CHAPITRE XVI
GOUTBRlfEMEKT DB LOUIS XV.
llort de madame de VintimiUe* ^ Madame de Châleaurom. Elle persuade au roi de se mettre à la tête de ses troupes.»— Disgrâce de madame de Mailly. — La reine, obligée de prendre les maîtresses de Louis XV pour ses dames du palais. — Composition du conseil ; Tencin en fait partie**** Le roi essaye de gouverner. L^ennui le gagne. Il laisse les ministres devenir les maîtres dans leurs départements respectifs. — Les Français chassés de la Bavière. — Retraite et disgrâce du maréchal de Broglie. ~ Les Anglais envoient une armée en Allemagne, ^^ Bataille de Dettingen perdue par le maréchal de Noailles. — Les Autrichiens insultent TAlsace et la Lorraine. — Marie-Thérèse s'empare de la Bavière et veut réduire la France à ses limites du temps de François P^ Georges cherche à lier plus intimement la reine de Hongrie avec les rois de Prusse et de Sardaigne. Ayant échoué , il cesse de participer aux opérations militaires. — La France lutte seule avec rÊspagne contre la coalition des autres puissances.— L^Académie refuse d'admettre Voltaire. Il est envoyé en mission près du roi de Prusse, Causes secrètes de la protection que ce prince accorde aux philosophes. — Campagne de 4744. — On prépare une expédition pour porter le Prétendant en Angleterre. — Bataille navale dans la Méditerranée entre les flottes réunies de France et d'Espagne, et une escadre anglaise. - L'expédition du Prétendant , arrivée sur les côtes d'Angleterre , en est chassée parla tempête. — Nouvelle confédération de la France, de la Prusse et des princes allemands contre Mari&-Thérèse. — « Le roi à l'armée de Flandre. Ses succès. Il marche au secours de h Lorraine menacée par l'ennemi. — Maladie de Met2. — Madame de Châteauroux chassée. — Inquiétude du peuple pendant la maladie du roi. Sa joie lorsqu'il apprend son rétablissement. — Le Dauphin s'empresse de se rendre auprès de son père. Il est mal reçu. Exil du due de Châtillon, son gouverneur. — Le roi de Prusse atta<{ue la Bohême. — Succès du prince de Conti en Italie.— Le roi au siège de Fribourg. Il revient à Paris.— ^ Happe!
AB4 HISTOIRE PHILOSOPmQUE
de madame de Ghftteauroux. Ses ennemis sont exilés. Sainaladie, sa mort. Douleur du roi.
La seconde des maîtresses du roi, issue, comme la première, de la famille deNesle, madame de Vintimille, était morte en couche presque subitement en 1 741 *. Louis XV, vivement frappé de cet événement inattendu, ressentit de nouveau ses terreurs religieuses. Madame de Mailly, toujours bonne , versa de» larmes. Le roi pleura avec elle. Mais la sensibilité de ce prince, déjà émousséé, ne lui laissait qu^ cette sensation de douleur passagère excitée par un. événement funeste qui provoque un retour involontaire sur nous-mêmes. Les plaisirs suspendus reprirent bientôt leur cours, et le roi se livra à de nouvelles amours. C'est encore dans la famille de Nesle qu'il rencontra le charme qui devait l'enivrer. La marquise de La Tournelle, troisième sœur de madame de Mailly, plus jolie que ses aînées, subjugue toutes ses pensées. Celle-ci est ambitieuse et mettra un haut prix à sa possession. D'ailleurs , elle aime le duc d'Agenois, et en est aimée. Le roi a recours à l'habileté de Richelieu pour diriger l'intrigue qui doit lui livrer sa nouvelle conquête. Ce seigneur faisait profession de flatter les passions du maître. L'honneur souffre sans doute, mais on s'affermit dans la faveur. Le duc s'empare de la confiance de la marquise et met tout en œuvre pour la brouiller avec d'Agenois ; il s'efforce même de donner des
* Elle était accouchée d'un fils qui porta dans le monde le nom de comte du Luc. Il ressemblait tellement à Louis XV, qu'on le désignait sous Pépithète de demi-Louis.
DU KÈGNE DE LOLIS XV. 465
maîtresses à ce dernier ^ afin que la marquise le sache et s'en dégoûte. Le ministère se divise. Les uns la courtisent , les autres s'en éloignent ^ suivant qu'ils espèrent d'elle ou qu'ils la redoutent.
Madame de La Tournelle^ résolue à céder , mais instruite par l'exemple de madame de Mailly^ à qui le roi n'a donné ni honneurs , ni richesses ^ résistera jusqu'à ce que «es conditions soient acceptées ; elle exige la disgrâce de sa sœur^ le titre de duchesse et quatre-vingt mille livres de rente pour soutenir cette dignité. Pendant que ce traité se négocie , le roi séduit mademoiselle de Montcarvel, la quatrième sœur ; puis la marie au duc de Lauragais \ Ce seigneur ne tarde pas à s'apercevoir du rôle qu'on veut lui faire jouer, et il quitte sa femme pour ne plus la revoir.
Cependant le roi, impatient d'obtenir la possession de la marquise de La Tourn elle, accède à tout ce qu'elle exige. Madame de Mailly est congédiée sans pitié pour ses larmes et son désespoir. Pauvre et délaissée, elle quitte la cour. Le roi n'est pas attendri à la vue de la détresse de celle qui l'a tant aimé , et elle n'aurait pas eu un toit pour s'abriter, si la comtesse de Toulouse ne lui eût donné asile dans son palais. Enfin la honte saisit la nouvelle favorite. Elle engage son royal amant à payer les dettes de madame de Mailly, à lui assurer quarante mille livres de rente, et à lui donner un modeste
* Le duc de Richelieu obtint du roi pour les futurs époux les avantages suivants : vingt-quatre mille francs pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur les postes , la pension de dame du palais.
hôtel. Dans cette retraite , l'infortunée obtient du ciel les consolations que la terre lui dénie. La religion lui ouvre ses bras; elle s'y jette avec repentir et humilité, et son cœur trouve dans Tamour divin le calme et la paix dont les attachements terrestres l'avaient privée.
Bien avant que le sort de madame de Maîlly fàt ainsi fixé, le roi avait accordé à madame de La Tournelle les quatre-vingt mille livres de rente, prix de l'abandon de sa personne. Le titre de duchesse de Châteauroux lui est assuré, elle en jouira aussitôt que les formalités légales seront remplies ^ Alors elle se décide. Son sacrifice et aussi son triomphe auront lieu pendant un voyage de Choisy (12 no* vembre 1 743). Des seigneurs , des dames de haut rang, une princesse du sang seront conviés avenir glorifier l'adultère. Tous s'empresseront. Une seule, la duchesse de Luynes, refuse ce honteux honneur, et la source des faveurs sera pour longtemps fermée à son mari. Le duc de Richelieu reçoit pour récompense la charge de premier gentilhomme de la chambre.
Il reste à signaler un scandale plus grand encore. Louis XY, afin de donner à ses maîtresses un titre qui les fixât constamment à la cour, exigeait que la reine les admît au nombre de ses dames. La comtesse de Mailly et la marquise de Vintimille avaient
' Il était nécessaire de justifier d*une fortune proportionnée à la dignité, et il fallait que les lettres d^érection fussent enregistrées au parlement. Dans ces lettres , le roi voulut qu'on 4éclarât que la vertu et le mérite personnel de madame de Lt Tournelle étaient le seul motif de la faveur qu'il daignait loi accorder.
0U RfiGNE DE LOUIS XY. MUf
pMsédé 4^tte charge. La duchesse de Gbftteanroux voulut qu'on la retirât à sa sœur pouf Ten revêtir elle-même. La reine souffrit avec sa patience accoutumée cette nouvelle indignité. Elle supportait madame de Mailly qui jouissait avec modestie de la préférence que le roi lui accordait; mais les services de Taltière duchesse lui causaient une déplaisance extrême > et elle évitait constamment de lui parler. Le jeune Dauphin, élevé dans les principes d'une pureté austère, témoignait plus ouvertement encore Téloignement qu'elle lui inspirait. Néanmoins , lors du mariage de ce prince , en 1 744 / le roi nomma madame de Chàteauroux surintendante de la maison de la Dauphine, bravant ainsi toutes les convenances que lui imposait sa qualité d'époux et de père.
Cette femme audacieuse, avide d'honneurs, avait cependant de l'élévation dans le caractère. Madame de Mailly adora, dans Louis XV, l'homme aimable qui s'était emparé de toutes ses affections. La duchesse de Chàteauroux , en consentant à être la maîtresse du souverain , voulut que le souverain cessât d'être un homme ordinaire. Elle lui sacrifiait un premier amour en échange du sacrifice de son apathie et de sa paresse; et elle exigea qu'il s'appliquât au gouvernement , et qu'il parût à la tête de ses armées.
(1743). — Mais son crédit ne fut complètement assuré qu'à la fin de 1743. Pendant la durée de cette année , les affaires restèrent encore sous l'influence de la mollesse léthargique des derniers jours de Fleury.
Le conseil ne reçut aucun changement. Il était composé d'Amelot, ministre des affaires étrangères ^ homme de probité, de capacité médiocre , mais secondé par des subalternes habiles; du comte d'Argenson^ ministre de la guerre, successeur deBreteuil. Ce ministre avait un caractère ferme , la finesse qui démêle les intrigues de la cour et le tact nécessaire pour en traverser les écueils , il était encore peu familiarisé avec les détails de son département. Maurepas resta ministre de la marine , quoiqu'il fût mal avec la duchesse ; la faveur du maître le soutint : a Je veux le conserver y disait le roi y il m'amuse. » Le comte de Saint-Florentin, que sa nullité garantissait de toute jalousie et sauvait de toutes brigues , conserva le ministère de la maison du roi ; et enfin , le contrôle général demeura à Orry, financier habile, exact, dur, rebelle aux demandes des courtisans, prodigue seulement pour les plaisirs de son maître ^
Le chancelier d' Aguesseau n'était plus considéré que comme un légiste habile, et restait étranger aux autres parties de l'administration.
Fleury avait en outre introduit dans le conseil , en qualité de ministre d'État, Tencin , créé cardinal en 1 739, sur la présentation du Prétendant, reconnu à Rome comme roi catholique de la Grande-Bretagne. 11 s'était concilié ce suffrage en versant cent
* Le roi avait dépensé douze cent mille livres à Choisy . D n'osait avouer une dépense si intempestive au milieu des charges de la guerre. Orry rapprend , et lui porte aussitôt quinze cent mille livres, en lui disant : < Siré, voilà une somme que j'ai mise en réserve pour les travaux de Choisy. >
mille écus dans la maison de ce prince. Fleory s'opposa longtemps à son exaltation , disant que les accusations d'inceste et de simonie répandues contre lui y ne donnaient pas de titre au cardinalat. Enfin il céda; et dès ce moment il le combla de ses bienfaits , releva à la dignité d'archevêque de Lyon et Tadmit au conseil. On croyait qu'il le désignerait pour son successeur. Mais, éclairé d'une de ces lumières vives qui resplendit souvent aux yeux des mourants^ il supplia le roi de ne jamais confier le pouvoir suprême à un cardinal : « Ne faites jamais, dit-il, de cardinaux premiers ministres; ils dépendent d'une puissance étrangère, et se croient euxmêmes une puissance, vu l'ascendant qu'ils ont dans l'Église ; les affaires de France en souffriraient \ » Le roi, docile aux conseils qui l'avaient si longtemps dirigé, déclara qu'il gouvernerait lui-même, et que les ministres ne travailleraient plus qu'avec lui. A la place de Fleury, il fit entrer au conseil le maréchal de Noailles qui, dès ce moment, ouvrit avec son maître une correspondance honorable pour tous les deux, où il montre le caractère de sujet dévoué et d'ami plein de sagesse ^
^ Fleury ajouta : < Les parlements sont des corps qu'il est difficile de gouverner, ils perdront TÉtat ou échangeront, si on
les laisse dominer La religion, Sire, mérite votre attention:
en la pratiquant vous-même, en la protégeant, vous n'aurez point à la mort les angoisses bien douloureuses qui sont mon tourment actuel. Tespère pourtant en la miséricorde de Dieu. Voyez, Sire , ma situation aussi élevée en dignités qu'il soit possible par les bienfaits de Votre Majesté ; ce spectacle des biens périssables va disparaître. Je m'attendris , Sire, et Votre Majesté aussi. Nous nous retrouverons dans l'éternité. »
■ Boyer, ancien évêque de Mirepoix , adversaire décidé des jan-
Pendant quelques mois , le roi s'adonna auiL soiiui du gouvernement 9 et on crut qu'il sortait enfin de sa longue enfance. Mais bientôt Tennui le gagna et chaque ministre devint absolu dans son département. Jusqu'au moment où la favorite développa au profit de l'État son énergique volonté , il n'y eut plus ni unité, ni ensemble dans la direction des affaires. Madame de Tencin ^ dans une correspondance avec le duc de Richelieu ^ dépeint de la manière suivante l'indifférence apathique de Louis XY^
« Je ne conçois pas qu'un homme puisse vouloir être nul y quand il peut être quelque chose. Un autre que vous ne pourrait croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son royaume paraît ne pas le regarder] il ne paraît affecté de rien : dans le conseil y il est d'une indifférence absolue ^ et souscrit à tout ce qui lui est présenté* En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir affaire à un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son goût apathique le porte du côté où il y a moins d'embarras, dût-il être le plus mauvais. »
Dans une autre lettre elle s'exprime ainsi :
« Souvenez-vous bien , mon cher duc , que le roi sera toujours mené , et plus souvent mal que bien. On croirait qu'il a été élevé à croire que, quand il a nommé un ministre, toute sa besogne de roi est faite y et qu'il ne doit plus se mêler de rien, c'est à celui qu'on a désigné à tout faire ; c'est l'affaire de
sénistes, précepteur du Dauphin, eut la feuille des bénéfice», sorte de miDislère du culte qui met aux pieds de celui qui en est revêtu toutes les familles qui aspirent, pour leurs enfants , aux grandeurs de rËgiise.
cdni qui est en place* 8i on lui fait entendre qu'il a ehoisi tin homme incapable , ou un fripon ; n'importe 9 il est là 9 et il doit y rester jusqu'à ce qu'un plus adroit le supplante* »
Néanmoins le roi conserva pour les affaires étrangères un goût qui dura autant que sa vie. Mais, comme tout devait être chez ce prince hors des règles communes 9 il ne trouva jamais en lui-même assez de force pour donner à son gouvernement une impulsion parfaitement conforme à sa manière de voir. Il cédait habituellement à Tavis de son conseil ; en dessous, il dirigeait une politique occulte, toute d'intrigue , qui avait ses chefs et ses agents , et qui jetait souvent son ministre des relations étrangères dans de fâcheux embarras #
Durant Tannée 1743, les opérations de la guerre demeurèrent dans la langueur où Fleury les avait laissées. Au commencement de janvier Belle-Isle quitte Égra avec les débris de la garnison de Prague , et les conduit en Franconie ; les régiments sont ensuite répartis entre l'armée du maréchal de Broglie et celle du maréchal de Noailles. A son retour à Paris, Belle-Isle est froidement reçu. On était cruellement désabusé de ses fantastiques projets. Le roi lui donna ordre de se rendre dans son gouvernement de Metz, pour surveiller cette frontière. Sa fermeté à défendre Prague, et son courage pendant la retraite n'expiaient pas le sang que son inquiète ambition avait fait verser.
Des événements importants se préparaient en Bavière où une division funeste B'était établie entre le maréchal de Broglie et Seckendorff , général de
Farmée bavaroise. Ce dernier avait voulu pendast rhiver entreprendre une expédition , et il n*avait reçu du maréchal que des secours tardifs et insuffisants ; dès ce moment le désaccord le plus complet ne cessa d'exister entre les deux chefs.
Cependant le même enthousiasme anime toujours les peuples rangés sous le sceptre de Marie-Thérèse. Elle recrute et augmente sans peine ses armées; et avec les subsides fournis par rAngleterre, elle pourvoit à tous leurs besoins. Le prince Charles de Lorraine se trouve en état de lever de bonne heure ses quartiers d'hiver, tandis que les Français et les Bavarois se reposent tranquillement dans les leurs. Il surprend et enlève les positions avancées des Français et assiège les villes confiées à leur garde. Seckendorff regarde faire , mais bientôt un corps considérable de son armée est cerné par les tfoupes du prince Charles et obligé de mettre bas les armes. Huit mille hommes, deux généraux et une foule d'ofiB^ciers se rendent prisonniers. La position de Tarmée française en Bavière n'était plus tenable. Le maréchal de Broglie recule vers la Souabe ; des corps nombreux de partisans descendent du Tyrol dans la haute Bavière. L'infortuné Charles VII n'est plus en sûreté à Munich; il se retire à Augsbourg , qui bientôt est envahie par Mentzel; il fuit, accablé des injures de cet insolent partisan et arrive à Francfort , pauvre, dénué de tout, et désormais soutenu seulement par les aumônes de la France.
Le maréchal de Noailles envoie , sous le commandement de Ségur, douze mille hommes au-devant de Broglie , vivement harcelé par les troupes légères
dtt prince Charles. Brc^Iie arrive enfin et met en sûreté derrière le Rhin les débris de son armée qui ne comptait plus que yingt-cinq mille combattants. Le roi Texile dans ses terres où il succombe bientôt sous le poids du souvenir de ses fautes. Le prince Charles n'avait cessé de le poursuivre, et peu de jours s'écoulèrent avant que du haut des tours de Strasbourg et de Colmar, on ne vît dans le lointain flotter les étendards de Marie-Thérèse. Le comte de Saxe est chargé de défendre la basse Alsace ; le maréchal de Coigny surveillera la frontière de Strasbourg à Bâle.
Aussitôt que la marche de Maillebois sur la Bohême et la Bavière eut délivré Georges II de ses craintes pour son électorat de Hanovre, ce prince se détermina à intervenir activement dans la querelle. Depuis une année, il pressait les Hollandais de se joindre à nos ennemis. Tant que la France développa sa puissance , ces républicains hésitèrent. Les désastres de nos armées les décidèrent. Mais ils agirent lentement; entravés par des obstacles que leur suscita le roi de Prusse, ils ne rejoignirent l'armée anglaise qu'au mois de septembre.
On s'attendait à voir cette armée attaquer nos frontières du nord : il n'en fut rien. Soit que son chef, lord Stair, craignît, en cas de revers , d'attirer les armes françaises sur les provinces flamandes et hollandaises, soit qu'il voulût appuyer les opérations du prince Charles de Lorraine, il passa le Rhin et s'avança vers la Franconie. Le maréchal de Noailles le suivit de manière à couvrir la basse Alsace et la Lorraine.
Le maréchal manœuvre avec habileté. Il parvient à resserrer Tarmée ennemie entre ABchaffenbourg et Dettingen, dans un pays aride, où les subsistances manquaient. Le roi Georges et son fils le duc de Cumberland, venaient de rejoindre lord Stair. L'armée anglo-hanovrienne se trouve dans Talternative de mourir de faim ou de traverser devant Tarmée française plus nombreuse qu'elle, un ravin où elle peut être écrasée. Elle prend le parti de marcher* Noailles en est averti. Il met douze mille hommes dans Det^ tingen sous les ordres du duc de Grammont pour prendre à dos les ennemis, quand ils seront engagés dans le ravin, tandis que lui-même les attaquera lorsqu'ils voudront en déboucher* M. de Vallière, un des plus habiles généraux d'artillerie que la France ait possédés, place au bord du Mein des batteries, qui foudroieront les Anglais en flanc* La victoire était certaine. Le roi d'Angleterre et son fils auraient été pris ou tués. Ces savantes dispositions sont rendues inutiles par l'ardente impatience du duc de Grammont. Il s'élance dans le ravin aussitôt qu'une petite portion des troupes anglaises y a pénétré. Les douze mille hommes engagés dans un terrain défavorable ont en face le corps qu'ils attaquent, et en arrière le reste de Tarmée ennemie* Les batteries placées sur les bords du Mein ne peuvent tirer, parce qu'elles n'atteindraient que des Français. En vain le maréchal accourt avec de nouvelles forces. La place lui manque pour déployer ses colonnes. Un régiment, celui des gardes françaises, plie et se jette dans le Mein. Enfin, malgré les efforts inouïs de la cavalerie de la^naison du roi^
animée par Texemple du prince de Dombes, du comte d'Eu^ son frère , du duc de Chartres et du jeune duc de Penthièvre , le maréchal est obligé de faire sonner la retraite et d'abandonner le champ de bataille aux Anglais. Une foule d'officiers de marque aTaient succombé.
Le roi Georges dîna sur le champ de bataille et décampa ensuite avec autant de vitesse que s'il eût été battu I il né prit pas même le temps d'enlever ses blessés ; il se retira en les recommandant à la générosité française et se dirigea vers Hanau.
Trois mois après ^ la garnison d'Égra, étroitement bloquée 9 fut obligée de capituler et se rendit prisonnière de guerre ; elle avait éprouvé avec une constance admirable toutes les horreurs de la famine. Les soldats se trouvaient réduits à faire leur nourriture des animaux les plus immondes. Le courage et une héroïque patience ne faillirent jamais à cette malheureuse armée si étourdiment lancée au fond de TAllemagne. Pour devenir victorieuse , il ne lui manqua que d'être bien commandée.
Louis XV apprit presque en même temps la perte de la bataille de Dettingen , la retraite du maréchal de Broglie, et l'apparition des Autrichiens sur la frontière d'Alsace. A ces tristes nouvelles , il sort de sa léthargie; un nobble élan lui est inspiré, et il écrit au maréchal de Noailles pour lui proposer d'aller le rejoindre. Le maréchal lui répond : « Sire, vos affaires ne sont ni assez bonnes ni assez mauvaises pour que vous paraissiez en ce moment à la tète de vos troupes* »
Eu Italie^ le comte de Gages qui a succédé à Mon-^
tenar, rassemble ^ le 3 février^ son armée cantonnée autour de Bologne. Il espère surprendre et enlever les quartiers des Autrichiens. Le comte de Traun qui les commande , est averti^ et se présente en ligne àCampo-Santo. La bataille reste indécise; chacun s'en attribue le succès; mais Traun, ayant reçu des renforts y oblige le comte de Gages à reculer jusqu'à Rimini.
L'élévation du caractère de Marie-Thérèse que le malheur développait ^ ne se soutenait pas également dans la prospérité. L'héroïne n'est plus alors qu'une femme à passions communes , animée par la vengeance y se livrant à une confiance orgueilleuse , et qu'une ambition désordonnée exalte. Victorieuse, ses États ne lui étaient plus contestés. En honorant ses succès par la modération , elle eût rendu la paix à l'Europe et fait cesser l'effusion du sang que les exigences de son orgueil prolongèrent cinq années encore. Elle ne prétend arien moins qu'à dépouiller à son tour ceux qui furent ses ennemis ; la France sera attaquée sur toutes ses frontières; on se partagera ses provinces , et on la réduira à ses limites telles qu'elles étaient du temps de François P'. Mais, près du roi se trouve une nouvelle Agnès Sorel; mieux encore , la France tient en réserve le patriotisme de ses provinces, le courage de ses soldats et le génie de Maurice de Saxe.
La reine de Hongrie veut combler l'infortune du malheureux empereur. Elle s'est emparée de la Bavière, et force les peuples à lui prêter serment. Charles VII proteste contre cet acte de souveraineté. Un seul imprimeur ose publier sa protestation; il
est pendu papT les ordres du général autrichien. L'empereur demande la paix par l'entremise de Georges II et par celle du prince de Hesse : il offre d'abandonner Talliance de la France, et de renoncer à toute prétention sur la succession d'Autriche ; mais on lui rendra son électorat; les hostilités cesseront, et ses troupes seront considérées comme troupes de la confédération germanique. Marie-Thérèse lui répond « qu'elle n'est point en guerre avec le chef de l'empire , puisqu'elle ne le considère point comme empereur; qu'ainsi, elle fera attaquer ses troupes partout où elle les trouvera, que cependant elle n'empêchera pas sa persoane de se réfugier sur les terres de l'empire, excepté. sur celles de Bavière. » Peu après , à l'instigation du roi d'Angleterre, elle feint néanmoins de s'adoucir; elle consent à le reconnaître aux conditions suivantes : il ne s'opposera pas à l'élection du grand-duc de Toscane comme roi des Romains; il entrera dans la coalition contre la France ; il requerra la participation de la confédération germanique; enfin, il renoncera à la Bavière qui restera réunie aux domaines de l'Autriche; en dédommagement, on rétablira à son profit l'ancien royaume de Bourgogne , composé de l'Alsace, de la Lorraine et de la Franche-Comté. L'empereur laissa sans réponse ces propositions dérisoires : il se borna à retirer ses troupes de la Bavière , afin de les soustraire aux attaques des Autrichiens.
Malgré les obligations que la reine de Hongrie avait eues au roi de Sardaigne , elle ne se décidait pas à le mettre en possession des domaines qu'elle
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lai avait promis afin de Fattacher à sa fortune. Qu'elle obtienne un degré de puissance de plus, elle lai déniera toute reconnaissance et lui refusera jusqu'à son salaire.
Le roi d'Angleterre, dont la haine contre nous est plus froide et plus éclairée , s'alarme de la ténacité de son alliée. Son but à lui est de mettre en faisceau toutes les passions et de les diriger contre la France. Nous avons vu qu'il avait essayé sans succès de réconcilier Charles VII et Marie-Thérèse. Il exige que parole soit tenue au roi de Sardaigne; car ce prince est mécontent et pourrait se rapprocher de Louis XY. Il n'est pas écouté. Alors il suspend sa marche et son inaction sauve la Lorraine et l'Alsace des horreurft de l'invasion.
Chose remarquable ! dans ces deux campagnes , de part et d'autre les avantages remportés sur les champs de bataille restent sans résultats; les armées paralysées par les divisions de leurs chefs étaient détruites ou par les escarmouches ou par la disette et les fatigues. Le roi de Prusse savait seul combattre et profiter de la victoiriB.
Louis XV déclare que les États germaniques et l'empereur traitant d'un accord avec la reine de Hongrie y le secours de ses troupes qui avaient agi seulement comme auxiliaires , cesse d'être nécessaire , et qu'en conséquence il leur donne ordre de repasser le Rhin. Ainsi le roi abandonnait le dessein d'abaisser la maison d'Autriche , et il renonçait à intervenir dans les affaires d'Allemagne. La guerre qu'on persistait à lui faire n'avait plus d'autre but que la satisfaction de la haine et.de la vengeance.
DU RÈGNE DE LOnS XV. 479
Le prince Charles hésite , lorsqu'il voit que Georges, après avoir passé le Rhin à Mayence, s'est arrêté. Cependant il essaye de pénétrer en Alsace. Son avant-garde ^ forte de trois mille grenadiers y arrive jusqu'à Rheinwaller ; deux brigades françaises se précipitent sur le corps ennemi ; tout est tué ou jeté dans le fleuve. Ce désastre étonne et décourage le général autrichien; il cantonne son armée dans le Brisga\¥ , et permet seulement à ses pandours de continuer leurs sanglantes excursions. Le partisan Mentzel pousse des détachements jusque dans la Lorraine. Il espérait réveiller l'attachement des populations de cette province pour leurs anciens maîtres. Mais Stanislas avait fait bénir le nom français. Le contentement des peuples est la force des rois. Mentzel adresse un manifeste aux provinces d'Alsace, de Lorraine, de Franche-Comté et de Bourgogne ; il promet un bonheur complet aux habitants qui rentreront sous la domination de la maison d'Autriche; quant à, ceux qui resteront ses ennemis, on les forcera de se couper eux-mêmes les oreilles et de se fendre le nez , puis ils seront pendus. Mais Mentzel ne séduit et n'intimide personne; ses pillards, ne trouvant d'appui nulle part, sont bientôt chassés de la province , et il se retire à Sarrebruck. Un corps français défilait près de cette ville. L'audacieux brigand monte sur les remparts , insulte et défie les Français. Un jeune tambour, indigné, se jette sur un fusil, tire; Mentzel tombe, et nos frontières sont débarrassées du barbare qui s'apprêtait à les livrer à la dévastation et au pillage.
Le roi d'Angleterre décide le roi de Pologne,
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électeur de Saxe , à signer un traité d'alliance avec rAutriche. Vers la fin de la campagne ^ il parvient enfin à concilier le roi de Sardaigne et la reine de Hongrie. Celle-ci abandonne au souverain du Piémont les domaines qu'elle avait promis de lui céder. Elle y ajoute le marquisat de Finale qu'elle avait précédemment engagé aux Génois. Georges II fait accorder par son parlement un subside de deux cent cinquante mille livres sterling à ce prince , dont les finances étaient épuisées par la guerre qu'il soutenait en Italie et en Savoie. Don Philippe s'était emparé de nouveau de ce duché ; une seconde fois il en est chassé , après avoir fait d'inutiles efforts pour pénétrer en Piémont.
La France y deux ans auparavant, se trouvait à la tète d'une puissante ligue; c'est à elle maintenant à lutter seule contre la coalition qui la menace.
Deux conditions sont favorables à la formation d'une coalition : ou la crainte qui réunit toutes les volontés contre l'ennemi qu'on redoute , ou le mépris qui persuade qu'on peut sans péril le dépouiller. Ce dernier sentiment prédominait alors chez nos adversaires : on croyait la France épuisée par les fautes de son gouvernement et trop affaiblie pour résister.
Notre seul allié était l'Espagne, fatiguée ellemême. Mais on espérait en cet homme à qui son intérêt avait récemment fait quitter les armes j et que ce même intérêt devait bientôt engager à les reprendre. Frédéric était trop avisé pour ne pas prévoir que Marie-Thérèse, victorieuse de la maison de Bourbon , ne le laisserait pas jouir paisiblement
de cette Silésie qu'elle avait cédée à regret et à laquelle il attachait tant de prix; mais,, suivant son usage, il restait impénétrable. Le cabinet de Versailles avait le plus grand intérêt à découvrir ses intentions cachées. On imagina de lui envoyer Voltaire, dans l'espérance que son cœur s'ouvrirait devant son compère en impiété.*
Nous avons vu que, depuis 1739, Frédéric courtisait Voltaire, afin d'en faire l'écho des sentiments philanthropiques qu'il simulait , et plus tard la trompette de sa gloire. Sa pensée s'étendait à une vue politique plus profonde encore; il voulait, par l'entremise du chef des incrédules, se concilier une secte déjà nombreuse , dont les doctrines commençaient à se développer en Angleterre , et surtout en France. Aussi, admettait -il avec empressement dans âon Académie les savants et les littérateurs français qui professaient l'irréligion. La réformation, au XVI® siècle , avait changé la face de l'Europe. Une nouvelle réaction de l'orgueil humain contre le dogme chrétien semblait se préparer. S'en déclarer le chef devenait le moyen de tourner au profit de son ambition les conséquences qu'elle devait produire. Toutefois, Frédéric consentait à reconnaître comme prophète de la nouvelle doctrine Voltaire, avec lequel il se trouvait lié par la communauté des sentiments : même fanatisme haineux à l'égard des croyances religieuses , même vide dans le cœur causé par leur absence, même inquiétude d'esprit, même malaise de l'âme qui croit se soulager en blasphémant la vérité qu'elle redoute.
On se flattait que le roi ne se défierait pas du I. 31
philosophe, car celui-ci manifestait et ressentait en effet un vif mécontentement contre les ministres de Louis XV. Voltaire avait plus que personne des droits au fauteuil académique. Afin de les rendre moins contestables encore;» il venait de composer un chef-d'œuvre / sa tragédie de Mérope , qui parut au mois de février 1 7 AS. Le poëte se présenta donc avec confiance pour occuper à T Académie française la place que la mort du cardinal de Fleury lai^ssût vacante. L'Académie le refusa y entraînée par Vopposition de Boyer, ancien évèque de Mirepoix, et par celle de Maurepas. L'évêque se prononçait contre l'ennemi de la religion ; Maurepas lui gardait rancune de ses sarcasmes piquants; il ressentait d'ailleurs de la jalousie du talent incontestable de Voltaire pourlapoésielégère, genre dans lequel il se distinguait lui-même. Inutilement Voltaire offrit d'apostasie son philosophisme ^; rien ne put vaincre la résistance
' Voltaire éprivit au sujet de sa candidature, à un préifit membre de PAcadémie, une* lettre trop curieuse pour n^en p«s rapporter ici quelques fragments :
« J^ai entendu de votre bouche, avec une grande consolation, que j'avais 09^ peindre, dans la Henriade, la religion ^vec se» propres couleurs, et que j^avais même eu le bonheur d'expr|mer le dpgm^ avec autant de correction que j'avais fait avec sensibilité Pëloge
de la vertu; j'ai écrit contre le fanatisme qui , dans la société,
répand tant d'amertume ; et qui , dans l'état politique, a exei(é tant de troubles. Mais, plus je suis ennemi de cet esprit de faction, d'enthousiasme, de rébellion , plus je suis l'adorateur d'une religion dont la morale fait du genre humain une famille, et dont la pratique est établie sur l'indulgence et sur les bienfait^. Comment ne i'aimerai-je pas, moi qui l'ai toujour3 célébrée? Elle nous sou* tient surtout dans le malheur, dans l'oppression et dans l'abandonnement qui la suit; et c'est peut-être la seule consolation que je doive implorer , après trente anpées de tribulalioqa e( et ca-
DU RftGiNB DE LOUIS XV. 488
des deux ministres. Ed lui refusant le titre d académie oien, peut-être manqua«t^on, par cette injustioe. Toc-» casion unique de Tarracher à cette inonomanie antichrétienne qui ne le quitta plus. Il fut vivemenl; irrité contre ceux qui s'étaient déclarés ses adversaires $ mais le ministre des affaires étraogères sut se l'atta-* cher en le ilattant par la perspective d'une haute positioq diplomatique.
Frédéric et Voltaire avaient souvent témoigné le
lomnies qui ont été le fruit de trente années de travaux Mes
sentiments véritables "sur ce qui peut regarder Télat de la religion étaient bien connus en dernier lieu de feu M. le cardinal de Fleury. Il m'a fait Plionnettr de m'écrire vingt lettres qui prouvent assez que le fond de mon cœur ne lui déplaisait pas. Ces raisons seraient mon excuse si f osais demander dans la république des lettres la place de ce sage ministre..... En donnant de justes louanges au père de la religion et de TÉtat , j'agr^is fait voir combien j'aime cette religion qu'il a soutenue. Ce serait ma réponse a«t accnsatlons cruelles que j'ai essuyées, ce serait une barrière contre elles, un hommage solennel rendu à des vérités quf j'adore. »
Cette lettre, destinée à circuler dans le public,- fut bicntôi connue du roi de Prusse. Le philosophe de Berlin se permit ée railler le pbilotoplie de Paria. Dans uue latUra qu'il lui adreaa^. If U Qiiai, se trouve ui^e Ipngue pièce 4e vers qui se termine p^r les suivants ;
Locke à la main , désespérée , £1 ëe doalaar tout éplorée , Je vois la triste Ghâtelet.
Hélad ! mon perfide me troque , Dit-elle , et me plante là oei , Pour qui ? pour Mfarte-à-Ia-Coqae ?
Frédéric ajoute : « C'est ce que je présume par la lettre qtié voa9 aves éerite à Vévèque de Sena ^ et sot ea que tautes les lettf ca mandent ie Pétris. V^s poqvaz juger <^ ma, surprise et de Tétounçment d'un esprit philosophique, lorsqu'il voit le ministre de la vérité pfier les genoux devant ndole de la superstition. Le* }ëàaê m^éf? triomphent dam ce siècla 4es Valtake et des graada hommes ! »
désir de se rapprocher. Dans le courant de 1 742, le poëte profita d'un voyage du roi de Prusse à Aix-la- Chapelle pour aller dans cette ville lui faire sa cour. Nous avons vu que, dès cette époque, il s'efforça de pénétrer les dispositions de Frédéric, et qu'il mandait exactement au cardinal de Fleury ce qu'il avait découvert. En 1743,, il venait, disait-il, chercher près d'un roi philosophe un dédommagement aux persécutions qu'il éprouvait dans son pays ; il
arriva à Berlin à la fin d'août.
Voltaire trouva le roi de Prusse convaincu que la France était trop déchue pour exercer aucune influence sur les intérêts européens. Frédéric s'exprimait dans les termes les plus durs lorsqu'il parlait de la conduite du gouvernement et des généraux français, et les insinuations du poëte n'obtenaient pour réponse que des plaisanteries et des sarcasmes. Cependant un jour il lui dit : « Que la France déclare la guerre à l'Angleterre et je marche. » Cette promesse , qui ne semblait pas sérieuse , était cependant l'expression d'une pensée qui reçut son développement quelques mois après. Les deux philosophes s'égayaient ensemble sur le compte de l'ancien évèquedeMirepoix. Voltaire faisait des vers satiriques dont il amusait le roi; mais celui-ci, ayant cru s'apercevoir que le poëte avait accepté la mission de l'espionner; envoya les vers à Boyer. Cette petite trahison ne brouilla pas les illustres amis. Au bout de six semaines, Voltaire quitta Frédéric, en lui promettant de venir se fixer près de lui. Leur correspondance intime recommença aussitôt, assaisonnée comme de coutume, des impiétés qui en faisaient le charme.
1744. Les trois campagnes qu'on venait de terminer avaient coûté à la France près de cent mille hommes et trois cents millions. 11 fallait faire de nouvelles levées et pourvoir aux besoins du trésor. Comme Taisance publique est la meilleure garantie de rimpôt , le contrôleur général s^ occupa d'abord d'en augmenter les sources par des facilités accordées aux opérations extérieures du commerce. 11 supprima les droits à Texportation sur les étoffes et tissus de toute espèce en laine , fil et coton , et sur les ouvrages de bonneterie et de chapellerie sortis des fabriques nationales. On rétablit le dixième sur des bases cpii en rendaient la répartition et plus équitable et plus productive. On eut recours aussi à des emprunts et à de nouvelles créations d'ofiQces que les villes rachetaient pour se libérer de surveillants incommodes. Malgré ces diverses ressources y Téquilibre que le cardinal de Fleury avait rétabli entre les recettes et les dépenses se rompit de nouveau^ et ce fut sans retour.
Afin de rendre le recrutement plus facile , le roi étendit à la population des villes Tobligation dont elles avaient été exemptes jusqu'alors de fournir leur contingent à la milice. Louis XY annonça qu'il guiderait lui-même ses armées.
Dans le belliqueux pays de France, l'appel du souverain était entendu de tous, lorsqu'il s'agissait de marcher à sa suite contre l'étranger. Bientôt des troupes nombreuses et pleines d'ardeur garnirent nos frontières. Les États de Languedoc levèrent un régiment à leurs frais.
Le marquis deFénélon, ambassadeur à la Haye,
4m HISTOIRE PHÎLOSOPHÏQUK
avtiit fait d'inutiles efforts pour empêcher la Hollande de se joindre à la coalition formée cotttw nous. Les liens qui depuis la guerre de la succession unissaient cette république à l'Angleterre étaient trop intimes pour qu'elle isolât sa politique de celle de Georges II. Le marquiq de Fénélon fut d'avis que la France attaquât les places des Pays- Bas qui, en vertu du traité des barrières, tenaient garnison hollandaise. Le seul moyen, diaait^il, de forcer les Provinces-Utties à la neutralité est de leur inspirer des craintes pour leur propre territoire. Ce système fut adopté. 11 devait attirer dans les Pays- Bas l'armée anglo - hanovrienne , et les Français, réunis aux Bavarois, n'auraient plus à combattre en Allemagne que lés forces autrichiennes.
Le ministère prépars^it dans le silence une diversion qui devait être plus efficace «neore. On irait jusque dans ses foyers punir l'altière Albion de sa haine injuste contre la France. Depttis la mort de Louis XIV, le gouvernement éloignait toute cause de rivalité avec l'Angleterre. Le régent l'avait chaudement servie ; le cardinal la ménâî^a oonstanfiment , et laissa dépérir la marine pour ne pas provoquer sa jalousie. Le régent et ses successeurs fàvonsèrent, au détriment des Stuarts, l'établissement et Taffer^ misseraent de la maison de Hanovre sur le ts^fie de la Grande-Bretagne. On ne prévoyait point alors l'influence qu'exercerait plus tard ce redoutable exemple du trioiDphe du fait sur le droite Malgré un si immense service , les vieilles rancunes contre
' La révolution de i688 a servi d^çxemple à celle que les Français ont faite en 4S30.
DU RÈGNE t>E LOlîfS XV. «7
Ift maidon de Bourbon eKistaient toujours dans une portion de ootte nation. Bon chef s'y associait; il noue suscitait des ennemis^ les soudoyait ^ et enfin avait oommencé à nous faire la guerre.
Il vint à Tesprit de Tencin^ l'obligé du Prétendant, de se servir de la personne de ce prince pour exciter une révolution en Angleterre. Le cardinal affirmait que les mécontents y étaient nombreux ^ et que rÉcosse entière regrettait la race de ses rois; d'ailleurs Louis XV agirait dans l'intérêt de tous les trônes en faisant prévaloir la légitimité sur l'usur-pation. Son projet ayant été agréé par le conseil , le prince Charles-Edouard fut invité à venir à Paris, où il se rendit incognito.
Les escadres anglaises étaient répandues dans toutes les parties du monde; la plus nombreuse, forte de trente*-six vaisseaux dé ligne, sous les ordres de Tamiral Matthews, croisait devant Toulon, et y bloquait une escadre espagnole de seize vaisseaux de ligne qui s y était retirée. Dans la Manche , l'ennemi avait peu de forces. La traversée deviendrait donc facile si lamiral Matthews était mis hors d'état de venir s'y opposer. On fit équiper en hâte quatorze vaisseaux qui se trouvaient dans le port dç Toulon ; ils eurent ordre de se joindre à la flotte espagnole , et tous ensemble de prendre la mer» Bientôt, comme on l'avait prévu , ils sont attaqués par les Anglais. L'amiral Matthews parvient à se placer entre la flotte espagnole et la flotte française ; une division occupe et maintient les Français; l'autre partie de l'escadre attaque avec fureur les Espagnols ; ceux-^ci opposent une héroïque défense. Cinq vaisseaux anglais en-
tourent le vaisseau amiral espagnol. Le capitaine est blessé , les officiers parlent de se rendre; mais le capitaine en second est un Français , le chevalier Delaage; il s'écrie : « Vous avez donc oublié que je suis ici. » Il fait tirer sur un brûlot qui s'approchait pour incendier son navire; le brûlot saute; levaisseau amiral est dégagé et rejoint la flotte. L'escadre française résistait avec non moins de succès. Mais le chevalier de Court, son amiral, appesanti par l'âge (il avait quatre-vingts ans), vient lentement au secours des Espagnols, et la victoire échappe aux flottes combinées. Néanmoins, la journée est glorieuse : on a lutté avec vingt -huit vaisseaux contre trente-six, et l'Anglais a élé tellement maltraité qu'il s§ trouve hors d'état de tenir la mer, et se retire à Mahon. L'escadre combinée entre dans le port de Garthagène d'où ses divisions protègent les convois envoyés par le roi d'Espagne à son armée d'Italie.
Pendant que ceci se passait (22 février 1744) , on équipait, avec une extrême promptitude, les vaisseaux qui existaient encore dans nos ports de l'Océan, et on réunissait dans la Manche assez de bateaux de transport pour embarquer quinze mille hommes.
Le gouvernement anglais est enfin avisé de nos préparatifs et de la présence en France du prince Edouard. Il réclame son expulsion en vertu des anciens traités, comme s'il ne les avait pas violés luimême par ses agressions continuelles. Toutefois, Louis XV croit devoir faire précéder le départ de l'expédition par une déclaration de guerre. Le comte de Saxe est à la tête de l'armée ; on met à la
voile de Dunkerque le 1 5 mars, elle prince Edouard, qui avait dit : « 11 faut que ma tête tombe ou qu'elle soit couronnée y >) salue le même jour pour la première fois les rivages de sa patrie. On touchait aux côtes d'Angleterre , lorsqu'une tempête furieuse disperse la flotte, et elle est obligée de rentrer dans les ports de France pour réparer les avaries qu'elle avait souffertes. Le prince Edouard, désespéré, voulait, avec un seul de ses amis, aller affronter la fortune : « Je n'ai besoin, disait- il, que de vous seul; je veux aller vaincre pu périr avec mes fidèles Écossais. » On ne lui permit que l'année suivante d'exécuter cette généreuse mais téméraire résolulion. Nous le verrons, avec le seul secours de ses fidèles Écossais^ mettre en péril le trône de Georges H. Appuyé d'une armée française, guidée elle-même par un grand homme , il est probable que son droit eût triomphé. Georges II avait oublié qu'une longue paix est une nécessité pour les dynasties nouvelles, tant qu'elles n'oi^t pas obtenu la sanction du temps.
Ce qu'on entreprenait contre l'Angleterre ne ralentit ni la réorganisation des armées ni les travaux diplomatiques. Le roi de Prusse avait fait .remettre au duc de Richelieu , par un Français , M. de Rothembourg , depuis plusieurs années à son service , un billet qui contenait une lettre pour le roi , que le duc était prié de lui donner en secret. Cette lettre avertissait Louis XV « que le prince Charles de Lorraine passerait le Rhin et entrerait en Alsace , pendant qu'il serait occupé avec la plus grande partie de ses forces à la conquête de la Flandre. Le seul
moyen de parer ce coup était que le roi de Prusse pénétrât en Bohème aussitôt que le prince Charles aurait passé le Rhin. Frédéric Tofifrait au roi , à la condition expresse qu'aucun des ministres actuels de S. M. n*aurait connaissance de ce traité ^ 8. M. prussienne voulant qu'il fût conclu directement entre les deux rois. »
Louis XV accueillit avec empressement l'ouverture que lui faisait le roi de Prusse. Il renvoya Âmelot dont Frédéric craignait l'indiscrétion , et qui d'ailleurs était désagréable à madame de Ghâteauroux j à cause de son bégayement. On doitdire, à lalouange de ce ministre , qu'il se retira des affaires moins riche qu'il n'y était entré.
Amelot ne fut pas remplacé; le roi se chargea lui-même pendant quelques mois de la direction des affaires étrangères. Il se fit seconder par Dutheil, premier commis du ministère , dont l'habileté était éprouvée, par Chavigny, diplomate exercé, et enfin par le maréchal de Noailles qui , sans posséder le titre de ministre, avait cependant la direction suprême des affaires extérieures. Chavigny fut envoyé à Francfort, chargé par le roi de traiter secrètement avec Frédéric , et de tâcher de former une nouvelle ligue contre la reine de Hongrie. Il trouva les princes allemands aigris parles hauteurs de Marie-Thérèse, et disposés à se rapprocher de la France ; mais les États protestants s'alarmaient des secours accordés par la cour de Versailles à un prince catholique contre le roi protestant d'Angleterre. Leurs inquiétudes contribuèrent sans doute à empêcher qu'une seconde expédition n'appuyât les prétentions de
Charles-Edouard. Notre inaction calma les esprits f et le V"" juin > un traité de confédération fut oonolu à Francfort , par Tentremiae de la France , entre Fempereur^ le roi de Prusse, Télecteur Palatin et la régence de Hesse^Cassel, à Teffet de contraindre la reine de Hongrie à reconnaître la dignité impériale dans la personne de Charles VU et à lui restituer ses États héréditaires. Dès le mois d'avril » un traité secret avait été signé eqtre les cabinets de Versailles et de Berlin.
La France se présenta sur les champs de bataille avec quatre armées , Tune aux bords du Rhin , sous les ordres du maréchal deCoigny, deux en Flandre, la plus considérable commandée par le roi en personne et dirigée par le maréchal de Noailles » Tnutre, confiée au génie du comte de Saxe, à qui le roi venait de donner le bâton de maréchal de France. Le prince de Conti, qui s'était distingué dans les campagnes précédentes, eut le commandement d'un corps nombreux y qui devait se réunir à l'infant don Philippe y pour franchir les Alp<^s et eoivabir le Piémont.
Quand on apprit qu& le roi se mettait à la tôte de ses armées, les fautes de Thomme furent oubliées. On ne pensa plus qu'au noble dévouement du squ^ verain qui abandonnait les délices de sa coup pour courir à la défense de la patrie commune. Oq ignorait que les scandales renfermés jusqu'alors dans l'enceinte du palais se produiraient tellement au grand jour, qu'ils exciteraient et l'indignatipu (JIqs gens de bien et la risée du soldat.
Louis XV aurait achevé de charmer les Fr4^çai^
si f tout entier à la gloire , il n'eût pas permis à sa maîtresse de le suivre; mais la duchesse de Châteauroux craignait que Tabsence ne compromît sa faveur. La gloire du roi sans doute; mais d'abord le maintien de la puissance qu'elle exerce. Elle écrit au duc de Richelieu : « Enfin y je l'ai emporté , mon cher duc; le roi commandera ses armées.... Je désirerais accompagner le roi à l'armée ^ non en héroïne, mais en amie , prête à lui prodiguer mes soins y si des armes qui ne respectent pas plus les rois qu'un simple soldat l'atteignaient.... Le roi, loin de moi, occupé des grands intérêts de l'État et de sa gloire, entouré de ses ministres , qui sont mes ennemis , pourrait oublier que c'est à mes conseils qu'il devra le titre de conquérant. Je ne me fais pas d'illusion sur le compte de Sa Majesté ; je sais qu'elle aime par habitude , et que l'absence lui fait oublier promptement les personnes qui paraissent lui être les plus chères. »
Dans une lettre àPâris-Duverney, elle cite un mot de Louis XY qui peint toute la faiblesse de ce prince. « M. de Chavigny me faisait trembler en me disant qu^il avait été présent une fois que Sa Majesté disait : « Ils veulent que cela soit ainsi : j'y (( consens; mais ils font des sottises, j'en suis sûr. »
Cependant le roi partit sans elle. Mais quinze jours après , le duc de Richelieu la conduisit à Lille avec sa sœur la duchesse de Lauraguais.
Le Dauphin soiycita la faveur de suivre son père à l'armée. Louis XV n'y voulut pas consentir. Comment mettre en contact l'innocence des jeunes années de ce prince avec les amours adultères qui
outrageaient sa mère? Il écrivit à son fils une lettre remarquable par Télévation des sentiments qu'il y manifeste. Plût à Dieu qu'ils eussent été la fidèle expression de son cœur : (c Je loue le désir que vous avez marqué de me suivre à la tête de mes armées ; mais votre personne est trop chère à l'État pour oser l'exposer avant que la succession à la couronne soit assurée par votre mariage» Quand vous aurez des enfants, je vous promets que je ne ferai jamais de voyage à la guerre sans vous mener avec moi. Mais je souhaite et j'espère n'être jamais dans le cas de vous tenir cette parole. Gomme je ne fais la guerre que pour assurer à mon peuple une paix bonne et durable , si Dieu bénit mes intentions , je sacrifierai toujours tout pour lui procurer cet avantage tout le reste de mon règne. Il est bon que vous entriez de bonne heure dans ce sentiment , et que vous vous accoutumiez à vous regarder plutôt comme le père que comme le maître de ceux qui seront un jour vos sujets. »
Le 12 mai 1744, le roi arriva à l'armée. Elle se composait de quatre-vingt mille hommes et d'une réserve de quarante mille. La présence du souverain électrisait toutes les âmes. Mais à côté de cet avantage existait Tinconvénient d'une trop inégale répartition des forces. Comme il fallait que les succès du roi ne pussent être contestés , on avait accumulé ce grand nombre de troupes dans la Flandre, en dégarnissant les autres frontières , et le maréchal de Coigny, qui avait en tête le prince Charles de Lorraine , n^ se trouvait pas relativement assez fort.
Avant d'entrer en campagne, Louis XY montra.
en déclarant la guerre à la reine de Hongrie ^ que la France n'était lii découragée ni effrayée des projets ambitieux de cette princesse.
Courtrai est assiégé et pris en trois jours. Menin capitule après trois jours de tranchée ouverte (5 juin). Louis XY visita plusieurs fois la tranchée sous le feu de Tennemi. On chante à Lille vn Te Deum^ et cette cérémonie sert de prétexte au roi pour rejoindre madame de Châteauroux. Dans la même ville se trouvait aussi cette fille du régent , mariée au duc de Modène, célèbre par son amour pour le duc- de Richelieu qu'elle adorait toujours. Elle avait pris, pour revenir en France , le pré tex.te de rinvasion du duché de Modène par les Autrichiens*
Menin pris, Farmée française attaque immédiate* ment Ypres, qui capitule le 23 juin. Le maréchal de Saxe couvre les opérations de Tarmée active , et empêche les Anglais et les Autrichiens de secourir les places assiégées. Les Hollandais s'alarment et &àr voient un ambassadeur à Louis XV. Le roi de Franoe reçoit avec dignité le délégué de larépublique« « Le choix que les États généraux ont fait de vous^ mou*sieur , dit-il ^ ne pouvait que m'être agréable par la connaissance que j'ai de vos qualités personnelles. Toutes mes démarches envers votre répur blique, depuis mon avènement à la couronne, ont dû lui prouver combien ]e désirais entretenir avec elle une sincère amitié et une parfaite correspondance. J'ai fait connaître assez longtemps mou ittcli* nation pour la paix ; mais plus j'ai différé de déalaver la guerre ) moins j'en suspendrai les effetn. Mes ministres me feront le rapport de la eommissic»! dont
DU RÈGNG m LOUIS XV. m
VQuei êtes chargé, et, après Tavoir coii^mKmqué à mes alliés , je ferai savoir à vos maîtres quelle^ s^* root mes dernières résolutioDs. » Cepeadant le duc de Boulïlers prend la Quenoque le 29 juin; le çqi^te de Clermout fait le siège de Furnes qui arbore le drapeau brauc^ le 11 juillet, après ciuq jçmr^ de trauebée ouverte ^
Le début briUaut de la cainpague promett^t de nouveaux succès, lorsqu'on apprit que le prince Charles de JLiorraine, après avoir trompé le pialécbal de Coigny. par de^ Tnarches et des contre-marches, ayait traversé le Rhii^ sqr un point négligemment gardé par le général Seckendorff et les Bavarois, quil entrait ep Als^pe, et que s^$ troupes légères inondaient la Lorraine. Il s'empara de Weissembourg et d^ La^terl^ovirg i chassa les Frapçais des lignes qu'ils avaient élevées entre ces deux villep, et le maréchal repoussé plus au nord, se trouva séparé des deux provinces qu'il était chargé de défendre. \\ n'avait d'autre ressource que de passer sur le cprps de l'ennemi et il y parvint. Mais bientôt il fut obligé de se replier sur Uaguenau*
Le roi Stanislas ne se trouvant plus eu ^^r^ié à Lunéville s'était retiré à Châlons.
A la nouvelle d^ ce revers , le roi u .hésite pas a qiarcher au secours de ^es prqviuces menacées * H charge le maréchal de Saxe , auquel il laisse quaraote-rcinq mille homuxes, de conserver les con-
• Le comte de Clermont était abbé de Saint-GermainHitS'^Prés. Le pape PaTait autorisé à joindre à ee titre les fonctions miUti|ms q(4i çftnv^Q^iept k w pçtiKJ^ 4w grand Copdé.
quêtes qu'il a faites en Flandre , et il dirige en personne le reste de Tarmée sur Metz.
' Cette marche fut un triomphe pour madame de Châteauroux. A chaque lieu d'étape , des hommes envoyés d'avance faisaient ouvrir des portes de communication entre les appartements du roi et ceux qui étaient destinés à la duchesse. On réunit à Metz par une galerie deux maisons qu'ils devaient habiter.
Néanmoins la satisfaction publique fut au comble lorsque la résolution de Louis XY fut connue. Les Français sentaient le besoin de prendre confiance dans le souverain que la Providence leur avait donnée sans doute pour beaucoup d'années, car la santé robuste de ce prince promettait un long règne. Ils voulaient par leur amour encourager le roi, sorti enfin de tutelle , à développer les qualités que l'ambition du cardinal de Fleury avait si longtemps comprimées. On rêvait gloire pour la patrie, bonheur pour les sujets. Les souvenirs pénibles du passé s'effaçaient devant les espérances de l'avenir.
Le roi arrive à Metz le 5 août. Le 7, le maréchal Schmettau, envoyé par Frédéric , vient annoncer que ce monarque marche sur la Bohême avec quatre-vingt * mille hommes, et qu'il fait entrer vingt-deux mille hommes dans la Moravie. Schmettau avait mission d'engager les généraux français à pousser avec vigueur le prince Charles , afin de favoriser la diversion opérée par le roi de Prusse. Le même jour, le roi apprend les succès du prince de Conti dans les Alpes. Ce jeune prince avait communiqué son ardeur à ses soldats. Nice prise, les forts de Montalban
et de Yillefranche soumis, les gorges des montagnes fortifiées par la nature et par Fart emportées sans coup férir, les châteaux défendant les cimes enlevés en présence du roi de Sardaigne et de son armée , enfin le fort" Dauphin escaladé par Chevert , tels étaient déjà les résultats brillants de la campagne.
Le roi fit chanter un Te Deum dans la cathédrale de Metz. Pendant qu'il y assistait , il sentit quelques mouvements de fièvre (8 août). Son sang était échauffé par les excès de la table, par les plaisirs de l'amour, et par la marche qu'il venait de faire dans la saison la plus chaude de l'année. Une maladie se déclara, et pendant plusieurs jours fit désespérer de sa vie.
Le danger du roi excita des sentiments divers. Dans le public un élan admirable et général de douleur et d'intérêt se manifesta partout. Louis XV, frêle débris de la lignée de Louis XIV, avait inspiré , dès ses plus jeunes ans, une pitié mêlée de tendresse. Ce sentiment augmenta pendant la régence par les dangers dont on le supposait environné; l'état inquiétant où il se trouva à Metz le développa d'une manière que noB cœurs refroidis comprendraient difficilement aujourd'hui.
Un soir, le bruit se répand dans Paris que le roi se meurt : les rues désertes se remplissent en un instant; les églises s'ouvrent et s'illuminent, la foule les encombre : c'est en voulant nous sauver qu'il périt, s'écrie-t-on de toutes parts. La foi en pleurs invoque la justice du Maître de l'univers. Le matin, la châsse de mainte Geneviève est descendue. Le peuple prie avec ardeur la patronne de la capitale I. 32
pour qu'elle obtienne du oiel la consenution de Louis le bien^aimé. . Les jours suivante , on s'interroge dans les rues , les portes des hommes publies sont assiégées par une multitude tremblante, qui demande à connaître les bulletins de la santé de Tauguste malade. On épie Tarrivée des courriers ; on les entoure; s'ils donnent de bonnes nouvelles^ on les porte en triomphe. Une égale sollicitude se montre dans les autres villes; partout mêmes inquiétudes, même ameur; et lorsque le danger est passé y la religion est appelée à devenir Tiaterprète de la joie publique. Le chant de réjouissance et de remercîment retentit dans toutes les églises ; et ce n est pas Tautorité qui prescrit les Te Deum, la voix du peuple les réclame , et les exige.
Était-ce donc là ce même peuple, qui , cinquante ans plus terd, traîna à Téobafaud un roi bien plus digne de son respect et de son amour. Grande et douloureuse tâche pour Thistoire de rechercher les causes de ce prodigieux changement ! En 1 744 , les Français se montraient susceptibles d'enthousiasme; leur foi n'était pas détruite; la royauté leur ap* paraissait comme le représentent de la Divinité sur la terre ^ et la grande calamité à laquelle on échap* paît avait dirigé toutes les pensées vers Celui qui , à son gré , donne la vie ou la retire.
Il n'en éteit pas ainsi à la cour, où des intrigues se croisaient sans cesse pour tirer avantage des circonstences qui pouvaient survenir : trois partis h divisaient: la favorite et ses amis, les hommes qui voulaient détruire son crédit pour s'en emparer ou pour se faire un mérite de leur haine ; «nfia im
gens pieiix indignés de voir la religion bannie de la couche de «douleur de leur mattre, et les sacrements faisant défaut aux derniers moments du roi trèschrétien.
La duchesse de Ch&teauroux et le duc de Richelieu s'étaient établis dans la chambre du roi. Sous prétexte que la maladie ne présentait pas la gravité qu'on lui supposait ^ et que le malade avait besoin de repos ^ Richelieu , en sa qualité de premier gentilhomme, de la chambre y tenait les portes fermées^ ne laissait entrer personne / et le service se faisait par les domestiques intimes. Les grands of&ciers de la couronne et les princes du sang s'irritèrent de cette insolente exclusion. Instruire le roi du danger où il se trouvait leur parut un •moyen infaillible d'obtenir l'éloignement de la maîtresse et du favori. Le due de Chartres , excité par les tlucs de Bouillon et de La Rochefoucauld , se charge de cette délicate mission. 11 se présente à la porte de l'appartement du roi. Richelieu ose lui en interdire l'entrée; il la pousse vivement , en disant à Richelieu : « Il n'ap-^ partient pas à uni valet de refuser aux princes du sang l'entrée de la chambre de son maître. » Il pénètre jusqu'au lit où le monarque gisait accablé , et il lui parle sans ménagement de sa position et de la nécessité des sacrements. A ce terrible avertissement, le roi semble sortir comme d'un profond sommeil. Les jugements de Dieu que son âme faible avait toujours redoutés , sans avoir le courage de s'y soumettre y apparaissent menaçants à ses yeux. ,0n l'entendit prononcer ces paroles : « Ah! que j'ai été bÎMi indigne jusqu'à ce jour de la royauté! Qu'un
roi qui va paraître devant Dieu a de comptes à lui rendre! Âh ! que ce passage est terrible ! » Dans ces dispositions , il ne pouvait se refuser à l'éloignement des duchesses de Cbâteauroux et de Lauraguais^ et même à celui du duc de Richelieu.
Madame de Ghâteauroux sentait elle-même Tinconvenance de ses assiduités. On annonçait la prochaine arrivée de la reine; le moment de se retirer était venu. Elle désirait seulement que son sacrifice s'accomplît sans scandale et sans bruit. Mais ses ennemis voulaient un éclisit qui la perdît sans retour, et la rigidité du clergé, appelé en ce moment à réconcilier le roi avec le ciel , exigeait une expiation solennelle des erreurs de sa vie.
Le comte d'Argenson, naguère aux pieds de la favorite, lui signifia Tordre de partir avec une dureté dont il se serait targué à Taurore d'un nouveau règne. Tout Tabandonne à la fois. Le peuple lui impute la colère céleste et menace sa vie. Aux écuries du roi , on lui refuse une voiture. Le maréchal de Belle-Isle, par pitié, lui en prête une. Au milieu de mille périls , obligée sans cesse de prendre des chemins détournés pour éviter les villes et même les villages , elle se retire d'abord à trois lieues de Met:^, puis, sur un ordre plus positif, elle se met en route pour Paris , où elle arrive enfin remplie de douleur, mais sans que sa fermeté se démente un instant.
Le premier aumônier du roi était Fitz-James, évêque de Soissons, et fils du maréchal de Berwick. Ce prélat avait hérité du caractère inflexible de son père. 11 impose aux terreurs du royal pénitent la pénible obligation d'une amende honorable. Au mi-
lieu de la nuit, en présence du viaticfue, il adresse ces paroles aux nombreux assistants de cette .pieuse cérémonie : « Messieurs les princes du sang, et vous grands du royaume , le roi me charge de vous faire part du repentir sincère qu'il éprouve du scandale qu'il a causé dans son royaume. Il en demande pardon à Dieu. Ayant appris avec douleur que ïnadame de Ghâteauroux ne s'était retirée qu'à trois lieues d'ici , il lui ordonne de s'éloigner à cinquante lieues de la cour, et Sa Majesté lui ôte la charge qu'elle lui avait donnée dans la maison de madame la Dauphine. » Puis> se retournant du côté du roi, il lui demande : « N'est-ce pas là ce que Votre Majesté m'ordonne de dire? — Oui, lui- répond le roi, et même la charge de madame de Lauraguais, et je veux qu'elles se retirent au plus loin sans retardement; que l'on aille le leur signifier ^ ». Le roi croyait expier ses fautes en mettant le comble à l'humiliation de la femme qu'il avait aimée. Ses mœurs avaient été sans grandeur, son repentir fut sans dignité.
Au bout de quatorze jours de maladie, une crise heureuse décida la convalescence, et quand la reine arriva à Metz, son époux était hors de danger. 11 lui répéta, à différentes reprises : « Me pardonnezvous? » Sa réponse fut de le serrer dans ses bras en versant d'abondantes larmes, et on se flatta que l'intimité se rétablirait dans le ménage royal. Louis XV,
' La cour de France avait demandé et obtenu pour le Dauphin une infante d^Etpagne. Le roi avait désigné d'avance madame de Ghâteauroux comme surintendante de la maison de la future Dauphine, et madame de Lauraguais pour sa dame d'atours.
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instruit des »eDtinie0t& de dcN^evr ei d'inquiétude qui s étaient manifestés de toute part ^ s'écria : il Qu'il est doux d'être aimé ainsi Tqu'ai-je fait pour le mériter? » C'est alors aussi qu'il fit écrire au maréchal de Noailles, général de l'armée du Rhin, celte phrase si belle : « N'oubliez pas , monsieur le maréchal, que pendant que Louis XIll était à la mort, le prince de Coudé gagnait une bataille. » Il sem-blait que le noble élan de son peuple allait en faire un homme nouYcau.
Le Dauphin pénétré da douleur et rempli d'efbroif s'était mis en route avec le due de Cl^tillon^ son gouYerneur, aussitôt qu'il ayaitété instruit du danger de son père. ArrWé à Verdun , il y trouva l'ordre du roi de retournera Paris; mais dans l'ardeur de sa piété filiale, il crut pouvoir enfreindre oet ordre. Louis XY se méprit sur les motifs de l'empressé* ment de son fils , et n'y vit que le désiit de traiicher du souverain. Il reçut le Dauphin avec froideur, et jamais,* depuis cette époque, une parfaite cordialité ne se rétablit entre eux. Quelque temps après, il exila le duc de Châtillon : « Il «e crQyait déjà maire du palais , » ditril.
Le maréchal de Noailles fit sa jonction avec le maréchal de Coigny; car la maladie du roi n'avait point arrêté la marche des troupes; mais elle refroidit l'ardeur des officiers généraux,, chacun s' occupant davantage de l'influence d'un changement de règne sur sa fortune que du bien de l'État. D'ailleurs, l'art militaire , comme toutes les sciences , a besoin d'être approfondi ; et dans la société légère de cette époque, où de minces intérêts dominaient les af-
faires les plus importantes, on n'approfondissait rien. Aussi, il ne se forma point de grands généraux, et la France eut souvent à déplorer de nom** breux désastres.
Après la réunion des deux maréchaux, Tarmée française se trouvait plus' nombreuse que Tarmée autrichienne. Le prince Charles évacua TAlsace et se concentra sur le Rhin. Pendant son mouvement, les Français et les Autrichiens «e rencontrèrent , n'étant .plus séparés que par un marais. La bataille paraissait certaine. Le général autrichien, au moyen d'une manœuvre habile , parvint à l'éviter ; son arrière-garde fut seule entamée. Feu après, il ap*« prend la levée d'armes du roi de Prusse qui enva-* hissait la Bohème et la Moravie. Déjà les villes de Thabor et de Budweis étaient prises, Prague avait capitulé, et sa garnison, forte de quinze mille hommes , s'était rendue prisonnière de guerre. Ces nouvelles décident immédiatement le prince Charles à marcher au secours des possessions autrichiennes. Il repasse le Rhin et s'avance en Allemagne avec une rapidité qui déconcerte la vieille i^outinc de nos généraux ; et malgré les pressantes sollicitations du maréchal Schmettau, ils renoncent bientôt à le pour* suivre. Une division est détachée sous les ordres du duc d'Harcourt pour soumettre les villes forestières et le Brisgaw^. Les Autrichiens évacuent la Bavière ; Seckendorff , à la tète des Bavarois et des Hessois , en reprend possession , et l'empereur Charles YII rentre une dernière fois dans sa capitale^
Pendant que ceci se passait, le maréchal de Saxe tenait tète en Flandre à une armée de soixante
mille hommes. Sans livrer de batailles , il détruit TeDnemi en détail, le ruine par les contributions dont il frappe son territoire , et termine une campagne défensive^ admirée de ses amis et de ses ennemis, sans avoir été entamé et en conservant les conquêtes faites par Louis XV.
La capricieuse fortune avait encore une fois changé de bannière. Marie - Thérèse , qui s'appropriait la Bavière et qui ne prétendait à rien moins qu a partager la France, se voit de nouveau menacée dans ses États héréditaires. Mais le péril relève son courage. C'est aux fidèles Hongrois qu'elle- s'adresse de nouveau. La diète s'assemble et le comte de Palfy, palatin du royaume, fait déployer le grand étendard rouge , signal de la levée d'une armée d'insurrection. Sur le champ, quarante-quatre mille combattants prennent les armes, et trente mille forment une armée de réserve ; des corps nombreux se réunissent au prince Charles ; vingt-quatre mille Saxons se joignent à lui. Ce général expérimenté est décidé à ne pas se mesurer avec l'impétueux Frédéric; mais il attaquera sans cesse ses détachements , interceptera ses communications, enlèvera ses convois et désolera sa patience. En vain le* roi de Prusse essaye de le forcer à accepter le combat , il ne peut y réussir. Les Autrichiens se placent entre les divisions de son armée, et les mettent dans l'impossibilité de se porter secours mutuellement. Enfin , il est obligé, au mois de décembre, d'évacuer la Bohême et la Moravie, et de songer à défendre la Silésie , sur laquelle le prince Charles marche à son tour.
En Italie , le prince de Gonti et Tinfant don Phi* lippe y après avoir forcé les passages des mon tagnes, investissent Coni. Le roi de Sardaigne vient les attaquer dans leurs lignes. Espagnols et Français rivalisent de valeur. Charles- Emmanuel est hattu et perd cinq mille hommes. Cependant la résistance de la ville se prolonge; l'automne arrive^ et avec lui le débordement des rivières. Déjà les montagnes se couvrent de neige. L'armée combinée est menacée de manquer de subsistances, et les deux princes sont obligés d'ordonner la retraite et de repasser les mbnts. Le sang versé dans cette campagne avait été inutilement répandu.
Malgré la saison pluvieuse^ le roi s'était rendu au siège de Fribourg, que le maréchal de Coigny avait entrepris le 30 septembre. A' peine rétabli^ il voulut répondre par cet acte de dévouement aux éclatants témoignages de l'amour de son peuple. Il sentait d'ailleurs le besoin d'oublier dans la vie active des camps les impressions de l'époqiie douloureuse qu'il venait de traverser. Il était triste ; l'humeur le dominait.; le souvenir des sacrifices qu'on lui avait imposés lui devenait insupportable. La reine j qui lui avait prodigué les soins les plus tendres y demanda à l'accompagner. Il la refusa et exigea qu'elle retournât à Paris. Depuis (][uelque temps 9 on s'apercevait d'une'diminution graduelle de l'affection qu'il lui avait témoignée à son arrivée. Dans cette âme molle ^ la vertu laissait de si faibles empreintes, que les passions ne tardaient pas à les effacer. Avec le retour des forces du corps, elles reprenaient leur empire i»ur l'âme. On prévit que
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madame de Ghâteauroux ne tarderait pas à être rappelée. La duchesse , dans son malheur ^ était aban* donnée de tous; chacun fuyait la contaf^on dé sa disgrâce. Lorsque les sentiments du roi furent soupçonnés» on accourut chez elle^ -et son suisse se fatiguait à inscrire les noms des personnes qui ve» naient ainsi faire acte de dévouement.
La ville de Fribourg capitula le 1"^ novembre, et Louis XY, sans attendre la reddition des châteaux > reprit le chemin de sa capitale. Il fut accueilli avec des transports de joie. Le roi demeura trois jours aux Tuileries pour jouir de Tallégresse de son peuple. Les fêtes se multipliaient. Il se rendit en grande pompe à celle qui lui était préparée à Thôtel de ville. La duchesse de Châteauroux , cachée sous un déguisement I se tenait à une fenôlre pour le voir passer. Leurs yeux se rencontrèrent , et la duchesse put se convaincre qu'elle n* était pas effacée de son cœur. Bientôt 9 en effet, il lui rendit des visites secrètes. Là, se traitèrent comme de puissance à puissance les conditions de son rappel. Avant de reparaître à la cour, Taltière maîtresse exigeait que ses humiliations de Mets fussent vengées. Le roi consentit à Texil des ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld \ Il exila aussi Balleroi, ancien gouverneur du duc de Chartres, accusé d'avoir conseillé à ce prince la démarche qu'il avait faite près du monarque expirant. Fitz -James reçut Tordre de
V Le roi fit plus tard des avances indirectes au duc de La Rochefoucauld pour rengager à revenir à la cour. Ce seigneur s^y refusa •I se fixa dans sa résidence de la Roche*Guyon. De pareils exemples reposent le corar fatigué des turpitudes de ce règne.
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rester dans md dîoedse, et peu après, on lui 6ta sa place de premier aumônier du >ûi ^ La dueheasie demanda la disgrâee du comte d'Argenson et de Manrepa». Leur facile travail plaisait à la paresse de Lou» Wf et il résista. Il consentît seulement à donner' à Maurepas rhnmiliation d'aller lui-même annoncer à la duchesse qu^elle était rappelée. Quand on ne peut écraser son ennemi , c'est une consolation de Tobliger à ramper à ses pieds.
Madame de Chàteauroux allait donc reparaître plus puissante que jamais , et disposée à faire tout plier sous son énergique volonté. Mais cette femme, si courageuse contre les émotions de l'adversité, ne put résister à celle de la joie. Une maladie violente se déclara, et en peu de jours la conduisit aux portes du tombeau. Le roi, désespéré, envoyait plusieurs fois chaque jour savoir de ses nouvelles , et par un de ces contrastes bizarres qui se rencontrent dans le cœur humain, il faisait dire des messes pour le rétablissement de sa maîtresse. Ces prières ne furent pas exaucées. La duchesse vit avec calme la mort briser devant elle toutes les grandeurs de ce monde, et elle accepta l'espérance de celles du ciel. Madame de Mailly accourut près de son lit. Le danger de sa sœur avait fait' oublier à cette âme tendre ses justes sujets de plainte. La maîtresse délaissée du souverain de la France et la maîtresse triomphante se
• Ce courageux prélat continua à reprendre Louis XV de ses désordres et à le menacer de la colère du ciel. Ne pouvant parler au roi qui Pavait éloigné de sa présence, il lui écrivait. Chaque fois que le roi allait à Compiègne , qui dépendait alors»du diocèse de Soissons , il y trouvait une lettre sévère de Tévéque.
réeoncilièrent sur le seuil de Téternité. Madame de Mailly adoucit par les soins d'une yive amitié les derniers moments de la duchesse qui expira le 8 dé- * cembre. Le roi la pleura amèrement. Ce fut la dernière fois qu'une vive sensibilité parut émouvoir son cœur. Le peuple^ si mobile dans ses impressions f naguère disposé à Tinsulte , lui donna des regrets. Elle excitait Louis XV au travail et le poussait à la gloire. On voyait que ce prince ne pouvait se passer de maîtresse , et il semble que rinstinct public entrevoyait déjà les ignobles liens dont il devait plus tard s'entourer.