TOME IV, Al
» dit Bassompierre , et le plus âpre boute-feu de cette » méchanceté fut un prêtre nommé Travail , Dauphi- » nois, suggéré et mis en avant par Déageant. Cet homme » avait été vingt-cinq ans capucin, sous le nom de P. Hi- » laire , etc. • »
Luynes , sous le nom du roi , gouverna les Français avec un despotisme révoltant , surpassa son prédécesseur en abus d'autorité , et surtout en déprédation de finances. Jamais chef d'état n'avait excité plus de mécontentement; jamais la haine publique n'avait encore parlé si haut, ne s'était exhalée par un aussi grand nombre de pamphlets , de satires, de malédictions et de plaintes de toute espèce. Depuis on ne connaît que le cardinal Mazarin qui ait , à cet égard , obtenu sur Luynes une triste supériorité.
Le titre de connétable de France , qu'il se fit donner, ne fut pas capable de préserver sa mémoire d'une infamie éternelle. Le 45 décembre 4621 , il mourut de la fièvre, comblé de richesses, de dignités et de témoignages de la haine publique.
Pendant les onze années que durèrent ces deux tyrannies , la digue que Henri IV avait opposée à l'ambition turbulente de la noblesse fut rompue ; le torrent féodal recommença ses ravages : les duels , les assassinats , les brigandages , les guerres civiles et toutes les calamités qu'elles entraînent vinrent accabler le peuple français. Les princes, les seigneurs, considérant le gouvernement comme leur patrimoine, et les honneurs, les pensions qui en émanaient comme leur proie , se disputèrent et s'arrachèrent l'autorité et les finances de l'état. Ils firent
& Nouveaux Mémoires de Bassompierre , p« 305 , 304.
sous louis xin. 3*3
souvent la guerre à la cour, qui résistait quelquefois à leurs demandes exorbitantes.
La régente refuseau prince de Condé le gouvernement du château Trompette : ce prince quitte la cour, se retire dans son gouvernement, visite ses amis, et forme contre l'état un parti de mécontents. Toutes les factions qui ont troublé la France sous Louis XIII et sous la minorité de Louis XIV furent calquées sur ce modèle. Se retirer dans son gouvernement, c'était menacer la cour d'une prochaine révolte. Pourquoi, dans un môme état, y avait-il des gouvernements, et pourquoi les gouvernements étaientils constitués comme autant d'états séparés? Pourquoi, toujours esclaves de la routine , les rois ne profitaient-ils jamais des leçons de l'histoire, ne faisaient-ils que des lois de circonstance, ne s'occupaient-ils que de corriger les effets sans détourner les causes? Pourquoi ne changeaient-ils pas un ordre de choses qui avait depuis longtemps été si funeste au trône et à la tranquillité publique? Les réponses à ces questions sont faciles.
Depuis la mort de Htnri IV jusqu'à celle de Luynes, le gouvernement n'offrit que basses intrigues , trames perfides et mouvements séditieux , dont les chefs étaient ramenés à la paix par des concessions d'autorité ou des sommes d'argent. Tels princes, tels seigneurs, tels magistrats , suivant leurs intérêts personnels , servaient , abandonnaient ou trahissaient le parti de la cour pour se jeter dans un autre parti, qu'ils abandonnaient ou trahissaient ensuite, et retiraient toujours un prix de chaque trahison. C'est une honte, disait un député aux états-généraux tenus à Paris en 461^, c'est une honte qu'il faille que le roi acheté la fidélité de ses sujets à prix d'argent.
On ralluma les torches du fanatisme, en violant les
traités faits avec les protestants. Les jésuites obtinrent la permission de rouvrir leur collège à Paris \
Le prince de Condé, qui au nom du roi, sousConcini, avait été renfermé à la Bastille , fut au nom du roi , sous de Luynes, mis en liberté. La reine se sauva de Blois, et son fils se raccommoda avec elle. Un an après, la reine, conseillée par Richelieu , évêque de Luçon, fit la guerre à son fils , et le roi prit les armes contre sa mère.
Le duc de Lesdiguières promet de se faire catholique, et le prince de Condé menace d'embrasser la religion protestante. « Si Ton vouloit rapporter toutes les particula- » rites de ces guerres , dit un contemporain , on verroit » en la poursuite d'icelles , non les intentions duroiexé- » cutées, ains (mais) des perfidies, desloyautés et trahi- » sons, tant du côté des persécutés que des persécu- » teurs2. »
Au milieu de ces désordres , effets des vices inhérents à ce gouvernement , au milieu de ces bacchanales politiques , il est remarquable de voir les chefs de tous les partis, quoiqu'ils n'eussent pou* motif que leur intérêt personnel , ne pas manquer , dans les très-nombreux écrits qu'ils faisaient alors répandre, de populariser leur cause, de lui donner le prétexte de l'intérêt national, et
1 A peine l'arrêt du conseil qui rétablissait les jésuites dans le droit de faire des leçons publiques au collège de Clermont fut-il rendu , que la Sorbonne et l'Université publièrent deux décrets portant que nul ne serait admis à professer la théologie ou les lettres et sciences dans l'Université sans y avoir préalablement étudié trois ans, sous les professeurs publics, et sans être porteur d'un certificat signé de deux au moins d'entre eux. Le postulant devait en outre faire serment de n'avoir eu d'autres maîtres que ceux de l'Université. Ces deux décrets, qui étaient une espèce de protestation contre le rétablissement des jésuites au collège de Clermont, furent déférés par eux au conseil d'état et cassés sur leur requête , le 26 avril 1 61 8. , ( B.)
8 OEconomies royales de Sully, t. VIII, édit, de 1662 , p. 176.
de reconnaître le tribunal de l'opinion publique , puissance enfantée par des lumières naissantes, et que l'on respectait alors \
Après la mort de Luynes , un troisième personnage , plus audacieux encore , s'avance sur la scène politique , et maîtrise toutes les ambitions : sa tyrannie fait oublier et même regretter celle de ses prédécesseurs. Ce personnage est le fameux Armand Duplessis de Richelieu , évêquede Luçon, qui, ayant commencé sa fortune à la cour, sous Concini , eut assez de souplesse pour la continuer sous Luynes. Serviteur dévoué de la reine, il avait partagé ses revers et ses succès , et cependant s'était ménagé des intelligences avec les ennemis de cette princesse.
Il méritait d'être cardinal : Marie de Médicis parvint à lui en faire obtenir le titre ; et lorsqu'il reçut la confirmation de cette dignité ecclésiastique, il déposa son chapeau rouge aux pieds delà régente, lui disant : Madame, cette pourpre, dont je suis redevable à votre majesté, me fera souvenir du vœu que j'ai fait de répandre mon sang pour son
- Voici le tableau burlesque qu'un rimeur fit du gouvernement sous h domination du duc de Luynes :
Le roi trop simple , <Ionne tout ;
Monsieur de Luynes ruine tout , <■
Et ses deux frères raflent tout : ,
Tous leurs parents emportent tout,
Et leurs agents dégasteut tout.
Le chancelier excuse tout ;
Les intendants retranchent tout ;
Le garde des sceaux 6celle tout ;
La Rochefoucauld purge tout ; .
Le pere Arnoux déguise tout.
Et la reine se plaint de tout.
Monsieur le prince f... partout
Le parlement vérifie tout. j
Les pauvres Français souffrent tout;
Maas à la On ils perdront tout ;
Et , si Dieu ne pourvoit à tout ,
le -grand djubH; emportera tout
service. Paroles de courtisan! Il devint dans la suite le plus ardent persécuteur de cette reine.
Admis, en avril 4624-, au conseil d'état, il le domina; et j pendant plus de dix-huit années , il fut le fléau des Français et le perturbateur de l'Europe.
Son ardeur pour la domination fut puissamment secondée par son talent, sa subtilité , son audace et son mépris pour toutes les règles de l'équité et de la morale. Il n'en respectait aucune ; il en faisait lui-même l'aveu: Quand une fois j'ai pris ma résolution, disait-il , je vais au but : je renverse tout; je fauche tout; ensuite je couvre tout de ma soutane rouge.
La plupart des poètes et prosateurs de son temps, prosternés aux pieds de sa toute-puissance , lui ont, par intérêt ou par frayeur, prodigué des éloges que des bouches modernes répètent encore par ignorance ou par une servile imitation.
Il s'environna d'apologistes ; il dirigea les trompettes de la renommée; il fit violence au burin de l'histoire ; mais tant de soins pour dérober ses actes tyranniques à la postérité n'ont fait qu'ajouter une nouvelle tache à sa mémoire.
Lancé dans la carrière du pouvoir, il commit plusieurs crimes pour s'y avancer , et en commit un plus grand nombre pour s'y maintenir.
11 fut ingrat envers ceux qui contribuèrent à sa fortune : il la devait à Marie de Médicis ; il la persécuta d'une manière scandaleuse. Au nom du roi son fils , il l'obligea de sortir du royaume ; et cette veuve de Henri IV , qui avait fait bâtir le palais du Luxembourg, n'eut pour se loger , à Cologne , qu'un galetas où elle mourut misérablement.
sous louis xi! i. 3a 7
Le surintendant La Vieuville , qui avait puissamment aidé le cardinal, qui lui avait ouvert la carrière de la fortune , fut une de ses premières victimes.
Il fut cruel. Je ne parlerai pas de ces exécutions mystérieuses qui avaient lieu , dit-on , dans ses châteaux de Bagneux et de Ruel , mais je ne puis passer sous silence les motifs secrets de ses meurtres politiques.
Il fit décapiter de Thou, parce qu'il avait refusé de devenir le délateur de ses ennemis , et parce que son père ? le célèbre historien , avait parlé peu favorablement de la famille de Richelieu \
Il fît périr Saint-Preuil parce qu'il avait manqué d'égards à ceux de la famille du cardinal ; le comte de Chalais3; le comte de Montmorency, pour avoir servi les complots du frère du roi; le jeune Cinq-Mars , favori du roi, qui , en cette qualité, portait ombrage au cardinal, et qui , de plus , était l'amant de Marion de Lorme , dont le cardinal voulait faire sa maîtresse ; Marillac , dont la procédure est un tissu d'iniquités révoltantes3, et dont la condamnation parut si étrange que le cardinal en rejeta l'odieux sur ses juges, leur reprochant une injustice qu'il avait lui-même ordonnée.
Tous périrent sur Téchafaud. Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres qui , par leurs mécontentements ou par la séduction , entraînés dans les conspirations que tramèrent la mère, l'épouse et le frère du roi , et aban-
4 De Thou , dans son Histoire , avait dit d'Antoine Duplcssis Richelieu, un des grands-oncles du cardinal : Moine apostat et souillé de toutes sortes de vi~ ces. A ce sujet notre prélat disait : De Thou le père a mis mon nom dans son histoire , je mettrai celui de son fils dans la mienne.
* Mémoires de l'abbé d'Attigny , t. VI , p. 203.
Relation véritable de ce qui s'est passe" au procès du maréchal de Marillac; Recueil A , B , C i etc. , volume 0 , page \ re.
3 2 8 tfISïOiRE DE PAlllS
donnés ensuite par ces personnages illustres, éprouvèrent le sort des premiers, et périrent par la main du bourreau, ou bien dans Texil et dans les prisons.
Sans doute les princes , les seigneurs accoutumés à partager les faveurs de la cour , à partager les revenus du fisc et Tautorité royale , virent avec mécontentement et jalousie Richelieu abuser de son ascendant sur la faible esprit de Louis XIII et les priver de leur part à l'autorité.
lis durent donc conspirer contre lui. Ils y étaient , en outre , amenés par les préjugés de leur naissance, parles principes de la féodalité encore en vigueur ; ils y étaient , de plus , autorisés ; parce qu'à la tête de leur parti se trouvaient la mère et le frère du roi , tandis que, dans le parti contraire, ils ne voyaient qu'un homme étranger à la dynastie , qu'un fourbe audacieux , qu'un séducteur du prince, qu'un prêtre envahisseur de tous les pouvoirs.
Le cardinal mettait ses actes tyranniques , ses usurpations , ses excès, ses crimes, sur le compte de Louis XIII, comme si ce roi eût été capable d'avoir une volonté.
11 faisait considérer et punir la moindre résistance à ses ordres comme des atteintes à l'autorité royale : il se considérait et se faisait considérer comme la royauté.
Si Richelieu cherchait à cacher, sous le prétexte banal du salut de Tétat, l'odieux des actes sanguinaires qu'il exerçait contre les personnes puissantes, sous quel voile pouvait-il couvrir ses révoltantes persécutions , sa tyrannie contre des particuliers obscurs et sans influence? Comment ses apologistes excuseront-ils sa vengeance , sa cruauté froidement calculée contre le curé de Loudun , Urbain Grandicr? Ce prêtre avait eu avec Richelieu, peu-
dant que celui-ci était évêque de Luçon , quelques discussions de préséance, qui, quoique légères, avaient profondément blessé lamour-propre de ce jeune prélat ; de plus, il l'accusait d'être l'auteur d'un pamphlet dirigé contre lui , intitulé : Lettres de la Cordonnière de la reinemère à M. de Barradas.
Dès qu'il lut parvenu au suprême pouvoir, il s'occupa de sa vengeance : elle fut terrible. Laubardemont , un des plus méprisables instruments de sa tyrannie, en fut chargé. Par suite d'une procédure longue et ridicule, si elle n'excitait pas la plus douloureuse indignation, Grandier, accusé d'avoir plusieurs diables à sa disposition, et, en sa qualité de magicien, de les avoir envoyés dans le corps de plusieurs religieuses du couvent des Ursulines de Loudun, fut brûlé vif. A mon avis, ce seul crime, qui en comprenait plusieurs autres , suffit pour mériter à la mémoire de Richelieu l'exécration de la postérité.
Les orateurs ou écrivains qui ne connaissent point le règne de Richelieu le proclament encore un grand politique. Quelle grandeur que celle qui ne consiste qu'à envahir et conserver le pouvoir en faisant de grands maux , en commettant de grands crimes! Richelieu ne fut qu'un audacieux intrigant, qu'un ambitieux, qui ne parut habile que par l'inhabileté de ses adversaires, qui n'obtint des succès que par l'extrême incapacité du roi et la corruptibilité des hommes en place. De quelle utilité fut-il à la France? A-t-il changé le régime féodal? Il a tué quelques hommes de ce régime, eta laissé subsister la chose1. Aussi,
4 II est pourtant un acte de Richelieu qui influa puissamment sur la destruction du système féodal , que Louis XI avait déjà si fortement ébranlé, mais auquel la faiblesse de quelques-uns de ses successeurs semblait avoir prêté une vie nouvelle. Je veux parler de la déclaration datée de Nantes, le 3< juillet 1626, et qui ordonne le rasement des villes Jones , châteaux et forteresses non situes
33o HISTOIBE DE PARIS
après sa mort , les troubles , qu'il avait contenus par la terreur, éclatèrent de nouveau : il ne fit rien pour l'avenir ; il ne travailla que pour son temps, que pour lui : il avait l'audace , l'énergie d'un ambitieux ^ l'adresse d'un fourbe exercé : il fut un scélérat fortuné ; il ne fut point un grand politique.
Rempli d'orgueil , son faste effaçait celui de tous les potentats : il pouvait le satisfaire, ayant à sa disposition toutes les finances du royaume. On dit que sa dépense s'élevait , chaque jour, à la somme de trois mille livres ; il avait une garde brillante et nombreuse, qui effaçait celle du roi. Il portait le luxe jusque sur les autels : on a vu, au Garde-Meuble, sa chapelle, composée de vases, ostensoirs, ornements et ustensiles du culte, tous en or massif, ornés de diamants.
Contre les préceptes de l'Église , ce cardinal voulut faire le métier de guerrier , et, par son exemple, il autorisa le cardinal de La Valette et autres prélats à l'imiter.
Au dix-septième siècle , on vit se continuer cet abus monstrueux que les temps de barbarie avaient fait naître : on vit ces deux cardinaux , vêtus en militaires, marcher à la tête de l'armée qui allait secourir Casai.
Richelieu, qui, le 21 novembre 4629, s'était fait nommer généralissime des armées, représentant le roi, figurait au milieu de la troupe, monté sur un superbe cheval, ayant un plumet au chapeau, l'épée au côté, couvert d'un
sur les frontières. A dater de cet acte, la noblesse féodale perdit ce qui lui restait de force matérielle : la courtisanerie remplaça dès-lors la féodalité. Les seigneurs ne purent plus se cantonner dans leurs châteaux comme ils l'avaient fait jusquelà , ni lutter contre l'autorité royale ; et si quelques-uns , qui parvinrent peutêtre à soustraire leurs domaines à cette grande mesure , opposèrent dans la suite au trône quelque résistance, ils cessèrent d'être réellement dangereux, parce qu'ils furent réduits à l'isolement. ( B.)
SOWS LOUIS XIII. 33 1
habit séculier brodé en or et d'une cuirasse : devant lui marchaient deux pages , dont lun portait son casque , et l'autre son gantelet.
Après cette expédition militaire, le cardinal , apprenant que Louis XIII, malade à Lyon, avait promis à sa mère et à son frère de le dépouiller de toutes ses fonctions et de son autorité suprême , vole auprès du roi , qui se trouvait à Versailles, le décide sans peine à renoncer à sa promesse, et à lui livrer ses ennemis. Ce jour, le \\ novembre 4630, fut appelé la journée des dupes.
Richelieu , après ce succès , manifesta le despotisme le plus effréné, se vengea sur la mère et le frère du roi, sur leurs adhérents, avec une rigueur excessive. Un grand nombre de personnes du plus haut rang furent emprisonnées, bannies ou décapitées.
Tous les attentats de ce cardinal se commettaient sous l'égide de la majesté royale et sous le nom de Louis XIII ; il en avait le profit, et en laissait le blâme à ce roi. Bientôt cette ambition toujours croissante trouva le pouvoir monarchique trop circonscrit pour elle : Richelieu voulut Tétendre ; il renversa les faibles limites qui distinguaient ce pouvoir du despotisme absolu.
Le parlement, par son refus d'enregistrer les édits , par son droit de remontrances , opposait quelques digues au débordement continuel du despotisme ; le cardinal voulut les renverser. Il parvint , par des moyens de corruption et de terreur, à imposer silence à ce corps politique; le premier président, qui lui était dévoué, fut l'instrument dont il se servit : en agrandissant l'autorité royale , il agrandissait la sienne.
Le 43 août 4631 , il fit tenir par Louis XIII un lit de justice au parlement : ce fut là que le premier président.
332 HISTOIllE DE PARIS
pour complaire à Richelieu, exalta jusquaux cieux le pouvoir des rois. Jamais, au parlement, le despotisme n'avait reçu tant d'hommages. « Sire, dit ce président à » Louis XIII, les rois sont les dieux visibles des hommes, » comme Dieu est le roi invisible des hommes; Dieu est assis » en lieu haut pour protéger ceux qui sont en bas , aussi » bien que pour leur commander; ainsi en est-il des rois )> de la terre, »
Ainsi , entre Dieu et les rois il n'existait , suivant ce président , que cette seule différence : Dieu est invisible aux hommes , et les rois ne le sont pas.
Après avoir dit que Louis XIII était le premier monarque des Français qui se lût occupé aussi soigneusement du gouvernement de l'état, et avoir insulté à la mémoire des rois ses prédécesseurs , il continua :
« Les rois ont un grand avantage sur les autres honi- » mes pour s'acquitter dignement de la fonction de leur » charge : Dieu les inspire et les appelle, etc. *. »
Ah ! que de rois mal inspirés ! Voyez l'histoire.
Par ce discours , dont évidemment Richelieu avait fourni le texte, ce cardinal voulait faire croire que son gouvernement était supérieur à tous ceux des rois précédents; que le pouvoir qu'il exerçait sous le nom de Louis XIII était sans bornes comme celui de Dieu ; que ceux qui gouvernent sont des dieux visibles, qu'ils sont puissants et infaillibles comme la Divinité ; qu'on leur doit une pareille soumission, un pareil respect; enfin que , dans la conception de leurs entreprises , ils sont inspirés par la Divinité. Ainsi , lorsque le parlement re-
* Hcgistres manuscrits du parlement , au \ 5 août \ 65f . * • !
sous louis xiii, 333
fusait d'enregistrer les édits, il attentait évidemment à la volonté de Dieu.
C'est ainsi que, pour arriver à la puissance absolue, il cherchait à pervertir l'opinion publique.
Redouté dans l'intérieur de la France , il ne le fut pas moins au dehors ; avec son argent et ses armées , il dictait des lois à tous les potentats.
Si Richelieu fut sanguinaire, il fut aussi galant. Il eut plusieurs maîtresses : Marion Delorme, la duchesse de Comballet , sa propre nièce, etc. 11 composa des livres de théologie et des pièces de théâtre : il ne réussit qu'à se donner du ridicule.
Il eut pour conseillers intimes le fameux P. Joseph , capucin ; La Valette , cardinal ; Bullion , surintendant ; pour bouffons , l'abbé Bois-Robert , Beautru , Raconis , docteur en Sorbonne, depuis évoque de Lavaur.
Le cardinal fit cependant du bien, parce que son ambition insatiable et son ardeur pour la vaine gloire se trouvaient quelquefois d'accord avec l'intérêt général. Il accrut momentanément l'autorité royale en frappant rudement les chefs de la féodalité, toujours disposés à l'attaquer; il fit respecter la France et lui acquit un grand ascendant sur les autres puissances de l'Europe.
H établit l'imprimerie royale1; mais il contraignit violemment la liberté de la presse et l'essor de la pensée ; il fît taire la vérité, et n'accorda la parole qu'à ses panégyristes. L'imprimerie royale fut alors un faible dédom-
* La fondation de Yimprimeric royale date du ministère du due de Luynes. Ce fut le 2 février 1620 que Louis XIII rendit l'ordonnance constitutive du premier privilège des imprimeurs royaux. On voit, par cet acte, que les sieurs Nurel et Mettayer, imprimeurs ordinaires du roi, pouvaient seuls imprimer les édita, ordonnances, règlements, déclarations, etc.
Richelieu ne deyint premier ministre qu'en \ 021 , (B.)
magement à cet état de contrainte ; mais dans la suite elle produisit d'heureux effets.
11 fonda l'Académie française; mais n'entrait-il pas dans son projet de faire prononcer son éloge par chaque récipiendaire , éloge auquel chacun d'eux fut constamment condamné? N'avait -il pas aussi pour objet , en créant cette compagnie de littérateurs i de les obliger à faire la critique du Cid de Pierre Corneille, tragédie dont les succès blessaient son amour-propre, excitaient sa jalousie?
Il fonda le Jardin des Plantes; mais il y fut déterminé par les instances du médecin du roi , Labrosse.
Il fit rebâtir l'église et le collège de Sorbonne , afin que sa sépulture y fût honorablement placée.
Il fit bâtir le Palais-Royal pour s'y loger avec magnificence.
Tous ces bienfaits eurent un motif personnel , mais la plupart furent d'une grande utilité et servirent aux progrès de la civilisation.
Ce qui fut moins utile, c'est l'espionnage que Richelieu porta à un degré de perfection auquel ce scandaleux moyen de gouvernement n'avait jamais atteint.
Après avoir abattu les têtes de plusieurs seigneurs , accablé le peuple d'impôts , soutenu des guerres continuelles , ruiné les finances du royaume , dont le déficit commença sous son administration et depuis fut toujours croissant * ; après avoir été l'effroi des Français et des étrangers, le U décembre 4642, il termina sa turbulente carrière dans la cinquante-huitième année de son âge.
1 Richelieu laissa le roi endetté de 40 millions de rente, et à sa mort le revenu de trois années était consommé d'avance. Ces 40 millions feraient aujourd'hui plus de 80 millions de francs.
sous louis xiii. 335
A sa mort les prisons s'ouvrirent devant ses nombreuses victimes ; les bannis furent rappelés ; les lâches et misérables satellites de sa tyrannie furent livrés à l'opprobre public ; et l'indignation, longtemps contenue par la peur, se répandit par torrents en prose et en vers, en langue latine et française, sur le maître et ses valets. Parmi les exagérations de la haine , on entendit les accents de la vérité et de la raison, accents qui vengent et consolent les opprimés.
Le roi, qui n'aimait point Richelieu et le craignait, apprit sa mort avec l'indifférence qu'il montra lorsqu'il vit sa mère chassée du Louvre et de la France , sa favorite La Fayette jetée dans un couvent , et son favori Cinq- Mars décapité , car ce roi était aussi dépourvu d'énergie que de sensibilité. Bientôt après, il mourut à Saint-Germain , le 44 mai 4643, ûgé de quarante-deux ans1.
Outre son extrême faiblesse et son insensibilité , Louis XIII manquait de l'instruction la plus nécessaire. Jamais les Français n'avaient encore adressé à leur roi un aussi grand nombre d'écrits sur les intérêts publics. Ces écrits étaient pour la plupart dictés par la sagesse et la bonne foi , et pleins de conseils salutaires. Louis XIII n'en lisait aucun; il ne lisait aucun livre : il avait un grand éloignement pour la lecture. Il en fut, dit Gomberville, dégoûté par Y Histoire de France de Fauchet , qu'on lui donna dans sa jeunese. Ainsi, aveugle au milieu des lumières, il ne connut ni le passé ni le présent,
4 On lui fit cette epitaphe :
Ci gist le bon roi notre maître, louis treizième de ce nom , <jui fut vingt ans valet d'un prêtre.
Et pourtant acquit grand renom :
Oui cbez autrui ; mai* chez lui , non.
et ne profita des leçons ni d'un temps ni de l'autre.
Ce roi , outre les exploits qu'on lui fit faire , est l'auteur d'un vœu à la Vierge, sous la protection de laquelle il mit son royaume , et promit de faire reconstruire le grand autel de l'église Notre-Dame, vœu qu'il n'accomplit point. Son fils , Louis XIV, s'en acquitta avec magnificence.
Son incapacité le réduisit à un rôle très-subalterne. Pour obtenir des faveurs ou des grâces, on ne s'adressait jamais à lui. Bussi-Rabutin dit que sous Richelieu le roi n était compté pour rien \
Lui seul fonda ou plutôt laissa fonder à Paris plus de maisons religieuses des deux sexes que n'en avaient établi tous ses prédécesseurs depuis le commencement de la monarchie. Je vais en donner la notice.
% IT. Communautés religieuses d'hommes.
Noviciat des Jésuites , maison située faubourg Saint- Germain, rue Pot-de-Fer, n°H2et i&. Madeleine Lhuillier, veuve de Saint-Beuve, le 3 avril 4610, donna aux jésuites son hôtel de Mézières , pour y placer le noviciat de leur société. L'acte de fondation est du \o avril 4612. Ainsi ces pères , profitant du zèle de cette dévote , obtinrent un troisième établissement dans Paris 2.
Dans cette maison , nommée d'abord maison de probation, les jeunes aspirants à la gloire et à la fortune jésuitiques étaient soumis à des épreuves et à un enseignement qui pouvaient les leur faire mériter.
A Mémoires de Bussi-Rabulin , t. I, p. 88.
9 Ils avaient deux autres maisons, l'une située rue Saint-Jacques , et l'autre rue Saint-Antoine. Jroyez Jésuites.
Les jésuites achetèrent plusieurs maisons voisines de lliôtel de Mézières; de sorte que cette propriété agrandie ne fut conflnée que par des rues, par celles du Pot-de-Fer, Mézières , Cassette et Honoré-Chevalier.
Ils firent bâtir , en 1630, aux dépens de François Sublet-Desnoyers , secrétaire d'état , à l'extrémité du jardin de l'hôtel de Mézières, une église, achevée en 4(U2, et dont le grand autel fut, en 1 709, construit par la munificence de Louis XIV.
Lorsque les jésuites furent , en \ 765 , chassés de Paris et de toute la France, on vendit celte maison et son enclos à divers particuliers.
La loge des francs-macons , dite du Grand Orient a ,
pendant plusieurs années, occupé quelques parties des bâtiments de cette maison, et, sur larueduPot-de-Fer, on a construit un vaste bâtiment destiné à un dépôt de farines.
Cartes déchaussés , maison religieuse située rue de Vaugirard , quartier du Luxembourg, n° 70. Déjà ilexis tait , à Paris , deux maisons de Carmes : celle de la place- Maubert et celle de la rue des Billettes. Le pape Paul V jugea ce nombre insuffisant ; et, pour renforcer sa milice à Paris, il envoya une nouvelle colonie de carmes déchaussés, qui arrivèrent dans cette ville peu de temps après la mort de Henri IV.
IN icolas Vivien, maître des comptes, leur fit, le M mai \Ç>\\ , don d'un vaste emplacement, composé de bâtiments et de jardins, situé rue de Vaugirard.
Les nouveaux carmes firent à la hâte, dans cet emplacement, bâtir les logements les plus nécessaires ; ils établirent leur chapelle dans une salle qui avait servi de