

dans TactioD. Mais il voulait tout embrasser à la

fois, et se perdait dans les détails sans pouvoir dé-

l)rouiller les affaires. Souvent on le voyait jeter au

feu des masses énormes de lettres qu'il n'avait pas

IneB. Dur, grossier, la moindre contradiction le

mettait en fureur. Alors il bondissait sur les sièges

<ie son cabinet. « Prenez un commis de plus , que

^ous chargerez de jurer pour vous , lui disait son

secrétaire ^ à qui il se plaignait de son manque d<i

loisir, il vous restera toujours assez de temps. » Ce

^ui nuisait le plus à son administration , c'était la

<léfiance que sa fourberie inspirait, et le mépris

dont il était couvert. Les Français, à sa mort, se

i*éjouirent d'être délivrés du joug ignoble qu'on leur

avait imposé. Le duc d'Orléans, qui avait spéculé

sur la courte durée de son existence, ne lui accorda

aucun regret. 11 vint un orage lé jour de l'opération :

(( Voilà un temps qui fera partir mon drôle, u dit le

prince. Lorsque peu après il rappela les exilés, il

écrivait à Noce : ce Reviens, mon ami, morte la

bête, mort le venin. »

Le dernier événement du ministère du cardi-* nal fut la disgrâce de Le Blanc, ministre de la guerre, et sa créature. La Jonehère, trésorier de l'extraordinaire des guerres, fut accusé de malv^sations et de détournement de deniers. Les ennemis de Le Blanc prétendirent qu'il s'était entendu avec La Jonehère, et qu'il était aussi coupable que lui. Parmi les plus acharnés figurait madame de Prye, maîtresse du duc de Bourbon. Elle connaissait à peine Le Blanc ; mais elle voulait h perdre pour ohir

griner sa propre mère^ madame de Pléneuf , qu'elle n'aimait pas , et avec laquelle il était intimement lié. M. le duc exigea le renvoi du ministre de la guerre, et le cardinal le lui accorda. Au mois de novembre suivant, Le Blanc fut mis à la Bastille; nous le ver^ rons plus tard honorablement acquitté , reprendre , sous les ordres du cardinal de Fleury, le portefeuille de la guerre.

Breteuil, intendant de Limoges, fut nommé à la place de Le Blanc. Il n'avait pas la moindre notion du travail auquel il était destiné ; mais Dlubois conservait de la reconnaissance de l'immense service qu'il lui avait rendu en détruisant l'acte de son mariage, et l'État, comme de raison, fit les frais de la récompense.

Le cardinal Dubois jouissait de plus de deux mil* lions de revenu, qu'il employait avec luxe à tenir un état proportionné à sa haute fortune. 11 laissa peu d'argent comptant, mais un prodigieux mobilier qui passa à son frère, ancien médecin àBrives, alors secrétaire du cabinet, et à son neveu, chanoine de Saint-Honoré. Ils consacrèrent presque entièrement cette riche succession à des œuvres de charité. Le tombeau qu'ils élevèrent au cardinal dans l'église Saint-Honoré *, était simple. On y lisait, pour inscription, l'énumération de ses titres, suivis des mots suivants : Quid autem hi tituli^ nisi arcus coloratuê et vapor ad modicum parens ? Solidiora et stabiliora mortuo precare. On rendit à la mémoire du cardi* nal Dubois les honneurs religieux dus à un premier

* Le tombeau du cardinal Dubois est actuellement dans une chapelle de l'église Sfiint-Roch.

ministre; mais on n'osa pas hasarder d'oraison funèbre.

A peine le cardinal eut-il fermé les yeux que le duc d'Orléans se fit déclarer premier ministre. On le vit alors exact et appliqué; mais ce prince n'était plus que l'ombre de lui-même. Blasé par l'abus des plaisirs dont il avait prématurément épuisé lacoupe^ ses sens se refusaient à la yolupté, et son goût aux jouissances de la table. Désormais l'orgie le fatigue sans l'amuser y et cependant l'habitude lui ôte le courage d'y renoncer. Sa tète appesantie supporte comme un douloureux cauchemar le poids des affaires, et la distraction qu'il croit y trouver se change en une insupportable fatigue. Sa vie lui devient lourde , et le néant vaut mieux à ses yeux que le vide cruel de son cœur. 11 invoque une mort prompte, sans soufirance. Elle est là, prête à répondre à son appel; des symptômes d'apoplexie se manifestaient depuis quelque temps. Son médecin l'enavertit: «C'est tout ce que je désire, » répondit-il; et il ne prend aucune précaution , se refuse à tous les soins. Le 2 décembre 1723, il tombe mort dans les bras de la duchesse de Phalaris, sa maîtresse. 11 n'était âgé que de quarante-neuf ans.

Nous avons rendu justice aux qualités brillantes qui distinguaient le duc d'Orléans ; mais il eut un tort qui pèsera éternellement sur sa mémoire; il corrompit la nation au dedans et l'avilit au dehors. Les Français ne purent lui pardonner sa soumission égoïste aux volontés de l'Angleterre, et rafTatblissement de l'Espagne notre alliée. Il existe chez les nations un noble orgueil, principe et sou*

m HISTOIRE t>tttLOSOPtIlQ0Ë

tien de leur grandeur, qu'on ne bledse pas impunément. S'il laissa la France soumise et tranquille, il le dût à la fermeté du (cardinal DUboid^ ainsi qu'aux habitudes de subordination établies pat Louis XIV. La postérité Ta justifié des crimes que ses contemporains lui aVaient imputés. 11 soigna et finit par aimer tendrement le jeune roi, qui donna dei larmes à sa perte. Ses familiers le pleurèrent à eause de sa facile bonté; mais la nouvelle dé sà mort fut accueillie par le peuple avec indiflPérence. Oh erut reconnaître dans cette fin si rapide la main de Dieu qui refuse au coupable le temps du repentir. Les deux partis qui dlTisaîent FÉglide Taccu^ salent, Ttin de tiédeur, Tautre de tyrannie. Comme sa faiblesse accordait les glaces plutôt à la faveUt* qu^au mérite, Tarmée était mécontenté. Une foule de personnes lui reprochaient leurs économies pe*^ dues, leurs fortunes renversées* Devant les souvenirs de la morale si souvent outragée et du vice impudent mis en honneur, tous lés regrets s'effaçaient. Les générations suivantes qui devaient recueillir les fruits amers semés à cette époque, ne jugèrent pas moins sévèrement le duc d'Orléans. Ce prince, en altérant les mœurs dès premières classe)» de l'État, leur fit perdre l'antique considération dont elles étaient entourées, et prépara leur chute.

m ftÊGNE m LOUIS XV.

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