‹ Histoire Phsique, Civile Et Morale De ParisChapitre 5 sur 29 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

£o HISTOIRE DE PARJS.

» qui promettoient quelqae chose de leur beauté à venir, » et les donnoit à nourrir et élever qui çà, qui là, parmi )> leurs paroisses et leurs villages, comme les gentils- » hommes (font) des petits chiens, pour s'en servir lors- » quelles seroient grandes4.

* Brantôme, discours Ao , François Ier, édition de 4 788, t. V, p. 205.

On pourra traiter de conte fait à plaisir, de ouï-dire incertain, l'assertion de Brantôme; mais , sans puiser dans les temps plus anciens , où il serait facile de trouver des exemples d'évèques qui avaient des sérails, je me borne à citer deux témoignages : l'un m'est fourni par Guillaume Coquillart, officiai de l'église de Reims; il parle d'un évêque dont il déduise le nom, et, dans une enquête, il fait déposer un témoin , qui lui dit qu'il a été le familier de cette évêque :

Du révérend père en Dieu ,

L"c\ rque du pince Dadier , .

Lequel était trop couhimier ,

En chambre Datée , loiny de rue ,

En lieu d'aoltoor el de lusuier,

De tenir des garces en mue.

Le témoin ajoute qu'au bruit de plusieurs pièces de monnaie, agitées dans une grande bour>e , toutes ces filles accouraient auprès du prélat, el qu'en le servant dans ses plaisirs, le témoin a obtenu plusieurs bénéfices. (OE livres de Coquillart, onqueste d'entre la simple et la rusée, page 4 08.)

Le. second témoignage , dont je garantis hardiment l'authenticité, consiste en une enquête juridique, extraite de l'original, et en un arrêt du parlement de l\iris qui à en est suivi; enquête faite , d'après l'ordonnance de cette cour, par le lientcnant-général de Garladez, à la requête des syndics et consuls de la ville d'Aurillac. Elle fut commencée le 22 avril -1555, et se compose de plus de quatre-vingts témoins.

Il en résulte que Charles de Scnectaire , abbé du couvent d'Aurillac, et seigneur de cette ville, que ses neveux, Jean Belveser, dit Jonchières , prolor.otairc, et Antoine de Senectaire , abbe de Saint-Jean , que sa nièce , Marie de Scnectaire, abbesse Dubois, couvent de la même ville, et que les moines et religieuses de l'un et l'autre couvent, se livraient à tous les excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une ou plusieurs concubines, filles qu'il avait débauchées ou enlevées de la maison paternelle, ou femmes qu'il avait ravies à leurs maris. Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les enfants qui en provenaient, enfants bâtards, dont le nombre se montait à soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites à l'église. Les magistrats auraient sans doute toléré ce libertinage scandaleux ; mais ces moines avaient poussé l'audace jusqu'à frapper et assassiner plusieurs des bourgeois de la ville j mais des maris, des pères, réclamaient leurs femmes ou leurs filles enlevées

TABLEAU MORAL. 5l

» Nos évoques d'aujourd'hui, ajoute-t-il , sont plus » discrets , au moins plus sages hypocrites qui cachent » leurs vices noirs. » »

Brantôme, qui veut faire l'apologie du concordat, décrit les abus qui résultaient des élections. Les moines, les chanoines, pour élire leur abbé, leur prieur , se livraient à des cabales , à des séductions, se querellaient, se battaient; ils choisissaient le plus débauché d'entre eux, ou, comme dit grossièrement notre auteur, w le » meilleur compagnon, qui aimoit le plus les garces, » les chiens et les oiseaux , qui étoit le meilleur biberon, » afin qu'il leur lut permis de faire pareilles débau- » ches * . »

Les abus ne provenaient point des élections , mais plutôt de l'organisation vicieuse du clergé, et très-certainement de l'immoralité générale. En donnant, par l'effet du concordat , les abbayes et prieurés aux gentilshommes laïques, aux militaires, aux femmes, François Ier ne pensait pas à l'épuration des mœurs; et cette mesure ne devait pas y contribuer.

ou débauchées par ces libertins; la justice mit fin à tant de désordres : le couvent fut sécularisé.

L'abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale, un bâtiment destiné à ses débauches, orné de peintures obscènes, et portant le nom caractéristique de F...oir de M. d' Aurillac ; de? prêtres étaient les pourvoyeurs de ce lieu infâme; les neveux de l'abbé remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils mettaient non-seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins à contribution; ils arrachaient les jeunes filles des bras de leurs mères , en plein jour , au vu et su des habitants; ils bravaient l'opinion publique , les pleurs et les cris de leurs victimes , qu'ils faisaient , à coups de pied , à coups de poing , marcher vers le couvent, où çlles devaient servir à la lubricité de l'abbé, de ses neveux, et enfin des autres moines. I^abbé d'Aurillac , qui avsit converti son couvent en lieu de débauche, était, disent les auteurs du Gallia christiana t aussi illustre par sa noblesse que par sa pie' té. Fiez-vous à de pareilles autorités !

1 Brantôme, discours 4Sj tome V, page 202.

5l HISTOIRE DE PARIS.

Les mœurs des prélats qui ont, pendant leur vie, exercé une grande influence sur les événements publics, devaient servir de modèle à celles des prélats d'un rang inférieur, et à tout le clergé subalterne ; car , dans l'état d'ignorance où languissait ce corps, il devait, plutôt par imitation , se diriger d'après l'exemple de ses chefs , que d'après des règles qu'il ne connaissait guère. Le cardinal Charles de Lorraine fut certainement , par ses intrigues , sa puissance, et les richesses que lui procuraient ses nombreux évèchés et ses riches abbayes, le personnage le plus iniluent du royaume. Ses vices furent respectés et souvent imités. Je ne parlerai point de ses nombreuses perfidies , ni de ses projets sanguinaires , que des écrivains avilis par leur respect pour la puissance appellent qualités d'un grand politique; mais j'exposerai quelques traits qui caractérisent ses mœurs privées , mœurs qui , dans son temps , firent autorité.

Ce cardinal , avide de pouvoir et de richesses , avait, contre l'esprit et la lettre des canons de l'Église , accumulé sur sa tète un nombre infini des bénifices les plus riches de France. À l'avarice il joignait un orgueil ridicule , et qui fut souvent humilié.

A son retour du concile de Trente , il voulut faire à Paris une entrée triomphale. Le 8 janvier i 565, accompagné de son neveu, de plusieurs seigneurs, escorté d'une troupe de gentilshommes, domestiques, et de sa garde armée, il s'avança vers cette ville. Le maréchal de Montmorenci, gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France, qui n'aimait pas ce cardinal , le fit avertir de ne point exécuter ce projet , attendu que le roi venait , par une ordonnance , de défendre le port d'armes à tous ses sujets. Le cardinal répondit 5 cet avertissement que le roi lui avait accordé

.un brevet d'exception ; le maréchal demanda la communication de ce brevet: le cardinal la refusa, et marcha pompeusement à la tête de sa troupe. Il était déjà entré dans la rue Saint-Denis, lorsque le maréchal de Montmorenci arrive , trouble la cérémonie , ordonne à la troupe commandée pal* ce prêtre de mettre bas les armes : elle refuse. Il fait tirer sur elle quelques coups de pistolet et d'arquebuse ; elle prend aussitôt la fuite. Le cardinal et son neveu effrayés mettent pied à terre, se sauvent en magnifique équipage dans la maison d'un marchand appelé Garrot , en face ou à côté de l'église du Saint-Sépulcre. Il y eut cinq ou six hommes tués ou blessés. Le cardinal et son neveu sortirent pendant la nuit de leur asile, furent contraints d'aller à pied depuis l'église du Saint- Sépulcre jusqu'à l'hôtel de Cluny, rue des Mathurins , où ils couchèrent et ne dormirent pas tranquilles. Montmorenci fit pendant le jour suivant diverses patrouilles dans les rues de Paris, passa plusieurs fois devant l'hôtel de Cluny ; et ses gens , en y passant , tenaient des propos menaçants contre le cardinal, qui, assailli par la peur, fit solliciter et obtenir du gouvernement la permission de sortir de Paris : il se retira à Meudon \

Outré de cette humiliation , le cardinal fit répandre un écrit contre le maréchal de Montmorenci; on y répondit par un autre écrit qui le couvrit de confusion. Il ne fut pas plus heureux dans le dessein de détacher du royaume de France toutes les baronnies de l'évèché de Metz , et de

* Mémoires de Coudé » t. I, avertissement, p. 2, et p. 4 50 du texte. — Histoire de de Thon, liv. 57, traduct., t. V, p. 15. M. de Saint- Foix dit que le cardinal et son neveu se réfugièrent dans la rue Trousse- Vache , et se cachèrent dans l'arrière-boutiquc d'un marchand, sous le lit d'une servante, d'où ils ne sortirent que la nuit. J'igqofe où il a puisé cc^dclails.

les placer sous la sauvegarde de l'empire. Celui qui en était gouverneur pour le roi s'opposa à cette entreprise. Cette opposition à main armée fit naître une guerre entre le cardinal et ce gouverneur , laquelle fut nommée guerre cardinale1. Ce prélat prit les armes contre le roi , donna des combats , et assiégea des places. Cette entreprise audacieuse , digne des temps où la féodalité conservait sa plus grande énergie, ne valut au cardinal ni gloire , ni succès , ni la punition qu'elle méritait : le gouvernement était sans force.

Sous le règne de François 11 , ce prélat , étant à Fontainebleau, se trouva assailli par un grand nombre d'officiers estropiés et de veuves de gentilshommes tués pendant les guerres , qui lui demandaient quelques petites pensions pour vivre. Voici comment il répondit aux justes demandes de ces malheureux : il fit élever des potences dans une cour de Fontainebleau , et ordonna aux solliciteurs de sortir dans vingt-quatre heures de ce lieu , sinon qu'il les ferait tous pendre2.

A ce trait barbare, digne du temps et du cardinal, joignons les massacres de la Saint-Barthélemi, auxquels il concourut , sinon par son poignard , au moins par ses intrigues , et l'on sera convaincu que le cardinal était cruel.

Après sa honteuse équipée à Paris , il se retira dans la ville de Metz , dont il possédait Tévèché. 11 apprit que les ■ dominicains avaient dans le trésor de leur sacristie une couronne d'or massif enrichie de pierreries , et il voulut la voir. Les moines ne purent se refuser à son désir : il la vit , la garda , et ne la restitua jamais3.

* Mémoires de Condé , tome VI, article Guerre cardinale, page 4 57.-

2 Vie de François de Guise , page 63.

3 Mémoires de Condé, tome^'I, avertissement, page h et page -î 26.

TAJ3LLAU MORAL. 55

Ce fait, s'il est vrai, ne prouve pas en laveur de sa probité.

Sa chasteté n'est pas mieux établie. Je ne citerai point ce qu'ont dit sur ses débauches les protestants auxquels il fit tant de mal ; mais je m'appuierai de l'autorité de Brantôme , qui , quoique mauvais chrétien , était pour le temps très-bon catholique.

« Quand il arrivoit à la cour quelque fille ou dame » nouvelle qui fût belle, il (le cardinal) la venoit aussi- » tost accoster ; et , la raisonnant , il lui disoit qu'il la vou- » loit dresser de sa main. Quel dresseur!... Aussi, pour » lors, disoit-on qu'il n'y avoit guère de dames ou filles » résidantes à la cour, ou fraischement venues , qui ne » fussent desbauchées ou attrapées par la largesse dudit » monsieur le cardinal , et peu ou nulles sonl-ellcs sorties » de cette cour femmes ou filles de bien. Aussi voyoit-on » pour lors leurs coffres et grandes garderobes plusplei- » nés de robes et de cottes d'or et d'argent et de soie, » que ne sont aujourd'hui celles de nos reines et grandes » princesses de ce temps. J'en ai fait l'expérience pour » l'avoir vu en deux ou trois qui avoient gagné tout cela » par leur... * ; car leurs pères et mères et mari ne leur » eussent pu donner en si grande quantité.

)> Je me fusse bien passé , se dira quelqu'un , de dire » ceci de ce grand cardinal , vu son honorable habit et » révérendissime état : mais son roi le vouloit ainsi , et y » prenoit plaisir ; et, pour complaire à son roi, on est dis- » pensé de tout. »

C'est par cette pernicieuse maxime de courtisan que Brantôme prétend justifier les moyens corrupteurs et le

-1 Le courtisan Brantôme est ici grossier comme ailleurs.

56 HISTOUŒ DE PARIS.

libertinage de ce prélat '. Dans ce passage remarquable , il accuse le roi , sa cour et lui-même , et ne justifie personne.

On voit qu'alors, sans génie, sans but d'utilité publique , avec de médiocres talents , du pouvoir, des richesses , de l'ambition , de l'audace et beaucoup de vices, on pouvait , même en commettant de grands crimes, de grands attentats contre Tordre public, acquérir le titre de' grand homme. Malheureusement pour la mémoire du cardinal de Lorraine , la postérité n'a point confirmé le jugement inique d'une partie de ses contemporains ; le faux mérite de ce prélat s'est bientôt évanoui , et il n'est resté de réel que ses vices et ses actes criminels.

Les autres prélats de cour n'avaient pas des mœurs plus exemplaires.

Si Ton en croit quelques historiens, Jean Du Belloy , évéque de Paris , pour ne pas imiter le scandale de ses semblables , épousa Blanche de Tournon , veuve de Jacques de Coligni , oncle du célèbre amiral de ce nom. Ce mariage, qui paraît étrange aujourd'hui: «était, dit » Amelot de la Houssaie, chose dont on ne faisait pas » grand scrupule en ce temps-là 2. »

A II était (pour me servir de l'expression de Baylc, voyez Dictionnaire historique , art. Charles de Lorraine) aussi libéral en matière de charité qu'en matière de galanterie. 11 parait qu'il savait allier l'avarice a la prodigalité : c'est sans doute une singulière contradiction; mais ne voyons-nous pas tous les jours dans le monde les caractères les plus entiers, les plus sérieux , les plus fermes, se donner à eux-memes de continuels démentis? Du reste, ce bizarre assemblage de deux vices contraires peut facilement s'expliquer. Le cardinal de Lorraine était avare par goût, et prodigue par vanité et par ostentation. Un pauvre, à Rome, lui demandant un jour l'aumône, il lui jeta une poignée d'or : le mendiant, étonné, ne put retenir cette exclamation : « O tu sei Cristo , o il cardinale di Lorenna ! (Tu es le Christ ou le cardinal de Lorraine ! ) » (B.)

3 Mémoires historiques , politiques, e'c, d 'Amelot de La Hogssaie, t. II , p. 50,51.

Voici ce qu'on lit dans les registres du parlement :

Le 23 mai -115S8, l'archevêque de Sens, garde-dessceaux de France (Jean Bcrtrandi), vint au parlement suivi de plusieurs éveques , fît au nom du roi une belle harangue qui roula sur la nécessité de conserver la religion de nos pères , disant que le roi regarderait comme des ennemis ceux qui en changeraient, etc.

Le premier président (Le Maistre) lui répondit que tous ces maux provenaient du concordat , que le peuple restait sans instruction , parce qu'on n'avait que de mauvais éveques. On en voit quarante en cette ville qui n'y font rien que mal édifier... « Us sont velus de cappes... , cou- » peut leurs bois de hautes futayes , abattent la moitié de » leurs églises ; leurs fautes sont cause qu'on les méprise, » et ce mépris rejaillit sur l'Église. »

L'archevêque de Sens répondit que les hérésies ne venaient pas du concordat , mais de ce qu'on vendait la grâce du Saint-Esprit '.

Cette réponse ne justifiait ni la cour de Rome ni le haut clergé.

D'après cette esquisse des mœurs delà cour et du clergé, mœurs voilées par ce qui séduit facilement le vulgaire , et par ce qui commande son admiration , le prestige du pouvoir et l'éclat des richesses ; d'après cette esquisse , dis-je, on peut juger quelles étaient les mœurs de Paris.

Les habitants de celte ville copiaient aussi exactement qu'ils le pouvaient les mœurs de la cour; ils imitaient, pour la plupart , sa dévotion , ses pratiques superstitieuses et magiques , ses débauches , son luxe et autres immoralités. Nulle législation fixée; un mélange confus

1 Reginvcs manuscrits du parlement. y au 23 mai 155^.

des lois romaines et de coutume barbares ; des ordonnances de circonstance , incohérentes , souvent contradictoires, le tout mis à exécution avec une lenteur, une mollesse favorables aux crimes , par des gens incapables, mal payés et faciles à corrompre. La seule digue à opposer au torrent de la corruption , la religion , telle quelle était alors enseignée , autorisait plutôt les désordres des passions qu'elle ne les prévenait. Des expiations commodes tranquillisaient les coupables sur les châtiments futurs , et bannissaient de leurs pensées jusqu'au remords.

Toutes les parties de l'administration étaient dans le plus grand désordre. « En ce temps, ditl'Estoile (en -1 578), » tous les états de France se vendoient au plus offrant , » principalement de la justice , qui étoit la cause que Ton » revendait en détail ce quon avoit acheté en gros , et qu'on » épicoit si bien les sentences aux pauvres parties, qu'elles » navoient garde de pourrir. Mais ce qui étoit le plus o abominable étoit la cabale des matières bénéficiais: la » plupart des bénéfices étoient tenus par femmes et gen- » lilsbommes mariés , auxquels ils étoient conférés pour » récompense, jusqu'aux enfants auxquels les bénéfices » se trouvoient le plus souvent affectés avant qu'ils fus- » sent nés, en sorte qu'ils venoient au monde crosses et » mitres \ »

Le bas clergé était alors fort ignorant et très-peu réglé dans ses mœurs; je parle en général , car il est toujours, même dans les temps les plus désordonnés, d'honorables exceptions 2. La plupart étaient fermiers ou seulement

4 Journal de Henri III, t. I, p. T6\, edit. de 4744.

2 Le parlement de Paris ayant, en W61 ', à juger un prêtre du Poitou, appelé Jean Claveau, accusé de fausse monnaie, l'interrogea en latin et en fran-

fABLEAU MORAL. £9

commis du titulaire des bénéfice» qu'ils desservaient ; ne recevant qu'une faible partie de leurs revenus, ils étaient obligés, pour vivre, de recourir à des moyens peu délicats, et à ces impostures appelées fraudes pieuses. C'étaient des reliques découvertes, des miracles nouveaux , de nouvelles lûtes de saints qui attiraient des offrandes , des confréries, des bénédictions multipliées. Ils vendaient aux croyants le privilège d'emporter cbez eux , et de garder pendant une année entière , telle ou telle relique qui portait bonheur, etc. Us faisaient argent de tout : aucune cérémonie religieuse n'était gratuite.

C'est à ces misérables , que par dérision on nommait Custodi-nos , qu'il convient d'attribuer les scènes nocturnes et épouvantables pour les esprits des femmes et des enfants , lesquelles on donné lieu à tant de contes ridicules; c'est à eux qu'il faut attribuer ces apparitions de revenants et de morts, qui ressuscitaient quelque temps pour effrayer les vivants et les engager à porter de l'argent aux prêtres , afin qu'ils dissent des prières et des messes, ou pour engager leurs parents à léguer quelques biens à l'Eglise , ce qu'ils avaient négligé de faire en mourant. On sait que les cordeliers d'Orléans , convaincus d'une pareille fourberie, en furent exemplairement punis. Enfin, ces prêtres exploitaient le plus habitais sur la définition des mots prêtres, diacres, sous-diacres; il ne put répondre. On lui demanda ce que signifiaient les mots presbytère , et saU'e , sancta parens; il ne sut le dire : « Ne pouvant répondre a d'autres interrogations, lit-on » dans les registres de cette cour, se seroit trouvé plein d'ignorance et insuffiy> sance , a ordonné et ordonne que remonstrances très -humbles seront faites au » roi sur l'ignorance , mauvaise et scandaleuse vie de plusieurs prêtres et clercs » de ce royaume , qui, sous ombre dudit titre de prêtre et de clerc , se veulent » soustraire de son obéissance et juridiction, commettant plusieurs grands cri- » mes, sous espérance d'impunité ou de punition légère. » {Registres criminels du parlement de Paris, registre coté 405 , au \ 8 mars 4 556 (-1557).

lement qu'ils pouvaient la crédulité des faibles et des ignorants.

Ils profanaient les cérémonies les plus saintes parleur mélange avec des opérations magiques.

Des magiciens fabriquaient encore des images de cire, soit pour se faire aimer dune personne, soit pour en faire languir ou périr une autre ; opération depuis longtemps pratiquée sans succès, et au succès de laquelle on ne cessait de croire. Les prêtres de cette époque , comme ceux des époques antérieures, et dont j'ai parlé plus haut, prostituaient leur ministère en conférant à ces images magiques le sacrement du baptême.

Dans la période suivante , on trouvera encore des preuves de ces pratiques à la fois ridicules et sacrilèges.

Les prêtres les plus instruits, les curés, les prédicateurs de Paris , pensionnaires de la cour d'Espagne , organes de sa politique ambitieuse, instruments de ses projets de destruction, de ses fureurs fanatiques, étaient plus dangereux encore : ils prêchaient le trouble, la sédition, le meurtre. Presque jamais , pendant cette période calamiteuse , des paroles de paix ne sont sorties de leur bouche; jamais la douce morale de l'Évangile ne fut recommandée par ces furieux.

Ils ne faisaient consister la religion que dans quelques jeûnes, quelques abstinences de chair; que dans des offrandes et surtout dans de fréquentes et nombreuses processions *, où les acteurs marchaient pieds nus, sou-

1 Le 9 septembre 1 0G8 , il se fit à Paris ur,e belle procession , où assistèrent le cardinal de Lorraine, plusieurs évêques, et un grand nombre de prêtres et de moines, tous pieds nus. On y vit figurer un homme, vêtu d'une vieille robe de drap d'or, portant la bannière de Saint-Denis : peut-être cette bannière élaild!e L'ancienne oriflamme. Toutes les reliques des églises de Paris et des envi-

TABLE AU MORAL. 6l

veut nus en chemise , et quelquefois dans la plus entière nudité *,

Dès les premiers progrès du protestantisme , les prêtres catholiques cherchèrent des moyens extraordinaires, inventèrent des impostures nouvelles pour en arrêter les progrès. Ils comptèrent assez sur la crédulité publique pour faire jouer des farces de revenants. Depuis qu'en 41528, dans l'église des religieuses de Saint-Pierre de Lyon, apparut à plusieurs reprises l'esprit d'une nonne défunte; depuis la friponnerie des cordeliers d'Orléans, découverte et punie en iooi , jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes , vers la fin du règne de Louis XIV, on vit paraître sur la scène du monde une infinité de merveilles , de visions , d'apparitions , de diableries , de possessions , dont la fourberie fut toujours mise à découvert. Paris fut aussi le théâtre de quelques prodiges de cette nature.

Au mois d'août 4572, pendant les massacres de la Saint-Barthétheli, on vit dans le cimetière des Innocents une aubébine fleurir. Les massacreurs crurent que, par ce prétendu miracle, Dieu manifestait son approbation de leur rage sanguinaire2.

rons furent portées à cotte procession. L'évêque de Saint-Flour portait la sainte éponge; celui d'Évreux, le lait de la Vierge; l'archevêque de Sens, le sang miraculeux , etc. [Registres manuscrits du parlement , au 29 sep. -1578.)

K Voyez ce que Bayle dit des sectes qui existaient aux XIVe et XVe siècles, et dont les membres se nommaient Turlupins } Picards. Voyez ces mots dans le Dictionnaire historique. Ces individus ne reconnaissaient d'autre loi que celle de la nature : et cette loi, selon eux, consistait principalement en deux dogmes , la communauté des femmes et la nudité de toutes les parties du corps. (B.)

2 Ce miracle arrive fréquemment à la fin d'août , lors de la seconde pousse des arbres , surtout lorsque les étés sont pluvieux et chauds. Depuis la fin d'août jusqu'au mois de décembre 4 818, on a vu , dans le jardin du Luxembourg, une vingtaine de jeunes marronniers donner une seconde fois et conserver des fleurs.

Le 19 mars '1578 , un laquais désespéré d'avoir perdu tout son argent au jeu , jurait le mieux qu'il pouvait. Aussitôt apparut le diable qui lui dit : « Laquais, ne sois » plus en émoi; je te donnerai beaucoup plus que lu nos perdu, » si tu veux te donner à moi. » Le laquais consentit à se donner au diable pour dix écus qu'il en reçut. Alors notre démon se transforma en dragon ou long serpent } prit possession du laquais en s'introduisant par sa bouche; « lequel laquais, dit la relation , s'est toujours de- » puis escrié, tempesté et tiré par les cheveux, et fait » acte d'un homme forcené1. »

J'ai lu quelque part que le diable vint à Paris, et y enleva un chevalier du guet.

Bodia , savant en diableries , nous assure que la nièce d'un passementier, demeurant rue Saint-Honoré , à l'enseigne du Cheval-Rouge, vit en priant Dieu sur la tombe de son père, dans l'église de jSaint-Gervais, un grand homme noir qui se dit être Satan, et qui lui conseilla de faire dire des messes et d'exécuter un pèlerinage à Notre- Dame-des-Vertus2. Voilà Satan devenu dovot.

Pendant la nuit du 28 au 29 septembre \ 575, une aurore boréale parut à Paris et dans le voisinage ; alors les savants du temps écrivirent en vers et en prose que ce phénomène était un signe merveilleux , où on avait vu des nuages se combattre , des armes , des javelots , des dards, qui se brisaient, etc. Cette apparition glaça d'effroi tous les esprits : il était évidemment une preuve de la colère de Dieu contre les crimes des hommes3.

* Copie d'une lettre au sieur de La Bonde , à Orléans , \ 578. 3 Démonomanie des Sorciers , liv. 5 , p. 559 , ëdit. de \ 598. 3 Discours des signes merveilleux , vus au ciel, en la ville de Paris, -etc., avec deux pièces de vers , l'une latine, l'autre française , sur le même sujet.

En 4589, parut un imprimé intitulé Signes merveilleux

apparus sur la ville de Blois et sur Paris, le 12 janvier. Ces signes , s'ils ont réellement paru , ne sont merveilleux qu'aux yeux des ignorants.

Ces contes et plusieurs autres que j'omets , et dont on connaît la fabrique, avaient pour but de maintenir ou de renforcer la crédulité publique.

On croyait beaucoup aux revenants , aux démons , aux possessions , aux sorciers , aux divinations , aux présages, aux noueurs d'aiguillettes, aux enchantements, aux prédictions , avant les règnes des Valois ; mais Catherine de Médicis , infatuée de ces misérables croyances , les propagea par son exemple et par la faveur qu'elle accordait aux magiciens et astrologues : elle en amena môme d'Italie à Paris. Parmi ces imposteurs , se distinguait Cosme Ruggicri, qui, accusé d'avoir fabriqué une image de cire pour le seigneur La Mole , dans le dessein de captiver pour lui le cœur d'une princesse ( la reine Marguerite ) , ou de faire mourir le roi Charles IX, fut, en 157/4, arrêté en condamné aux galères par arrêt du parlement. Catherine, alarmée pour le sort de son cher compatriote , écrivit au procureur général de cette cour , parvint à soustraire Ruggieri au supplice qu'il devait subir; et , pour le dédommager des peines de sa prison, elle lui donna l'abbaye de Saint- Maké en Bretagne \

J'ai déjà dit que cette reine , effrayée de la prédiction d'un de ses astrologues , abandonna les Tuileries , qu'elle

1 Mémoires pour servir à l'Histoire de France, par l'Estoile, t. T, p. G7 et suiv.

Cosme Ruggieri vivait encore au commencement du règne de Louis XIII , qui lui accorda une pension de trois mille livres. Il mourut, en 1615, d'une manière pou édifiante.

venait de faire construire a grand frais, et fit ériger celte colonne observatoire qui existe encore , et où elle montait pour consulter les astres sur ses futures destinées.

On a conservé les dessins d'une médaille magique ou talisman quelle portait toujours sur elle, et qu'avait fabriquée un de ses magiciens appelé Régnier, qui lui conseilla de faire élever la colonne dont je viens de parler \

Lorsqu'en 4 57£ elle apprit la mort du cardinal de Lorraine, elle en eut une grande peur, et croyait le voir revenir pendant le jour , et surtout pendant la nuit ; elle le voyait passer devant elle et monter en paradis 2.

Le 7 novembre 4o77 apparut une comète. Les astrologues dirent quelle présageait la mort d'une grande dame. La reine crut que cet astre était exprès apparu pour lui annoncer son trépas ; elle fut saisie de frayeur , et s'attira une épigramme latine, où on lui dit que, sa vie étant un tissu de crimes, elle n'a déjà que trop vécu3.

Les éclipses étaient aussi des objets d'épouvante pour les princes et princesses.

Marguerite de Valois se croyait inspirée par un esprit divin qui l'avertissait de tous les événements fâcheux qu'elle devait éprouver. « J'avouerai , dit-elle dans ses » Mémoires , n'avoir jamais été proche de quelques si- » gnalés accidents, ou sinistres ou heureux , que je n'en » aie eu quelque advertissement , ou en songes ou autre- » ment , et puis bien dire ce vers :

» De mon bien , de mon mal , mon esprit m'est oracle ' . »

* Une planche de ce talisman, que l'abbé Fauvel, fit graver, se trouve dans le Journal de Henri III , par l'Estoile, t. II, p. 1 GO. 3 Journal de Henri III , p. MA.

3 Idem.

4 Mémoires de la reine Marguerite > liv. ♦ , p. S \ , 85 , Édition de -1 71 3.

11 y a beaucoup de Faiblesse et d'orgueil dans les partisans de ces croyances.

René Benoît, curé de Saint-Kustaehe à Paris , crut nécessaire de publier , en 4579, un traité sur les maléfices, sortilèges et enchanterics , tant de ligatures et nœuds d'csguillettcs , four empeschcr l'action du mariage , qu'autres, etc. , où il dit, au chapitre II : « Nous sommes à présent tant » affligés et inquiétés des sorciers et autres personnages » diaboliques et ministres de Satan ; » et au chapitre III : « Nous sommes affligés et molestés des esprits malins et » faux dieux... Le diable avec ses ministres d'impureté , » d'erreur; d'hérésie, de magie, d'idolâtrie, de sorcel- » lerie, de superstition et de toute ignorance , se remet » sus Dieu. »

Le nombre des sorciers, magiciens ou faiseurs de maléfices était en effet très-considérable à Paris pendant cette période. Les imposteurs abondent où la crédulité domine. L'Esioile, en parlant d'un magicien appelé Mi raille, qui fut pendu en 4 587, dit : « Du temps de » Charles IX , celte vermine étoit parvenue à Paris à une » telle impunité, qu'il y en avoit jusqu'à trente mille, » comme le confessa leur chef, en 4572 \ » Mais certainement ce chef exagérait.

Dans les registres criminels du parlement , on trouve des arrêts prononcés contre des sorciers. À la fin de décembre 4573, Jeanne Collier, veuve Basin, et, le \ 6 février 1574- , Jeanne d'Àvesnes de Beauvais furent pendues comme sorcières.

Chaque année il paraissait à Paris des espèces (Yatmanaclis ou pronosticalions, qui contenaient des prophéties

1 Journal de Henri 77/, an 22 février J587.

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