‹ Histoire Phsique, Civile Et Morale De ParisChapitre 18 sur 29 · IJ'À · texte numérisé non relu

IJ'À

» plusieurs endoits , l'artillerie de Y Arsenal enlevée, et » celle qui étoit à la ville bailiée aux villes voisines... » Pour pourvoir auxquels inconvénients , faudroit des » sommes immenses ; mais n'y a seulement moyen de » fournir ce qui est de plus pressé, la ville ayant perdu » la plupart de son revenu par la démolition des mai- )> sons qui étoient aux portes d'iceîle. D'autres incom- » modités pourroient survenir si les ennemis appro- » choient, etc. 1 »

Cependant , à cette époque , Paris avait éprouvé de grandes restaurations. Lorsque, quelques mois après, les ambassadeurs d'Espagne vinrent en cette ville signer le traité de paix de Vervins , ils la trouvèrent bien différente de ce qu'elle était pendant la guerre. Ils dirent au roi : Sire , voici une ville qui a bien changé de face depuis que nous l'avons vue. Henri IV leur répondit2 : Quand le maître n'est point dans sa maison, tout y est en désordre; mais, quand il est revenu, sa présence y sert d'ornement , et toutes choses y profitent.

François JVliron , élu prévôt des marchands , en 46CU , seconda le goût de Henri IV pour l'embellissement de Paris. Le quai de l'Arsenal et quelques autres , des abreuvoirs, des égouts , quelques rues élargies et pavées, la façade de l Iiôtel-de-Viile et autres édifices et réparations dont j'ai parlé , sont dus aux soins et à la sollicitude éclairée de ce magistrat , qui contribua à changer un peu la physionomie barbare que cette ville conservait encore.

1 Registres manuscrits du parlement , au i b mars \ 597.

2 Action» et paroles de Henri IV. — Journal de Henri 111 , tome IV, pd^c 557.

état civil. u^j

% Vil. État civil de Paris.

Dans le tableau des événements qui se sont passés pendant la domination de la Ligue, on a vu paraître quelques établissements nouveaux , commandés par la nouveauté des circonstances ; ils disparurent dès que Henri IV fut maître de cette capitale. Ce roi y rétablit l'ancien ordre des choses ; et tout le changement qu'il y apporta fut, après la mort du sieur d'O , gouverneur de Paris, de ne point le remplacer, et de se déclarer luimême gouverneur. Le 25 octobre AcQU , il écrivit au prévôt des marchands et échevins qu'il voulait faire cet honneur à sa bonne ville de Paris , d'en être lui-même gouverneur. « Laquelle résolution , dit FEstoile, fut es- » timée et trouvée bonne de tout le monde1. »

Ce roi fit publier un règlement de police, dont jje vais donner quelques notions propres à faire connaître certaines parties du régime intérieur.

Peu de temps après que Henri IV eut fait son entrée à Paris , il voulut y être en sûreté : en conséquence , il publia , le 8 mai 459£, une ordonnance dont l'objet était de s'instruire sur le nombre des habitants de cette ville , leurs armes , la qualité et les motifs de ceux qui venaient s'y établir : il établit un ordre plus sévère pour la garde des portes ; il prescrivit aux colonels , capitaines , lieutenants , enseignes , de s'y rendre en personne avec les bourgeois, et de ne s'y faire remplacer que lorsque leurs fonctions les appelaient ailleurs. « La garde des portes , » y est-il dit , commencera à six heures du matin , en été, » et à sept heures en hiver. Avant d'en abattre lesponls-

' Journal de Henri lï\ t. II , p. -128.

» levis , et d'ouvrir les barrières , on fera sortir par les » guichets et planchettes un sergent avec quelques bour- » geois pour faire la découverte au dehors, de peur de sur- » prise... ; on ne recevra personne sans passe-port , etc. » Celte ordonnance contient plusieurs autres mesures de sûreté commandées par les circonstances , mais toujours négligemment exécutées.

En 4609 , ce roi rendit une autre ordonnance relative à la propreté et salubrité de Paris. Celte partie de la police, trop négligée, resta longtemps encore dans un état de désordre. Un capitaine, nommé Lafleur, entreprit de nettoyer gratuitement pendant un an et demi toutes les rues : mais il employait un moyen adroit pour obtenir l'entreprise lucrative de ce nettoiement ; en effet , il se fit bientôt après autoriser à percevoir une taxe sur les propriétaires des maisons : il les imposa arbitrairement ; et cette taxe était prélevée avec une violence et une iniquité qui firent naître de nombreuses réclamations. Avant l'entreprise de Laileur , les propriétaires ne payaient pour le nettoiement des rues , chaque année , qu'un écu ; celui-ci exigeait trois écus , et même plus. Henri IV, instruit de cette exaction , fit restituer les sommes surimposées , et rétablit la taxe suivant l'ancien état : les rues n'en furent pas plus propres.

La plupart n'étaient pavées que d'un côté , ou ne l'étaient pas du tout : on y rencontrait , de loin en loin, des cloaques puants , des amas de gravois et d'immondices. Cette partie de la police ne fut pas mieux administrée sous le règne suivant : on construisait de vastes et magnifiques édifices , et on ne pouvait les aborder qu'à travers les dangers et les souillures.

La ville était infestée de voleurs, d'assassins, et sur-

loul de ces filous que TEstoile nomme coupe-bourses, tireurs de laine : ils coupaient , même en plein jour , la bourse aux passants qui, suivant une vieille habitude d'ostentation, portaient leur bourse pendue à leur ceinture ; les tireurs de laine étaient ceux qui arrachaient les manteaux. « Ce jour (2-4- janvier 4601) , dit l'Estoile, un » de ces tireurs de laine de Paris , dont la ville était rem- » plie , fut pendu au bout du pont Saint-Michel 1. » Cet écrivain cite un grand nombre d'exemples pareils : on en punissait quelques-uns; mais ces exemples ne pouvaient contenir dans le bon ordre sept à huit mille bandits, qui ne vivaient que de vols et de meurtres, et avaient une infinité de moyens pour échapper aux archers , lesquels , mal payés , devenaient souvent leurs complices. Les bourgeois n'étaient en sûreté que dans leurs maisons , parce qu'ils y avaient des armes : encore ne Tétaient-ils pas toujours. En décembre "1605 , des voleurs qu'on nommait barbets , entraient en plein jour dans les maisons sous prétexte d'affaires; puis, mettant le poignard sous la gorge des maîtres , ils les contraignaient à leur livrer surle-champ diverses sommes : plusieurs magistrats de Paris furent ainsi dépouillés de leur argent. L'Estoile, qui rapporte ces faits, s'écrie : « Chose étrange de dire que » dans une ville de Paris se commettent avec impunité » des voleries et brigandages tout ainsi que dans une » pleine foret2. »

Les Parisiens ne trouvaient nulle sûreté dans les rues, surtout pendant la nuit ; aussi n'osaient-ils pas s'y hasarder : l'ordonnance de police que j'ai citée, qui prescrit

K Journal de Henri IV, au 24 janvier \ 004. 3 Idem t ;iu 24 décembre 4 G05.

aux comédiens de finir leurs spectacles en hiver à quatre heures et demie du soir , en est une preuve1.

En outre , les pages et laquais, les écoliers , tous armés et privilégiés, se battaient souvent entre eux , insultaient, maltraitaient et quelquefois tuaient les habitants. Les monuments historiques et le journal de lEstoile offrent des preuves nombreuses de cet état continuel de trouble et de danger. Je parlerai en détail , sous les règnes suivants, de ces perturbateurs incorrigibles, qui , depuis les temps barbares jusque vers la fin du dix-septième siècle, ont fait de Paris un théâtre de brigandage et de meurtre.

La peste, les chiens enragés , les famines, désolèrent plusieurs fois cette ville pendant cette période ; et les mesures que les magistrats opposaient à ces fléaux étaient plus propres à en accroitre les ravages quà les faire cesser. La routine et l'intérêt personnel dirigeaient seuls les hommes chargés du gouvernement de la ville 2. On trouve dans le journal de TEstoile des preuves trop fréquentes de leur impéritie ou de leur négligence criminelle.

Etat civil des protestants. Au mois de mars 4598, Henri IV, par son édit de Nantes , fixa le sort des protestants , et leur accorda , sous certaines conditions , le libre exercice de leur religion : ceux de Paris furent autorisés à construire un temple et à célébrer leur culte dans Ablon , village situé sur le bord de la Seine , à quatre

4 y oyez ci-dessus, article Tliédlres de Paris.

2 Presque à chaque année de ce règne , il se manifestait une maladie contagieuse qu'on appelait la peste. Pendant quatre ou cinq ans, en 4 602, 4C03, 4b(H, 1 605 , -1600, des chiens enragés mordirent les habitants et causèrent leur mort. On laissait faire la peste et la rage. Le 4 2 août 4 £95 , un loup s'introduisit dans Paris, par la rivière, et mangea un enfant à la place de Grève. {Journal de Henri If, par l'Estoile.)

lieues de cette ville : chaque dimanche , les protestants s'y rendaient.

Ce village parut à une trop grande distance de Paris; les protestants, en hiver, ne pouvaient y aller et revenir dans le même jour : Henri IV, par lettres du \ er août \ 606, leur permit d'établir leur culte à Charenton-Saint-Maurice , situé à deux lieues de Paris.

Le dimanche 27 août de cette année , on commença à y célébrer le culte prolestant; le roi y envoya des archers et un exempt des gardes pour contenir le peuple , qui , toujours excité par les prêtres catholiques, ne cessait , par des attaques et des insultes, de troubler les protestants dans l'exercice de leur religion. Ce ne fut pas sans peine, dit l'Estoile , qui ajoute que, dans ce jour, rassemblée des protestants était composée d'environ trois mille personnes.

Les protestants, en se rendant au village d' Ablon comme à celui de Charenton , pour remplir leur devoir religieux, étaient à leur départ de Paris , comme à leur retour dans cette ville , insultés, frappés par la populace ou par des écoliers apostés vers la porte Saint-Antoine. Des plaintes réitérées sur ces fréquentes attaques déterminèrent enfin le gouvernement à les réprimer. Ecoutons à ce sujet un écrivain du temps.

« Pendant ce mois (octobre 4606) les rumeurs popu- » laires, insolences, injures et outrages aboutissantes à » sédition , furent grandes à Paris contre ceux qui alloient » et venoient au presche à Charenton , si qu'il ne se pas- » soit dimanche ni fête qu'il n'y eût quelque nouveau » remuement ou folie ; pour à quoi donner ordre , du » commandement même de sa majesté , fut advisé de » dresser, à la porte Saint-Antoine, une potence pour y tomf iv. 17

» attacher le premier , tant d'une religion que de l'autre , », qui seroit si osé d'attenter aucune chose contre le re- » pos public; sur quoi s'émeut une grosse querelle en- » tre les lieutenants civil et criminel, sur la potence qu'on » y devoit dresser , à savoir auquel des deux il apparte- » noit de la faire planter; mais, comme ils entroient là- » dessus en grand argus et contestations , le chevalier du » guetles appointa fort judicieusement et plaisamment. . . , » leur disant, pour les mettre hors d'intérêt, qu'il fal- » loit en planter deux , qu'il y en auroit une pour l'un , » et l'autre pour l'autre \ »

Cet épouvantail ne produisit qu'un effet momentané : les protestants, à leur retour de Charenton, furent encore exposés aux attaques d'une vile populace; et ces mouvements, payés par des perturbateurs intéressés, prirent sous le règne suivant le caractère d'une véritable sédition.

Les protestants avaient deux cimetières à Paris : l'un était le cimetière appelé Saint-Père,, derrière Saint-Sulpice , comme dit TEstoile ; et l'autre le cimetière de l'hôpital de la Trinité. Claude Arnauld , secrétaire du roi, trésorier général de France en la généralité de Paris , mort en ^604-, fut enterré dans le cimetière de Saint- Père ; son tombeau , en marbre noir , chargé d'inscriptions en lettres d'or , fut endommagé par des hommes soudoyés. Pour le préserver d'une entière destruction, on fut obligé de le revêtir de plâtre 2.

Le peuple ne se portait pas de lui-même à de pareilles violences : ce n'était pas le zèle ni un sentiment de haine contre une religion différente de la sienne qui le diri-

1 Journal de Henri IV , au hU mars <604.

2 Idem.

geait dans ses insultes contre les protestants revenant de Charenton et contre leurs tombeaux : ce n'était pas même le fanatisme; mais il était stimulé et payé sans doute par des hommes plus intéressés que lui à la destruction du protestantisme. Voici des exemples qui le prouvent :

Un gentilhomme protestant, condamné pour vol à être décapité, fut assistée son supplice par un ministre de sa religion : le peuple de Paris, loin de s'en irriter, participa à cet acte religieux, en récitant les prières que prononçait le ministre. « La plupart, dit l'Estoile, se mit » à genoux , écoutant attentivement, et les autres, éton- » nés , regardant tout cela sans en dire autre chose : cas )> vraiment étrange * ! »

Catherine d'Albret, sœur du roi Henri IV, pendant son séjour à Paris, faisait, au Louvre ou dans son hôtel, célébrer publiquement le prêche ou la cène; les Parisiens y accouraient en foule; quelques prêtres catholiques en murmuraient; mais le peuple , qu'on n'osait pas exciter contre des assemblées autorisées par cette princesse , restait paisible 2.

Si j'entreprenais de recueillir ici tous les témoignages du vicieux gouvernement des magistrats de Paris, de leur indifférence pour la sûreté et la salubrité des habitants , je ne tarirais pas sur cette matière. Il est certain que la routine, fort respectée alors, avait maintenu dans les administrations tous les vices de la barbarie.

Population de Paris. Dans l'espace de temps écoulé depuis le règne de Charles VII jusqu'à celui de Henri IV, la population ne paraît pas avoir éprouvé beaucoup d'augmentation.

1 Journal de Henri IV, t. Il , p. 552. a Idem, t. H, p. 188.

Sous le premier de ces règnes , elle s'élevait à peu près à cent cinquante ou cent soixante mille âmes : voici les notions insuffisantes que j'ai pu recueillir sur le second.

Le prévôt des marchands, d'après un recensement fait en mai 4590, porte le nombre des habitants de Paris à deux cent mille \ Ce compte rond fait soupçonner des inexactitudes.

On a des données plus certaines sur le nombre des pauvres de cette ville.

Un recensement fait en juin 4590, pendant le siège de Paris , offre pour résultat douze mille trois cents pauvres qui n'avaient ni pain ni argent } et sept mille trois cents habitants qui avaient de l'argent sans avoir du pain.

En mars 4596, on compta dans le cimetière des Innocents sept mille sept cent soixante-neuf pauvres 2.

Le nombre des pauvres formait à peu près la vingtsixième partie du nombre des habitants.

Sans parler de l'horrible famine qu'en 4590, pendant le siège de Paris , souffrirent les Parisiens , il y en eut sous ce règne une autre qui fut presque aussi cruelle.

Durant l'hiver de 4596, la disette se fit sentir dès le mois de janvier. « Le pain fut d'une cherté si élevée que » le pauvre peuple, ditl'Estoile, ne mangeait pas la moitié » de son soûl. » Dans les rues une foule de pauvres criait à la faim. L'Hôtel-Dieu en était rempli , et ceux qu'on y apportait, maigres, exténués, mouraient aussitôt. Une mère n'ayant pas de quoi nourrir ses deux enfants ,

1 Bref discours et véritable sur le siège de Paris , p. 22. — Journal de Henri IF, 1. 1, p. 47.

* Journal de Henri IV, t. II , p. 265.

les tua : elle fut condamnée à être brûlée au mois de mars de cette année.

Le nombre des pauvres s'élevait à plus de douze mille; on doubla la taxe établie pour ces malheureux.

Cette famine fut suivie d'une maladie contagieuse qui enleva beaucoup d'habitants. Dans un jour, le k mai, il mourut dix-sept personnes dans la seule paroisse de Saint-Eustache , et, dans un mois, il en périt plus de six cents à l'IIôtel-Dieu f.

S VIII. Tableau moral de Paris.

Dans la composition de ce tableau, je suivrai ma méthode ordinaire : je commencerai par tracer les mœurs des hommes placés au rang le plus élevé , parce qu'elles servent toujours de modèle aux personnes des rangs inférieurs. Cette méthode , justifiée par l'exemple du passé et du présent, la plus sûre, la plus propre à fournir des résultats certains, est de plus nécessitée parce que les mœurs des principaux acteurs sont plus connues que celles des subalternes qui les observent et les imitent.

Cette influence des forts sur les faibles doit diminuer en raison des progrès de la civilisation ; et ces progrès , parvenus à un certain degré, affaibliront dans la suite le mérite de ma méthode; mais, pour le temps de Henri IV, où Ion était loin de cet état de perfectionnement , où les imitateurs des mœurs de la puissance se trouvaient encore nombreux et dociles , cette méthode doit conserver toute sa valeur.

Avant de parler de la moralité de ce roi si supérieur

' Journal de Henri IV ', par l'Estoile, t. Il . p. 266 , 275 , 282 . 290.

à la plupart de ceux qui l'ont précédé et suivi sur le trône, jetons un coup d'œil sur les personnages de la Ligue. On voit, d'une part, les membres dune famille ambitieuse, qui, pour arriver au suprême degré de la domination, sont résolus à tout sacrifier, à fouler aux pieds toutes les règles sociales , tous les devoirs , et qui dans leur, envahissement ne sont arrêtés que par leur impéritie et leur inconcevable imprévoyance. Les chefs de cette famille voulaient paraître zélés pour le catholicisme , et ils étaient livrés à toutes les débauches ; ils pillaient et profanaient les objets les plus sacrés du culte catholique : témoin la conduite scandaleuse du chevalier d'Aumale. Ils voulaient paraître grands aux yeux des hommes, et ils ne procédaient qu'à force de dissimulation , de perfidies et de bassesses : le duc de Guise se prosternait aux pieds de Henri III au moment où il s'occupait à le détrôner. Ils voulaient acquérir de la gloire, et ils n'avaient ni élévation d'âme , ni talent , ni vertus.

D'autre part, se présentent ces prêtres catholiques qui , oubliant les devoirs de leur religion , les préceptes de l'Evangile , vendus aux cours de Rome et d'Espagne, loin de prêcher l'union , la concorde et la paix, enflammaient les passions des Français , soulevaient les tempêtes populaires, ne prêchaient que la vengeance, le meurtre et la guerre ; chargés d'éclairer le peuple par d'utiles vérités , ils ne lui faisaient entendre que les accents de la fureur et des paroles mensongères.

Tous les principes religieux et civils étaient méconnus et outragés par ces prêtres catholiques , qui poussèrent le délire de l'esprit de parti jusqu'à profaner les autels dont ils étaient les ministres, en associant aux cérémonies les plus vénérées du christianisme des pratiques

magiques, des pratiques sacrilèges, absurdes, mais trèscriminelles, parce qu'elles avaient pour objet de donner la mort au roi.

Au milieu de ces scènes tumultueuses, où l'ambition et limposture jouaient les premiers rôles, les lumières de la raison s'affaiblirent, le fanatisme politique et religieux remplaça la probité ; il n'exista de bonne foi que dans les hommes faciles à tromper, qui devinrent les victimes de leur crédulité : la morale fut toujours outragée.

Henri IV parut : ces désordres diminuèrent. Il affermit sa puissance ; mais rétablit-il la morale? C'est ce que je vais rechercher.

Ce prince , qui a laissé de grands souvenirs , dont la mémoire, recommandable par de brillantes qualités, par un noble caractère, par la vivacité de son esprit, par sa bravoure , sa franchise , ses bonnes intentions , et surtout par la paix qu'il rendit à la France , après tant d'années de dissensions civiles , acquit une gloire immortelle ; mais cette gloire ne fut pas sans tache : il eut des défauts et même des vices qui contribuèrent à maintenir la corruption des mœurs en France. Sa passion pour les femmes ne s'amortit pas môme dans un âge assez avancé. Si dans le choix de ses épouses il se laissa guider par la politique, dans celui de ses maîtresses il suivit l'impulsion de l'instinct, il fut entraîné par les qualités extérieures plutôt que par celles de lame. On a dit avec raison qu'il fut malheureux en femmes et en maîtresses : les unes et les autres firent le tourment de sa vie.

« Tous les grands personnages ont quelques faibles en » eux qui leur ôtent le titre de parfait... , dit Bassom- » pierre; le roi Henri IV avoil celui des femmes à redire

» en lui, qui bien qu'il fût tolérable en ce qiril nenlevoit » point les filles ni les femmes à leurs pères , à leurs maris. . . , » il y avoit néanmoins beaucoup de mauvais exemples » et de scandales.

» Étant dans sa première jeunesse, à La Rochelle, il » débaucha une bourgeoise nommée dame Martine, de » laquelle il eut un fils qui mourut; les ministres et le » consistoire lui en firent de vives et publiques répri- » mandes au presche. »

Il épousa , en 457â, Marguerite de Valois, sœur du roi de France; ce qui ne l'empêcha pas d'avoir pour maîtresse la Grecque Dayelle et Charlotte de Beaune de Samblançai , épouse de Simon de Fizes , baron de Sauves , toutes deux jolies, filles d'honneur de Catherine de Médicis, et que cette reine, en 4578, amena en Gascogne pour amuser et séduire ce roi de Navarre.

Il eut aussi plusieurs autres maîtresses de divers états : telles étaient les demoiselles Tignonville, de Montaigu et VArnaudine (garce du veneur Labrosse), lit-on dans la confession de Sanci; Catherine de Luc, demoiselle d'Agen, qui eut de ce roi un enfant, lequel, suivant d'Aubigné , mourut de faim ; Fleurette, fille du jardinier du château de Nérac ; la demoiselle Rebours et Françoise de Montmorency, dite la belle Fosseuse, filles d'honneur de la reine son épouse; il eut même un enfant de cette dernière maîtresse, enfant qui mourut jeune; il eut aussi, pendant qu'il était en Gascogne , une autre demoiselle appelée la Leclain i .

Laissons Bassompierre continuer la nomenclature des

1 Anecdotes des reines et régentes de France, par Dreux du Radier , t. V et VI.

maîtresses de Henri IV. « Après qu'il fut marié (avec » Marguerite de Valois), il devint amoureux de madame

» de Narmoustier Puis ensuite étant à Pau , il se piqua

» de la veuve du comte de Grammont [Diane de Corisan- » dre d'Andoins), nommée comtesse de La Guiche 1 ; et » le désir qu'il eut de la revoir lui fît quitter et perdre » tous les avantages qu'il pouvoit tirer du gain de la » bataille de Coutras. Durant cette passion , il vint à la » couronne ; et ayant vu en passant la comtesse de La » Rocheguyon (marquise de Guercheville), il en devint » amoureux ; et faisoit , pour l'aller voir, des traites et » des équipées auxquelles il faillit plusieurs fois être pris » par ses ennemis. »

Cette dame fut une des maîtresses de ce prince qui eurent l'honneur de résister à ses poursuites ; elle lui dit : Je suis trop pauvre pour être votre femme , et de trop bonne maison pour être votre maîtresse.

« Ayant vu Gabrielle d'Estrées, continue Bassompierre, > il en devint tellement amoureux qu'il oublia la comtesse » de La Rocheguyon. Il eut la jouissance de Tabbesse de » Montmartre (Claudine de Beauvillicrs), très-belle femme, » à laquelle (en i590) il donna l'abbaye de Pont-aux- » Dames; de l'abbesse de Vernon , et d'une religieuse de » Longchamp qu'il aimoit auparavant. »

Ici Bassompierre doit être repris ; d'une maîtresse il en fait deux, parce qu'elle avait eu pendant ses amours avec le roi deux états successifs. Catherine de Verdun, religieuse à Longchamp , avait vingt-deux ans lorsque Henri IV en devint amoureux. Ce roi la récompensa de ses faveurs en lui donnant, en 4590, l'abbaye ou plutôt le prieuré

' On a imprimé un recueil de lettres de Henri IV ;i relie dame.

de Saint-Louis de Vernon , et en accordant ensuite à son frère , le sieur de Verdun , président au parlement de Toulouse, une place de président au parlement de Paris -i ainsi la religieuse de Longchamp et l'abbesse de Vernon ne sont qu'une seule maîtresse.

Bassompierre fait ensuite une digression sur Gabrielle d'Estrées, qui doit servir au tableau des mœurs de la cour et de la noblesse de France. En voici la substance :

Cette femme a obtenu plus de célébrité qu'elle n'en méritait. Dès l'âge de seize ans, elle fut, par l'entremise du duc dEpernon , prostituée par sa propre mère au roi Henri III, qui la paya six mille écus. Montigny, chargé de porter cette somme , en garda deux mille. Cette fripon nerie mit Henri fort en colère.

Ce roi se dégoûta bientôt de Gabrielle ; alors sa mère la livra à Zamet, riche financier, et à quelques autres partisans ; ensuite au cardinal de Guise , qui vécut avec elle pendant un an.

La belle Gabrielle passa depuis au duc de Longueville , au duc de Bellegarde et à plusieurs gentilshommes des environs de Cœuvres , tels que Brunet et Stenai; enfin le duc de Bellegarde la produisit au roi Henri IV.

Ce roi n'employa d'abord auprès d'elle que des caresses superficielles , des privautés sans conséquence : sa santé ne lui en permettait pas davantage. L'abbesse de Vernon, Catherine de Verdun, dont il a été parlé, lui avait laissé , dit Bassompierre , un souvenez-vous de moi dont il ne pouvait se guérir.

« Néanmoins, ajoute-t-il, Gabrielle devint grosse , et

1 Voilà , entre tant d'autres , un exemple des moyens honteux qui ont contribué à faire la fortune des familles d'une certaine classe.

» madame de Sourdis (sa tante) fit si bien son jeu , » quelle fit avouer l'enfant au roi. »

Ce prince parut fort étonné lorsque d'Alibourt, son médecin, lui apprit que Gabrielle d'Estrées était enceinte. Que voulez-vous dire , bonhomme? lui dit Henri IV; comment serait-elle grosse? je sais bien que je ne lui ai encore rien fait \

Peu de jours après , le 24 juillet 4594, ce médecin imprudent mourut. On accusa Gabrielle d'EsVées de l'avoir fait empoisonner9.

Elle accoucha d'un garçon qui fut connu sous le nom de Monsieur , duc de Vendôme, et que le roi légitima.

Henri IV maria Gabrielle d'Estrées au duc de Liancourt, à condition qu'il ne consommerait point le mariage avec elle. Ce duc eut la bassesse de se prêter à cet arrangement. Il la fit ensuite duchesse de Beaufort. Elle mourut le 8 avril 4599, et sa mort fut considérée comme l'effet du poison.

Ceux qui ont déterminé le gouvernement de la Restauration à ériger une statue à Gabrielle d'Estrées ignoraient sans doute les particularités de la vie de cette femme galante, ou ne la connaissaient que par des comédies et des chansons 3.

Henri IV ne restait pas inactif; après la mort de Gabrielle, il faisait chez Zamet des parties de débauche. « Il couchoit parfois, dit Bassompierre, avec une belle » garce, nommée la Glandée , dans la maison de Za- » met4. »

1 OEconomies royales de Sully , t. 1, chap. 58.

2 Journal de Henri IV , par l'Estoile , t. IL , p. 85 , 86 , édit. de \ 741 .

3 En \ 820 , la statue érigée à Gabrielle d'Estrées a été , dit-on, envoyée dans le département de l'Aisne, pour y figurer au rang des illustres du pays.

* Anciens Mémoires de Bassompierre , ou Journal de ma vie, t. I, p. 65. Sébastien Zamet était de Lucqucs en Italie : il avait fait , dit-on , le métier de

Bientôt après la mort de Gabrielle, il eut une autre maîtresse en titre , Henriette de Balzac d'Entragues. Tous les historiens parlent de celte liaison et des chagrins qu'elle causa au roi. Les faveurs de cette dame lui coûtèrent , suivant les OEconomies royales de Sully, cent mille écus ; de plus elle lui arracha une promesse de mariage que Sully eut le courage de déchirer en présence même de Henri IV.

En \ 599 , ce roi parvint à faire dissoudre son mariage avec Marguerite de Valois , qui consentit au divorce , et, en 4600, il épousa Marie de Médicis \ Quoique pourvu de cette nouvelle épouse, il continua ses habitudes avec la demoiselle d'Entragues , qu'il avait créée marquise de Verneuil, jusqu'en Tan -160,4, époque où elle fut disgraciée pour avoir participé à une conspiration contre sa personne royale.

Avant cette rupture, Henri IV fut amoureux, mais sans succès, de la duchesse de ÏSevers; il fut plus heureux auprès de la demoiselle La Bourdaisiere , qu'il quitta pour s'attacher à la femme d'un conseiller appelé Quelin. Il aima ensuite, sans en rien obtenir , la femme du maître des requêtes Boinville. La comtesse de Limoux fut moins sévère.

Ce roi contracta une liaison plus durable avec Jacque-

cordonnier. Catherine de Médicis l'attira à Paris ; il y fit fortune sous le règne de Henri III, fut un des principaux intéressés dans les fermes, et son opulence lui faisait dire qu'il était seigneur de dix-sept cent mille écus. Sa maison était pour le roi un lieu de débauche.

1 Saint-Foix dit que Marguerite de Valois consentit à la cassation de son mariage avec Henri IV, de la façon la plus noble, la plus modeste et la plus désintéressée : loin d'exiger plusieurs conditions auxquelles le roi eût été obligé de souscrire , elle demanda uniquement qu'on payât ses dettes , et qu'on lui assurât une pension convenable. (B.)

Une du Breuil; il la maria à René du Bec, marquis de Vardes. Ce mariage fut conclu avec les mêmes réserves que celui de Gabrielle d'Estrées et du sieur de Liancourt, à condition qu'il ne serait point consommé. Bientôt après, Henri IV créa la demoiselle du Breuil comtesse de Moret : ce bienfait ne la rendit pas plus fidèle.

Ce roi, pour s'en consoler, prit pour amante la demoiselle des Essarts, qu'il créa comtesse de Romoranlin, et dont il eut deux filles légitimées. Cette femme, à l'exemple de la comtesse de Moret , fit quelques infidélités au roi , notamment avec Louis de Lorraine, cardinal et archevêque de Reims.

Henri IV eut aussi pour maîtresse une dame d'honneur de la reine son épouse , appelée Foulebon \

Enfin , il devint éperdument amoureux de la princesse de Condê, et ce furent ses dernières amours. J'ai parlé de leur violence, et de l'événement qui en arrêta le cours.

Les galanteries multipliées de Henri IV auraient eu

ides conséquences moins funestes à la morale, si ce roi

(eût pris soin de les soustraire à la connaissance du pu-

Iblic : mais il semblait persuadé que ces désordres étaient

un droit de la royauté ; ou bien il les considérait comme

1 un juste dédommagement des peines qu'il avait souffertes

j pour arriver au trône et rétablir la paix en France. Quoi

qu'il en soit, il ne se donnait pas la peine de déguiser

ses faiblesses.

Il était si épris de Gabrielle d'Estrées , qu'il ne la quittait pas, même dans les plus importantes affaires de l'état; il la menait avec lui dans les assemblées publiques,

' Voyez les Nouveaux Mémoires de Bassompierre } p. \ 7 h , i 75, et Anac. dotes des reines et régentes de France } t. V et VI.

dans les grandes solennités ; elle assistait, à ses côtés, dans les conseils ; elle figura près de ce roi dans rassemblée des états, tenue à Rouen en 4596. // la baisait devant tout le monde , dit l'Estoile, et elle lui dans tous les conseils \.

Cet outrage aux convenances a été pareillement remarqué par Bassom pierre : « Henri IV, dit-il, donnoit » dans ses amours beaucoup de mauvais exemples et de » scandales, en ce qu'il ne s'en cachoit point, et faisoit » connoître au public les vices que la bienséance ordonne » de cacher 2. »

Malgré ces actions scandaleuses , la cour de Henri IV, si on la compare à celle qui Ta précédée, lui fut trèssupérieure. La galanterie de ce roi avait un caractère de franchise et de virilité que n'avaient pas les débauches infâmes de Henri III et de ses mignons. Catherine de Médicis , mère de ce dernier roi , conduisait elle-même ses tilles d'honneur à la prostitution , et en faisait des instruments de sa politique. Marie de Médicis, épouse de Henri IV, se montrait, au contraire, très-sévère sur ce point. L'exemple suivant en offrira la preuve :

En 460,4 , le baron de Termes ayant été surpris , dans la chambre des filles de la reine , couché avec l'un* d'elles, appelée la Sagonne, fut obligé de fuir en chemise, et ensuite de quitter la cour. La reine , indignée , pris le roi son époux de lui faire trancher la tête. Henri I\ eut beaucoup de peine à la détourner du projet qu'elh avait formé de punir ce délit d'un manière éclatante, Elle maltraita et chassa la demoiselle qui en était complice. Sous Henri III, cet événement n'aurait excité qu(

1 Journal de Henri IV , novembre 1596.

a Nouveaux Mémoires de Bassompierre , p. M h .

des risées; sous Henri IV, il causa beaucoup de rumeur.

La sévérité de ce châtiment fit peu d'effet sur la population de Paris ; et les causes de la corruption continuèrent d'avoir dans cette ville leur désastreux résultat.

Une autre passion plus ruineuse que la première , peut-être plus funeste à la morale , dominait encore Henri IV : il hasardait et perdait au jeu des sommes qui auraient suffi à soulager les pauvres de Paris, cruellement tourmentés par les fréquentes disettes de ce règne. Le dérangement dans les finances , les exactions des financiers , les édits bursaux , furent les effets contagieux d'un vice dont le roi donnait l'exemple.

Nous lisons dans le journal de PEstoile, que le 23 février 4607 Henri IV ferait sept cents écus à la foire de Saint-Germain , en jouant à trois dés avec M. de Villars ' ; et dans les 0 Economies royales de Sully se trouve le passage suivant :

« Vous reçûtes... une lettre du roi, que nous avons » bien voulu insérer ici pour monstrer quelles dépenses » excessives sa majesté faisoit au jeu pour lesquelles il » nous fallut, sans répliquer, trouver des fonds.

» Mon ami , j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles » (plus de six cent mille francs d'aujourd'hui), que je » vous prie de faire incontinent mettre es mains de Fey- » deau , qui vous rendra cette-ci , afin qu'il les distribue » aux particuliers auxquels je les dois, ainsi que je lui ai » commandé. Adieu, mon ami. Paris, ce lundi matin » 48 janvier (4609).

» Signé IIe^m 2. »

1 Journal de Henri IV , au 23 février \ 607.

2 O Economies royales de Sully , 1. VI, chap. 27.

Ce règne était signalé par un autre vice qu'on ne doit point reprocher à Henri IV, puisqu'il travailla vigoureusement à le détruire , mais qui provenait des habitudes des anciens Francs : je veux dire les duels que ces étrangers introduisirent dans la Gaule avec la féodalité et la barbarie , que Louis IX et ses successeurs avaient constamment travaillé à détruire , et qui commençaient à tomber en désuétude , lorsque Henri II eut la détestable imprudence d'en faire renaître l'usage. Fortifiés par les principes d'un faux honneur, les duels firent parmi la noblesse française , sous le règne de Charles IX et de Henri III , d'effrayants progrès, et dégénérèrent bientôt en assassinats. Les habitants de Paris étaient journellement témoins de ces scènes sanglantes. Les nobles se plaçaient ainsi au-dessus des lois , se faisaient un honneur d'inspirer de l'effroi , un devoir de la vengeance , et une gloire du meurtre. Le derrière des murs des Chartreux ; le moulin de Saint-Marceau et le Pré-aux-Clercs étaient les lieux ordinaires de ces barbares expéditions. On se battait, on s'assassinait même dans les rues de Paris en plein jour jusque sous les yeux du roi , et presque toujours impunément.

Louis Comboursier, seigneur du Terrail , le 8 août 4606 , assassina , devant le Louvre, à la vue du roi placé à une des fenêtres de sa galerie , un gentilhomme gascon nommé Mazaussi , puis se retira brusquement sans être arrêté. Ce noble « étoit estimé un brave capitaine, fort » résolu et déterminé , c'est-à-dire un homme de sac et de » corde, qu'on qualifioit à la cour d'homme de service \ »

De pareils assassinats , entre des nobles ou gentiîs-

1 Journal de Henri IV, 8 août -1 606.

hommes, se commettaient presque journellement à Paris.

L'auteur du Journal de Henri IV en cite de nombreux exemples. « En la semaine dernière, dit-il, furent, à » Paris seulement , commis quatre assassinats et trois » duels, sans aucune punition ni recherches1. »

Ces désordres s'accrurent par l'impunité. Henri IV, effrayé de leurs ravages, demanda à Sully un mémoire sur l'origine des duels. Ce ministre lui en présenta un qui se trouve dans ses OEconomies royales; et on lit, dans le journal de FEstoile, qu'en mars i607, <c on donna » avis au roi que depuis l'avènement de sa majesté à la » couronne, on faisoit compte au moins de quatre mille » gentilshommes tués en ces misérables duels2. »

Un arrêt du parlement, duiGjuinio99, porte: « Pour » raison des meurtres et homicides commis et perpétués » en duels tant dans cette ville qu'autres lieux, et pour » obviera la fréquence desdits meurtres et homicides, etc. , » les défend , sous peine de crime de lèse-majesté , con- » fiscation de corps et de biens, tant contre les vivants » que les morts. » Un édit du roi , d'avril -1605 , renouvelle ces défenses , et règle les formes de la procédure contre les duellistes. Cet arrêt et cet édit firent peu d'effet; mais un nouvel édit , du mois de juin 4G09, plus menaçant et portant contre les délinquants des peines plus rigoureuses, contint pour un temps les effets de cette habitude féodale, qui bientôt, après la mort du roi, reprit son cours , et se manifesta avec plus de fureur que jamais.

La foire Saint-Germain, dont j'ai parlé , était à peu près

* Journal de Henri U' , décembre h 606 , t. TU., p. 404. 2 Idem , t. TU, p. 420.

TOMÏÏ IV. |S

2^4 HISTOIRE DE PAIUS.

alors ce qu'est aujourd'hui le Palais-Royal , un lieu de commerce , de plaisirs , et de plus un lieu de combats. Cette foire, très-profitable aux moines et abbés de Saint- Germain-des-Prés, devenait très-funeste à la morale publique. Après avoir été fermée pendant la domination de la Ligue , elle fut rouverte le 7 février io9o. ïl fallut y faire de grandes réparations. « Ceux qui 1 avoient vue du » vivant du feu roi , dit l'Estoile , ne la pouvoient re- » connoitre pour la foire Saint-Germain , tant elle étoit » piètre et désolée. »

« On disoit que le roi s'y trouveroit, dit le même écri- » vain; mais il n'y alla point; le duc de Guise et Vitry » coururent les rues avec dix mille insolences. »

« Le iO février io97, le duc de Nemours et le comte » d'Auvergne allèrent à la foire, où ils commirent dix » mille insolences : un avocat y perdit son chapeau et fut » bien battu par les gens du comte d'Auvergne.

» Le roi s y rendit quelques jours après, marchanda » plusieurs bijoux d'un grand prix, n'acheta rien, si ce » n'est un drageoir d'argent mathématicien, où étoient, dit » l'Estoile , gravés les douze signes du ciel , que lui vendit » un marchand jouaillier. » 11 le donna à son fils César.

« Pendant la foire de Saint-Germain de cette année » (1605) , dit encore l'Estoile , où le roi alloit ordinaire- » ment se pourmener, se commirent à Paris des meur- » très et excès infinis, procédants des débauches de la )> foire, dans laquelle les pages , laquais, écoliers et sol- » dats des gardes , firent des insolences non accoulu- » mées, se battant dedans et dehors, comme en petites » batailles rangées, sans qu'on y put ou voulut donner » autrement ordre : un laquais coupa ies deux oreilles à » un écolier et les lui mit dans sa pochette, dont les éco-

» liers mutinés, se ruant sur tous les laquais qu'ils ren- » contrôlent, en tuèrent et blessèrent beaucoup. Un sol- » dat des gardes , ayant été attaqué desdits laquais au » sortir de la foire , et attéré par eux de coups de bâton » sur les fossés de Saint-Germain , sétant enfin relevé, » en tua deux et les jeta tout morts dans les fossés, puis » s'en alla et se sauva. Voilà comme les débauches, qui » sont assez communes en matières de foire, furent extra- » ordinaires en iceîle , laquelle néanmoins on prolongea » jusqu'à carême-prenant. »

Les désordres que dans cette foire commettaient les pages et les laquais étaient autorisés par l'exemple des maîtres , par l'absence presque totale dune police et par l'espèce d'immunité dont jouissaient la plupart des hôtels des seigneurs ou princes auxquels ces pages appartenaient; hôtels qui servaient aux maîtres comme aux valets d'asile impénétrable à la justice. Ces pages et laquais se multiplièrent dans la suite dune manière effrayante. Pendant près d'un siècle, les Parisiens furent troublés, insultés, battus , pillés , et quelquefois tués par cette multitude de valets qui ne servaient qu'à une vaine représentation. Je parlerai dans la suite de leurs habitudes tumultueuses, et de l'impuissance de la police et du parlement pour les réprimer.

La foire Saint-Germain renfermait plusieurs académies de jeux, où le roi, les princes, les seigneurs venaient risquer leur fortune , et souvent celle des autres. Un arrêt du parlement , du 50 janvier 1608 , nous fait connaître les jeux auxquels on s'y livrait : cette cour fait défense de jouer à la foire Saint-Germain aux caries , dez, quittes et tourniquets.

En 1609; il s'établit plusieurs académies de jeux à

Paris. L'Estoile, ainsi que l'auteur du Mercure Français, rapporte qu'au mois de mars de cette année , un nommé Jonas loua , dans le temps de la foire et dans son voisinage, moyennant i ,400 francs, une maison qu'il ne devait occuper que quinze jours4.

La paix ,' ayant succédé à de longues guerres , avait depuis quelques années ramené dans Paris l'abondance, et accru sa population. Plusieurs négociants, par d'heureux hasards ou des spéculations bien calculées , s'enrichirent rapidement. Embarrassés de jouir.de ces richesses auxquelles ils n'étaient point accoutumés, ou poussés par le désir de les accroître, ils se laissèrent entraîner par l'exemple de la cour , et surtout par celui du roi , qui , comme on l'a dit , jouait ordinairement des sommes trèsconsidérables.

« On a vu , ajoute l'Estoile, le fils d'un marchand, per- » dre dans une séance soixante mille écus , n'en ayant » hérité de son père que vingt mille. »

Ce n'était pas seulement à la foire Saint-Germain que se donnaient les jeux de hasard : le jour du carnaval on dressait le long du Pont-au-Change des étaux sur lesquels les amateurs venaient jouer aux dés. Cet usage fort ancien fut interrompu en mars 4601. L'Estoile dit que ceux dudit pont, étant interrogés sur cette suspension de jeux, répondirent « qu'ils vouloient être sages doresnavant et » bons ménagers , puisque le roi leur en montroit le pre- » mier l'exemple, et que M. de Rosny leur apprenoit tous » les jours à le devenir2.

Si ce n'est pas une ironie, si ce motif est le véritable,

4 Journal de Henri IV, t. III , p. ï>0!> , 506. — Mercure de France, t. I, >5.

ldenu\. TH. p. 472.

TAIiLJfcAU MOU AL. ^77

on voit ici une preuve de l'influence puissante qu'exerce l'exemple des chefs sur la conduite des inférieurs.

Le luxe était excessif à la cour de Henri IV. Ce n'était point le goût de ce roi , qui lui aurait sans doute préféré la simplicité, et qui n'avait pas besoin d'un mérite qui s'achète dans les boutiques; mais il n'en était pas ainsi de ses maîtresses et de ses courtisans.

Bassompierre dit que, pour la cérémonie du baptême des enfants du roi , il fit faire un habillement qui lui coûta quatorze mille écus ; il en paya six cents pour la façon seulement : il était composé d'étoffes d'or , brodé en perles. 11 acheta de plus une épée garnie de diamants, qu'il paya cinq mille écus : il avoue qu'il fit cette dépense extraordinaire avec de l'argent gagné au jeu4.

Au baptême du fils de madame de Sourdis, qui fut célébré le 6 novembre 4594, Gabrielle d'Estrées parut vêtue d'une robe de satin noir « tant chargée de perles » et de pierreries , dit l'Estoile , qu'elle ne se pouvoit sou- » tenir. » Le même écrivain ajoute peu après : « Samedi » 42 novembre, on me fit voir un mouchoir qu'un bro- » deur de Paris venoit d'achever pour madame de Lian- » court (Gabrielle d'Estrées), laquelle le devoit porter le » lendemain à un ballet, et en avoit arrêté le prix avec » lui à dix-nevf cents écus, qu'elle lui devoit payer comp- » tant2. »

Ce luxe appauvrissait la classe la plus utile , les cultivateurs, et enrichissait celle qui l'était le moins, les passementiers, les lapidaires, les brodeurs, etc. 11 offrait l'exemple d'une abondance mal répartie , mal employée,

4 Journal de ma vie, par Bassompierre, t. 1, |>. -187, 4 88. 2 Journal de Henri IV ' , t. II, p. 15-, 155.

et qui ne servait qu'à augmenter la corruption morale. Il lit des progrès rapides parmi les bourgeois de Paris.

« Pendant qu'on upportoit à tas de tous les cotés à » rHôtel-Dieu les pauvres membres de Jésus-Christ, si » secs et si atténues qu'ils n'étoient pas plus tôt entrés qu ils » rendoient l'esprit , on dansoit à Paris, on y mommoit ; » les festins et les banquets s'y faisoient à quarante-cinq écus » le plat, avec les collations magnifiques à trois services, » où les confitures sèches étoient si peu épargnées que » les dames et demoiselles étoient contraintes de s'en dé- » charger sur les pages et laquais.

» Quant aux habillements , bagues et pierreries , la » superfluité étoit telle, qu'elle s'étendoit jusqu'au bout » de leurs souliers et patins, etc.

» La femme d'un simple procureur fit faire une robe » en ce mois , de laquelle la façon revenoit à cent » francs1. »

Le luxe des habits , une suite nombreuse de pages , de laquais, de gentilshommes, d'écuyers , etc.; le luxe de la table; un ton menaçant, des fanfaronnades, des débauchés bruyantes , des créanciers qu'on ne payait pas el qu'on maltraitait souvent ; l'affectation à se montrer joyeux , satisfait , tout-puissant , supérieur aux bienséance et aux lois, étaient les traits du caractère de la noblesse les honneurs , la gloire qu'ambitionnaient les princes e seigneurs de ce temps. DAubigné, dans son Baron de Fœnestc, a peint avec autant de gaité que de cynisme l'ignorance , la superstition stupide. la bassesse ei même la lâcheté de certains nobles ou courtisans du règne d<

• Journal de Henri IV, t. II, p. 266, 267, 290.

rABLEAU MORAL. j,lf)

Henri IV et des commencements de celui de son successeur : tous ces vices étaient mal couverts par des démonstrations continuelles d'opulence et de pouvoir.

Il est vraisemblable que l'auteur satirique, grand-père de la dernière épouse de Louis XIV, a chargé les figures du tableau : tous les nobles n'habitaient pas la cour; et ceux qui avaient embrassé la religion réformée étaient généralement graves, instruits et supérieurs à leur siècle : tels étaient Lanoue , Duplessis-Mornay^ Suîiy, d'Àubigné lui-même, etc.

Voici comment ce dernier trace les manières et les discours des courtisans qui fréquentaient le Louvre. C'est le baron de Fœneste qui en fait l'exposé. « Vous com- » mencez à rire au premier que vous rencontrez; vous » saluez lun , vous dites le mot à l'autre : Frère, que tu » es brave y cspanoui comme une rose ! Tu es bien traité de la » maîtresse; celle cruelle, cette rebelle , rend- elle point les » armes à ce beau front , à cette moustache bien troussée ! et » puis cette belle grève, c'est pour en mourir! Il faut dire » cela en démenant le bras, branlant la tête, changeant » de pied , peignant d'une main la moustache, et d'au- » eune fois les cheveux...

» Vous voulez savoir de quoi sont nos discours ; ils sont » de duels , où il se faut bien garder d'admirer la valeur » d'aucun , mais dire froidement : lia ou il avait quelque » peu de courage ; et puis , des bonnes fortunes envers les » dames... Et puis, nous causons de l'avancement en » cour, de ceux qui ont obtenu pension ; quand il y aura » moyen de voir le roi , combien de pistoles a perdues » Créqui et Saint-Luc; ou, si vous ne voulez point dis- » courir sur des choses si hautes, vous philosophez sur » les bas-de-chausscs de la cour... Quelquefois nous en-

280 HISTOIRE Dh PARIS.

» trous dans le grand cabinet, avec la foule de quelques » grands; nous sortons sous celui de Beringand , des- » cendons par le petit degré, et puis faisons semblant » d'avoir vu le roi , contons quelques nouvelles ; et , là , » fa\it chercher quelqu'un qui aille dîner'. »

L'orgueil des seigneurs catholiques, qui d'ordinaire accompagne l'ignorance; l'opinion de leur supériorité sur tous les humains, l'affection qu'ils montraient pour les habits riches et brillants , pour des titres purement honorifiques , c'est-à-dire purement propres à flatter, à fortifier leur vanité, éclatèrent en plusieurs occasions pendant cette période. Ils traitaient comme des esclaves les personnes attachées à leur maison; ils les faisaient battre de verges, et les cédaient à d'autres comme un meuble. Dans les écrits de ce temps , on trouve fréquemment ces phrases : tel secrétaire , tel musicien , tel joueur de luth, tel chirurgien , tel gentilhomme appartenait à tel prince, à tel seigneur, qui le donna à tel autre seigneur. Henri IV ht don à un de ses valets d'écurie d'un homme difforme, qu'on avait arraché à ses travaux , pour le montrer comme une curiosité, et en tirer profit12. Marguerite de Valois faisait donner des coups de bâton à son musicien Choisnin 3. Les seigneurs fouettaient souvent leurs pages. Mais , ce qui montre mieux les écarts de la féodalité et la haute importance que les seigneurs mettaient à des titres sans fonctions, c'est la noble colère dont fut saisi le duc de Mercœur, lorsque le parlement de Paris, qui avait pour principe de n'accorder le titre de prince

* Le baron de Fœneste , chap. 2, p. 4 8. Pour rendre ce passage intelligible à tous les lecteurs , j'en ai changé l'orthographe gasconne.

2 Voyez t. II, SaiiU-Càme et Saint-Danricn , p. 4'42 et suiv.

3 Divorce satirique* — Journal de Henri fll; t. IV, p. 300.

qu'aux membres de la famille royale, refusa publiquement de lui donner cette qualiGcation. Voici ce qu'on Irouve dans les registres manuscrits du parlement.

Le 2 juillet -1599, le duc de Mercœur, accompagné de vingt à trente hommes armés d'épées , se rendit le soir dans la maison de M. Louis Servin -, avocat du roi au parlement. Ce magistrat, en voyant arriver le duc, le salua en lui disant : Bonsoir! monsieur. Alors le duc lui dit : « Je ne viens 'point pour vous dire bonsoir, ni pour vous )> recommander ma cause, mais pour me plaindre à vous de » ce que vous avez dit dernièrement en la 'chambre de ledit , » que je n'étois tas prince , et qu'il n'y avoit que les princes » du sang qui fussent reconnus pour princes en France ; en » quoi vous avez menti.

» Sur quoi ledit Servin, voyant ledit sieur de Mercœur » en colère , se seroit aussi couvert pour la dignité de sa » charge, et auroit doucement, et sans s'émouvoir, re- » montré audit sieur de Mercœur de regarder qu'il par- » loit à un officier du roi. Ledit sieur de Mercœur auroit » répliqué, en jurant et blasphémant le nom de Dieu , » et mettant la main sur son épée comme pour la tirer, » en disant par deux fois : Monsieur Louis Servin, je vous » couperai le cou; et n'étoil cette qualité d'officier du roi , » je le ferois tout à l'heure , et n'y a personne qui m'en sut » empêcher; ajoutant : // n'y a pas deux heures aue je suis » averti de ce que vous avez dit , et encore (\ue ma femme » vous ait répondu en pleine audience, je suis venu pour vous » dire que je vous MONTRERA] que je suis prince; je vous » tuerai , et il n'y a personne qui m'en sut garder. »

Servin reprocha au duc l'indécence de son procédé et l'insulte qu'il faisait à u\\ avocat du roi dans sa propre maison, à ses fonctions ei à la justice ,*él lui remontra

qu'il devait porter ses plaintes au roi. A ces mots le duc de Mercœur ordonne à ceux qui l'accompagnent d'entourer le magistrat, et dit que la chose ne valait la plainte; « que lui sieur de Mercœur se feroit lui-même justice, » et donneroit cent coups d'étrivières audit Louis Servin , » que nul ne Ten pourroit empêcher... Quoi disant, le- » dit sieur de Mercœur auroit mis derechef la main sur » son épée, pour la tirer, jurant et blasphémant le nom » de Dieu, et disant audit Servin qu'il le tueroit, finis- » sant ce propos par plusieurs injures , se mettant en » effort d'offenser ledit avocat du roi, lui répétant qu'il » lui couperait le cou; et, remettant une troisième fois la » main à son épée , de laquelle il auroit frappé ledit avo- » cat du roi, comme il l'en menaçoit; mais il" fut con- » tenu par un particulier qui se mit au-devant dudit » sieur de Mercœur, en lui disant : Monsieur, que voulez- » vous faire ? »

Le duc de Mercœur redoubla ses injures, ses jurements, ses menaces , et se retira.

Le parlement fut bientôt informé de l'insolente agression de ce seigneur : il nomma une commission pour en informer, et envoya deux de ses membres pour s'en plaindre au roi. On ignore le résultat de cette affaire : ce qu'il importe de faire connaître , c'est que , par son orgueil et sa férocité, le duc de Mercœur avait acquis une célébrité égale à celle du maréchal Biaise de Montluc, du connétable Anne de Montmorency. On voit qu il établissait ses droits à la principauté et signalait dignement son caractère par ces paroles dignes de remarque : Je vous montrerai que je suis prince , je vous tuerai.

L'honneur, ou plutôt l'orgueil de la noblesse était alors d'une constitution très- robuste. Les nobles pou-

TABLEAU UOJIAL. 283

vaicnt se livrer aux aelions les plus viles, les plus ignominieuses , les plus criminelles , sans que leur fierté en souffrît aucune atteinte, ni leur gloire la moindre tache. Malgré ces accidents , ils transmettaient à leur postérité une noblesse pure. Le métier infâme que plusieurs remplissaient à la cour, auprès des rois enclins à la débauche, ne les déshonorait point, et la trahison n'apportait aucune flétrissure à leur honneur invulnérable. Les nobles dérogeaient en exerçant le commerce ou un métier utile ; ils ne dérogeaient pas en volant les marchands sur les chemins.

Ils empruntaient, ne payaient pas, et leur noblesse leur donnait le privilège de manquer à leur parole sans être déshonorés ; de battre, de mutiler, de tuer et de jeter par leurs fenêtres , dans les fossés de leurs petites forteresses, les malheureux sergents qui venaient, au nom du roi et de la part de leurs créanciers, leur signifier quelque sentence, ou exécuter une saisie. On trouve dans les registres criminels du parlement un grand nombre de ces gentillesses.

Le comte de Belin, le comte de Brissac, trahissent leur parti, violent leurs serments, pour vendre chèrement la ville de Paris à Henri IV; un grand nombre de gouverneurs les imitent : leur noblesse n'en souffre pas la moindre altération ; et leurs descendants s-enorgucillissenl de les avoir pour aïeux.

Nicolas du riarlay, baron de Sancy, envoyé par le roi pour lever des troupes en Suisse , manquant d'argent pour les payer, apprit, étant à Baie, que vingt-deux voyageurs, portant chacun 4-, 000 écus , cousus dans les selles de leurs chevaux, devaient passer près de cette ville. 11 alla, bien accompagné, se mettre en embuscade

sur leur chemin, les dépouilla de leurs richesses, les attacha à des arbres, et se retira chargé de leur or, qui lui servit à payer les Suisses *.

Lorsque les nobles volaient pour leur compte , les tribunaux en faisaient quelquefois justice ; et, sous le règne de Henri IV, la place de Grève a vu périr, par la main du bourreau, de hauts et puissants seigneurs de l'arrondissement du parlement de Paris, condamnés pour leurs exploits sur les grands chemins.

Voici la notice de quelques-uns de ces coupables , d'àprès le Journal de TEstoile :

Le 49 lévrier \ 597, un gentilhomme fut décapité pour volerie. L'Estoile ne dit pas son nom 2.

En 4602, Gui Eder de Beaumanoir de Lavardin, baron de Fontenelles , cousin germain du maréchal de Lavardin, appartenant à Tune des plus illustres maisons de la Bretagne, faisait le métier de voleur sur terre et sur mer. Outre ses brigandages et ses vols , le baron de Fontenelles était coupable d'actes de cruauté qui font horreur, et conspirait même contre le roi. Le vendredi 27 septembre \ 602 , il fut rompu vif en place de Grève, ainsi que quelques-uns de ses nobles complices 3.

Un jeune gentilhomme, convaincu de plusieurs vols, assassinats et de plusieurs autres actes étranges pour son âge , fut , le 28 avril 4 605 , exécuté en place de Grève. Le journaliste ne donne pas le nom de ce gentilhomme voleur : il dit qu'il tua un pauvre homme, son créancier, qui venait lui demander de l'argent4.

1 Mémoires Nouveaux de Bassompierre , p. 51. 3 Journal de Henri IV ', au 4 9 aoùl 1597. 3 Idem, au 27 septembre 1(302.

1 Jdcm , au 28 avril 4G05.

TABLEAU MORAL. 28f>

Dans le même temps, la Gra nge-San terre , gentilhomme de grand lieu, dit TEstoile, et insigne voleur, fut, le 50 avril 4603, exécuté en place de Grève. M. de Vitry demanda sa grâce à Henri IV, qui répondit : Prouvezmoi qu'il ri a jamais volé sur les grands chemins , et je vous l'accorde. La Grange avait toute sa vie exercé le métier de voleur. « On a remarqué de lui et de sa maison une » chose notable , ajouté l'Estoile : c'est que son grand- » père avoit été exécuté pour voleries, et son père étoit » en prison pour le même crime \ »

Le vendredi 2 mai (1 605), les deux frères de la Grange- Santerre furent décapités en Grève, avec un nommé La Rivière, et un autre qui fut pendu : tous «grands voleurs, » et principalement La Piivière, qui étoit un gentilhomme » du pays deGastinois, qui se faisoit appeler le baron du » Plat, vrai athéiste et scélérat jusqu'au bout. Il y en eut » aussi un de la même faction condamné aux galères 2. »

Un gentilhomme voleur, que le journaliste ne fait pas connaître , fut exécuté sur la place de Grève : il jeta du haut en bas de l'échafaud un cordelierqui voulait le confesser ; il manqua d'étrangler le bourreau avec ses dents; il fut roué vif 3.

Il y eut à Paris un très-grand nombre de gentilshommes exécutés pour des crimes plus énormes. Il y en eut dont l'histoire ne parle point : il y en eut qui, coupables de vols sur les grands chemins , ne furent jamais poursuivis par la justice , ou qui obtinrent des lettres de rémission, que Henri IV ne refusait guère lorsqu'elles étaient sollicitées par des femmes.

4 Journal de Henri IV , au 50 avril 4G05. 3 Idem , au 5 mai \ 605.

?'Idem , au 25 février -1 60G .

Les provinces et chaque canton de province étaient désolés par de nobles voleurs, qui , accoutumés aux brigandages des guerres civiles , les continuaient pendant la paix. Si je ne craignais de dépasser les bornes que je me suis prescrites, je repporterais la longue liste de leurs noms de familie, noms que les généalogistes placent pour la plupart au rang des plus illustres; mais je me borne au trait suivant, qui caractérisera une grande partie de la noblesse du règne de Henri IV.

Trois frères , nobles bretons , appelés Guilleris, rassemblèrent une troupe d'environ quatre cents gentilshommes qui, pendant six années consécutives, désolèrent la Bretagne, le Poitou, la Saintonge, etc. Ils avaient affiché sur les arbres des grands chemins ces mots : Paix aux gentilshommes , la mort aux prévôts et archers , et la bourse aux marchands. On réunit contre ces brigands une armée de quatre mille cinq cents hommes , qui , avec quelques pièces d'artillerie , parvint à s'emparer de leur repaire; il en périt plusieurs dans le combat : quatrevingts furent pris et roués vifs \

Si les vices de la barbarie déshonoraient la noblesse de France , le clergé en était aussi fortement entaché. Les prêtres faisaient la guerre , étaient livrés à la débauche, et les plus sages d'entre eux s'adonnaient à des superstitions absurdes, à des pratiques sacrilèges ou ridicules, qui leur attiraient le mépris de tous les gens probes e raisonnables.

Le haut clergé , sous Henri IV, était aussi scandaleux que dans les temps de la plus épaisse barbarie.

* Journal de Henri IV, septembre \ G08. — Histoire générale des Larrons liv.2, p.K.

TAJ3LEAU MORAL. 287

On a vu , pendant la Ligue , presque tous les prêtres et moines de Paris s'armer et faire le métier de soldat.

Le cardinal d'Autriche remplissait les fonctions de général, et à la tête d'une petite armée il vint faire la guerre à Henri IV pendant que ce roi assiégeait Amiens.

PlusieursévêquesdeFrance commandaient des troupes.

Le cardinal de Guise avait entretenu pendant un an Gahrielle d'Estrées avant qu'elle échût à Henri IV; le cardinal de Pieims devint aussi amoureux d'une autre maîtresse de ce roi, Charlotte des Essarts, l'épousa secrètement, et en eut des enfants *.

Quant au cardinal de La Rochefoucauld , si ses mœurs étaient sans reproche , sa raison ne l'était pas. Pendant qu'il occupait le siège de Clermont, il fut , par un stupide aveuglement , ou pour les intérêts de son parti , de concert avec son frère, abbé de Saint-Martin-de-Randan , le soutien et même le provocateur des impostures de Marthe Brossier, fille de Jacques , tisserand de Romorantin. Cet homme, peu fortuné, imagina de mettre à profit la crédulité publique, en faisant passer sa fille Marthe pourdémoniaque. L'ayant exercée à faire des contorsions, des grimaces , à prendre des postures extraordinaires, à pousser des hurlements, il la fit débuter dans les villes et bourgs voisins de la Loire ; puis en Anjou , où son imposture fut démasquée par Charles Miron , évoque d'Angers. Ce prélat, après une sévère réprimande, lui ordonna de se retirer dans son pays, et de ne plus abuser le public 2.

1 Nouveaux Mémoires de Bassompierre, p. \7C). — Mercure historique et politique , avril 4 688 , p. 575.

* Voici par quelles épreuves l'évêque d'Angers te convainquit <lc la fourberie

Qt88 HISTOIRE DE PARIS.

Au lieu de se soumettre à l'ordre de ce sage prélat , la prétendue possédée, son diable, Jacques Brossier, père de cette fille, et ses deux sœurs, s'acheminèrent vers un théâtre plus favorable à leurs impostures : ils vinrent à Paris, et, à la fin de mars -1559, se logèrent près de l'abbaye de Sainte-Geneviève.

A la nouvelle de l'arrivée de cette troupe , les capucins se présentèrent les premiers pour lutter bravement contre le diable, dont Marthe Brossier était possédée : dans l'excès de leur zèle , ils négligèrent les formalités ordinaires, et se mirent à exorciser cette fille sans l'autorisation des supérieurs.

Le cardinal de Gondi , évêque de Paris , procéda dans cette affaire avec plus de régularité, et employa les moyens propres à s'éclairer sur la vérité de cette possession. Il fit assembler plusieurs docteurs en théologie et plusieurs docteurs en médecine ; parmi ces derniers, se trouvaient les plus célèbres médecins de Paris, Michel Mare&cot , Nicolas Ellain, Jean Haultin, Jean Riolan et Louis Duret.

Le 30 mars -1599, les épreuves que le diable devait subir, attendues impatiemment, commencèrent avec solennité; la scène s'ouvrit par l'apparition de la prétendue possédée, qui débuta par des sauts, des contorsions, et poussa des hurlements extraordinaires.

C'était alors un principe généralement admis que le

de Marthe Brossier. Il la fit manger à sa table , et boire de l'eau bénite sans l'en prévenir ; elle n'éprouva aucune émotion.

Il lui fit verser de l'eau commune , qu'il diso.it être de l'eau bénite ; alors elle entra dans une grande agitation , et eut des convulsions extraordinaires.

II demanda tout haut qu'on lui apportât le Rituel des exorcismes. Il se fit apporter un Virgile; il y lut quelques vers de l'Enéide. La fille, croyant qu'il prononçait des paroles du Rituel , parut aussitôt tourmentée par le diable et fit d'horribles contorsions. (Histoire dp de Thon» Hv. 425, édit. de 4 754, vol. 4 5 , p. 592.)

diable possédait parfaitement toutes les langues anciennes et modernes : en conséquence, pour s'assurer de la présence de cet esprit malin dans le corps de la jeune fille, le docteur Marins l'interrogea en grec, et le médecin Marescot en latin : le diable resta sot et muet; et, dès lors ? on décida que la jeune fille notait point possédée.

Cetle décision ne plaisait point à plusieurs prêtres intéressés à prouver la présence du diable, et à démontrer leur pouvoir sur cet esprit invisible et malfaisant.

Le lendemain, nouvelle scène : elle eut lieu dans la cbapelle de Sainte-Geneviève. Marthe Brossicr, bien endoctrinée, renouvela ses convulsions et ses tours de force : deux médecins lui enfoncèrent, dit-on, une aiguille entre le pouce et l'index; elle supporta celle opération sans donner aucun signe de douleur. Marescot douta de cette épreuve, et déclara qu'il ne l'avait point vu faire.

Le 4er avril, Marthe Brossicr est soumise à de nouvelles expériences : un capucin ouvre la séance en prononçant l'exorcisme; et lorsqu'il en fut à ces mots : et homo factus est , cette fille tira la langue, fit des contorsions horribles, et se traîna depuis l'autel jusqu'à la porte de la chapelle, avec une célérité qui étonna les assistants.

Alors le capucin exorciste , coulent de ce succès , dit avec un ton d'assurance : Si quelqu'un- doute de la présence du démon dans le corps de celte fille, et ne craigne pas d'exposer sa vie, qu'il essaie de contenir cl d'arrêter ce démon. Sur-le-champ se lève et s'avance le médecin Marescot qui saisit Marthe par la tète, la presse, et contient tous ses mouvements ; l'exorciste , confondu , dit que le diable s'était retiré; le médecin répondit : J'ai donc chassé le diable !

Après cette scène , Marescot sortit pour un instant de la tome îv. 19

chapelle : Marthe , le croyant fort loin , retomba dans ses convulsions ordinaires; Marescot rentre subitement, la saisit, et, sans beaucoup de peine, parvient à la rendre immobile; l'exorciste alors commande à la fille de se lever : elle ne le peut; et le médecin , qui s'y oppose , dit : Ce diable n'a point de pieds, elne saurait se tenir debout.

Le résultat de cette expérience chagrina beaucoup les partisans du diable, et ne les découragea point : ils donnèrent encore une fois le spectacle de la possession ; mais ils ne voulurent pas que les précédents médecins y assistassent. Ils en appelèrent de nouveaux, qui , plus dociles ou plus crédules, firent, devant l'évoque de Paris, une déclaration par laquelle ils reconnaissaient que Marthe Brossier avait le diable au corps K .

Cependant la sottise ne triompha point, et cette farce ridicule, qui attirait beaucoup de monde, et devenait l'objet de toutes les conversations, fixa l'attention du parlement. Le â avril , le procureur-général du roi remontra à cette cour «que, depuis quelques jours, il était ar- » rivé dans cette ville une fdle qu'on dit être possédée » du malin esprit; laquelle , étant en F église de Sainte- » Geneviève , a été vue et visitée par médecins et au- » très personnes qui sont bien informées de l'imposture » d'où provient beaucoup de scandale. » Sur son réquisitoire, la cour ordonna quecette fille. serait remise au lieutenant criminel , pour que son procès fût fait.

Aussitôt l'évéque de Paris vint déclarer au procureui du roi que, jusqu'au jour d'hier, il avait cru que la possession de Marthe Brossier était une imposture, mai:

4 Journal dv Henri IV , mars et avril 1599.

que , depuis, il avait changé d'avis, et le pria de demander au parlement de surseoir de trois ou quatre jours à l'exécution de son arrêt. Ce magistrat demanda le sursis ; mais la cour, pour bonnes causes et justes considérations , arrêta que cette exécution ne serait point différée \

Marthe Brossier , malgré son diable , fut mise en prison , et Ton nomma une commission composée de plusieurs médecins chargés d'examiner cette fille , et d'en faire un rapport 2.

Des prêtres avaient ourdi cette intrigue pour soutenir la juridiction ecclésiastique , attaquer indirectement Tédit de Nantes , et répandre de nouveaux germes de désordre dans l'état. Henri IV en fut très-bien informé : il employa , pour en détourner le succès , tous les moyens que lui inspirèrent sa prudence et sa forte volonté de maintenir la paix dans son royaume. 11 eut de la peine à se faire obéir : tant est dangereuse la puissance ecclésiastique, lorsqu'elle se voit appuyée par la crédulité publique 3.

Bientôt les chaires des prédicateurs retentirent de plaintes et de vives déclamations contre le parlement. Il n'appartient pas à cette cour de s'immiscer dans les affaires de possession et de diablerie : le clergé seul a le droit de connaître ces matières. Empêcher d'exorciser les démoniaques, c'est oter à l'Eglise la gloire d'un miracle qui s' opère ordinairement par le ministère des seuls prêtres catholiques; c'est lui ravir le moyen de confondre les infidèles et les hérétiques, etc., etc. C'est ce que déclamaient en chaire plusieurs prédicateurs de Paris, et no-

* Registres manuscrits du parlement , aux 2 et 3 avril h 599. 2 Journal de Henri IV , au \ 5 avril \ Îi99. 4 Histoire de de T/iou. i.\, liv. 4 25.

tamment André Duval , docteur de Sorbonne , dans réalise de Saint-Benoît, et le P. Archange Dupuy, capucin , dans l'église de son couvent.

Le parlement manda ces prédicateurs. André Duval parut devant le tribunal , y reçut une forte réprimande, avec injonction de parler, à l'avenir, avec plus de respect du roi et du parlement. Quant au capucin , il ne comparut point , et môme maltraita l'huissier qui lui signifiait Tordre de cette cour. A la seconde citation , il disparut, et ses frères remirent à l'huissier une déclaration portant qu'il leur était défendu par une bulle , sous peine d'interdiction , de répondre devant aucun juge royal : c'était se déclarer en révolte contre l'autorité sou. veraine.

Les capucins signataires de cette déclaration , menacés de peines sévères, comparurent, le U mai , au parlement. Là , vertement réprimandés , ils entendirent prononcer un arrêt qui leur interdisait, pendant six mois , la faculté de prêcher; la déclaration qu'ils avaient souscrite fut déchirée devant eux , et l'arrêt prononcé fut lu de nouveau dans leur couvent , en présence de" tous les capucins assemblés.

La commission , composée de médecins , chargée de faire un rapport sur l'état de Marthe Brossier , après un examen de quarante jours, fit ce rapport, duquel il résultait qu'elle n'avait reconnu en cette fille aucun signe de possession, et que tout ce qui paraissait extraordinaire en elle était naturel. D'après ce rapport, ie parlement, le 25 juin 4599, ordonna à Nicolas Rapin, lieutenant de robe courte , de conduire ladite Marthe Brossier , Silvine et Marie, ses sœurs, et Jacques Brossier, leur père , à Romorantin , lieu de leur domicile , pour y demeurer

sous la garde de sondit père , avec la défense de laisser sortir dudit lieu sans la permission du juge, auquel il fut aussi ordonné d'y tenir la main , et d'en donner avis tous les quinze jours à la cour.

Dans un pays où les lois seraient également respectées par toutes les classes de la société , l'affaire se serait terminée à l'exécution de cet arrêt ; mais en France , où se trouvaient deux classes depuis longtemps impatientes du joug des lois, toujours disposées à les enfreindre et a s'é-

tr au-dessus d'elles, il en arriva autrement; et Ton vit membres supérieurs du clergé braver le roi, son parlement et ses arrêts.

François de La Rochefoucauld , évoque de Clcrmont , depuis cardinal , de concert avec son frère Alexandre de La Rochefoucauld , abbé de Saint-Martin-de-Randan , forma le projet de tirer Marthe Brossier du lieu où elle était consignée. L'abbé de Saint-Martin se chargea de cette expédition : il vint à Romorantin ; et , malgré le juge du lieu, il en retira cette lille , ses sœurs et son père, les conduisit en Auvergne , les logea à Clermont , dans la maison épiscopale, et leur lit jouer dans cette province, ainsi que dans tous les lieux de leur passage , leurs farces dégoûtantes.

Le parlement, averti par le juge de Romorantin de la conduite des deux frères La Rochefoucauld et de l'enlèvement de Marthe Brossier , les fit ajourner personnellement, par arrêt du 5 décembre 4599 : ils n'obéirent pas. Ils furent de nouveau ajournés, par arrêt du -19 février 4600; l'évêque alors fit une réponse à ce dernier ajournement, dont on ne connaît pas la teneur; mais elle contenait évidemment un refus d'obéir, puisque le i 9 avril suivant, le parlement condamna lui et son frère à faire

reconduire à leurs frais Marthe Brossier et sa famille dans la ville de Romoraulin ; ordonna que tous les biens temporels et les revenus de l'évêque seraient saisis , et envoya des commissaires pour mettre la saisie à exécution.

Après cet arrêt , les deux frères La Rochefoucauld persistèrent dans leur rébellion. L'abbé de Saint-Martin , au lieu de ramener Marthe Brossier dans son pays , prit la résolution de la conduire à Rome : il arriva, avec le père Brossier, ses fdles et le prétendu diable de Marthe , daii> la ville d'Avignon , où cette fille étala toute l'étendue de ses talents en diablerie.

Le parlement, informé de cette nouvelle contravention, rendit un nouvel arrêt le 5 mai iGOO, portant qu'Alexandre de La Rochefoucauld, prieur deSaint-Martin-de-Randan , serait pris au corps.

Henri IV se trouvait sans pouvoir contre les intrigues de quelques prêtres rebelles, qui méprisaient, éludaient les décrets de son parlement, menaçaient de répandre le trouble dans ses états , et d'ameuter contre lui le parti encore puissant des jésuites réfugiés à Rome. 11 fut obligé, pour arrêter ce mal , de recourir aux négociations diplomatiques. Il dépêcha des courriers auprès du sieur d< Sillery, son ambassadeur à Rome , et auprès du cardinal d'Ossat. Ces deux diplomates mirent en jeu toutes les ressources de leur génie auprès du pape, et même auprès des jésuites réfugiés, pour détourner le coup qu'allaient porter contre son autorité le prieur de Saint-Martin et les jongleries de Marthe Brossier. On peut voir, dans l'historien de Thon et dans les lettres du cardinal d'Ossat le* détails de cette longue et pénible négociation.

L'abbé de Saint-Martin, se voyant prévenu et abandonne

par le pape et les jésuites, renonça enfin à ses ridicules et dangereux projets, fit des excuses au cardinal d'Gssat , écrivit à Henri IV pour lui demander le pardon de sa faute et de celle de son frère, l'évoque de Clermont; et, peu de temps après, se voyant l'objet du mépris et de la raillerie de la cour de Rome, il mourut de chagrin* Son frère l'évoque n'en mourut pas, et devint cardinal. « Le » pauvre cardinal de La Rochefoucauld , dit un écrivain » du temps, qui, lisant son bréviaire dans les rues, fait » arrêter son carrosse quand il vient auxoremus, croyant » que Dieu ne peut entendre sa prière à cause du » bruit1. »

Marthe Brossier et sa famille furent réduits à vivre d'aumônes. Henri IV voulut que les lettres du cardinal d'Ossat qui contenaient les détails et le succès de sa négociation fussent lues avec solennité à la cour du parlemont, et rendues publiques, afin d'effacer les fâcheuses impressions que cette diablerie avait faites sur l'esprit du peuple 2.

Le clergé de France manquait généralement de lumières. On y comptait quelques hommes instruits; mais Je nombre en était petit : ainsi les erreurs, le fanatisme et les superstitions trouvaient un accès facile parmi les ignorants qui en composaient la grande majorité. L'institution des séminaires, destinés à l'instruction des aspirants à la prêtrise, n'existait pas encore; la plupart des prêtres subalternes menaient une vie scandaleuse, s adonnaient à

* Les hypocondriaques de la cour; Recueil 4 0 , p. 94.

2 Histoire de de Thou , t. XIII, p. 40^ , 405 , etc. — Lettres du cardinal d'Ossat , sous l'année 4G00. — Registres manuscrits et civils du parlement , au 2\ mars 1600. — Registres manuscrits criminels, au 3 mai 4G00.

2f)° HISTOIRE DE PAillS

la magie et même faisaient servir leur ministère aux pratiques de cette fausse science.

La pratique des images de cire que Ton fabriquait pour nuire ou ôter la vie à son ennemi , pratique absurde, criminelle et sacrilège, dont j'ai parlé dans les chapitres précédents, se maintint encore pendant cette période. On a vu les prêtres de Paris, entraînés par une aveugle fureur, placer, dans l'intention de faire périr Henri III, de ces images magiques sur les autels de presque toutes les paroisses de cette ville : dans le procès du maréchal de Biron, il est aussi fait mention de pareilles images. Suivant les crédules partisans de ces superstitions, elles n'avaient de vertu que lorsqu'elles étaient baptisées en forme, et qu'on leur avait imposé, avec les cérémonies de l'église, le nom de celui que l'on voulait faire périr.

Le poète Motin , qui écrivait sous Henri IV, prouve que la croyance à la vertu de cette pratique absurde était alors générale \

On dit que, par magie, en frappant «ne image, Celui qu'elle figure en reçoit le dommage 2«

L'Estoile rapporte qu'un prêtre fut condamné, par arrêt du parlement, a être pendu, pour avoir, dans le dessein de jeter un sort sur quelqu'un , consacré à la messe un morceau de papier , au lieu de l'hostie ordinaire 3.

1 Jean-Baptiste Nani, dans son histoire imprimée a Venise ( t. VIII, p. 400 ), parle d'une conspiration tramée en 4G55 contre le pape Urbain VII. Cette conspiration consistait en une image de cire qu'avaient fabriquée àcs prêtres magiciens pour faire périr ce pape.

2 OE livres de Motin , stances sur ce qui fut attenté contre le roi Henri IV, le lundi 4 9 décembre 4 605.

3 Journal de Henri IV ', mars 4 604.

TABLEAU MORAL. 20,y

Le même écrivain nous cite le fait scandaleux de deux prêtres qui se battirent dans l'église du Saint-Esprit , et dont l'un avait placé sur l'autel une membrane qui couvre quelquefois la léte des nouveaux -nés. J'en ai parlé ailleurs1.

Bodin, si expert dans lesartsde diablerie, nous atteste l'existence de l'usage sacrilège des images de cire : « Si » les sorciers , dit-il , veulent faire quelque méchanceté » par les images de cire, ils les font mettre sous les cor-* » poraux pendant la messe. » Le même écrivain dit que les plus grands sorciers ont été prêtres 2.

Une infinité d'abus introduits dans l'Eglise depuis les siècles de barbarie s'y maintenaient toujours et contribuaient à conserver les idées fausses et la corruption des mœurs. La religion ne consistait encore qu'en pratiques , et restait séparée de la morale. Les évoques, les abbés, les curés mêmes , ne résidaient point dans leurs évêcbés , dans leurs monastères, dans leurs cures, et ne donnaient aucune instruction au peuple. Les bénéfices étaient distribués de manière qu'un seul titulaire possédait un grand nombre d'abbayes et même d'évêchés. On accordait les revenus de ces évècliés à des laïques, à des domestiques, à des femmes, même à des protestants. Cosme Ruggicri, parfumeur italien, accusé d'athéisme, de magie, accusé d'avoir empoisonné la reine de Navarre, mère de Henri IV, fut récompensé par le don de l'abbaye de Saint-Mahé, en Bretagne , abbaye qu'il conserva jusque sous le règne de Louis X1ÏI 3.

1 Voyez la note, t. II, p, 4-49, et le Journal de Henri IV ', au 21 octobre 4 5'JO.

2 Dcmonomanie , édit. de 1598, p. 546 , TJ<7.

3 Lettres de. Pasquier , liv. 5 , lettre -10'.

298 LUSTOlftE DE PARIS

M. de Bourdeilles , connu par ses mémoires , où il a tant préconisé les vices des cours , possédait l'abbaye de Brantôme, et en porta constamment le nom.

M. de Sully, qui était protestant, possédait les abbayes de Coulombs, du Jard, d'Or de Poitiers etd'Apsie. Ce qui est remarquable , c'est que le pape autorisait cette transgression aux lois canoniques par des bulles qu'il lit même expédier gratis en faveur de M. de Sully, lequel vendit à différents particuliers ces quatre abbayes, dont il tira 250,000 livres \

Ces abus , si contraires aux principes de l'Evangile , n'étaient pas les seuls : les idées de la multitude étaient tellement perverties, qu'on donnait le titre de vertu, non à la probité exacte , à une conduite généreuse et pure , à des actes de désintéressement , mais à des pratiques ridicules et superstitieuses. Je pourrais citer une infinité d'exemples particuliers qui attestent celte vérité. Je me bornerai à un exemple plus général.

Sous la domination de la Ligue, les prédicateurs avaient fait croire au peuple de Paris qu'une procession était l'acte le plus agréable à la Divinité , le moyen le plus sûr de calmer sa colère, et de se la rendre favorable. Ils ne lui disaient pas : Soyez justes , renoncez à vos habitudes vicieuses, suivez les lumières de la raison, que Dieu vous a données pour diriger votre conduite; faites à autrui ce que* vous voudriez qui vous fût fait; mais ils lui disaient : Promenez-vous soir et matin dans les rues de Paris , les uns à la suite des autres , sur deux lignes ; promenez-vous les pieds nus, promenez-vous en chemise, promenez-vous tout nus pendant l'hiver. Ils furent obéis ;

1 OEconomies royales de Sully, édit. de 1665 , t. IV, p. 398 , 604 et 603.

car tout ce qui est extraordinaire exerce un puissant empire sur la multitude.

Je ne citerai point le témoignage des écrivains protestants, toujours disposés à verser le ridicule sur les pratiques religieuses qui en sont susceptibles. Je ne citerai pas non plus celui de ces écrivains raisonnables, de ces hommes dont le nombre commençait alors à s'accroître, qui , révoltés des abus que Ton faisait de la religion chrétienne , en suivaient les saines maximes j et n'en séparaient ni la raison ni la morale, hommes qu'on nommait politiques, et que les prêtres du dix-huitième siècle auraient nommés philosophes ; mais je citerai le témoignage d'un zélé catholique, ligueur de bonne foi et peu disposé à se moquer des pompes religieuses dont il était l'admirateur :

« Le 30 janvier 4589, dit-il, il se lit en la ville plu- » sieurs processions , auxquelles il y a une grande quan- » tité d'enfants, tant fils que filles, hommes que femmes, » qui sont tous nuds en chemise, tellement qu'on ne vit ja- » mais si belle chose , Dieu merci... 11 y a telles paroisses » où il se voit cinq à six cents personnes toutes nues. »

«Ledit jour (3 février -1589) se firent, comme aux » précédents jours, de fort belles processions, où il y eut » grande quantité de tous nuds et portant de très-belles » croix. »

«Le 44- février (4 589), jour de careme-prenant , et » jour où Ton n'avoit accoutumé que de voir des mas- » carades et folies, furent faites, par les églises de cette » ville, grande quantité de processions, que y alloient en » grande dévotion , même de la paroisse de Saint-Nico- » las-des-Champs, où il y avoit plus de mille personnes, » tant fils que filles , hommes que femmes, tous nuds , et

» même tous les religieux de Saint-Martin-des-Champs » qui étoient tous nuds pieds, et les prêtres de ladite » église de Saint-Nicolas aussi pieds nuds, et quelques- » uns tous nuds, comme était le curé, nommé maître » François Pigenat, duquel on fait plus d'état que d'au- » cun autre qui étoit tout nud, et n'avoit qu'un guilbe » (guimpe) de toile blanche sur lui, etc. »

« Le ^k février , tout le long du jour, Ton ne cessa de » voir aussi les processions, et èsquelles il y avoit beau- » coup de personnes , tant enfants que femmes et hom- » mes, qui étoient tous nuds, lesquelles portoient et repré- » sentoient tous les engins et instruments desquels notre » Seigneur avoit été affligé ; et entre autres les enfants » des jésuites , joints ceux qui y vont à la leçon , lesquels » étoient tous nuds, et étoient plus de trois cents, deux » desquels portoient une grosse croix de bois neuf, pe- » sant plus de cinquante, voire soixante livres1. »

Tel était l'état d'exaltation et d'égarement où les prédicateurs de la Ligue avaient porté les esprits de la multitude parisienne : elle croyait faire acte de la plus sublime dévotion en bravant le froid de la saison rigoureuse, en bravant les bienséances qu'observent toutes les nations civilisées.

Ces prédicateurs , en faisant exécuter des processions , et surtout des processions composées de personnes marchant les pieds nus , ou le corps entièrement nu , ne savaient pas, aveuglés qu'ils étaient par la superstition et l'esprit de parti , qu'ils imitaient les païens, et les surpassaient même en indécence ; car lès païens faisaient des processions où les figurants marchaient les pieds nus ,

' Journal des choses advenues à Paris depuis le 23 décembre 1588 jusqu'au dernier avril -1589.

TABLEAU MORAL. 3oi

mais n'en faisaient pas où les hommes et les femmes se montrassent en état de pure nature. Ils ne savaient pas que les premiers chrétiens, loin d'imiter ces cérémonies païennes, les blâmaient i ; ils ne savaient pas que l'Évangile, en prohibant l'ostentation dans les actes de piété, en défendant même formellement de prier en public, condamne ces pompes religieuses2.

Pendant quatre ou cinq mois, les Parisiens ne cessèrent de faire chaque jour une ou plusieurs de ces scandaleuses processions. « Ils étoient si enragés , dit » l'Estoile, pour ces dévolions processionnaires, qu'ils »-alloient, pendant la nuit, faire lever leurs curés et les » prêtres de leur paroisse, pour les mener en proces- » sion. »

Le curé de Saint-Eustache voulut, à ce sujet, leur faire quelques remontrances; on le traita de politique et d'hérétique : il fut forcé de condescendre à la fureur des Parisiens pour ces pieuses et ridicules promenades, «où , » dit le même écrivain3, hommes et femmes, garçons et

* Dans toutes les religions les plus connues , les processions étaient en usage. Celles d'Osiris sont décrites par Hérodote , celles d'Isis par Apulée , celles d'É- Icusis par divers autres écrivains. Les païens avaient aussi des processions où les dévots marchaient les pieds nus : on les nommait Nudipedalia. Tcrtullien en parle, et les blàrftc. [Tertulliani Opéra de Jejuniis , edilio 4G75, p. Îi55.) Ainsi , ces cérémonies sont imitées du paganisme • mais on ne voit pas, dans ces pompes religieuses, d'exemples où les personnes des deux sexes figurassent toutes nues.

Dans nos siècles de barbarie, on voyait souvent des personnes condamnées aux pénitences publiques suivre les processions en chemise ou toutes nues , des dévols ou dévotes aller, dans le même équipage, accomplir un vœu au tombeau de quelque saint ; mais il y a peu d'exemples où les acteurs et actrices de cette espèce de spectacle se soient en si grand nombre montrés publiquement tout nus: c'est aux prêtres ligueurs que nous devons ce perfectionnement.

2 Voyez saint Matthieu, chap. G.

3 Journal de Henri III, au 44 février -1589.

)> filles , marckoient pêle-mêle , et où tout étoit carème- » prenant , c'est assez dire qu'on en vit des fruits.

En matière d'opinions religieuses, la population de Paris offrait plusieurs divisions : les bons catholiques, les politiques, les protestants et les athéistes.

Sous le nom de bons catholiques , on désignait les superstitieux, les ligueurs, les intolérants, les persécuteurs, tous ceux qui croyaient aveuglément les prédicateurs et faisaient consister le christianisme dans le matériel des pratiques et dans de vaines observances.

Les politiques étaient des hommes plus éclairés, et par conséquent plus raisonnables.

Les protestants, qui se rapprochaient beaucoup des politiques, étaient persuadés qu'ils professaient le christianisme dans sa pureté primitive. Ils ne persécutaient pas : on les persécutait.

Ceux qu'on nommait athéistes n'observaient aucune religion. Cette classe d'hommes , qui suivait l'impulsion d'un caractère audacieux , d'un libertinage d'esprit , n'était pas assez instruite pour avoir de la moralité sans religion. Aussi tous ceux que l'histoire de ce temps nous signale sous la dénomination à" athéistes on d'athées sontils presque tous des hommes souillés de -crimes. Cependant on donnait cette qualification à des personnes auxquelles on n'avait à reprocher qu'une grande indifférence pour toutes les religions, pour tous les partis politiques, et un penchant pour la vie voluptueuse. Tel était Nicolas , secrétaire et poëte du roi Charles iX , secrétaire du duc de Mayenne et secrétaire de Henri IV, et que Brantôme nous dit être un gros réjoui , bon compagnon , doué d'un esprit divertissant et fort enclin à la bonne

TABLEAU MORAL. 3û3

chère. Il mourut à l'âge de soixante-dix ans , et se fit luimême cette épitaphe :

J'ai vécu sans souci ; je suis mort sans regret, Je ne suis plaint d'aucun , n'ayant pleuré personne. De savoir où je vais, c'est un trop grand secret; J'en laisse le discours n messieurs de Sorbonne.

Je parle de cet homme , parce qu'il était le favori de tous les grands seigneurs de Paris, qui, malgré ses vices, se faisaient une fête de le recevoir à leur table. Henri IV, dès qu'il eut fait son entrée à Paris , manda Nicolas , et le fit assister à son dîner. « Ce bon corrompu et vieux pé- » cheur, et qui, dit TEstoile, ne croyoit en Dieu que par » bénéfice d'inventaire, n'en étoit que mieux venu aux » compagnies , selon l'humeur corrompue de ce siècle » misérable \ »

Si j'ajoutais ici quelques traits de la partialité et de la corruption de la plupart des magistrats chargés de rendre la justice , et des pillages bien avérés des financiers , pillages tolérés et punis tour à tour, et jamais réprimés2,

1 Journal de Henri IV y février 4 004.

* Toutes les contributions étaient alors réparties et perçues par des fermiers qui commettaient des vexations énormes et s'enrichissaient aux dépens du peuple. On ne savait alors porter à ces abus que des remèdes impuissants et même iniques. On menaçait de poursuivre rigoureusement ces fermiers, on les traduisait en prison. Alors, pour éviter le châtiment mérité, ils consentaient à restituer des sommes considérables qui rentraient dans les coffres du roi, et le peuple n'était ni vengé ni soulagé.

L'E' toile parle d'un nommé Rognais , trésorier des guerres, qu'on appelait le Magnifique , parce qu'il vivait en prince et en tenait maison. Il avait un sérail de courtisanes , comme le grand-seigneur. Il acheta une charge de maître des comptes a son frère , « pour faciliter les moyens , par ses réponses , de recouvrer » argent a Paris, où il en prenoit partout où il pouvoit... Ce petit trésorier fut )> empoisonné, selon le bruit commun, vécut en prince, et mourut gueux, o

Journal de Henri IV, t. III , p. 4 28.) Le peuple indigné se souleva en t&94 contre les gouverneurs et trésoriers des

3o4 HfSTOïRE DE PARIS

je compléterais le tableau moral des hommes qui, par leurs dignités , leurs emplois, leur ministère civil ou religieux , ont , pendant cette période , exercé une grande influence sur le peuple ; mais je me livrerais à de trop longs détails. Il suffira de faire connaître quelques-uns des effets que les exemples des hommes puissants ont produits sur la classe de ceux qui ne le sont pas.

Les voleurs subalternes remplissaient la ville de Paris de craintes et de dangers ; on n'osait point sortir la nuit sans être bien accompagné et armé. La police mal organisée, et ses agents mal payés, laissaient beaucoup de facilité aux malfaiteurs.

L'Estoile nous offre ainsi le tableau raccourci des crimes commis à Paris pendant le mois de janvier 4G0G : « Force meurtres, assassinats, voleries , excès, paillar- » dises et toutes sortes de vices et impiétés régnèrent en » cette saison extraordinairement. Insolence des laquais » à Paris jusqu'aux meurtres, dont il y eut de pendus; » faux monnoyeurs pris et découverts; deux assassins qui » avoient voulu assassiner le baron d'Aubeterre, roués » tout vifs en Grève ; un soldat des gardes pendu pour » avoir tué son hôte afin de lui voler dix francs qu'il avoit ; » un marchand venant à la foire , tué d'un coup de cou- » teau qu'on lui laissa dans la gorge, trouvé en cet état » le long des tranchées du faubourg Saint-Germain ; sans » parier de dix-neuf autres qu'on trouve avoir été tués et » assassinés en ce seul mois par les rues de Paris , dont » on n'a pu découvrir encore les meurtriers. Pauvre

provinces. Ces insurgés, appelés crocans, furent bientôt dissipes. Henri IV (lisait à ce sujet : Venlrc-saint-gris l si je n'étais point roi, et si j'en avais le loisir f je me ferais volontiers crocan. (Idem , juin \ 594. )

TABLEAU MORAL. 3o5

» commencement d'année nous menaçant de pire fin ! »

Voici quel tableau il nous a laissé des désordres et des crimes de la fin de cette même année i6Q6 : « Adultères, » puleries, empoisonnements, voleries , meurtres, as- » sassinats et duels si fréquents à Paris, à la cour et par- » tout , qu'on n'osait parler d'autre chose , môme au pa- » lais , où l'injustice qui y règne rend effacés la beauté et » lustre de cet ancien sénat \ »

Au commencement de Tannée 4G07, môme tableau : « Débauches et folies, ballets, paillardises, duels et au- » très vices et impiétés étoient en ce temps plus en règne » que jamais2. »

Je pourrais ajouter plusieurs passages de cette nature, puisés dans d'autres écrivains de ce temps , et notamment dans les registres manuscrits du parlement, eWomposer un tableau hideux des mœurs de cette période. Mais c'en est assez ; et si Ton me reprochait d'avoir , dans les traits que j'ai rassemblés , choisi le mal de préférence au bien, je répondrais que , les monuments historiques ne m'ayant offert que des erreurs, des vices et des crimes , je n'ai pas eu à choisir. Cependant du milieu de ce cloaque de corruption s'élèvent quelques actions dignes d'éloges ; elles sont particulières, très-rares, et n'opposent à la règle générale que de faibles exceptions. Je vais rapporter celles qui sont dignes de remarque.

Au mois de mars 4o89, on découvrit dans Paris un ministre protestant appelé Damours : il fut conduit prisonnier à la Bastille. 11 aurait, suivant l'usage, été brûlé vif; mais Bussi-Leclerc, ce fameux et redoutable ligueur, loin de le faire tourmenter , eut pour lui beaucoup dé-

1 Journal de Henri IV , p. 404.

2 Idem, février 4G07.

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