‹ Histoire philosophique du regne de Louis XVChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

JANSÉNISME ET RELIGION RÉFORMÉE. •— « ENFANCE DE LOUIS XV. — SON ÉDUCATION.

Jansénisme; molinisme; les jésuites; — Animadversion quis^élève contre eux.— Escobar. — Port-Royal.-— Arnaud rayé du nombre des docteurs de Sorbonne. — Lettres provinciales. — Paix de Clément IX. — On décide Louis XIV à sévir contre le jansénisme. — Bulle de Clément XI prescrivant un nouveau formulaire. — Refus que font les religieuses de Port-Royal de le souscrire. — Destruction du couvent. — Livre de Quesnel approuvé par le cardinal de Noailles. — Le roi défend au cardinal de paraître à la cour. — Bulle Unigenitus. — Le parlement enregistre la bulle, mais avec des réserves. — Les jansénistes veulent persér cuter les jésuites. — Exil du père Letellier. On envoyé à Rome un corps de doctrine formulé par le cardinal de Noailles. — Le pape refuse toute modification à la bulle. — L^ambition de Dubois qui veut être cardinal vient à l'appui de cette bulle.— Remontrances du parlement. — Son exil à Ponloise. — La bulle enregistrée au grand conseil. Cet enregistrement ne paraît pas suffisant à la cour de Rome ; on. traite avec le parlement ; il enregistre et est rappelé. — Persécution exercée par le clergé acceptant contre le clergé appelant. — Les parlements. — Les jansénistes poursuivent les protestants. — Déclaration du roi qui défend aux nouveaux convertis d'aliéner leurs biens avant trois ans écoulés depuis leur abjuration. — Massillon ; ses sermons prêches devant le roi. — Le maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XV. — L'évêque de Fréjus; son caractère. — Le duc d'Orléans cherche à former le jeune roi aux affaires; à peine a-t-il dix ans qu'il l'engage à assister au conseil. — Les Philip^ piques, par Lagrange-Chancel.

Nous avons dit au commencement de cet ouvrage que le jansénisme a ouvert la brèche par laquelle rincréduUté a fait irruption. Ce ne sont pas ses doc*

trines inintelligibles qu'il faut en accuser, mais la division qu'elles ont établie parmi les gens pieux; le fanatisme qui les a combattues ou soutenues ; l'intervention violente du pouvoir civil, et cette espèce de guerre sourde qui du milieu du xvii* siècle s'est prolongée pendant la plus grande partie du

XVlll*.

Ce sujet a eu une trop grande influence sur l'opinion publique et sur les événements pour ne pas mériter quelque développement.

Le jésuite Molina avait publié en 1 588 un ouvrage où il traitait des effets de la grâce divine sur la volonté de l'homme. Jansénius, évêque d'Ypres, fit paraître en 1 640 un livre où cette matière était expliquée d'une façon différente.

Molina prétendait que la grâce n'était efficace qu'aidée de la volonté de l'homme; que Dieu départ à tous, les secours nécessaires et suffisants pour assurer leur salut, quoiqu'il en accorde aux uns plus qu'aux autres , selon son bon plaisir. La base de son système est que la grâce suffisante et la grâce efficace ne sont point essentiellement distinctes, mais que la même grâce devient tantôt efficace et tantôt inefficace , selon que la volonté y coopère ou y résiste.

Jansénius cherchait à établir que , dans l'état de notre nature déchue, on ne résiste jamais à la grâce ; quand l'homme pèche, c'est que la grâce lui manque; les pécheurs endurcis sont donc privés constamment de la grâce; ils suivent leurs penchants sans que Dieu vienne à leur secours. De ce système, il résulterait que Jésus-Christ ne serait pas mort pour tous les hommes , mais seulement pour plusieurs.

Jansénius admet deux sortes de délectations: l'une pure et céleste^ qui porte au bien et à Tamour de là justice; l'autre terrestre, qui incline au vice et à l'amour des choses sensibles. L'une est la grâce , l'autre la concupiscence.

La délectation peut être victorieuse , ou absolument, ou relativement, suivant le degré dont l'une surpasse l'autre.

Molina et Jansénius formèrent, peut-être sans l'avoir prévu, une nombreuse école, tant est grande la passion de pénétrer dans les mystères dont Dieu s'est réservé le secret. Lui seul connaît la mesuré de ses grâces, leur influence sur la volonté, et le degré de résistance que la volonté de l'homme peut y opposer.

Ces querelles théologiques furent malheureusement embrassées , d'un côté , par des hommes puissants en talents et en vertus, et de l'autre par une corporation accréditée dans l'Église et favorisée par des princes et des grand|.

Les jésuites , fondés en 1 540 par un homme extraordinaire (Ignace de LoyolaJ, n'avaient pas tardé à se multiplier et à se répandre. Le génie de leur fondateur, et plus encore celui du père Lainez , son successeur, avait apprécié toute la force qui se trouve dans l'unité, dans le détachement de soimême au profit de Tassociation et dans l'obéissance de ses membres.

L'objet de leur institution était de faire prévaloir la religion catholique romaine sur les hérésies et les erreurs qui pourraient afflif^er l'Église. L'organisation fut complétée par la création d'associations se^

crêtes ^ qui^ sous le nom de congrégations ^ leur affilièrent une foule de laïques qui obéissaient à Timpulsion qu'ils en recevaient.

L'influenciB des jésuites s'exerça sans, provoquer de murmures ; tant qu'ils se bornèrent à remplir la sainte mission de rattacher par la persuasion au culte catholique les grands et les petits* Mais ils commirent deux fautes dont l'impression resta ineffaçable.

La première fut de consentir à diriger la conscience des souverains. Ils' créèrent ainsi un péril pour leur ordre; car on leur imputa toutes les violences de l'autorité, particulièrement en ce qui concerne la religion.

Ainsi s'explique l'animadversion à laquelle ils furent en butte pendant toute la durée du xviii® siècle , malgré les vertus de la plupart d'entre eux et les talents qu'ils montrèrent pour l'éducation de la jeunesse.

Ils eurent un second tort, non moins grave, celui de vouloir attacher à la religion par l'adoucissement de ses préceptes. Plusieurs de leurs casuistes osèrent opposer l'intention a l'action, excuser l'une par l'autre, et absoudre le vice et même le crime, en vertu de certaines restrictions subtiles qui, selon eux, en déchargeaient la conscience. Cette abominable indulgence, qui justifie le coupable et lui ôte le remords, fut préconisée par le jésuite Escobar, dont le nom est passé en proverbe. Nous sommes loin de croire que l'ordre qui comptait une foule d'hommes éminents en science et en sainteté, ait adopté de si détestables maximes ; mais il aurait dû

non-seulement les désavouer, mais expulser de son sein celui qui les avait mises au jour.

Le relâchement imputé à la morale des jésuites devait donner des partisans aux jansénistes dont les principes sévères convenaient aux esprits logiques et positifs. A leur tête s'était formée une association d'hommes admirables qui^ sans se lier par des vœux, avaient embrassé la vie commune au monastère de Port-Royal des Champs. On comptait parmi eux Arnaud y Nicole, Saint-Cyran, Sacy, Pascal et plusieurs autres. Quelques-uns rassemblaient la jeunesse pour rinstruire dans la science et dans la piété. De la plume de ces solitaires sortaient des écrits qui honoraient la religion et illustraient la litr térature du xvii^ siècle. A côté de leur demeure s^ trouvait un couvent où Angélique Arnaud s'était retirée avec plusieurs de ses parentes et où elle avait établi la reforme. Les cantiques des vierges du Seigneur servaient de délassement aux graves méditations des solitaires.

Port-Royal et les molinistes divisés d'opinion sur des points importants du dogme, ne pouvaient manquer de devenir ennemis. Chez une nation passionnée comme la n6tre, les discussions se changent bientôt en querelles qui engendrent des partis. Cela se rencontre surtout dans les discussions religieuses. La vanité alors se cache sous le masque de l'intérêt du ciel. La première attaque vint du docteur Arnaud qui , dans son livre de la Communion fréquentey combattit les maximes de Molina auxquelles les jésuites étaient favorables ^ et s'éleva contre l'abus des absolutions précipitées.

48 HISTOIRE PHILOSOPfflQUE

Le pape Urbain VIII condamna en 1 642 le livre de Jansénius et particulièrement cinq propositions extraites de ce livre. Les solitaires de Port-Royal et leur parti se soumirent immédiatement. Mais bientôt survint une nouvelle cause de discorde. Arnaud et les jansénistes admettaient que les cinq propositions n'étaient point orthodoxes ; mais ils soutinrent que mal à propos on les avait imputées à Jansénius et qu'on ne les trouvait pas dans son ouvrage. Alors commença la grande querelle sur le fait et le droit. Les jansénistes reconnaissaient Tinfaillibilité du pape sur le droite mais ils la lui déniaient sur le fait. Les jésuites voulaient une adhésion absolue aux décisions du souverain pontife sur le fait comme sur le droit. Ils crièrent à l'hérésie , et la discussion s'envenima par l'âcreté d'une polémique réciproque. Arnaud fut rayé du nombre des docteurs de Sorbonne et l'autorité ecclésiastique sévit contre les religieuses de Port-Royal qui se refusaient aussi à reconnaître le fait. Elle leur défendit de recevoir des novices.

Ces actes de sévérité provoquèrent des représailles. De 1656 à 1657, Pascal publia successivement, au nombre de dix-huit, sqs Lettres provinciales y modèle de style, de logique et de fine plaisanterie. Leur effet fut prodigieux, et les jésuites, malgré leur puissance, ne purent jamais dissiper entièrement les préventions que Pascal suscita alors contre eux et qu'il a léguées à l'avenir.

Le débat n'était qu'entre les théologiens, et le jansénisme se développait lentement. Le pape Clé-* ment IX, pour mettre un terme à ces fâcheuses divisions , avait eu la sagesse de dispenser de là

croyance du fait , sous la seule condition de reconnaître comme hérétiques les cinq propositions , dans quelque livre qu'elles se trouvassent. C'est ce qu'on appela la paix de Clément IX.

Mais on persuade à Louis XIV qu'il s'élève une nouvelle secte, ennemie de son autorité et de celle de l'Église. Le roi, peu instruit sur les matières de controverse qui divisent les docteurs , ne résiste pas aux suggestions dont il est entouré , et il se décide à opposer son autorité aux nouvelles erreurs qu'on lui signale.

Néanmoins les mesures de sévérité furent rares tant que vécut le père Lachaise , homme doux et pacifique. Le père I^etellier lui succéda. Celui-ci violent, emporté, entreprit de perdre les ennemis de son ordre et de faire tomber dans la disgrâce les prélatsqui semblaient pencher vers le jansénisme. Dans ce but, on renouvela la question de l'obéissance implicite aux décisions du saint-siége-. Une bulle du pape Clément XI prescrivit un nouveau formulaire rédigé dans ce sens , mais en termes assez vagues pour ne pas se mettre en contradiction manifeste avec la paix de Clément IX. On comptait cependîint sur le refus des religieuses de Port-Royal. Leur monastère était dans le diocèse de Paris. Si l'archevêque exigeait de ces religieuses la soumission au formulaire, il se brouillait avec les jansénistes, s'il ne l'exigeait pas, il se perdait près du roi. Il se décida pour l'obéissance, et employa, mais sans sjaccès, les prières ; les ordres et enfin les peines ecclésiastiques. Les religieuses répondaient constamment qu'elles ne refusaient pas de souscrire le formulaire, 1. 4

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sauf la réserve de la paix de Clément IX. Alors ccmimença contre de vieilles filles qui se trompaient sans doute 9 mais qui craignaient de mentir à leur conscience, une persécution qui ne finit qu'à la destruction complète de leur maison. Après avoir lassé pendant plusieurs années leur patience par des vexations sans nombre , on fit investir, dans la nuit dû 28 au 29 octobre 1709, le monastère,. par des détachements de gardes françaises et suisses. Dans 7a matinée,, le lieutenant de. police d'Argenson se présenta suivi de plusieurs escouades du guet , et avec une brutalité sans exemple fit enlever en moins d'un quart d'heure ceUe^ des religieuses que la vieillesse avait encore épargnées. Elles furent séparées et conduites dans divers couvents. La maison fut démolie de fond en comble; On arracha les morts de leurs tombeaux pour les jeter dans le cimetière commun. Port-Royal des Champs disparut si complètement ^ que le voyageur demande en vain où était ce nlonastère si célèbre par Tes talents des solitaires qui Font habité j et par les vertus des saintes filles à qui il SBihrait de retraite.

Les violences ne s'étaient pas arrêtées aux niurs du couvent de Port-Royal. L'aumônier fut lîiis à la Baêtille^ et des lettres de cachet envoyèrent en pri- Sbn 6\x dans l'jexil plusieurs des dissidents.

N'ayant pas réussi à commettre le cardinal de Ndailles avec la cour dans l'affaire du formulaire , on exhuma, dé rx)bscurité où il reposait depuis plus de vingt ans, iin ouvrage du père Quesnel, dratd^ Hlan. Ce livre renfermait une traduction de l'Écriture sâibte avec des réflexion^ et des commentaires, qui^

suivant ses adversaires, renouvelaient toutes les erreurs de Jansénius. Cependant plusieurs évêques, et parmi eux le cardinal de Noailles, édifiés des sentiments de piété vive et sincère qui s'y trouvaient, en avaient recommandé la lecture aux ecclésiastiques et aux fidèles. Si l'œuvre du père Quesnel n'était pas orthodoxe, ses approbateurs ne l'étaient pas non plus , tort impardonnable aux yeux de Louis XIV. Mais pour balancer le suffrage accordé au livre par des évêques, il fallait un anathème fulminé par d'autres évêques. On s'ïidressa aux passions des uns, à la sollicitude pastorale des autres. Bissy , évêque de Meaux, ami et confident de madame de Maintenon, cachait, sous l'extérieur d'une grande simplicité, une ambition ardente. On lui fait espérer le chapeau. Le cardinal de Rohan devait beaucoup de reconnaissance au cardinal de Noailles, qui avait soigné et dirigé sa jeunesse ; mais sa conscience est soulagée par la promesse de la place de grand aumônier. Cependant il hésitait. Avant de se décider^ il va consulter le maréchal de'Tallard; son parent. Celui-ci est d'avis qu'on Yie peut balancer devant dé si grands avantages : Itohan cède. Le parti molinisté, ayant à sa: tête deux chefs aussi' importants j ne diffère .plus à frapper le cardiûal de Naail}es. A son instigation, deux- prélats fort obscurs, leâ évêques de la Rochelle et de Luçon , lancent chacun contre lé livre dû père Quesnel un mandement « où l'archevêque de Paris est indignement traité. Ndailles profondément blessé, montre une indignation trop vive *

^ Les évêques de la Rochelle et de Luçon avaient deux nerdttz

et répond avec aigreur ; ses torts sont exagérés , sa conduite envenimée; le roi lui fait défendre de paraître à la cour.

Pendant que ceci se passait, le père Letellier faisait mouvoir à Rome toutes les puissances de son ordre pour obtenir une condamnation solennelle du livre de Quesnel. Le pape craignait d'exciter un schisme dans l'Église de France en se prononçant contre un ouvrage que plusieurs prélats illustres avaient approuvé j il ne céda que par égard aux pressantes sollicitations de Lfouis XIV. En 171 3. parut la bulle ou constitution Unigenitiis, qui condamnait in glohoy les propositions du livre de Quesnel. Les appréhensions du pape se réalisèrent. La bulle devint un brandon de discorde. Elle reçut à la vérité l'approbation de la majorité des évêques, mais la minorité la repoussa avec énergie, protesta, et en appela à la décision d'un concile national. La division ne fut pas moindre dans le reste du clergé. Les laïques eux-mêmes prirent parti pour ou contre, et la persécution s'efforça en vain de donner raison aux uns, et d'imposer l'obéissance ou du moins le sijence aux autres. Le cardinal de Neailles révoqua l'agrément qu'il avait accordé au livre du père Quesnel, mais il se refusa à la publication de la bulle dans son diocèse. Suivant le» dissidents la bulle Vnigeiiitus attaquait les libertés de l'Église gallicane. Les parlements qui se targuaient d'être les défenseurs de ces libertés, firent cause commune avec eux, et lorsque Louis XIV voulut que le parlement de P^-ris vérifiât

au séminaire de Sajnt-Sulpice. Noailles exigea quMls en fussent expulsés.

la bulle, il eut à examiner s'il* emploierait la contrainte, ou s'il s'en tiendrait à une tolérance qui éludait la difficulté sang la résoudre. Il penchait pour le premier parti; Jes- représentations du procureur général d'Aguesseau et de l'avocat général Joly de Fleury, le ramenèrent au second. La bulle fut enregistrée, mais avec la clause suivante qui lui ôtait une partie de sa force : a Conformément aux règles de l'Église et aux maximes du royaume sur les appels au futur concile. » Le parlement était surtout choqué que le pape eût condamné la quatre-vingtonzième proposition : m La crainte d'une excommunication injuste ne doit jamais nous empêcher de faire notre devoir. » On regardait avec raison cette maxime comme k sauvegarde de la puissance temporelle contre les entreprises de la cour de Rome.

La soumission conditionnelle du parlement ne fit pas cesser des résistances que sa réserve justifiait à certains égards. Le roi vit avec indignation son autorité méconnue. Le père Letellier, Bissy et Rohàn travaillèrent à l'envi à jeter des alarmes dans sa conscience , et à irriter son orgueil. Les moyens de rigueur furent prodigués ; les exils , les interdictions des ecclésiastiques se multiplièrent.

C'est ainsi qu'un zèle plus passionné qu'éclairé compromit la royauté , lui aliéna l'affection des peuples, et prépara au jeune prince qui allait monter sur le trône , des difficultés qui se prolongèrent pendant toute la durée de son règne.

La religion catholique ne souffrit pas moins que la royauté. 11 y a un attrait dans le cœur humain pour les doctrines persécutées. Celui qui préfère la souf-

a HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

fvmce à r abandon de ses opinions, obtient la sympathie des autres hommes. Aussi le jansénisme s'étendit rapidement. A la mort de Louis XIV , la France était janséniste , non par les doctrines , que U plupart des Français étaient incapables de juger , mais par un sentiment de haine coi>tre les jésuites, et de prédilection pour leurs adversaires. Au milieu de la division qui affligeait les catholiques, appa* laissait l'incrédulité, le rire sur les lèvres, la moquerie à la bouche , imputant à la religion* toutes le^ fautes de ses défenseurs. On -ne pouvait fournir plus nialadroitement des armes auphildsophisme; car le Bidicule s'attachait à ces controverses religieuses lorsqu'elles s'étendaient au delà des bornes de Técole. Les rigueurs elles-mêmes excitaient la dérision par la petitesse de leur objet, et des chansons commen- (;$rent à en faire justice avant mêm^ que Findignatiou publique les flétrît.

liouis XIV a l'agonie, dans ce moment où Tâme, dégagée de toutes les illusions de Torgueil, n'est plus frappée que de la vérité et sent déjà l'approche de son Dieu, éprouva comme uii remords, et adressa ^ux cardinaux de Bissy et de Rohan ces mémorables paroles : « Je meurs dans la foi et dans la soumission à l'Église. Je ne suis pad instruit des matières qui la troublent^ je n'ai suivi que vos conseils; j'ai fait uniquement.ce que vous avez voulu. Si j'ai mal fait, vous en répondrez devant Dieu que j'en prends à témoin. » Oui , ils auront à répondre devant Dieu du tort que les persécutions firent à la religion et à leur vieux maître qui ne jugeait que sur les assertions de ses conseillers.

DU RÈGNE DE I^lfS XV. 55

Le duc d'Orléans^ nouvellement arrivé au pouvoir, sentit la nécessité de tenir compte de l'opinion publique, et de ménager celle du j^arlement. Il fit donc ouvrir les prisons où plusieurs jansénistes étaient renfermés ; les exilés furent rappelés , et le régent mit le cardinal de Noailles à la tète du conseil de conscience, en lui.confiant fa feuille dés bénéfices.

Quand la persécution cesse, les tètes abaissées sous son joilg SjB relèvent. Hier, on demandait la tolérance, aujourd'hui on veut se venger, et la réaction commence* On pressa le régent de faire enfermei* le père Leiëllier et trois de ses confrères qu'on accusait d'avoir cDntribué, par Jeur influence et leurs intrigues, aux violence du dernier règne; on sollicita même près de lui l'expulsion des jésuites. Ainsi, à des rigueurs injustes auraient succédé d^autres mesures non moins iniques V car, pour les torts de quelques-uns, on #eût frappé -de bannissement une foule d'hommes dignes de la vénération des peuples. ï^e régent s^y reûisa et se borna à éloigner de Paris le père Letellier.

Le cardinal de Noailles lui-même obéit peut-être t^rop à l'impulsion de- son ressentiment lorsqu'il interdit aux jésuites dans son diocèse le confessionnal et la chailre^

Ep imposant la loi du silence, le régent pouvait mettre un terme aux troubles qui- divisaient l'Église de France. H y aurait eu sans, doute encore des jansénistes; mais par la rigidité de^leurs principes, qui faisait contraste avec les mœurs relâchées du ten^ps, ces nouveaux puritains seraient devenus plus utiles'que nuisibles à la religion. De son côté^

le clergé eût rougi de se montrer moins régulier que des gens accusés de n'être pas orthodoxes. Le régent voulut tenir la balance égale ^ et en cherchant à concilier les divers partis , il ne parvint à en contenir aucun. Louis XIV avait établi comme maximes de son gouvernement, T intervention de l'État dans les affaires religieuses , -et toujours les idées dominantes d'une époque influent sur celle qui la suit. Le duc d'Orléans se trouva ainsi ^eté dans des embarras qui ne finirent point* avec lui. Les jansénistes, se persuadant qu'il serait leur protecteur, devinrent exigeants.. On vit les manifestations des évêques dissidents se multiplier, elles obtinrent les adhésions d'un grand nombue d'ecclésiastiques, des communautés religieuses et enfin -la Sorborine s'yjoignirent. De concert, ils appelèrent de la décision du pape à celle d'un concile général. .

Beaucoup de prélats, même t)5irmi les acceptants, sentaient la nécessité d'uuQ sorte de transaction qui rétablît l'harmonie entre les libertés réclamées par une portion de l'Église gallicane et les décisions du souverain pontife. Us souscrivirent un corps de doctrine formulé par le cardinal -de Noailles. Dans des mémoires qu'ils remirent au régent pour les soumettre au pape, ils demandaient avec instance que le gaint-père voulût bien donner sur la bulle quelques explicationS'de nature à calmer les scrupules des opposants. Le duc d'Orléans envoya à Rome l'abbé Chevalier porter les propositions des évêques et en solliciter Tadoptiou. En ce moment, la pacification dépendait de la cour pontificale. Quelques légiM^s sacrifices étant consentis par elle , les gens

sages des deux partis se seraient entendus. Mais les succès qu'elle avait obtenus sous le règne du feu roi lui donnaient confiance dans sa propre force ; et elle ne croyait pas tju'une régence , obligée de ménager tant d'intérêts , osât lutter contre elle. Pendant ces négociations, la confusion allait toujours croissant. Des évêques continuaient à manifester leur approbation 'avec nue véhémence passionnée , d'autres exprimaient avec non moins de force leur opposition; des membres du clergé du second ordre résistaient ouvertement à leurs évêques lorsque ceuxci prétendaient les contraindre à se soumettre à la bulle; les parlements retentissaient d'appels comme d'abus. On voit dans des lettres circulaires du régent aux prélats pour les exhorter à la paix , qu'il leur promet de réprimer, s'il en est besoin, l'insubordination de leur clergé. L'anarchie était dans l'Église de France, la haine dans les cœurs.

Le régent attachait du prix à faire cesser ce désordre. Des conférences conciliatrices eurent lieu dans son palais., et il a'ccrédita près du saint-père le duc de Saint-Aignan en qualité d'ambassadeur extraordinaire. La persistance de la cour de Rome demeura invincible, et toute idée de rapprochement sembla s'éloigner de pllis en plus. Le gouvernement français se décida alors à montrer de la fermeté (1718). Un décret des inquisiteurs généraux contre divers écrits des évêques opposants fut, déféré par le régent au parlement, qui ordonna la saisie et la suppression de ce décret. 11 eti fut de même des lettres apostoliques par lesquelles Clément XI enjoignait ;aux jévêques et aux fidèles de se soumettre à la

constitution Vnigenitus y sous peine d'être séparé» de la communion de TÉglise romaine. Le parlement de Paris et sept autres cours souveraines condamnèrent ces lettres tant sur la forme que- sur le fond..8urla forme, parce qu'on ne reconndt'en France d'actes légaux émanés du pape que les bulles et les brefs. Quant au fond , ces lettres attaquaient les libertés de l'Église gallicane, en contestant aux évêques le droit d'appeler des décisions du pape à un concile œcuménique.

Une autre affaire importante fut terminée avec vigueur. Trois archevêchés , douze évèchés et beaucoup d'autres bénéfices étaient vacants. Le pape ne voulait apcorder l'institution canonique aux titulaires nommés par le régent , que s'ils se soumettaient d'abord à des conditions regardées par plusieurs d'entre eux comme contraires à nos libertés. Le ré* gent donna ordre au cardinal de La Trémouilie, ambassadeur à Rome , de ne recevoir aucune des bulles, si on ne les accordait toutes. En même temps il nomma une commission , ^rïse dans le sein du conseil de régence, qu'il chargea de rechercher s'il n'existait pas des moyens canoniques de suppléer à l'intervention directe de la cour de Rome. Le souverain pontife , alarmé , se lîâfa d'expédier toutes tes bulles *. .

Un peu de persévérance dans la voie de la fermeté aurait fini ^ans doute par obtenir du pape quelque

' De nos jours , un gouYernenent fort n'a rien à craindra des entreprises de la cpur de Ron^e. L^argument qu^on en tire çontf^ la religion catholique est sans portée. l\ en est de même des dispositions ultramontaines du clergé : qu*il se 3ente protégé dans soa

DU RftGNE DE LOUIS XV. M

adoucissement aux clauses les plus choquantes de la constitution Vniffenitus. Mais cette concession eûtelle alors rétp^bli l'union dans le clergé ? on peut en douter. La conclusion des* grandes affaires de ce monde dépend presque toujours d'un moment que Thabileté saisit , que la médiocrité où là- faiblesse laisse échapper. Le pape négligea Tinstant favorable quand il se présenta,. et le régen4; n'apprécia pas mieux l'avantage que lui donnait son avènement. Car un pouvoir nouveau qui arrive sans engagement avec les partis , peut s'élever ^u-dessus d'eux et les dominer. Mais s'il leur laisse le temps de se reconnaître, si,, au lieu dé les réduire au silence, il leur permet de s'irriter par des débats réciproques, bientôt il se tnouve dans -l'impossibilité de les contenir. C'est ce qui eut lieu lors des querelles du jansénisme. Les discussions amenèrent une violente animosité qui les renouvela sans cesse.

L'ambition de l'abbé Dubois vint au secours de l'inflexibilité du pape. Après avoir rempli des missions diplomatiques difficiles et délicates auxquelles sa finesse , qui se changeait au besoin en hypocrisie, le rendait propre, Dubois était devenu ministre des affaires étrangères. Alors ses prétentions n'eurent plus de bornes 5 et.il voulut obtenir les dignités ecclésiastiques comme un marchepied puur monte? plus haut. 11 sentait qu'un grand service pouvait seul décider la cour de Rome à subir l'humiliation^ de décorer un homme comme lui , débauché , impie , sans foi ni honneur.

pays, et il préférera comme les autres horâiACs la liberté à l'arbitraire.

11 y a presque toujours du dailger à placer les ecclésiastiques à la tête dfes afiîaires. Les grandeurs qu'ils attendent de Rome, cette pourpre, objet de leurs plus ardents désirs, leur donnent un intérêt particulier autre que celui du pays. D'ailleurs on peut craindre que les préjugés du théologien n influeat sur le^ idées de l'homme d'État.

A l'époque dont nous parlons, il était devenu fort difficile au gouvernement de rester neutre. Les circonstances servaient donc les voies personnelles de Dubois. Celui-ci pers^uada au régent que les acceptants étant plus nombreux que les appelants, on devait se concilier les premieÉs et abandonner les seconds. Il le décida à -revêtir du caractère de la loi la constitution Unigenitus. Mais, pour y .parvenir, il fallait l'enregistrement dcis cours souveraines. Le régent, qui avait dit au parlement : « Dans tout ce que j'entreprendrai pour le bien public, je serai aidé par vos conseils et par vos sages remontrances , » oublia cette promesse aussi* vite que celle qu'il avait faite à sa mère à* l'égard de Dubois. Lorsque le parlement voulut user du droit de remontrances , on lui répondît par desjettres de cachet qui Texilaieni à Pontoise (1720).

Dubois fit enregistrer sans restriction la bulle au grand conseil. Mais le pape ne se montra pas satisfait de cette, formalité qui ne lui présentait point une garantie assez complète de stabilité. La perspective du chapeau allait s'éloigoer; Dubois comprit que , pour réussir, il était nécessaire de traiter en même temps avec l'archevêque de Paris, chef des dissidents , et avec lé parlement.

Le cardinal de Noailles, profondément affligé des maux que la division du cl^gé causait à l'Église , promit de donner un mandement qui , en se rapprochant de son corps de doctrine , paraîtrait cependant approbatif de la buHe. Il mi^ pour seule condition que le parlement de son côté consentirait à l'enregistrement.

On agit sur le parlement par la crainte et par les caresses^ et il se. décida à enregistrer la déclaration du roi qui rangeait la constitution Unigenitus au nombre des loi;s de l'État. Cette fois on lui tint parole; il fut immédiatement autorisé à revenir à Paris. Le cardinal* d^ Noailles et la Sorbonne retirèrent leur appel. Malgré la part que Dubois avait prise au triomphe de la- cour de Rome , le pape Clément XI ne put jamais se résoudre à lui donner le chapeau. On sait comn^ent il l'obtint de son successeur.

On avait rendu la constitution Unigenitus obligatoire; mais l'empire de la loi ne s'étend pas jusqu'à Tintimité de la conscience. Les jansénistes parurent peu disposés à se soumettre y M les molinistes , se croyantsoutenus par l'autorité royale, perdirent toute modération. On vit les prélats partisans déclarés de la* bulle 9 s'ériger en persécuteurs des dissidents et solliciter des lettres de cachet pour exiler un grand •nombre de docteurs , de chanoines , de prêtres et de religieux. L'archevêque de Reims (Rohan) en obtint à lui seul soixante contre son clergé. Les suspensions , les refus de sacrements se renouvelèrent. Ces tristes débats durèrent encore plus de cinquante ans , et provoquèrent -des ressentiments qui se ma-

«s HÎSTOtRE PHILOSOPHIQUE

nifestèrent avec violeiïce à l'époque où \tL révolution donna Tessor à des passions longtemps coiiiprimées.

On vit dans fee temps une bizarre anomalie ^ des parlements , presque ious partisans du jansénisme que l'Église considérait comme une hérésie, poursuivant les protestants avec violence , tant l'usage iflH pie d'imposer les croyances par la contrainte était encore accrédité;

Les religionnàirès espéraient obtenir plus de liberté de l'indifférence, du dtic d'Orléans que dttzèle religieux de Louis mV\ Ils s'aperçurent bientôt qu'ils s'étaient trompés; plusieurs, de ces malheureai s'étant réunis à Montauban pour l'exérciee de lèu^ culte, l'intendant Courson- marcha sur eux avec des troupes ; le parlement ,de Bordeaux déploya toutes ses rigueurs, en condamna quelques-uns à être pendus, un plus grand nombre aux galères. Cependant le régent ressentit pour ces infortunés de la pitié, et^ usant de son droit de faire grâce, il en fit sortir soixante-huit des bagnes.

Un rassemblement du même genre eut lieu à Anduze. ll.étÂH composé d'un petit nombre d- hommes et de btsaucoup de femmes. On en arrêta soixante*^ quatorze. Vingt-deux hommes furent envoyés aux galères ,> on contlamna les femmes et les filles à une prison perpétuelle. •

A Pjaris même , sôuâ les yeux de la cour, des protestants furent arrêtés pour avoir été au prêche chez l'ambasçcldeuf d'Angletenre; mais l'inviolabilité de ce ministre leur servit de défense. Le régent les fit relâcher.

Ce\ï% deê Céviôtines écrivirent à ce prince utie lettre remplie de respect et de soumission pour le supplier de leur permettre d'avoir quelques temples particuliers j mais le préjugé était entîore trop enraciaé. On craignit de mécontenter les catholiques et la demande ne fut point accordée : en 1*719 parut une déclai*ation du roi défendant aux nouveaux convertis, pendant les trois ans qui suivraient leur abjuration, de vendre- soit leurs biens immeubles, soit la totalité de leurs meubles; Il fallait qu'ils persévérassent dans Fapostdsie pour éviter leur ruine \

Au fond du cœur, le régent ne ressentait pas de haine contre la religion. Son àme, plongée dans un bourbier par l'infâme politique* de Dubois, avait perdu r.énergie nécessaire pour en sortir. Mais il respectait la vertu quand son éclat frappait par hasard ses ye,ux. 11 dopna pour précepteur à son fils un ecclésiastique, pieux, Fabbé Mongault, et il trouvait bon que celui-cr opposât le frein de la religion aux mauvais exemples que son élève avait sous les yeux. On doit louer le régent d'un autre choix non moins sage et pliis important encore. U nomma Tabbé Fleury, confesseur du jeune roi; Cet illustre auteur de Y Histoire ecclésiastique avait' su peindre avec charmre les moeurs des Israélites et cpUes des premiers chrétiens. jLes, paroles que le régent lui adressa . en iui annonçant ses nouvelles fonctions^ donnenf une juste appréciation de la sagesse avec laquelle cet ecclésiastique

^ J'entends par apostasie Paction d'un hoB\me«qui abandonne la religion qu'il professe par lin motif d'intérêt , quoiqull la èmoie vraie.

tt'étuit conduit au milieu des troubles qui agitaient r Église de France : « Monsieur, je vous ai préféré à tout autre , parce que vous n'êtes ni janséniste, ni inoliniste, ni ultramontain. »

En môme temps, i) plaça comme sous-précepteur près de Louis XV Tabbé Vittemant, qui^'était fait connaître avan tageusement d'abord comme recteur de TOniversité, etensuite^ans l'éducation du duc d'Anjou. Vittemant ne s'occupait à la cour que de son emploi. On voulut le gratifier d'une abbaye de quinze mille livres de redte; il la refusa en disant que sa fortune suffisait à ses besoins* Lorsque l'éducation fut terminée, il se retira modestement à la Doctrine chrétienne.

Quand Massillon montait en chaire pour instruire le jeune roi , il menaçait de la justice de Dieu les grands de la terre qui sont un sujet de scandale, et le régent ne s en choquait pas , sa conscience donnait raison à Torateur. 11 est vrai que jamais la religion ne s était montrée plus sublime, jamais elle Q avait emprunté un plus magnifique langage. A la profonde corruption des courtisans , le prédicateur opposi^it rinuoceuce des petits et des faibles; à leur fierté » la vertu du pauvre et sa grandeur aui yeux de Dieu* Si b Providence {>ermet l élévation de qiielque^^iV^» e est pour qu ils se rendant utiles aux aulr^. « Toute puissance vient de Dieu et ii^e$i êlahlie que pou^ 1 ulUitê des hoounes. Les IKtands seraient inutiles sur la leire, >il ne s'y trouvait dos pauvres et tles malheiu^ux; ils ne doivent leur élévation quaux besoins publics, et loin que les peuples soient faits pour eux, ils ne

sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que pour les peuples...»

« Ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône ; et c'est pour les peuples tout seuls que le trône luimême est élevé. En un mot, et les grands et le prince ne sont pour ainsi dire que les hommes du peuple; aussi la prospérité des grands et des ministres, des souverains qui ont été les oppresseurs des peuples , n'a jamais porté que la honte , Fignominie et la malédiction à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d'iniquité , des rejetons honteux qui ont été l'opprobre de leur nom et de leur siècle. Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes , let l'a dissipé comme de la poussière, et s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de leur race , c'est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances. »

Au milieu de cette démoralisation qui s'infiltrait partout, et qui commençait à s'étendre jusqu'aux ministres des autels, Massillon laisse tomber de graves et menaçantes paroles ; la hardiesse de l'orateur chrétien, et cette philosophie si élevée qui.se montre dans tous ses discours, frappent de sur^ prise et d'admiration. Louis XIV avait brillé de l'éclat des conquérants, Massillon sait réduire à sa juste valeur cette gloire si funeste aux peuples.

« La gloire d'un conquérant sera toujours souillée de sang. Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la joie et l'abondance, et l'on ne rappellera l'histoire de son règne que pour I. 5

rappeler le souvenir des maux qu'il a faits âui

hommes. »

Louis XIV avait habitué ses sujets à respecter son autorité presqu'à Tégal dt celld de Dieu même , à eialter jusqu'à ses vices ^ 6t à regarder sa volonté eomme la seule règle à laquelle ils dtmsent de Il6û^ mettre. Le prédicateur, d&ns uu langage prôphé^ tique ) montre les vieeft des maîtres de Ift terre amenant la décadence de learsempifès, la chute dé leur trône et Tanéantissement de leur race.

(f Les peuples souffrent toujours des viees du sôu^ verain. Tout ce qui outre Tautorité Tavilit OU là dégrade : les princei^ dominés par les passions sont toujours des maîtres incommodes et bizarres; lé gouvernement n'a plus de règle quand le matti^ lui-^mème n'en a point. •• »

M Le Seigneur a toujours soufflé sur léd races ôr*^ gueilleuses et en a fait sécher la racine. La proâpé^ rite des impies n a jamais passé à leurs descendants; les trônes eux-mêmes et les successions royales ont manqué sous des princes fainéants et efféminés > et l'histoire des crimes tt des excès des grands, est en même temps Thistôire de leurs malheurs et de leuf décadence. » *

Ne croit-on pas entendre un propliàte devant le^ quel l'avenir se déroule > qui prédit à LouîA XV la honte de sa conduite et ses suites funestes dans les infortunes de son petit-»fils?

Puis ensuite, c'est l'arbitraire condamné^ l'empire de la loi préconisé.

« Les princes et les souverains ne peuvent être giraads qu'en se reodant utiles aux peuples^ 6t

leur portent, comme Jésos-Cbrisl, la paix et l'abondâiice. >y

<< La liberté que les princes doivent à leurâ peuples 9 c'est la liberté des lois. Votis ne connaisdCÉ qtiâ Dieu seul au-dessus de tous, il est vfai, maiti les lois doivent avoir plus d'autorité que vousmême. »

Enfin rhomme de Dieu frappe d'un dernier coup les maximes du despotisme en montrant au jeune foi que la source de sa puissance vient du peuple, et qu'il ne doit en faire usage que pour te peuple.

« Un grand, un prince n'est pas né pour lui seul. H se doit à ses sujets. Les peuples, en l'élevant, lui otit 6oDfié la puissance et l'autorité , et se sont réservé en échange ses soins, son temps et sa vigilance. C'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tète pour lee protéger et pour les défendre. Ce Sont les peuples qui, par ordre de Dieu, les ont faits ce qu'iltf sont. Oui> Sire, c'est le choix de la nation qui mit d^abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres* C'est elle qui les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l'héritage de leurs successeurs ; maii ils le durent originairement au consentement libre des sujets, et oe furent les suffrages publies qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance : en un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois ne doivent en faire usage que pour nous, d

Que les parvis du temple ne se sont-ils élargis pour permettre à tous les Français d'entendre ces éloquentas paroles! elles eussent retenti à leurs oraiUesi à tettee dé kors desceiidaKito^ et jamais le

philosophisme n'eût osé accuser la religion catholique d'être ennemie de la liberté. Ses déclamations philanthropiques sans base assurée, auraient paru bien petites auprès de cette philanthropie chrétienne descendue du ciel, et si bien développée par r orateur divin.

Mais la hardiesse de Massillon n'est-elle pas ellemême un nouveau symptôme du travail qui s'opérait dans la société? Son coup d'oeil profond n'interrogeait-il pas déjà les idées qui commençaient à éclore et à se répandre, et ne voulutril pas en les énonçant au nom du Dieu vivant , élever dans la lutte qu'il prévoyait, la philosophie chrétienne audessus de la philosophie mondaine des incrédules?

Louis XV n'avait que dix ans quand ces hautes leçons frappèrent ses oreilles. Les bonnes impressions s'eSacent rapidement à cet âge, si l'éducation ne s'efforce de les graver dans le cœur. Celle qui lui était donnée par le maréchal de Villeroy, son gouverneur, et par son précepteur, Tévêque de Fréjus, lui inspirait la crainte du démon plus que Tamour de Dieu , le sentiment de sa grandeur personneUe plus que celui de ses devoirs de roi.

Le maréchal de Villeroy, qui cachait une profonde médiocrité sous une vanité sans ^ bornes > eherchait à se donner de l'importance en excitant les eraintes de son élève sur de prétendus dangers dont une surveillance active pouvait seule le pré- $er\er» Livré à des impressions pénibles qu'il n'osait manifester^ Tenfont prônait l'habitude d'être réservé, se«et et &ux. Villeroy, flatteur emphatique, swvile adormioor de la royauté soM Louis XiT,

croyait que la qualité de roi suffisait à rhomme placé sur le trône. La jeunesse du monarque y les malheurs de «a famille \ les grâces dont il était orné 9 quelques mots heureux qu'on lui prêtait et qui honoraient son cœur, avaient inôpiré pour lui le plus vif et le plus tendre intérêt. On l'adorait : il eut une maladie en 1721 : on craignit pour sa vie : la désolation fut extrême. Sa convalescence excita des transports de joie. Le jardin des Tuileries ne désemplissait pas d'un peuple avide dé contempler son jeune souverain, et des déclamations sans nombre accueillaient sa présence. Le duc de Beauvilliers aurait profité de cette circonstance pour rappeler à son élève les obligations et le dévouement que tant d'amour lui imposait. Villeroy s'écriait : « Voyez, mon maître, voyez \ tout ce- peuple est à vous. Il n'y a rien là qui ne vous appartienne ; vous êtes lé maître de tout ce que vous voyez. » C'est ainsi qu'en inspirant l'égoïsme à celui qui allait bientôt disposer de lia destinée de vingt-cinq millions d'hommes, on lui donnait la plus perfide de toutes les leçons. On exagérait ses droits sans y joindre la notion du devoit* qui apprend seule à en user avec sagesse; Aussi l'âme de l'enfant, remplie de l'idée de son importance et resserrée dans les limites de la vanité , ne s'éleva jamais à l'ambition des grandes choses. Le jeunoroi devint glorieux et personnel.

L'évêque de Fréjus était déjà avancé en âge, lorsque le testament de Louis HIV ie désigna comme précepteur de son petit-fils. Ce prélat, doué de beaucoup d'esprit et de grâce, avait assez d'ordre et d'économie pour se passer de richesse; sous les ap-

70 HISTOIRE PHILOSWKIQUE

P^r^moeB du 4^i^térei3senieiit ^ tQ^te9 €hp9e«, U dipsimul^Ut avec art nw ambitiPA dont il prépHTftit IçDtemeot le ^uc£è3 , comme si la longueur de son existence lui* eût été révélée; mais son esprit positif jçf; éclairé manquait totalement de icb^eur 9t 4'élétvation. Jamais la passion de faire ^u grand tqî n^ rçmua sou cœur glacé. U crut reconnaître qu^ son l^lève manquait de Ténergie de Tâme et de la pui»*lance de volonté qui annonce Thomme iiupérieur ; ^t f^n lieu deâ>fforcer deles lui inspirer, il ne cherç}ia j|u'à dominer son cœur. Louis X'V était né faible et maladif^ on craignait de le fatigiier par Tétude; Tenffint s'accoutuma 4 la paresse. Qu^nd les auné^ entrent raffermi sa sapté/le précepteur ne fit rien pour stimuler son indolence et agrandir ses idéçs. De bonne heure il lui laissa prendre Thabitude de se déûer de son propre jugement et de ne voir que par Içs yeux d'autrui, c'est-à-dire par les siens. Nous le retrouverons pendant un long ministère, déchar*gçant le roi de tout souci des affaires, les dirigeant % lui seul et laissant enraciner cette déplorable l^pathie qui, pendant un règne de cinquante-neuf fn^, soumit le souverain aux passions et à l'intrigue, avilit le pouvoir royal, humilia la France çt l^gua à son successeur les difficultés et les périls qui nai^^ent dii mécontentement public et du mépris de l'autorité.

On n'eut pas un pareil tprt à reprocher au régent, li'histoire con^tatçi qu'il- s'appliqua constamment à donner à Louis XV le gQÛt du travail et à tourner $on attention vers les intéir^ts de l'État. Dès l'âge de dix ans il engageait le jeune roi à assister au conseil

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qui, depuis cette époque, eut presque toujours lieu en sa présence. Le roi s'asseyait, écoutait , ne disait mot, et cependant se retirait rarement avant que le conseil fût terminé. Quand par hasard il énonçait un avis, on reconn^ssait «n lui autant de jugement que d'intelligence.

Le duc d'Orléans se vengeait de la calomnie qui Tavait flétri du nom d'empoisonneur, en redoublant 4e soins et d'égards pour le jeune monarque. Il ne l'abordait jamais qu'avec toutes les marques d'un profond respect mêlées d'aflfection et même de tendresse. Il lui expliquait en détail les affaires , prenait ses ordres et consultait son goût avant d'accorder des grâces en son nom. Il supporta longtemps l'obstination du maréchal de Villeroy à demeurer en tiers lorsqu'il jugeait à propos d'entretepir leroi en particulier, comme si la vie de Louis XV se fût trouvée en danger dans le tête-à-tête. Néanmoins il éprouvait une vive douleur des soupçons incessamment répandus contre lui. Ce prince , si indifférent sur l'opinion publique et à beaucoup d'égard^ sur sa renommée personnelle , versa des larmes en lisant les atroces imputations conteuues dans les Philippiques de Lagrange-Chancel.

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