‹ Histoire Phsique, Civile Et Morale De ParisChapitre 19 sur 29 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

3o6 HISTOIRE DE PARIS.

gards. « Il disoit , en jurant Dieu comme un bon catho- » lique , que Damours , tout huguenot qu'il étoit , valoit » mieux que tous ces politiques de présidents et de con- » seillers qui n^étoient que des hypocrites , et lit si bien » que le ministre sortit1. »

Au mois de juin 4589 , deux honnêtes dames de Paris, toutes deux protestantes , qui depuis les barricades s'étaient toujours tenues cachées, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, furent enfin découvertes par le peuple « qui, suivant TEstoile, sans autre figure ni forme de » procès, les vouloit saccager et traîner à la rivière. »

Pour être mieux autorisé dans cette exécution violente, le peuple les traîna dans la maison du curé Wincestre, « un des^octeurs tirant gage de madame de Montpen- » sier , et des plus séditieux et fendants prédicateurs de » Paris, qui ne prèchoientquelesang et le meurtre, prin- » cipalement contre tels gens... Ces deuxbonnes dames » ne s'attendoient à guère mieux , attendu la renommée » et qualité du personnage , et -le temps et la religion » dont elles faisoient profession ; et toutefois, comme si » de loup , en un instant, cet homme fût transformé en » agneau, et devenu tout autre homme , elles trouvèrent » en lui tant de douceur et d'humanité , qu'après avoir » conféré aimablement avec elles , remontré et disputé » sur les points de leur religion , les ayant trouvées fer- » mes et résolues d'y persister, et même ayant trouvé à » une desdites dames une méditation de Théodore de » Bèze sur le psaume 80 , après la lui avoir rendue , non- » seulement les conduisit lui-même en lieu de sûreté, les » tirant des mains de cette populace enragée , à laquelle » il fit accroire qu'elles étoient toutes réduites et conver-

1 Journal de Henri IV , t. JI , p. i$fi,

TABLEAU MORAL. Zo*]

» tiesà retourner à la messe, encore qu'elles n'eussent » rien promis, mais aussi leur donna moyen d'évader et » sortir de la ville , et leur aida en ce qu'il put, Dieu les » retirant du gouffre de la mort par les mains de cet » homme, leur capital ennemi, et se servant de lui en » cette œuvre pour les conserver et mettre en liberté '. »

Les circonstances font ressortir le mérite de ces deux bonnes actions.

En voici une autre que je ne dois pas omettre, et qui eut lieu à Paris sous le règne de Henri IV, pendant la famine et la contagion, qui, en 4596, désolaient cette ville. Laissons parler TEstoile , qui décrit cette bonne action , et qui dit en avoir été lui-même témoin :

« Une fille des bonnes maisons de Paris, laquelle ayant » été en ce temps accordée , et son accordé lui ayant » donné , comme on a de coutume , cinquante écus dans » une bourse , pour être employés en ses menus négoces » et affiquets, au lieu de les y employer, les donna aux » pauvres et les distribua elle-même de sa main , là où » elle vit la nécessité2. »

On cherche en vain , dans les actions des hommes les plus renommés de ce règne , des traits dignes des éloges de rhistoirc. On trouve du courage chez plusieurs, quelques traits dune rigide probité, notamment chez les protestants ; mais , il faut l'avouer , Henri IV est le seul de son temps qui soit digne de fixer les regards de la postérité. Ce prince , par ses habitudes vicieuses , son mépris pour les règles de la bienséance , était au niveau de sou siècle ; mais il s'élevait fort au-dessus par ses saillies spirituelles et par sa loyauté.

4 Journal de Henri IV ', t. II, p. 4 9'J , 4 90. 2 tdem, p. 290.

3o8 niSTOIRE DE PARIS.

Une nation sans garantie , sans bases fondamentales , gouvernée par la volonté de ses maîtres, régie ou plutôt opprimée par une infinité de lois immorales , telles que celles qui concernaient les finances , lois qui ouvraient la carrière à tous les vices ; une nation autorisée dans son antique corruption par la vénalité des magistratures, 1 iniquité, la partialité des juges , par une religion détigurée et toujours séparée de la morale, enfin par les nombreux exemples de perversité que lui donnaient les hommes éminents en pouvoir, etc. , ne pouvait qu'être vicieuse. Ces causes agissaient sous le règne de Henri IV , comme elles avaient agi sous ceux de ses prédécesseurs , comme elles agirent sous les règnes suivants; mais leurs désastreux effets furent tempérés par les progrès de la civilisation , qui , malgré les fureurs du fanatisme et les excès de l'ambition , allaient toujours en croissant.

Les commentateurs facilitèrent l'étude de l'antiquité; les satires de d'Aubigné, la satire Ménippée furent des modèles et offrirent un genre de plaisanterie , un art de manier le ridicule qui n'est plus guère en usage dans notre littérature.

De Thou , au milieu de l'orage des factions , produisit une histoire universelle , remarquable par son impartialité ; TEstoile écrivit son curieux journal plein de principes excellents , et où brillent de temps en temps des aperçus fins et des traits originaux et spirituels; Mornay s'exerçait sur la politique et la théologie ; Sully préparait les matériaux de ses Mémoires , et Michel de Montaigne imitait en se jouant la profondeur de Sénèque et la précision de Tacite.

Les arts de luxe et d'agrément se maintinrent, mais n* firent guère de progrès. Les arts utiles furent plus heu-

TABLEAU MORAL. 3c>9

reux. On commença sous Henri IV à cultiver les vers à soie, à fabriquer des tapisseries de haute lice, des miroirs ou glaces , à l'instar de celles de Venise, etc.

Des lunettes d'approche furent , pour la première fois, introduites à Paris, en avriMOOD; le premier particulier qui en vendit était établi sur le pont Marchand.

Usages. Pendant cette période ; on commença à répandre sur les cheveux de la poudre blanche; et l'Esloile nous apprend que l'on vit, en -îo93, trois religieuses se promener dans les rues de Paris les cheveux frisés et poudrés.

L'usage des montres , qu'on appelait montres-horloges y s'établit à Paris sous ce règne ; elles étaient volumineuses, et on les portait sur sa poitrine, pendues au cou.

François 1er avait rétabli la mode de porter la barbe longue, les parlements et les chapitres-cathédrales avaient longtemps résisté à celle mode; mais ces corps se relâchèrent bientôt de leurs principes rigoureux. Sous Henri IV, tous les hommes, sans distinction, laissaient croître leur barbe. On employait de la cire pour donner aux poils une direction élégante.

Le costume des hommes et des femmes de la cour, par la richesse dont il était chargé , par ses formes raides , ses lignes droites qui défiguraient entièrement le nu , conservait encore le caractère de la barbarie. Les hommes comme les femmes portaient des espèces de corps de baleines en forme de cuirasse.

Dans le chapitre précédent, j'ai parlé de l'usage adopté par les femmes de la cour de se couvrir le visage d un masque; cet usage fut encore en vogue pendant la présente période , et devint général.

Bassompierrc dit que iorsqu en août 1T)82 Henri III

3lO HISTOIRE DE PARIS.

força sa sœur Marguerite de Valois de quitter Paris et daller joindre le roi son mari en Gascogne , il la fit poursuivre par soixante archers de sa garde , qui l'arrêtèrent et fouillèrent ses bagages à Palaiseau ; que Larchant , qui commandait cette troupe , se permit plusieurs outrages , et fit même démasquer la reine pour la mieux reconnaître \

L'auteur du Divorce satirique, en peignant le désordre qui régnait lorsque cette même reine fuyait Agen pour se réfugier dans les montagnes d'Auvergne au château du Cariât, dit « qu'à peine se put-il trouver un cheval de » croupe pour l'emporter , ni des chevaux de louage ni de » poste pour la moitié de ses filles , dont plusieurs la sui- » vaient à la file , qui sans masque , qui sans devantier , » et telles sans tous les deux, avec un désarroi si pitoya- » Lie , qu'elles ressemblaient mieux à des garces de lans- )> quenets à la route d'un camp , qu à des filles de bonne » maison 2. » Ainsi voyager sans masque était , pour une femme de qualité, une chose honteuse et extraordinaire.

Ces masques étaient ordinairement de velours noir, se ployaient facilement , et se nommaient loups. Dans les chapitres suivants , je parlerai encore de cet usage et de ses motifs.

Nous verrons , sous le règne suivant , ces vices , ces abus, ces mœurs, ces usages se maintenir par l'habitude, et marcher en sens inverse delà civilisation; puis s'affaiblir, se modifier, se restreindre, ou recevoir une direction nouvelle, lorsque le gouvernement, un peu débarrassé de l'aristocratie féodale, eut acquis la force redoutable du despotisme absolu.

1 Nouveaux Mémoires de Bassompicrre , p. 10.

3 Divorce satirique. — Journal de Henri III , t. IV. p, 598.

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