CHAPITRE VÏL
STStËME DE LAW.
Apparition de Law. H obtient le pritilége d^one banque particulière. Arrôt du conseil qui autorise Tadmission des billetd de cette banque en payement des impositions. La banque est dé« clarée banque royale.. — Démission du duc de Noailles. On retire les sceaux au cbancelier d*Àguesseau. lis sont donnés à d^Argenaon , à qui le régent confie aussi la présidence du conseil éé
. finances, — Le parlement procède secrètement contre Lav« Lîl de justice, édits sur la refonte des monnaies , le droit de remoar trances , et les légitimés. «^ Mouvements dans les provinces , et notamment en Bretagne. — Arrêt sur les monnaies qui en f édiiit la valeur.-^ La compagnie d'Occident devient adjudicataire dt la ferme du tabac. Elle acquiert le privilège de la compagnie du Sénégal et de la traite des nègres. — Commencement des négociations à prime. ^— La' compagnie des Indes orientales réunie à It compagnie d'Oocident sous le nom générique de compagnie dit Indes. — Émission de cinquante mille nouvelles actions.-^ Arrêt qui accorde à la compagnie le bénéfice de la fabrication des monnaies. — Le bail des fermes dté aux frères Paris et concédé à la compagnie. La recette générale des impôts lui est confiée.- Euh» pressement de se procurer des actions. Agiotage effréné à kl rM Quincampoix. — Luxe , fortunes et ruines rapides. Les princes eux-mêmes spéculent. — Le système commence & décliner. Les réalisateurs.*— Law est déclaré contrôleur général. - La banqiur réunie à la compagnie des Indes sous la même administraU^n. — Remboursement en papier. Défenses d'employer le numéraire métallique dans les transactions. Déclaration du roi qui interdit de garder ni or ni argent ches soi. Salaire promis aux délateurs. Billets de cent livres et de dix livres. ' Us sont la cause d'une émeute. — La valeur du papier produit par le système s*élève à six milliards. Law quitte le contrôle général et conserve cependant la confiance du régent. — Édit qui Irappe de réductions successives les billets et les actions. — Les sceaux sont rendus à d'Aguesseau. — La prohibition des matières d'or
et d'argent est révoquée. — Édit qui confère à perpétuité à Ui compagnie des Indes les privilèges commerciaux, à la charge de retirer six cent millions de billets. Refus du parlement d'enregistrer cet édit. Son exil à Pontoise. — Arrêt du 4 5 août 4720 qui démonétise les billets de dix mille livres et de mille livres. Valeur des actions fixée à deux mille livres. — Dépréciation complète du papier. — Arrêt du conseil qui ordonne qu'à dater du 4*' novembre les billets n'auront cours que de gré à gré et ne feront plus admis en payement des contributions. «- Law quitte la France.
Alors parut en France un étranger doué d'infiniment d'esprit^ possédant une élocution facile et en^traînante 9 avec le talent de répandre de la clarté sur les calculs arides de la finance et de donner à ses plans une apparence de raison et une probabilité de succès» ' L'Écossais Law, exilé de son pays pour un meur^ tre, avait parcouru une partie de l'Europe , et ses combinaisons lui avaient procuré au jeu/ des pro-^ fits qui avaient élevé sa fortune à plus de deux mil* lions. 11 remit des mémoires au régent dans lesquels, après avoir établi les plus sages principes en finance, tels que Colbert les' avait conçus^ il développait une très-vaste théorie du papier-monnaie. 11 la fondait sur les trois axiomes suivants :
l'' Toutes les matières propres au monnayage peuvçat devenir des espèces.
2"" L'aboûdance des espèces est le principe du trar vail ; elle produit une aisance qui favorise l'augmen* taticHi de la population.
3"" La papier est plus 'propre que les métaux à de^ venir espèce.
De ces trois propositions leur auteur concluait que \à payement de toutes les dettes de TÉtat aurait
pour résultat, non-seulement de libérer les revenus publics , mais encore de répandre une aisance inconnue parmi les sujets, de faire baisser la valeur de l'argent et de procurer aux particuliers Tavantage soit d'acquitter leurs dettes , soit d'améliorer leurs biens. De son côté, le gouvernement acquerrait la possibilité de diminuer les impositions directes et d'augmenter celles que produisaient les objets de consommation.
Ce plan devait se réaliser au moyen de là création de valeurs conventionnelles en papier qu'une banque royale mettrait en circulation, et par un établissement de crédit auquel la compagnie d'Occident donnerait son nom. Ainsi, Law entendait faire mouvoir une machine à deux rouages qui se prêteraient un mutuel secours; émissions d'actions pour l'achat desquelles le papier-monnaie deviendrait nécessaire; multiplication des actions qui favoriseraient l'écoulement du papier-monnaie; et, en définitive, concentration de tout le numéraire du royaume dans le trésor de l'État. Law considérait les finances d'un grand pays comme celles d'une banque ; plus elle réunit d'espèces dans ses coffres , plus elle peut étendre et le nombre et la circulation de ses billets. Le vice de ses combinaisons consistait dans l'application toujours fautive des calculs de l'intérêfparticulier à l'intérêt général. Déjà il avait proposé au parlement d'Ecosse le projet d'une banque qui créerait du papier-monnaie jusqu'à la valeur de toutes les terres du pays. Cette proposition fut repoussée. Il n'obtint pas plus de succès auprès du conseil des finances de France. Le moment parut peu favorable
pour l'établissement d'un nouveau papier-monnaie , lorsque les billets d'État ^ représentant une dette de trois cent einquante millions/ perdaient encore de quarante à cinquante pour cent.
Law ayant échoué dans cette tentative, se réduisit à solliciter le privilège d'une banque particulière dont le capital de six millions serait produit par douze cents actions de cinq mille livres chacune, payables en billets d'État, pour les trois quarts et en numéraife pour Taqtre quart.
Le privilège delà banque fut accordé par arrêt du conseil du 2 mai 17f6. La principale destination de cette banqueétaitl'escompte des billets de commercé. Les siens devaient être à vue , payables en argent* de banque dont le titre et le poids ne pouvaieilt varier. On l'autorisa à échanger son papier contre toutes les sommes en deniers qui lui seraient apportées , et on lui permit de se charger des recettes études dépenses des personnes qui le désireraient; mais toute opération de commerce, d'assurance' et de commission lui fut interdite , ainsi que la faculté d'emprunter à un intérêt quelconque.
L'influence heureuse de cet établissement ne tarda pas à se faire sentir. L'usure , qui dévorait les fortunes, cessa. «Les négociants, à qui la bafnque escomptait les effets en billets dont le remboursement était assuré, se livrèrent avec sécurité à leurs opérations. Les manufactuses reprirent leurs travaux , et une amélioration se manifesta dans le ohange avec l'étranger. • •
Sous la direction de l'habile Écosssds, le crédit commençait ainsi à montrer sa puissanceij mais ses I. , 8
114 HISTOIBB PHILOBOraïQUE
véritables principes ne pouvaient être easeignés aui^ Fraaçais que par le loalheur. Quand la réputation de solvabilité de la banque parut solidement établie, le gouvernement ne craignit plus (arrêt du conseil dp 40 avril 1717) d'imprimer un mouvement plus rapide à ses effets y en ordonnant de les recevoir comme argent en payement des droits et impôts. On prescri? yity de plus, à tous les comptables de solder les billets de la bimque^ à vue et sans escompte.
Dès lors on dut s'apercevoir qu'un rappcM intime s'établissait' entre les opérations de la banque et celles du trésor.. La» défiance était cependant encore fort éloignée des esprits. L'augmentation des moyestf d'éohc^lige, la facilité des transactions en papier? monnaief qui dis|)ensait des frais de transport des espèces, satisfaisaient l'imagination. Op rechereha les jbilletSy et l'opinion se montra favorable à un# institution qui eontribuait au développement de le prospérité publique.
Law profita de ces heureuses dispositions et dl la faveur €^ue le régent lui accordait pour solliciter de npuveau l'adoption de son plan primitif. Ce prince, en le rejetant, n'avait cédé qu'a l!opposilion du condeil des finances. On peut croire que labanquf partieuUère n'était considérée par lui que comme une mesure de transition propre à accoutumer le publie à des opérations auxquelles on donnerait en^ suite plus d'éteuduci.
Toutefois, le régent hésitait encore, ébranlé par les objections du président du conseil des finances ; ïuai$ Dubois visait de loin & te place de prenuer mipiètre et il n'ignorait pM que le duc dîe Noailles j
m RtGNK DE LOUIS XV. 115
j^étoaddit anasi. Il devait donc adopter oe que oe^ 9^igiiQur repoussait. Il employa en faveur du système FinCiqQOQQ que soa caractère décidé lui donnait au? l«8 irrésQkltio^s de son maître. Le 4 décembre 1718» la banque fut déclarée banque royale. Aussitôt le 'duo de Noailles donna sa démission. Sa retrait^ fut suivie de celle de Rouillé du Coudray v austère et dur financier > dont la sévérité envers liS# traitants é&it inexorable et qui avait provoqué rétablissement de la chambre ardente.
]En môme temps» les seeaux furent retirés au chan*^ celier d'Âguesseau ; ce /nagistrat partageait le&opir^i^m du duo ê» Noailles et passait pour être à sa diév^tion, • • '
D'iigueaseau» lé plusillusti^e des chanceliers depuis L'Hôpital I avait Tàme droite; mais souvent son gént# é^it ébloui par ses propres lumières. La clarté aveo laquelle il apelrcevait en même temps les rai-* 9onfii' favorables et contraires» lui donnait de Tindéeifiion» et ses résolutions étaient lentes et tardives. On lui reproehait en outre de n^ p/is soutenir avec asses d'énergia le gouvernement contre les prétentions des gens de robe. Le régent » qui prévoyait une (^position 'du parlement au système de Law» voulut demner à l'aCutorité royale un organe plus ferme. H oonfia les 8ceaux.au lieutenant de policé d'Argeason^ qu-'il établit aussi président* du eonseil des finances. Celui-^i possédait un courage et une fei^ meté que^ fwn n'étonnait. Créateur de la police» il établit Tordre dans la viljie de Paris. Sa figure» qu'il savait à s(m gré rendre effrayante»* imposait à la multitude» et plusieurs fois des émeutes furent ai^
rètées par son seul regard. Comme la plupart des hommes de son, temps / il se montrait peu délicat sur le choix des moyens de succès. Cependant il n'était pas naturellement méchant. Le mal indispensable à, ses intérêts^ il.se le permettait, mais il ne dépassait pas cette limite. (( 11 ûi, dit Saint- Simon, le moins de mal qu'il put, sous un voile de persécution ,• qu'il sentait nécessaire pour persécuter moins en effet , et jnême pour épargner les persécutés. » Tel fut.l'homme que le régent choisit pour vaincre les résistances et faire prévaloir ses volontés. ,
Le régent avait consulté lé duc de Saint-Simon. La réponse de celuf-ci est assez remarquable pour être citée : (( Je lui âis qu'aux avantages de la banque , je trouvais ^eux inconvénients: le premier, de gouverner la banque avec assez de prévoyance et de sagesse pour ne faire pas plus de billets qu'il ne fallait, afin d'être toujours au-dessus de ses forcés , eft de pouvoir faire hardiment face à tout , et payer tous ceux qui voudraient demander l'argent des billets dont ils seraient porteurs ; l'autre , que ce qui était excellent dans une république ou dans une monarchie où la finance est entièrement populaire comme est l'Angleterre, était d'un pernicieux* usage dans u^e monarchie absoluç telle que la France , où la nécessité d'une guerre mal entreprise et mal soutenue, l'avidité d!un premier ministre, d'un favori, d'une maîtresse , le luxe , les folles dépisnses , la prodigalité d'un roi ont bientôt épuisé une banque et ruiné tous les porteurs de billets, c'est-à-dire culbuté le royaume. »
Malgré ces sages et prophétiques paroles, le duc de Saint-Simon , qui avait parlé dans le conseil contre le syst^e , s'y rallia ensuite lorsqu'il acquit la certitude que ce projet entraînerait la disgrâce du duc de Noailles, son ennemi.
C'çst ainsi que les plus grandes affaires se trouvent souvent déterminées par des moyens infiities qui échappent aux yeux des contemporains } .mais l'histoire recueille tout ce qui peut instruire 4a postérité ^ et finit pqx dévoiler les ressorts secrets mis en action par les passions humaines.
La première opération de la banque royale fut le remboursement des actions de la banque particulière deLaw.Son capital, qui était de six millions , devait rester déposé à la banque royale, comme gage de l'acquittement de ses billets.
Le système va maintenant se présenter sous trois phases; son ascension, son état stationnaice^ cachant -imparfaitement sa * décroissance , et sa chute.
Son but principal consistait à fiire rembourser les dettes de l'État par une compagnie de commerce à la faveur du crédit que lui donners^ient de prétendus profits en Amérique et les nombreuses concessions qu'on projetait de lui accorder.
Ses moyens étaient la multiplication et l'élévation des actions delà compagnie d'Occident et la dépréciation des espèces métcilliques.
Par cette dépréciatipn on porterait les désirs du public vers le papier-monnaie, tandis qu'on favoriserait son emploi en excitant la cupidité par le jeu rapide et élevé des actions.
11g HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
Rien n'est p\\ks propre à jeter de la confùilion dans les traniâctions que lès changements fréquents dans la valeur des monnaies. Une refonte générale avait eu lieu à la fin de 171 5 ; une autre fut ordonnée le 31 mars 1718. Le parlement refu&â d'enregistrer l'édit. 11 adressa des remontrances , et son opposition fut imitée par la eour des comptes et par ta'couf àtê aides. Le parlement all$ plus loin; le 12 août 1718 ^ il rendit un arrêt qui réduisait la,banque royale aui termes et aux opérations de la banque priMitive. Ce même arrêt faisait défense (c à tous étrangers , même naturalisés I de«s'immiseer ni directement ^ ni indi- Fôûtement au maniement et administration dés de^ niers royaux. »
Cette clause de Tarrêt, évidemment rédigée dans le but d'écarter Law, causa une profonde êensation. On 'découvrit en même temps que le parlement instruisait contre lui^ que le «projet était formé dé l'enlever le soir^ de lejuger sommaiiremeiït la- nuit, de le faire pendre sur-le-champ , de manière qu'à l'ouverture des pbrtes, le peuple vît son cadavre suspendu au gibets. Law, frappé de terreur, se réfugia iu Palais-^Rpyal. Cependant, un arrêt du conseil avait cassé celui du parlement. Le pslrlement ayant persévéré, le régent résolut de déplôycir danê un lit de justice toute la puissance dé l'autorité royale.
11 eut quelque peine à se déterminer* Les souvenirs dé la Fronde étaient encore présents. On n'avait pas oublié la force qu'elle avait empruntée à l'ôppoâitiôn manifestée par le parlement contre Mazàrin. Mais les temps étaient changés; soiistante ans de gouverné"
BÏJ RÈGNiS D& tÔÛtS ÏV. 119
Aêiif âbtolU ataiéûf plié les âmes à robéissatiëé. Le» gl^&ds seigiiëiifs étaient déohtis de Tempirè qu'ils elerçaient jsidis sur lé peuple^ et delui-ci ne déploie one énergie efficace que s'il est dirigé par des geni p\m Iiabiles que lui. D'ailleurs le régent n'était pas au prinée sani» mérite , il ay«it le talent dé ditiséf les hommes en les passiontfant pour de petits iiité«tétB^ D'^4rgensonlui eommtiniqua sonaudaee* Toutei leë préeàiitions pour le maiûtien de la tranquillité furent prises. Au lieu d'aller au palais de justice , le régent ordonna au parlement de se rendre aux Tui^ lèries qu0 le. roi habitait depuis qu'il avait quitté Vinéennes^ Le parlement ofaéit^ lyArgensèn presc^i-i* trit d'un ton tranchant etabsolu l'enregistrement dé trois édits) le premier était relatif à k( refonte deà monnaies; le second limitait le droit de remontrances du parlement à un délai de huit jours ^ après la ré^ eeption des édits, et lui faisait défense (( de faire aucune assemblée ou délibération touchant l'administration des financée > ni dé prendre connaissance d'aucunes affaires qui eoncernent le gouyernement de rÉtat, si le* roi ne lui en demande, son avis par un ordre exprès. » Nous connaissons déjà le troisième édit relatif aux légitimés. Le retentissement que ne pouvait manquer d'avoir ce dernier devait faire diversion à l'impression causée par les autres^ Le premier président ayant voulu hasarder quel-" ques observations, le garde des sceaux lui c^upa la parole en lui disant : « Le roi veut, être pbéi et obéi sur-le-champ, y) Le lendemain, un président et deux conseillers furent enlevés et cbnduitsen exil. Tândifi que les Parisiens prenaient l'habitude d'une
120 HISTOIRE PfDLOSOPHIQlV:
résignation qui devait chaque Jour leur devenir plus nécessaire, le mécontentement s'étendait jusqu'aux extrémités de la France* Nous avons vu quele Languedoc et la Guyenne s'étaient refusés au payement cln dixième. L'esprit de résistance se montra bien tôt après en Bretagne» Cette province , de mœurs et d'origine anciennes y avait plus qu'aucune autre' conservé le sentiment de sa nationalité. Réunie la dernière à la couronnci elle formait encore un État distinctdu reste de la France, par son site -sauvage, son clims^t, les usages et la langue antique de ses habitants. Au sein de la race robuste, sudei et énergique, qui occupait les vastes bruyères de U -Bretagne, le sentiment de la justicer éloiit fortement empreint, et la religion, à laquelle Tinlagination vive de ces peuples avait mêlé de gracieuses superstitions, eixerçait sur les âmes toute son influence; le paysan aimait son seigneur qui se familiarisait .avec lui et le protégeait sans l'opprimer.
L'autorité absolue, de Louis XIV n'avait rien qui choqu&t; parce qu'elleétait accompagnée de grandeur et empreinte d'une ccrtarne m«\jesté qni plaisait au caractère poétique des populations de l'ancienne Armorique. Mais le despotisme astucieux et sans gloire du gouvernement du régent ne pouvait être ni compris, ni patiemment souffert dans ces solitudes agrestes où la piété , la vertu , la bonne foi étaient sincèremeni honorées.
La Bretagjno avait ses états composés des trois ordres, et son parlement qui résidait à Rennes.
L'usage voulait que; /lans les pays d'états, les impositions fassent accordées comme don gratuit.
Ce don était voté ordinaireSnent par acclamation. Â.a mois de décembre 1 71 7, la régence adressa aux états de Bretagne la demande d'un don gratuit de deux millions. Cette province avait déjà donné trois mil' lions de livres pour le joyeux avènement^ et elle se trouvait endettée de près de trente-six millions : de plus les esprits avaient été mal disposés par les hauteurs du maréchal de Montesquieu^ gouverneur de Bretagne qui traitait avec dédain les gentilshommes; et ceux-ci , en prenant leur épée pour venir aux états, retrouvsgient aussi toute leur fierté. Avant de voter le don gratuit, l'assemblée prétendit examiner d'abord la situation des .affaires du pays. .Sans la faculté de discuter, que deviendrait la liberté du vote? Mais aux yeux du gouvernement, .cette liberté n'était qu'un mot sans conséquence. Toute investigation, tout retard dans l'obéissance semblait un manque de respect qui méritait punition. Le régent ordonne la dissolution immédiate des états. Plusieurs gentilshomfnes sont exilés , d'autres emprisonnés, et des troupes se dirigent vers la Bretagne. L'ordre de la noblesse envoie un député présenter au régent ses respectueuses doléances. Le parlen>ent de Rennes, dans des remontranjces , s'exprime avec phis de fermeté encore : « La dissolution des états porte atteinte, disait-il, au traité d'union qui a donné la Bretagne à la couronne. » Mais l'exemple du peu de résistance du parlement de Paris-lors du lit de justice finit par glacer les courages. En 1718, les états de Bretagne volèrent sans discussion le don gratuit. Peu de temps après la noblesse protesta 'contre un arrêt du conseil qui établissait des
ItS HlStOlRE PfliLÔSOPfitQtlË
di^iti d'entrée nuisibles S Ift pi'ovineé ^ et le pârlé^ ment enregistra la protestation. Cette démarche donna lieu à de nouyelles rigueurs et il fallut encore se soumette a la forée. Toutefois l'indignation pxk^ bli(}tie ne fut pas éteinte, et bientôt se déreloppèreni dès troubles réprimés par la Tiolence et punis ayeè erttauté.
Quand Law se sentit débarrassé de Toppositioû des gens de loi^ son allure devint plus libre et sa ffiiarehe plus assurée. Un nouvel arrêt sur les moti-^ ûaiés QU réduisit la valeur. La perte i§tait d'un dou^ iième sur Vot et d'un trentième sur largent. L'arrêt fixait le terme du 16 novembre suivant pour une tiôuvélie diminution. En même temps on assurait au papier une valeur fixe et invariable. Aussi le pu^ blie le préférait , et il vint tin moment où le change des espèces contre le. papier-monnaie fut à Tavanfage de ce dernier.
Des nouvelles semées à dessein et une série de mesures successives devaient* exalter l'esprit de la nation en faveur des actions de ia compagnie- d'Ôccidenté Le Français aime le merveilleux , l'inconnu lui pldt, son imagination l'embellit des plus flattiUses espérances. On commença par répandre que la compagnie avait trouvé près du iMississipi' des fiiines inépuisables et d'un or plus pur que celui du Mexique. Des voyageurs, g^gés pour le men^pnge, affirmaient l'existence de ces mines. On conduisait pompeusement à la Monnaie des lingots qu'on disait éû provenir*
Le 4 septembre 4718, la compagnie devien^t adludiéataire de la ferme* du tabac. Elle acquiert le
bu RÉGNE DE LOUIS XV. ISà
prifilégd de lA compagnie du Sénégal et le tnonô^ pôle de la traite des nègres.
Le g^uvèrnemetity dans le but de faire naître la confiance > achète en numéraire au paii^ les actiôtaà de cinq cents livres ; on les payait dans Torigine efl billets d'État ne représentant pour la même somtnd ^e èênt soixante-^dix livres.
Peu api'ès commence Tagiotage (mars 1719), aiAsl qile les négociations à prime dont Lavvr était Finvénleur et qu'il faisait opéi^ér secrètement par des cotn^ tiers à ses ordres* 11 avait soin de laisser pércei^ à l'airance la nouvelle des mesures qu'il comptait prendre I afin d'encourager les personnes timides par Tespoir de gains assurés.
Au mois de mai suivant , la compagnie des Indes orientales et dé la Chine est réunie à la compagnie d'Occident qui .prend le nom général de compagnie des Indes. On lui permet d'émettre cinquante mille nouvelles actions > à raison de dinq cent cinquante livres chacune; et afin de donner plus de mouvement à l'agiotage des anciennes y on stipule que toute personne qui' voudra obtenir une des nouvelles actions devra justifier de la possession de quatre actions primitives. Lav^y pour augmenter la circulation des billets de banque ^ fit retirer avec ces billets et au compte du gouvernement une partie des nouvelles actions. -
Le 25 juillet un arrêt du conseil accorde à la compagnie des Indes ^ pendant *neuf ans ^ la fabrication et le bénéfice dès monnaies pôtir le prit de ein^ante millions, payables en quinze mois; cette faveot augmenté la eanfianee. Lie prix des actions
s'élève à mille livres, double de leur valeur primitive.
Le bail des fermes générales ayant été concédé aux frères Paris ^ ceux-ci avaient créé des actions pour une valeur de cent millions ^ excités ^ dit-on, par le garde des sceaux, que la hardiesse des opérations du système commençait à efTrayer. On espérait que les actions des fermes , qui présentaient une solide garantie, obtiendraient la préférence sur les déceptions avec lesquelles Law abusait le public; mais une telle concurrence ne podvait convenir au grand spéculateur. Le 27 août, il obtient un arrêt du conseil qui résilie le bail des fermes, et le concède, pour neuf ans, à la compagnie des Indes, au prix de cinquante-deux millions par année. En même temps le roi accepte de la compagnie un prêt de douze cents millions à Tintérèt de tcois pour cenit. Elle est autorisée à retenir dans ses mains, chaque année , la somme de trente-trois millions sur le montant du bail'de la ferme générale, en acquit de Tintérêt fixé. Afin de se couvrir, elle empruntera elle-même une somme égale pour laquelle elle fournira des actions rentières au porteur.
Le pcêt fait au gouvernement devait être employé à rembourser lous les créanciers de TÉtat, les fînaniîes des charges supprimées, et -les cent millions dlactions de la ferme générale.
11 est assez difficile de suivre Law dans ses tortueuses et obscures combinaisons.
D'abord substituer au crédit du gouvernement, complètement usé, celui d'une compagnie .dont les opérations promettaient de merveilleux résultats ;
Ensuite 9 à Taide, de ce crédit nouveau ^ effectuer les remboursements dont nous venons de parler, en valeurs négociables, qui, affluant à la bourse, feraient hausser le prix des actions.
Dans le fait, les avances exigées de la compagnie poup le remboursement des dettea de TÉtat n'épiaient qu'une fiction. Elle délivrait des actions qui ne lui coûtaient rien , pour lesquelles elle promettait un dividende «qu elle ne payait, pas. Elle émettait, au nom de la banque, un papier-monnaie qu'çlle donnait au gouvernement, et que celui-ci passait aux rentiers qui le rendaient à lu compagnie en achetant ses actions; si elle payait quelques intérêts, elle s'en trouvait largement indemnisée par ses profits sur lea monnaies et sur les aides. On voit que la valeur des remboursements dépendait uniquement du jcouts des actions et des billets. Le motif de ces opérations et de ces virements ôe reconnaît dans l'obligation de dissimuler l'impossibilité où se trouvait le trésor de payer les dettes de l'État. Il fallait que les crtanciers perdissent une partie de leurs avances. Le secret consistait à leur faire supporter cette perte de manière à ce qu'ils dussent se l'attribuef à euxmêmes.
L'exaltation des esprfts était soutenue par les non* velles concessions accordées sans cesse à la compar* gnie. Le 12 octobre, un arrêt du conseil supprime les offices des receveurs généraux, et remet leurs fonctions, leurs droits et leurs revenus à la compagnie ; ainsi la totalité des finances paâsait dans ses mâids. Munie d'un 'tel gage, elle devait obtenir d'immenses profits, et donner à ses actions des di-
tl9 HI8T0IRK PmLÛgOPHIQOE
YÎ^^odèa propwtionnéi. On ne voyait parqua sa lîai^on intime avee TÉtat^ la plaçait sons rinfluenee npn-seql^meat des événements politiques, mais en-* core des mesures administratives^ En effet , le ea*pital circulant était loin de suffire au mouvement pFodijg^eui^ donné bjxx affaires. Il y avait done iiéoes<^ spi^é d'augmenter sans cesse ce capital par des émis-t^ ilîçns nouvelles de papier, et cependant Tabondanee 4(9 ce numéraire ûctif djsvait amener la ohute de la bî^nque et de la compagnie elle-^même.
LaWy en étevfmt sanq mesure le crédit de la CQm^ ]^^nie defi Indes, a' égarait dans les eonséqnenem 4'yQ principe vrai. Il est reconnu que l'abondanee 49f( capitaui^ et leur mouvement est favorable à Fin^ 4.uPitrie, et contribue ainsi à. la prospérité publique. \fi papier de banque en augmentant eette aBondanee çt ep menae temps la circulation, devient donc use obose utile, lorsque ses émipsions swt soumises à eert^in^ règles. Ces règles, lA^ les a ignorées eu in^ûnnues.
La quotité du capital circulapt n'est pas faeulttQiiye : lorsqu'elle dépasse les besoins de la prc^ duction* et de la consomibation^ le surplus, faute d'emploi , est attiré vers l'étranger. Si on augmente 4' 99e manière démesurée ce capital eireulant par des éj3[^is8ion9 de papier-wonnaie, on chaMe les esp^ow BRétalUques hors du pays; car le papiep-miQnnaî^ n'ayant pas cours au dehors, Texportation du s^-^ p^flu du capital circulant pe peut avoir lieu qu'en fl^j^en ppiétalliquQSt' Ainai on prive l'État de* s^ n* fjffl^ véritable, pour la repipl^çer par une tîebei^M ûçt^v^ et. 4« çonvenUoQ* I4V pa»mt «voire qu'il ]^
DU RI^NE DB lOm XV. m
vianàmt à eoDçeotrer, daQS Iibq coCfre» du toi, 1$ portion libre du capital cir^uIaBt^ et U sembla p avoir BuUement prévu sou écoulemeat au deborip et la lîoneeatration du numéraire danci uii çertaÎB nombre Ue caisses particulières.
Quand un État établit uu papier-mopnaiQi il m doit pas permettre que la masse de ce papier s'él^vf au delà de la somipe du numéraire existant dans \p pays.
(Si^s aette condition, uuq autre ^ qui est fogdft^ mentale 9 ne saurait être remplie , savoir que le p^ pi^ puisée être reniboursé en argent, à vue 9t. |l toute Féquisitipn.
Lors de la naissance du système , les diverses rgr fentÇB de§ monnaie^ avaient Qccasjonnp uue @xporlation si eonsiderable* des ^spèei^s , qu§ I4 §oixupf du numéraire isxistant q}!^ • France np dépassait p§9 sept eçnl.piilliqns; et cependant on ém^t sucç^gr ^vemçpt poui? plu^ de troi» miUWd§ de papi^^ monnaie.
RovenQps au reçût des fi^itSf
L'empressement ^ se procura de§ af^tioi|s 1^ j^^ Uillesta 4'une qiapière prodigieuse^ Les spéculateur! }e§ plus ^claires dpnnaient eux-mêm§s Vp^^^ffiplÇf ]§n o§ moment la fabriçatiou du papiof-iuounaMI fi'avail pa§ eupore dépassé la limite du uumérfiif^ exieUint. Çigntôt la multitude, pour qui les n^ociàirr ti^Us de bourse étaient nouyelles et les çondi^ippi du efédit jinçonnues, se jeta ^vac fureur §ur Içs s^c^ tipuB a u^esure qu'elles paf crissaient, et le^yr pi^ s'éleva de plus eu plus. Au U^ois d'août 4749^ il 4é|ir 4? §'$Q l^oçuFçr <^mmeiRça à réunir 1^9 ^QJ^h
immense dans Ja rue Quincampoix , où depuis plusieurs années les effets publics se négociaient. Dès six heures du matin ^ des flots de peuple, hommes, femmes, riches et pauvres, gentilshommes et bourgeois, remplissaient la rue, et ne désemparaient qu'à huit heures du soir. Là se répandaient les nouvelles vraies ou fausses, et se développaient toutes les astuces de Tagiotage, afin d'opérer des hausses ou des baisses subites. L'action monta jusqu'à trente-six fois sa valeur primitive. 8on cours pendant la même bburse variait souvent de plusieurs milliers de livres; et de ce jeu surgirent alternativement d'incroyables fortunes et des ruines complètes.
Nous voici arrivés à la période la plus funeste du système. Les exemples multipliés de gens sortis du néant et arrivés brusquemtsnt au faîte de la fortune font naître une avidité frénétique. A cette époque de scandale et d'opprobre, aucun vice n'apparaît* dont la haute société ne se hâte de prendre l'initiative. L'avilissement des âmes ^e joint à la corruption des mœui;s. Les oourtisans, les princes même obsèdent le régent pour obtenir des actions. 11 les leur jette à pleines mains, et aussitôt on les voit se mêler aux agioteurs et sjiéculer comme eux sur de honteux bénéfices, (c Mon fils m'a donné pour ma maiôoti -deux millions en actions. Le roi en a pris quelques millions pour sa maison.* Toute la maison royale en a reçues, tous les enfants de France, petits-enfants de France et princes du sang. » {Lettre de Madame ^ mère du régent ^ 28 novembre 1719.)
(( M. le 4uc et madame sa mère ont gagné cha-
cunà la banque vingt-cinq millions-. » {Lettre de Madame^ 9 janvier 1720).
« Enfin I M. le prince de Gonti est venu me voir : apparemment que ce jour-là il n'y avait pas tant à faire dans la rue Quincampoix^ car lui et son cousin M. le duc n'en sortent presque plus. » {Idem, 26 septembre 1719.)
c< M. le prince de Gonti ^ plus avide que pas un des siens, e% que n'est-ce point dire? avait tiré des monts d'or de la facilité de M. le duc d'Orléans, et d'autres encore, de Law en particulier. » {Mémoires de Saint-Simon.)
Les dames du plus haut rang ne rougissent pas de faire à Law une cour assidue pour en obtenir des actions. Elles passent des journées entières dans son antichambre à attendre des audiences qu'il leur accorde rarement *. L'une fait verser sa voiture pour attirer un instant son attention et avoir le bonheur de lui parler. Une autre s'arrête devant son hôtel et
* M. le dac montrait à Pun^de ses familiers la multitude d^actions qui remplissaient son portefeuille: < Monseigneur, reprit celui-ci , deux actions de votre aïeul valent mieux que toutes celles-là. »
Ce fut avec les profits que M. le duc de Bourbon fit à la rue Quincampoix , qu'il rebâtit Chantilly.
* c Si Law voulait, les femmes françaises lui b le derrière.
Elles lui ont montré déjà combien peu elles tiennent aux minuties de la bienséance. Un jour qu'il donnait audience à des dames , il voulut se retirer ayant un si grand besoin qu'il n'y tenait plus. Ces dames le retinrent; il leur fit enfin confidence du besoin qui le pressait : Oh ! si ce n'est que cela , dirent-elles, cela ne fait rien ; faites toujours, et écoutez-oous. Et elles restèrent avec lui pendant tout le temps. »
( Lettre de Madame, 21 novembre 1749.)
ordonne à ses gens de Crier au feu, afl|i de le forcer à sortir et de parvenir ainsi jusqu'à lui. Oq les seyait à la promeaade assises sur le devant de la veiture de madain§ Law , §'effopeant ^'bu obtenir une fru&r tueuse amitié; cette femme qui portait effirentément le pem de Law quoiqii'eliç ne fût que sa eoneid^lHe, les traitait avec hauteur ^
La passion n'est p^s moindre dans les aatfes classes. Les derniers arrête du conseil* pr^dscviveat de payer les actions en billets^ et il y a aussitèt feule à la banque pour échanger To^et Targent contre du * papier. Les femmes vendent leurs diamants et leurs perles, les hommes leur argenterie. Les provinces deviennent envieuses des profits fantastiques qui ee font dans la capitale et veulent y p^ticiper. Des propriétaires se défont de leurs terres à tout prix et se hâtent de les remplacer par des actions. Des eo« cléaiastiques , des évêques ^ même, ne craignent pas da se mêler aux opérations de la banque. En peu de temps, la population de Paris augmente de trois cent mille perftOApep. l#s étrangers jtppoHreflt à \% çu?ée; mais moins enthousiastes que les Français , ils saa<ront prévoir un fatal dénouement et se retirfiroqt
nanti? 4e mii çirfiftpsçs-
* « Quand mon fils cherchait une duchesse poar mener ma pç' tite-filfê à eéi|es , quelqu'un qui se trouva chez lui , dit : « Monseigneur, si vous voulez avoir le choix , envoyez chez madame Law ; vous les y trouverez toutes assemblées. »
(Lettres de Madame , 26 janvier 4 Y26. )
' Deux arrêts du conseil autorisèrent les prélats et bénéficîers ecclésiastiques , ainsi que les communautés et les hôpitaux à placer, en actions intéressées de la compagnie des Indes, les sommes qu'ils avaient sur les fonds publics.
Dans les derniers mois de 1719, La^^ commeqça à efitr.fiyoir les daqgers de son entreprise. La vérité ne pouvait manquer de venir confondre un système fondé SUD la ruse pt le mensonge. Mais son imagination était plus active que bien réglée ; il crut prévenir la chute dont il éta^t menacé , en s^étayant sur laviolencA, comme si on pouvait obliger tout un ptuple à trouver bon ce qui lui semble mauvais , i croire que ce qui croule reste debout.
On venait de créer des actions pour une somme de dix-sept cent millions; dès lors les spéculateurs habiles y particulièrement les étrangers, comprirent que rimmensité des papiers en circulation amènerait leur discrédit. On s^aperçut bientôt qu'ils, cherchaient à se défaire de leurs actions. Des échanges de papier contre des espèces métalliques étaient demandés à la banque. Law prit Tplarme; des édits se succédèrent ^Qurnellemept; àiptés par les impressions du moment , souvent ils se coqtredisaient. Sa théorie, ainsi que nous Tavons vu, consistait à déprécier les monnaies métalliques pour* faire rechercher le papier. Mais une portion des premières est nécessairement employé^ au détail de la consommation, à moins que le papier-monnaie ne soit divisé en billets d'une somme assez petite pour y suffire^ Law imagina , afin de faire descendre la circulation du papier dans les classes inférieures, de fabriquer des billets de cent livres, cinquante livres et dix livres. La nation se trouverait ainsi tout entière intéressée au maintien du papier-monnaie.
En même temps des arrêts du conseil diminuaient la valeur des espèces, fixaient le prix des billets de
banque à cinq pour cent au-dessus d'elles , défendaient de faire entrer dans les payements plus de trente livres en argent et trois cents livres en or , et ordonnaient la confiscation des espèces démonétisées trouvées chez divers particuliers.
Ces mesures étaient impuissantes pour soutenir une entreprise que la cupidité avait élevée à des proportions gigantesques , et dont la même cupidité^ devenue plus prudente, cherchait à se retirer avec avantage. Les réalisateurs continuèrent donc leurs manœuvres. Il existait trois sortes de réalisateurs. Les uns se hâtaient de convertir les actions en billets, et d'échanger ceux-ci contre de For, de l'argent et des bijoux; d'autres avaient attendu que les actions fussent parvenues au maximum de leur prix pour les vendre ^ et ils s'empressaient de réaliser à la banque les billets provenant de ces ventes en des espèces qu^ils envoyaient immédiatement en pays étranger. Ceux-ci soutinrent le cours tant qu'ils eurent des actions dans les mains; mais ils épuisèrent le numéraire déposé à la banque. Le prince de Conti en retira publiquement trois fourgons remplis d'argent pour ^^ billets qu'il y porta. Quant aux troisièmes , ils accaparaient les terres, les maisons, les denrées, et en faisaient hausser le prix par la concurrence, sans que le gouvernement eût aucun recours contre eux. Le duc de La Force fit aicheter par un prète-nom des suifs, graisses et savons pour quinze cent mille livres; un autre, du café; celui-ci, des avoines et des foins; celui-là, du sucre et des épiceries.
Le cours des actions ayant cessé d'être ascendant.
éprouva des oscillations de hausse et de baisse , suiyant les manœuvres des spéculateurs habiles, et celles de la banque qui parvenaient quelquefois à le relever. Ces fluctuations produisirent des variations énormes dans la fortune des joueurs. Les nouveaux enrichis déployèrent un luxe inouï, se hâtant d'user d'une richesse qui leur était arrivée comme un songe, et que le réveil allait dissiper. Jamais l.es équipages n'avaipnt'été plus magnifique^, jamais plus nombreux : des laquais roulaient carrosse, et on en vit monter par habitude derrière leur propre voiture. Mettez les plus belles armes sur ma voiture, disait Fun à son carrossier; à moi la livrée, criait un autre dans une bagarre. Leurs ameublements étaient somptueux, leurs repas exquis, et les seigneurs ne' dédaignaient pas de venir- s'asseoir à leur table, préludant ainsi aux alliances qui devaient plus tard les rapprocher des traitants.
Un mouvement effroyable trouble toutes les existences ; l'agiotage devient immense, furieux, brutal. On s'étouffe aux abords de la rue Qliincampoix, les gens à gros portefeuilles ne sont pas en sûreté de leur vie. Des assassinats furent commis ; un comte de Horn est condamné à là roue par arrêt du parlement, et exécuté pour avoir poignardé et volé un courtier. Le régent interdit. au:s^ agioteurs la rue Quincampoix, ils se réfugient à la place Vendôme. En un jour cette place se couvre de tentes, on y étale des bijoux et des étoffes précieuses, et sans être troublées par la joie folle des uns; et par le désespoir des autres, les femmes de la cour s'asseyent à des tables de jeu où de nombreux rafraîchissements
leur sont prodigués. Dès bandes de musiciens ^ é^ bateleurs et de courtisanes entretiennent la joie de cette tourbe insensée et frivole. Quelque itmps aj^rès Tagiotage expulsé encore de la pittce Yendàmei va planter ses tentes dans lu jardin de riiôtel de Soissons;
Un arrêta qui fixait à la sbihme d*tin milliard U quotité dçs billet! de la banque royale ^ termina Tannée 1719. Cette fixation était nh medsônge ajouté à tant d'autres.
Dans les premiers jour dé janTiel» 1720 j le régent déclara Law contrôleur général des fibanees^ U ercjait par cette faveur relever le personnage et'soutfenir its projets. Law était protestant, ce qui établissait une incompatibilité avec le titre de ministre du roi. L'abbé de Teqcin fut chargé de le bohterliri ces deux intrigants ne pouvaient manquet* de s'en* tendre. Tenein reçut l'abjuration de Law^ et fle plus 7 comme gage de sa bontie foi^ une quabtité d'actions et de billets de banque.
La première • opération du eontrèleur généiral ftit de réunir la banque à la eompUgilie des.Indeft sous la même administrations
L'année 1720 commence, fet avec elle la guert-b de Law et des réalisateur^^ leà uns attaquant le système avec adresse > l'autre l'appayant par toutel les forces de l'autorité, qui finit néanmoins par succomber dans la lutte.
Un édit du 22 janvier ordontte que les fournis^seurs généraux seront remboursée en papier deè sommes auxquelles leurs • avances avaient été liquidées dans l'étcU final de leurs comptes. CeuX-ci
se libèrent de là mèn^e manière avec leurs créan^ ciers. Cet exemple jBst bientôt suiti par une feul^ de pei^ièuiiesi Des nobles > de grands propriétaires, des eommuiiatttés tnêihe se débarrassent ainsi des chafgee qui les greraiënt, d'autant plus empresâ^ d'acquitter leurs deUes que le papier était plus aTili, et qu'on poUvait e'eil procurer datantage ateé peu d'argent;
Tous les rentiers n'ataieut pas voillu accepter leur remboursement en papier. Un arrêt du 6 février les y oblige sous peihe de réduction à deux pour cent de l'intérêt dé leurs rentèsi A la siiîte de cette mesure, grande augmentation dans l'agiotage^ ainsi qu'un l'avait prévu. Toutefois lëb actions qui avaient monté à trehie^^^ix pour un , né valent plus que diit^ huit; un arrêt £xe leur valeur à neuf mille lltreb^ ce qui aniéliôre leur coursi
On défend aux notaires^ bous peiile de troid tnille livres d'amebde ,^ de recevoir aucune quittancé peilr payement en espèces tnbnnayées au-dessus de cerlt livres ^ et aux gens de justice dé faire aucune som-L mation ni exploit contenant offre de seinblable paye^ ment.
Les réalisateui^s recbercheht l'or^ l'argent ^ leb pierreries^ les bijoux. Des oMdnnandes diminuent et augmentent successivement la valeur deë monnaies^ One déelaratidn du roi défend > le 4 février^ de pot*ter dés diamants, des perles et autres pierres précieuses. Le 27 février, interdibtibn de la fabrieation de la vaisselle d^argent, et défense à tout particulier de garderpluft de 500 livres en espèces j çoiis peine dé eànfiinèàtioni Les dépositaires des deniers de l'État
soDt tenus de porter aux hôtels des monnaies les
espèces qu ils ont entre les ma^ns.
Une nouvelle déclaration du roi^ publiée le 1 3 mars, prescrit à tous particuliers de ne garder^ passé le Vmai suivant^ en quelque lieu que ce puisse être, aucune espèce d'or, ou même aucune matière d'or, et, à dater du dernier jour de décembre suivant, aucune espèce ou matière d'argent, sauf le sixième et douzième d'écus nouvellement fabri(}ués. Les contrevenants seront punis, non-seulement de la confiscation des matières métalliques, mais encore de leurs «ffets mobiliers et de dix mille livres d'alnende.
Jusqu'à l'époque fixée pour la prohibition absolue, la valeur des pièces d'or est diminuée d'un huitième et celle des pièces d'argent de moitié.
Cette même déclaration provoque l'infamie des délations par l'appât d'une portion considérable dans les confiscations , et elle autorise la compagnie des Indes à requérir à sa volonté des visites domiciliaires chez les particuliers et même dans les communautés religieuses.
Enfin , il est enjoint aux directeurs des monnaies de ne plus fabriquer des espèces d'or et d'argent, à l'exception seulement des petites 'pièces nécessaires aux appoints.
Dans cette série de mesures, la stupidité ne le dispute qu'à la violence. Les personnes timides livrent leur or et leur argept. Le plus grand nombre cache avec soin les métaux précieux, ou les enfouit dans le pein de la terre. Les réalisateurs, prévoyant la colère du gouvernement, s'étaient hâtés de
prendre Tavance en faisant passer leurs richesses en pays étranger. Ainsi le royaume y quoique inondé par des milliards en papier, s'appauvrissait; car on ne peut empêcher que la balance ne s'établisse entre le papier-monnaie et le numéraire. La rareté de celui-ci augmente sa valeur comparative, et celle du papier baisse à proportion. On avait donc, sans aucun profit réel , porté un grand trouble dans la société. Vappel fait aux ignobles passions désolait les familles. Des confiscations avaient lieu sur le rapport des dénonciateurs. La terreur était partout; on craignait de trouver des traîtres chez ses voisins^ ses amis et même ses proches ; un fils dénonça son père. Les maîtres redoutaient leurs domestiques. Une affreuse méfiance glaçait les cœurs; chaque homme semblait un ennemi aspirant à vos dépouilles, et tous les r^ogs, naguère confondus dans une cupidité commune, étaient divisés par la haine. *
Et cette même cupidité, ce désir insatiable de s'enrichir avait tellement avili les âmes, qu'on se résignait à de pareilles énormités. Qu'importent l'honneur, la vertu, Ja morale publique? Que nous font les violences de l'autorité, si nous pouvons acquérir ou ne pas perdre? Ce qui se passe à 'la rue Quincampoix, voilà la grande affaire, la seule qui occupe. Le cours est-il favorable, on se trouve satisfait ; on murmure s'il est en baisse ; mais la foule des joueurs n'a pas une plainte contre l'infamie qui vous opprime, contre le mépris des lois, la violation impudente du domicile, et le mensonge qui chaque jour souille la bouche djB ceux qui gou-
188 HISTOIRE PHILOSOt^HIQUE
verDent; Il ny à que Tititérèt qui remue les âmes;
il laissera en elles une empreinte qui ne s'ëffaeera
pas4
Les grôd réalisateurs aVaient épuisé les tésertës de la banque ; mais le peuple possédait une foule de billets de 50 livres et 10 livres, dont il ne pouvait 69 servit* pour lé détail de la consoitimatiofi. On établit uù bureau spécial pour rechange de eds billets contré de petites pièces de monnaie^ L'inr|iiiétude était si grande^ et le besoin d'espèces si Inlpè* rieuxi que là multitude se précipita auiL abords dé ee bureau ; trois hommes j furent étouffés. A la Viie de ces cadavres ( Tindignation du peuple fait etpidsion, les morts sdnt enlevés et transportés par la poptilASe en tumulte^ sous les fenêtres dti régent; lébpdftës du Palais-Royal étaient fermées; k) duc d'OHéatis ordonna de les ouvrir ; cette fermeté et le sang-frdid de Leblanc ; ministre de la guerre^ qui se présëtlta avec cofirage devant le peuple, et fit portel* les morts dans Téglise voisine, calmèrent l'ëffeHescenee; Law^ devenu Tobjet de la haibe publique > Se vit attaqué dans là rue. Les glaces de sa vditUre furent brisées, et il ne dut son salut qu'à la viteàbè de ses chevaux.
Enfin le contrôleur général s'avoua que là véHtable causé du discrédit de son système devait ètreutti^i^ buée à Tabondance excessive dès actions et du pa^ pier-monnaie. La masse des billets dé banque ftie montait à trois milliards; Le gouvernement n'avait autorisé la fabrication que jusqu'à la concurrence de deux milliards C3nt quatre-vingt-seize millions! Mâi^ rindustrie particulière s'était exercée à les iiUitèr,
DU RfiGKB m LOOIS Xt. lk§
êast être efirayée de la peide db mon i^ttt atteignait lès GontrefàeteurB. La Valeur totde dii |)Api€f pi*odttit ]^r lé Bjsième 6'éleTait à eii milliardft;
Quand eette situdlién eut été térifiéè^ LaW 16 1^^ «oint a diminuer par une suite de the6U)*ës i^iiceéS- Bivéfi la valeur des aclionê U la snmme de6 bill'étâ > et en même temps à soilt^tlit» le papier ainsi fédùit. Mais toujours imprfiTuyaut^ il fit rehdbe dhà(|Ué jbUi* une telle quantité d'arrêts que la* ddnfudibii M mit dans iée affaire^ , et que le piiblic s'àlai^ma à ftoti tdun La dépréciation du paf)iër augmeûta ps^ l^ft efforts maladroits qu'on tenta pour la prévenir; I^oUb ne citerons qtië les plus ibi portants de ces arrêta;
On accorde un bénéfice de Ait jpeur beut aut bonfaribuablbs qui aeqùitteji'ont leurs impositiobS eu bil* lets de banque; *
La e'dmpa^nie des Indes est âutdriséb à éonstitUbr pour qùatbe cent millions de rentes viàgèrei» au denier vingt-^cinq , dailfc Tespéranee de Retirer Aindi pareille ëomUie de billetsi
On s'efforce de ranimer la ebUàanbe au& riehësiës du Mississipi. Une expédition est préparée poui* fonder un établissement à la Louisiane > et on improvise dés coloUSy en arrêtant pour les eifabarquer> lés meUdiants^ les fainéants^ leâ filles de mauvaise vie. Des gardes de police reçoivedt dix livres de gratification pour chaque individu qu'ils livreUt. E%^ sites par cet appât ^ ils conduisent au Ghâiélet tobtes sortes de genè^ bourgeois , apprentie^ ouvriers; Lé peuple se révolte ; plusieurs gardes sont tués et lé gouverûiement doit renoncer à cette nouvelle violence > sanglante mystification imposée au publié.
Les conseillers intimes du régent s'inquiètent à leur tour. Malgré une réduction nouvelle imposée aux monnaies , leur valeur dépassait encore de moitié celle des actions et des billets de banque. D^Argenson^ dans la vue de rétablir l'équilibre , engage le régent à exiger dp Law sa signature au bas d'un édit qui frappait de réductions successives les actions et les billets. Aq 1""' novembre suivant , les actions de neuf mille livres ne vaudraient plus que cinq mille livres. Les billets de banque devaient aussi perdre^ avant l'époque du 1"^ décembre^ la moitié de leur valeur, qui cependant était intégralement conservée jusqu'au 1*' janvier 1721 , pour tous les payements à^ faire à l'État.
Cet édit publié, le 21 mai, détruisit subitement les illusions dont le public s'était bercé pendant une année. Le bandeau tombait enfin. Les Français avaient été éblouis par les avantages prodigieux que le syjstème leur promettait. Il avait jeté un immense intérêt sur la vie des spéculateurs , et tout le monde était devenu spéculateur ; malgré les mécomptes que les variations du cours occasionnaient, on se flattait toujours d'obtenir les résultats tant de fois annoncés. Aussi f à l'apparition de l'édit du 21 mai , la surprise fut inexprimable , l'indignation au comble. Le mécontentement s'exhala en imprécations contre le régent et contre Law.
On voit que l'éducation des Français , en matière d'économie politique, était encore à faire, puisque toutes les causes développées précédemment ne leur avaient point ouvert les yeux. Cependant ils comprirent qu'un gouvernement ôte toute faveur à un
objet de commerce , quel qu'il soit^ marchandises, argent y ou papier-monnaie ^ lorsqu'il fixe sa valeur par un acte de l'autorité. Qui peut consentir à courir les risques d'une diminution arbitraire et subrte de sa propriété? Aussi personne ne voulut plus du papier. Chacun se hâta de convertir ses billets en argent^ sans s'occuper de la perte du change; et comme on ne pouvait refuser les billets de banque dans les payements , le prix déjà très-élevé des denrées doubla encore.
La mesure devenait donc non-seulement injuste^ mais maladroite. Il n'était pas nécessaire de tuer le système pour qu'il mourût.
Les seigneurs mississipiens , le duc de Bourbon en tète 9 se firent près du régent les organes du mécontentement public. Le parlement vint aussi adresser de9 remontrances. Le régent ne voyait pas sans une certaine inquiétude l'émotion populaire qui se manifestait ; il combla de politesses et d'honneur les envoyés du parlement et dit au premier président : (( Monsieur, je suis bien aise que cette occasion me raccommode avec lé parlement dont je suivrai les avis en tout. » Quelques semaines après , il l'exilait à Pontoise.
Le 28 mai , un autre édit prononce^ la révocation de celui du 21 ; tout payement est suspendu à la banque et le scellé mis sur les caisses*
Pour flatter le parlement et l'opinion publique > et à la sollicitation de Law, le régent ôte les sceaux à d'Argenson et les rend au chancelier d'Agues-seau. Law se vengeait de Fédit du 21 mai.
Plusieurs arrêts paraissent spontanément; leur
143 mSTOIRB PHILOSeraïQUE
Ijut éi^it â'apaisep le publie. La prohibition des dupèees d'or et d-aigent est révoquée, et on permet ik toptQ9 peraoanee dp garder en numéraire tellen filPinfpea qu'elles jugeront à propos.
Alai^ le equp était portée la confiance détruite, et ce^ divei^ds mesures devenaient impuissantes poun vf!l9T0P U CQurs. La baine poutre Law continua à st H)a^if^steF» Fluaieurs fois sa vie fut menacée; il faillit pla0^r une garde à la porte de son hôtel, h^ régent vQyait sans chagrin les passions populaires se 4étoufnpr de sa personne ^ pour se diriger sur celle 40 ^Q^ ministre* Il se résigna à leur donner satisfaction en retirant à Law les fonctions dq contrôleur gé.i|l§ral» il refusa même hautement de le yoip. Mais le aoîr, il l<^. faisait entriBi* au Palais^Royal par une porte dérobée ; et ce même homme^ qu'on croyait en 4ipgrâ6e , fut encore pepdant plusieurs mois Tarbib^e d^s izpanpes dp 1 État. Peu après ^ il reprit la direetîou de la compagnie des Indes et de la banque.
De plus eu plus le gouvernement sa confirmait daus U ¥plonté de dimii^uer par tous les moyens pi^isibles le nombre des billets de banque et celui 4^9 ftptipns, Lea projets d'édits étaient concertés avec le parlement. Des conférences presque journalières l'Il^nieiiaie^t ehex le ohi^neelier les délégués du parllpi^Ul et Ift commission d^pnances* Le lendemain^ ils rendaient compte aux chambres des objets qui ^Vftiefit pt^ traités* Les gens de ro^e^ abusés par les préYeuapcjes du rég^t^ se croyaient déjà les régula-* teftjîs 4e YÉit^U
Plusieurs ftrrêts du conseil prescrivent- des me« mfff^ qui \9sA^9't à tetirer de la circulatiofi une
partîp des aotion^ et des billets, lesquels doivent être iraKédiatement brûlés à Thôtel de ville. Mais il arrive que les ppocès-verbaux de remise censtateHt UH p)u8 grand nombre de billets et d'actions que celles qui étaient réellement détruites. M. de TrudaiBQy prévè^ des marchandsv découvre eette friponnçriç jst perd sa place.
Le commerce des diamants est de nouveau interdit, mais on méprise cette défense tant on désire se débarrasser du papier.
Le roi prescrit à ses sujets de faire rentrer dans le royaume les fonds qu'ils ont en pays étranger. Les réalisateurs se rient de cette ordonnance. • Op rouvre des bureaux pour le remboursement des billets de dix livres. La peuple s'y porte en foule, des personnes y sont encore étouffées.
Quelques jours après un édit confère k perpétuité à la compagnie des Indes divers privilèges commerciaux , sous la condition de retirer de mois en mois cinquante millions de billets de banque jusqu'à la concurrence de six cent millions. Le parlement ne voyant dans Tédit aucune garantie de Teiéculion de cette dernière clause, se refuse à F enregistrement; il ^st immédiatement exilé à Pontoise. Le régent Teût exilé à Blois, sans les représentations et les {H^ières du ol^anceliér d'Àguesseau. Toutes les mesures avaient été prises avec vigueur pour que ce coup d'État n'excitât aucun trouve. Vingt-quatre mille hommes reçurent l'ordre de s'agprpcher de Paris.
Les circonstances qui accompagnèrent det exil du parlement caractérisent l'époque. Le peuple ruiné et
mourant de faim, s'inquiétait peu qu'il y eût un parlement à Paris ou à Pontoise. Les classes plus élevées vivant dans la joie, ne cherchaient que le plaisir, et les malheurs publics avaient peu de prise sur leur égoïsme. Une table somptueuse était tenue par le premier président de Mesmes, à qui le régent avait donné deux cent mille livres pour cet objet; ce magistrat vénal, dévoué de préférence au duc du, Maine , se vendait au duc d'Orléans , toutes les fois qu'il convenait à ce dernier de l'évaluer assez haut. Il devint à la mode parmi «les courtisans d'aller visiter le parlement à Pontoise; les conseillers suspendaient leurs travaux pour donner ou recevoir des fêtes, et oubliaient dans un riant exil Taustérité parlementaire. Les personnes qui revenaient de ce pèlerinage, amusaient le régent aux dépens des gens de robe 1 et ce prince cessait de craindre un corps dont la disgrâce avait été si facile et la résignation si gaie.
Ne pouvant parvenir à relever le papier, on augmenta la valeur des matières d'or et d'argent, comme si cette valeur ne d^enfjait pas de l'abondance relative de ces matières dans tous les États de l'Europe. Le marc d'argent est porté à cent vingt livres, celui d'or à dix-huit cents livres. A dater du 1" septembre, ils devaient subir une diminution d'un huitième de quinzaine en quinzaine jusqu'au 16 octobre. Cette mesure ne dégoûta pas du numéraire qui continua à gagner quatre-vingt-dix pour cent sur le papier.
On est justement étonné de la multiplicité des édits qui se succédèrent dans un si court espace de temps. Le système ressemblait à un individu sub-
mergé s'accrochant inutilement aux herbes qui se trouvent à la surface du fleuve.
Enfin y on sentit la nécessité de préparer graduellement les esprits à l'abandon complet du papiermonnaie. -
Un arrêt du 15 août statue •qti'à dater du l*' octobre'suivant^ les billets de banque de âix mille livres et de mille livres^ n'auront plus cours. En conséquence ^ il est permis dé stipuler dans les actes que les payements au-dessus de mille livres pourront, être faits en numéraire ;. mais sans attendre le délai fixé^ on ordonne Ib 15 septembre que les billets de mille livres et de dix mille livrés ne seront reçus dès ce moment dans les payements que pour moitié , l'autre moitié devant être effectuée eïi numéraire.
Le roi s'engage j)ar une déclaration à ne permettre dans aucun temps que les actionnaires de la compagnie soient taxés à raison de leurs profits : nous verrons plus tard comme on tint cette promesse.
Un arrêt du 15 'septembre fixeâ deux mille livres la valeur des actions.
Cette réduction met aux abois les actionnaires. L'apparition du papier-monnaie avait ranimé l'industrie et répendu une fictive abondance. Actoellement la désolation est générale^ la misère et la faim se font sentir dans la capitale. Tel actionnaire qui îivait dépensé six mois auparavant vingt-sept mille livres pour obtenir deux actions ^ ne possédait plus qu'une valeur dô quatre mille livres, en papier, "qui pour un ménage ordinaire pourvoyait à peine à la dépense d'un mois. Un billet de mille livres perdait trois cents
H6 HISTOIHE PHILOSOI^IQUË
Uvrea dans Iq change avec des billets de cent livres y ceux-ci trente livres contre les billet» de dix livres, et ces derniers ne valaient que quarante sous en argent; mais comme les denréen s'évaluaient au tauii du numéraire, il fallait cinquante livres en billets pour un achat de la valeu» de dix livres. Le peuple qui n'avait duna ses mainn que des billeta, épifeûvait devant ces* mo^qceaux de papier toutes les horreurs du besoin. Bientôt on put acheter a l'hôtel dfu Soissons pour vingt-cinq louii, ce qui avait coûté dix mois plus tôt cent soi^s^nte inillé livres en papier.
Dans le ïnême mois , on ordonne une fabrication de pièces de monnaie , et le 1 0 octobre un arrêt du conseil prononce qu'4 dater du 1" novenjbre sui«^ vaut, les billets ne seront donnés ni reçus en paye*ment que de gré à gré ; les receveurs ne les admettront plus en solde dea impôts. et des droit» de TÉtat. . • . •
taw .quitta la France au mois de décembre 1720, n partit dans une chaire de poste appartenant à M. le duo et de^ gens à sa livrée lui servaient d'escorte. Le prince et le duc d'Orléans s'entendaient.sur la nécessité que Lavyr disparût, afin d'éviter les poursuites que le parlement n'aurait pas manqué d'intenter conrtra lui- Ces poursuites eussent fait.conn3.ître au public les sommes énornaes que M. le due avait reti-.' rées du système, et celles non moins coniiidérables prodiguées par le régent à ses favoris i celui -^oi était personnelfemçnt à l'abri du soupçon \ mais sa faiblesse ^vait autorisé dea malversations de tout genret
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