INTRODUCTION
Fin du règne de Louis XIV. — Désir de changement. — Affaiblis* sèment de Tamour pour le roi. — La noblesse moins prépondérante. — Le jansénisme ; les querelles qui y sont relatives mènent à l'incrédulité. -— Les parlements, le tiers état et la classe moyenne acquièrent de Pimportance. — Les institutions se modifient. — La couronne échoit à un enfant et le pouvoir à un prince débauché. — Testament de Louis XIV; sa maladie; sa mort.
Quand Louis XIV mourut , les symptômes du profond changement que devait subir la société française commençaient à se manifester. La longueur d'un règne de soixante-douze ans avait fatigué une nation avide de nouveautés; les infortunes survenues pendant les dernières années semblaient une fatalité attachée au souverain lui-même et qui ne disparaîtrait qu'avec lui ; l'amour pour le roi perdait déjà de son prestige.
La noblesse ne possédait plus son ancienne importance. Ces grands seigneurs entourés d'une nom- I. 1*
breuse clientèle de gentilshommes , comptant leurs vassaux par milliers, et qui jadis obligeaient le chef de l'État à les ménager, s'étaient trouvés réduits à la condition de courtisans dociles. En se fixant à la cour, ils avaient échangé l'orgueil qui fait faire de grandes choses, contre la vanité qui s'occupe de minces intérêts. Dès lors les grands virent déchoir leur pouvoir; amoindris aux yeux de la royauté, ils le parurent aussi aux yeux du peuple.
Les choix du roi avaient élevé à l'épiscopat des hommes d'un mérite éminent; mais malheureusement ils se divisèrent sur les questions obscures du molinisme et du jansénisme. Louis XiV, que la flatterie saluait du nom de destructeur de l'hérésie , crut sa gloire intéressée à ne tolérer aucune innovation dans les matières religieuses. Son autorité devait empêcher ces innovations de se propager ; et lorsqu'elle fut méconnue, des raisonneurs obstinés se transformèrent à ses yeux en rebelles ; il donna ainsi à ces querelles une gravité dont elles n'étaient pas dignes. On se passionna pour l'attaque, on se passionna pour la résistance , et comme la matière était fort difficile à comprendre, l'esprit d'investigation et de recherche s'empara des croyances. Le jansénisme ouvrit ainsi la brèche par laquelle la philosophie du xviii* siècle devait faire irruption. L'ennui de ces controverses amena le dégoût : ne pas croire était plus facile que d'expliquer. D'ailleurs l'hypocrisie, en cherchant à tirer parti de la piété du monarque, avait flétri la religion elle-même; on imputait au père Letellier des violences dont on s'indignait, et on se sentait fatigué de l'influence mys-
DU ntom m louis xv. i
tique que madame de Maintenon exerçait sur la fai' blesse d'un vieux roi. o
Depuis plusieurs siècles , Tobligation d? obéir AUX édits du souveraiti était constatée par la fortualUi de renregistrement. Au milieu de l'espèce de nua^ qui enveloppait la constitution de FÉtat, jamais par^ faitement définie , les grands corps de magistrature crurent pouvoir élever la prétention de soumettifè à la discussion les édits à enregistrer^ et d'adresser att roi des remontrances. Ils s'immiscèrent ainsi daM le gouvernement dont la forme se trouva peu à pitt modifiée. Louis XIY^ au tetnps de sa gloire^ les aVait privés du droit de remontrances , et pendant toute U durée de son règne ils n'osèrent le revendiquer* Mais les nécessités d'une régence vont leur fournit l'occasion de reprendre les prérogatives qu'on Uttf avait ôtées.
Pendant que la prépondérance de la noblesse di^ minuait^ celle du tiers état s'était augmentée : là classe mojrenne , inférieure à la noblesse par la nait^ sance^ égale par la richesse , supérieure par Tiii» struôtion , prenait place dans la société politiqiui« Louis XIV, craignant de rendre du pouvoir ma UobleS) choisit de préférence ses ministres dans li sein de la bourgeoisie. Lors des calamités qui signai lèrent la fin de ce règne, beaucoup d'hommes d# cette classe avaient rendu d'éminents services. Fa^ bert , Bossuet , Massillon , Fléchier, Racine , Molière lui appartenaient; Catinat avait exercé les fonctions d'avocat. Le moment approchait de l'avènement d'une puissance inconnue jusqu'alors , celle de l'opinion publique, puissance plus forte que les rois wt^
t HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
mêmes. Déjà un grand seigneur^ un pontife ^ a osé devenir son organe. Sous une fiction ingénieuse , dans un style enchanteur et cependant à la portée de tous^ il aborde les questions les plus ardues de la science du gouvernement. TéUmaque marque la route des investigations politiques que bien d'autres après lui ne craindront pas de parcourir.
Reconnaissons que les vieilles institutions de la monarchie se modifiaient^ et que la transformation qui devait produire une révolution se manifestait dès la fin du règne de Louis XIY.
Lorsque les mœurs et les habitudes ont pris une autre direction , quand les idées suivent une pente nouvelle 9 il faut une main habile pour conduire avec sagesse les hommes dans la voie qui s'ouvre pour ainsi dire à leur insu. Alors les changements que le temps a rendus inévitables s^ opèrent sans ces violentes secousses qui ébranlent la société tout entière. Mais le sceptre allait échoira un enfant de cinq ans y et Tautorité à un prince dont T esprit et le courage ne cachaient qu'imparfaitement les vices. Le duc d'Orléans, appelé par sa naissance à se mettre à la tète du gouvernement , était sans religion et sans mœurs; il ne s'entourait que d'hommes dissolus , et les exemples de corruption qui partiraient de sa cour ne pouvaient que propager l'immoralité. Le mauvais renom de ce neveu du grand roi était tel , qu'à la mort du duc et de la duchesse de Bourgogne , on l'accusa d'avoir employé le poison pour se frayer un chemin au trône. « En refusant de croire à la vertu et à la probité , le prince avait mérité qu'on doutât de sa .vertu et de sa probité; et comme le ditFéné-
Ion : il rendit croyable tout ce qu'on a le plus de peine à croire. » (Histoire de FénéloUy par M. de Bausset. ) L'histoire n'a point confirmé l'inculpation d'empoisonnement.
Soit que cette horrible accusation eût laissé quelques traces dans l'esprit de Louis XIV, soit qu'il ait voulu diminuer l'influence des passions du duc d'Orléans en restreignant sa puissance, le roi , par son testament, ne lui accorda que le titre de chef d'un conseil de régence. Ce conseil devait être composé du duc du Maine, du comte de Toulouse, des maréchaux de Villeroy, de Tallard, d'Uxelles, de Villars et d'Harcourt, du chancelier Voisin, des quatre secrétaires d'État, et du contrôleur général des finances. Le duc d'Orléans n'y avait que sa voix; la faculté d'en remplacer les membres , en cas de vacance par décès, lui était interdite. Au conseil était réservé le choix de tous les emplois. Le testament confiait au duc du Maine l'éducation, la sûreté et la conservation du roi mineur, et lui donnait le commandement de toutes les troupes de sa maison. Le même acte nommait le maréchal de Villeroy, gouverneur du roi , sous les ordres du duc du Maine; l'évèquedeFréjus (Fleury), son précepteur, et le père Letellier, son confesseur.
Louis XiV rendit le dernier soupir le 1" septembre 1715. 11 envisagea la mort avec la même force d'âme qu'il avait déployée dans les circonstances les plus malheureuses de sa vie. « Croyezvous donc que je suis immortel ? » disait-il à ses serviteurs qui pleuraient. 11 bénit son petit-fils et lui recommanda de faire le bonheur de son peuple.
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a y^i trop aimé la guerre , » lui dit-il ; expression 4e remords qui devrait sortir de la bouche de tous \^% coiiquérants. La maladie du roi fournit ua triste exemple de l'ingratitude et de la faiblesse du coeur humain. Il va disparsutre de la scène du monde , où U a jeté tant d'éclat , et ceux qu'il a comblés de $e3 faveurs 9 qui lui ont dû leur élévation, les hommes pour lesquels un regard bienveillant du maître était u^e récompense enviée ^ Tabandonnent tous. Les yeux M (oiu'iient vers le nouvel astre qui va luire , leç salons du roi sont vides , les appartements du duc d'Orléans se remplissent ; l'ingratitude semble une habileté» Mais voici un rayon d'espoir : aussitôt le Palais-Royal redevient désert, la foule encombre . Versailles. Enlin l'arrêt est prononcé, le fatal moment . upprpche, et on ise hâte àê s'éloigner de nouveau du Qionarque expirant; ce sont des mains mercenaires qui ferment ses yeux , et on ne trouve que des serviteurs à gages pour veiller sur ses restes.
Madame de Maintenon, dans l'intérêt du duc du Maine ^ avait contribué à éloigner le duc d'Orléans du cœur du roi, I^a terreur s'empare d'elle. Le roi a une syncope , elle le quitte , se sauve à Saint-Cyy i^t a'y enferme, comme dans un asile où on n'oserait attenter à sa liberté* Le roi la demande; on eçt obligé de l'aller chercher. Lorsque l'agonie approche, ell>e fuit de nouveau. Le spectacle de la solitude qui fN^vIr^nne le mourant ne saurait la toucher* Cette ifW ^che et égoïste sacrifie à une vainp icrainte le devoir de soigner pendant ses derniers moments son ami, son bienfaiteur.