tome iv. ry
qui ne se vérifiaient jamais , mais auxquelles on ne cessait pas de croire \
L'ignorance portait les Parisiens à tout croire et les disposait aussi à tout admirer. Cette admiration constante pour les choses qui en étaient peu dignes leur a valu le surnom de Badauds. Rabelais, avec la brusque franchise de son temps, dit : <« Le peuple de Paris est » tant sot, tant badaud et tant inepte de nature, quung » basteleur, un porteur de rogatons , un mulet avec ses » cymbales , un vielleux au milieu d'un carrefour , as- » semblera plus de gens que ne feroit un bon prédicateur » évangéliqne2. »
Les Parisiens adoptèrent les croyances et les superstitions de la cour; ils firent pis encore : ils imitèrent ses manières et son luxe. Cette imitation ruineuse causait de grands désordres dans les familles. Les rois tentèrent d'arrêter les progrès d'un vice dont ils donnaient eux-
4 L'ordonnance d'Orléans, de Tan 4 560, art. 2G , avait prohibé ces almanachs et pronostieations ; mais alors aucune ordonnance n'était observée.
J*ai sous les yeux quelques ouvrages de ce genre, publiés à Paris pendant cctle période. Tels sont :
En \ 574 , Description de toute la disposition du temps advenir sur les cli» mats de France :
En 4 572 , Prévoyance pour six années jusqu'à Van 4 582 , par Jean Maria Coloni, Piedmontais , excellent mathématicien ;
En 4 574, Prédictions des cfioses plus mémorables qui sont à advenir depuis ceste année jusqu'en -1 5S5, etc., par Michel Nostradamus le jeune, docteur en médecine ;
En 4 578, X Advertisseme.nl et présage fatidique pour six ans , etc., par Edmond Lemaistre , provincial , mathématicien très-expert •
En 1588, Y Almanach ou pronosticalion des Laboureurs, par Jean Vostet, Brzton. On y trouve mentionnées les années et les jours dangereux j
En 4 588 , le Comput et Manuel, calendrier, par Thoinot Arhot. Il explique, tant bien que mal , la cause de la réformation du calendrier par Grégoire XIII , et du retranchement de dix jours de l'année \ 582.
3 Gargantua, liv. 4. chap. 4 7.
mêmes l'exemple. Dans les années 415A5, -1547 , ils publièrent des lois somptuaires toujours mal exécutées.
Henri II , en V6U9 , rendit une ordonnance contre le luxe ; on lit , dans son préambule, que les gentilshommes et leurs femmes faisaient des dépenses excessives , pour leurs habits, « en draps ou étoffes d'or et d'argent, pour- » filures , passements , bordures , orfèvreries , cordons, » canetilles , velours , satins ou taffetas barrés d'or ou » d'argent. » 11 prohibe ces superfluités comme ruineuses et tendantes à confondre tous les états de la société , et règle le plus ou moins de richesse des habits sur la différence des états des personnes. D'abord il ordonne de ne porter d'étoffes de soie qu'aux manches , au devant du corps , sur les sayes qui seront découpées , et sur les bordures seulement de la largeur de quatre doigts. Il permet aux princes et princesses de se vêtir d'étoffes de soie rouge-cramoisi; aux gentilshommes , d'en placer à leurs pourpoints et hauts-de-chausses ; aux dames et damoiseiles , sur leurs cottes et manchons. Les filles qui servent les reines ne pourront avoir des robes de velours d'une couleur autre que le rouge-cramoisi ; celles qui sont au service des princes et dames ne pourront se vêtir que de velours noir ou tanné. Les femmes et filles des présidents et conseillers des diverses cours de justice ne doivent porter aucune robe de velours , ni drap de soie, si ce n'est à leurs cottes et manchons. Les gens d'église à moins qu'ils ne soient princes , ne porteront point des robes de velours. Tous ceux qui ne sont ni gentilshommes ni gens de guerre ne doivent point mettre soie sur soie c'est-à-dire une saye de soie sur une robe de la même matière , ne doivent avoir ni bonnets ni souliers de velours, ni fourreau d'épée de la même étoffe. Il est de
f)8 mSTOIRE DE PARIS.
plus défendu à tous artisans-mécaniques, paysans, gens «le labeur , de porter pourpoint de soie , ni chausses bandées ni bouffantes de soie. «Et parce qu'un grand nom- » bre de bourgeoises se font d'un jour à l'autre damoi- » selles , il leur est défendu de changer leur état , à moins » que leur mari ne soit gentilhomme. Donné à Paris, » le 12 juillets ÔW. »
Quelques jours après , on fut obligé de donner à cette ordonnance des interprétations et développements. En 4564 et 4565 , il fallut encore la renouveler.
À cette dernière époque , on trouve dans les registres manuscrits du parlement ces mots : « Le roi sera supplié » de ne donner dispense à personne, «et de défendre IV » sage (1rs coches par cette ville. »
Ces coches étaient les carrosses du temps ; ils existaient avant lo63; j'en parlerai ci-après '■
Cette loi, mal exécutée, fut de nouveau promulguée, avec quelques changements , dans les années loTi , 4 575 eH57(;.
L'ordonnance de cette dernière année est motivée sur ce que « les simples gentilshommes se montrent autant » superbement parés, comme s'ils étoient ducs ou ba- » rons et les roturiers et commun populaire font telle » dépense de leurs habits , qu ils sont contraints de sur- » vendre leurs marchandises. Il n'y a à présent aucune » distinction entre les roturiers et les nobles 2 , etc. »
1 Saint-Foix dit que Catherine de Médicis est la première reine de France qui ait eu un carrosse. « Le premier président de Thou , ajoute-t-il , en fit faire un, parce qu'il avait la goutte ; sa femme allait dans Paris , à cheval, en croupe derrière un domestique. Ces carrosses ou coches étaient faits comme le sont ceux des messageries (du temps de Saint-Foix) avec de grandes portières de cuir qu'on abaissait pour y entrer ; on n'y mettait que des rideaux ; s'il y avait eu des glaces au carrosse de Henri IV, peut-être n'aurait-il pas été tué.. . etc. » (B.)
5 Déclaration du roysttr le fèuct et ré formation des Itahils , Poris, 1577.
TABLEA.U MORAL. 69
Ces ordonnances , toujours inutilement renouvelées, le lurent encore dans la suite avec le même succès. 11 est certains abus que les lois ne peuvent atteindre ; mais les nobles mettaient une grande importance à la richesse et à l'éclat de leurs habits, leur principal mérite, et la marque la plus apparente de leur prétendue supériorité sur les autres classes de la société. Leur orgueil provoquait des lois somptuaires \
La découverte du Nouveau-Monde avait produit au seizième siècle , en Europe , une grande abondance de numéraire , qui contribua beaucoup à la propagation du luxe dans les classes secondaires , et au renchérissement des denrées et objets manufacturés. Plusieurs contemporains se récrièrent contre ce nouvel état de choses; ils en sentaient les effets sans en voir la cause. Un écrivain qui , -1 588 , a publié un ouvrage curieux sur celte matière , se plaint à la fois du débordement du luxe , du haussement du prix des denrées, et de celui des immeubles, qui, depuis environ quatre-vingts ans, dit-il, ont plus que quadruplé2.
On composa sur ce sujet une pièce en vers intitulée le Pasquil, ou plainte sur la ré formation des habits.
A On trouve , à la date du 24 mars 4 585, un autre édit de Henri III , contre le luxe des habits. Ce prince y dit que Dieu est grandement offensé , et que la modestie s'en va presque du tout éteinte. Ce passage est d'autant plus remarquable, que Henri III donnait lui-même par sa conduite l'exemple du scandale qu'il voulait réprimer ; car il est avéré, pai le témoignage de tous les historiens, qu'il prodiguait à ses mignons les parures , les bijoux , les pierreries , et que luimême , ainsi qu'on l'a dit ci-dessus , se montrait quelquefois en public, vêtu en amazone , portant des boucles d'oreilles , ouvrant son pourpoint et découvrant sa gorge ornée d'un collier de perles et de trois collets de toile (deux à fraises et un renversé) , a l'instar des dames de la cour. (Voyez Anquclil, Esprit de la Ligue* p. 28 et GO , t. II.) (B.)
2 Dans la réalité, le blé n'est pas plus cher qu'au quinzième siècle, quoiqu'il faille aujourd'hui une somme cinq lob plus forte qu'alors. Il ne coule pas à pfé-
Cet écrivain s élève fortement contre les funestes exemples que les princes donnent au peuple en élalant des richesses superllues dans leurs maisons , en les garnissant de tableaux , en ornant leurs habits de dorures et de pierreries : « C'est, dit-il , la coutume de France que » le gentilhomme veut faire le prince ; et s'il voit que son » maître se pare de pierreries , il en veut avoir aussi , » deut-il vendre sa terre , ses prés, ou s'engager chez le » marchand. Les princes ne devroient briller que par » leurs vertus, sans chercher à briller par de vains or- » nements. »
Il se plaint de ce que l'abondance de l'argent n'est dirigée que vers un coté , et n'arrive guère parmi les classes utiles, où il contribuerait puissamment à la prospérité publique , de ce que le peuple des campagnes, peuple dont le fisc et la féodalité arrachent la subsistance pour alimenter leur luxe et leur débauche , est plongé dans une misère extrême. Les guerres ont enseigné aux soldats leur insolente habitude, dit-il: «Ils pillent, brûlent, » ravagent tout aux pauvres laboureurs , en enlevant » leurs grains , leurs volailles , leurs bestiaux servant au » labourage ; ce qui fait que ces laboureurs quittent leur » patrie, et les terres restent sans culture*. »
sent plus de travail aux. hommes qu'il n'en coûtait autrefois. C'est l'argent qui est devenu cinq fois moins cher qu'il ne Tétait à cette époque. Le blé n'a point monté : l'argent a baissé de valeur.
1 On trouve partout les mêmes plaintes : dans les remontrances que fit au roi, en -1 576 , la ville de Paris , les habitants se plaignent notamment des excès de la gendarmerie « et de la garde du roi, de leurs rançonnements et pilleries ordi- » naires, inhumanités et cruautés plus que brutales etbarharesques, forcement de a filles et femmes ; se donnant au surplus si grande et effrénée licence que de le- » ver taille en quelques provinces de ce royaume, sans votre permission et sans )) aucun respect de votre justice, ni conséqueniment de votre autorité.
» Lesquels pilleries et rançonnements sont pratiqués non-seulement par votre
rvi;L! u mou ai.. 71
Le luxe des bâtiments est aussi un objet de censure : « II n'y a pas trente ans, dit-il , que eelte superbe façon » de bâtir est venue en France.
» Les meubles étoient simples • on ne savoit ee que e'é- » toit que tableaux et sculptures; on ne voyoit point une » immensité de vaisselle d'argent et d'or, point de ebai- » nés, bagues, joyaux, comme aujourd'hui... Pour en- » tretenir ces excessives dépenses, il faut jouer, emprun- » ter et se déborder en toutes sortes de voluptés , et enlin » payer ses créanciers par des cessions et faillites. »
» gendarmerie, mais aussi par aucuns de votre suite et gardes et de votre corps, « par lesquels les fermes de vos sujets et maisons de pauvres laboureurs sont or- » dinaircmeut détruites et pillées ; entre autres les fermes des ecclésiastiques , » jusqu'à celles qui appartiennent aux hôtels-dieu et hôpitaux , même celui de î) votre dite ville de Paris , en manière que les pauvres demeurent sans nourri- » ture; et ont été contraints les gouverneurs de vendre plus de quarante mille » livres de leurs héritages pour fournir aux nécessités des pauvres...; et, qui pis » est, ne se contentent vosdits gardes et gens de votre suite, de loger et vivre à » discrétion ; ains , abusant de votre autorité , logent sous faux titres leurs pa- » rents , amis, voisins ou autres personnes, lesquelles semblablement vivent à » discrétion , pillent et rançonnent les pauvres gens du plat pays , lequel de- » meure à présent inhabité et abandonné en plusieurs endroits, sans aucune » culture ni labeur.
» Au regard des bourgeois vivant de leurs rentes et revenus, ils ne jouissent » aucunement de leurs biens, à cause de la licence effrénée de votre dite gendar- » merie et des soldats; toutes leurs fermes sont pillées et saccagées , etc. » ( Remonstranecs très-humbles de la ville de Paris et des bourgeois et citoyens d'icelle au roi, leur souverain seigneur, p. G , 7, 8, 4 0.)
Lorsque le sieur d'Alègre se présenta au parlement , le 5 juillet \ 525 , en qualité de prévôt, de Paris , le président Guillard lui dit que son devoir était de défendre cette ville , lui recommanda de maintenir sa troupe dans la discipline militaire, et de ne pas souffrir qu'elle mangeât le peuple; car aujourd'hui , ajouta-t-il, le nom de gens d'armes est tant estimé, qu'il semble , quand on en parle , que ce soit V ennemi de Dieu et de la nature. (Registres manuscrits du parlement , au 5 juillet h 525)
Pour se faire une idée des extorsions, violences et mauvais traitements des nobles envers les laboureurs , il faut lire le Commentaire de Joachim du Chalard sur l'ordonnance d'Orléans , et notamment sur l'article \ 07, p. 4 75.
L'auteur passe ensuite au luxe de la table : « On ne se » contente plus à un dîner ordinaire de trois services , » consistant en bouilli, rôti et fruits ; il faut dune viande » en avoir cinq ou six façons, des hachis, des pâtisseries, » salmigondis et autres excès ; et quoique les vivres soient » plus cbers qu'ils ne furent jamais, rien n'arrête; il » faut de la profusion ; il faut des ragoûts sopbistiqués » pour aiguiser l'appétit et irriter la nature. »
« Chacun veut aujourd bui aller dîner cbez Le More , » ehezSamson, chez Innocent, chez Ilavart, ministres » de volupté et de profusion, et qui, dans un royaume » bien policé, seraient bannis et chassés comme corrup- » leurs des mœurs \ »
Si la dévotion et le luxe de la cour de France offraient des exemples funestes aux Parisiens , il en fut de même de l'excessive corruption des mœurs de cette cour; elle autorisa leur débauche. Malgré les calamités, les désastres épouvantables de cette période; malgré les nombreuses et belles processions, et les sermons des prédicateurs pensionnés par le roi d'Espagne, les lieux publics de prostitution étaient fort nombreux à Paris.
Une ordonnance du 4 5 juillet \ 008 , citée par Miraumont , prouve qu'outre les dames et damoiselles dont parle Brantôme, et que François 1er avait attirées près de lui, il existait dans sa cour, sans doute pour le service des officiers subalternes, une corporation de filles de joie soumi-es à des règles de police, et dirigées par une dame; que ces filles étaient indociles, couraient les villages, etc. ; que, de plus, d'autres filles du même métier s introduisaient furtivement parmi celles de la cour, ce qui occa-
1 Discours sur Vcxcçssive chùtetc, présenté à la reine, mère da loi, bar un sien lui' le serviteur. Bordeaux, I !>$ô , Recueil A. 15, C; e'e. , iol. G; p. 1"Jl>.
TABLEA.ll MORAL. 73
sionnait du désordre. C'est pour le faire cesser que celte ordonnance «enjoint et commande à toutes filles de joie » et autres , non étant sur le rôle de la dame desdites filles, » vuider la cour incontinent après la publication de » cette ordonnance, avec défenses à celles étant sur le » rôle de ladite dame, d'aller par les villages; aux char- » retiers, muletiers et autres, les mener, retirer ni lo- » ger; jurer et blasphémer le nom de Dieu, sur peine » du fouet et de la marque ; et injonction , par môme » moyen, auxdites filles de joie d'obéir et suivre ladite » dame, ainsi qu'il est accoutumé , avec défense de l'in- » jurier, sur peine du fouet*. »
Un édit de janvier 4560 enjoint aux femmes publiques de Paris d'abandonner les rues et les maisons où depuis longtemps elles étaient en possession d'exercer leur infâme métier; mais, par la connivence des agents subalternes , de pareils édits restaient alors sans exécution.
Dans la Vieille-Rue-du-Temple, près du point où celle de Bretagne y débouche, existait une réunion de lieux de prostitution ; sur la muraille d'une de ces maisons était appliqué un grand crucifix en bois peint et doré. Cet objet vénéré qui, par sa position, devenait une enseigne de la débauche, avait reçu du peuple une qualification grossière et sacrilège. Pierre de Gondi, évêque de Paris , fit , pendant la nuit du \ 0 mars \ 1380 , enlever ce crucifix parles gens du guet, qui le transportèrent dans la maison épiscopale 2.
4 Mémoire de Pierre deMirhumont, p. 96.— Éclaircissement sur la charge au roi des Ribauds , par de Longnemare , p. i 92.
3 Voici ce que rapporte l'Entoile : « La nuit du jeudi 10 mars 15^0 , de l'or- » donnanec de l'évêque de Paris , et d'un secret consentement de la cour, lut en- » levé du lieu où il ctoit, un crucifix , surnomme Maqu , et , par les yens du
Les rues de Glatignyou du Val-d 'Amour, cTArras ou Champ-Gaillard , de Froidmantel ou Fromenteau , etc. , continuèreut à offrir des repaires à la débauche. Voici ce qu on lit sur cette matière dans un écrit composé en 4 008 par un zélé catholique :
•« Il n'y a si petit fripon qui ne veuille se mêler, je ne » dis pas de paillarder, en la simple fornication , mais » en l'adultère, péché très-énorme , et si fréquent toute- » fois , que c'est merveille combien le nombre en est » grand, et des hommes et femmes mariées qui se mêlent » de ce métier... Les femmes néanmoins y sont tantôt » les plus hardies... Oserai-je ramentevoir les violences » qu'on dit avoir été faites en des cloîtres de nonains?... » Parlerai-je de sodomies qui se commettent vulgaire- » ment ' ? »
Dans les registres civils manuscrits du parlement, on lit au h décembre \ 000 : « Les gens du roi ont fait plainte » qu'au Champ-Gaillard (rue d'Arras) , au Champ-dAl- » biac (vers la rue Gracieuse) , au faubourg d'icelle (fau- » bourg Saint-Marcel) , se retirent des vouleurs et même » des femmes débauchées qui ont baillé la vér... à dix- » huit ou vingt écoliers. »
Je trouve dans les registres criminels du parlement plusieurs faits qui concourent à prouver l'immoralité de
a guet, porté en l'évèché, à cause du scandaleux surnom que le peuple lui avoit » donné , à raison de ce que ce crucifix de bois peint et doré , de la grandeur de » ceux que l'on voit ordinairement aux paroisses , lequel étoit plaqué contre la )> muraille d'une maison sise au bout de la VieilIc-rue-du-Temple, vers et proche » les égouts , en laquelle , et ez environs , se tenoit un bordau , en sorte que ce j> vénérable instrument de notre rédemption servoit d'enseigne aux bordeliers 1» repaires. » [Journal de Henri III.)
1 Remonstrances très-humbles au roi de France et de Pologne , imprimées en 1588, pages 21 ï, 2-15.
celle époque. Le parlement , dans une ordonnance de police du 7 août ioAA, enjoint aux officiers du Chulelet d'informer soigneusement contre ceux qui séduisent et \iolcnt plusieurs jeunes filles de huit à neuf ans1.
On condamnait les bigames , les uns à être fouettés publiquement; d'autres à subir ce supplice joint à celui de la potence. Dans ces deux cas , le patient était exécuté ayant à ses côtés deux quenouilles".
Les personnes convaincues du crime de bestialité étaient ordinairement condamnées au supplice du feu; 1 animal complice innocent subissait la même peine3.
La débauche des femmes ne restait pas toujours impunie ; et il se trouvait des maris qui n'étaient pas aussi complaisants que d'autres. Lu gentilhomme de la Brie , nommé de Haqueville, fut, le \k juillet \'67A , décapité aux Halles de Paris pour avoir tué sa femme et son amant, nommé La Morlière \
René de Villequier , baron de Clairvaux, homme perdu de débauches, en septembre f577, étant à Poitiers et dans le logis même du roi , poignarda sa femme , Françoise de La Marck , ainsi que sa suivante.
* Registre criminel 9 coté 82.
2 Idem , registres cotés 89 , 90 , 95 , \ 24 , etc.
3 Idem, registres cotés 89, -105. Dans un compte de la prévôté de Paris, on trouve qu'un prêtre appelé Gillet Soulart fut condamné à être brûlé vil' et exécuté à Corbeil , pour avoir cohabité avec une truie , qui fut gardée pendant onze jours a Paris. {Sauvai, t. III, p. 587.)
Guyot Vuide fut , le 2G mai \ 546 , pendu et brûlé pour cohabitation avec une vache qui fut assommée avant l'exécution. [Registre manuscrit de la Tournel le criminelle , coté 84.)
Jean de La Soillc , coupable du même crime avec une ânesse, fut, le 5 janvier 4 556 , brûlé vif ; l'âncsse fut condamnée au même supplice ; mais , par faveur, elle fut assommée avant d'être jetée sur le bûcher. (Idem, reg. coté 405.)
Je pourrais citer plusieurs autres exemples de ces turpitudes.
4 Journal de Henri III , au 24 juillet, 1574.
j6 HISTOIRE DE PAK1S.
Françoise de La Marck était enceinte lorsqu'elle reçut le coup mortel. « Ce meurtre, dit lEstoile , fut trouvé » cruel comme commis en une femme grosse de deux en- » fants , et étrange comme fait au logis du roi , sa ma- » jesté y étant , et encore en la cour où la paillardise est » publiquement pratiquée entre les dames qui la tien- » nent pour vertu ; mais l'issue et la facilité de la rémis- » sion qu'en obtint Villequier sans aucune difficulté, » firent croire qu'il y avait en ce fait un secret cornman- » dément du roi qui haïssait cette dame pour un refus en » cas pareil \ »
La demoiselle Kcnée de Rieux-Châteauneuf , une des mignonnes du roi avant qu'il allât en Pologne, dit l'Estoile, « s' étant mariée par amourette avec un gentilhomme » florentin , nommé Antinotti (Àltovity) , trouvé paillarw dant, le tua virilement de sa propre main. »
Dans les registres criminels de celte période, on trouve plusieurs particuliers condamnés à Paris , pour avoir tué leurs femmes. Laurent Constant fut , le 5 octobre 4555 , exécuté pour ce crime2.
D'autres accablaient de coups leurs pères , comme ISicolas Jousse, qui fut pour ce délit, le 22 juin AoàU , condamné aux galères.
Dans la même année , celle de \o6U , se trouvent trois parricides. Odet et Guillaume Tarquex font assassiner leurs pères : un écuyer, nommé Urbain-le-Pauvre, égorge lui-même son père : il est décapité le 4 2 mars VôôU ; et l'épée avec laquelle il avait commis ce parricide fut brisée par le bourreau 3.
* Journal de Henri ÏIl , septembre 4 577.
- Registres criminels manuscrits , reg. coté 105, au 5 octobre \ »5ï>.
3 Idem, reg. coté 40-1, au \'l mare et G avril I 5S4.
Le \h juillet 4559, fut exécuté Nicolas Mignard , lomme meurtrier de son père1.
Un prêtre, nommé Hector Le Pelletier, tue une jeune fille âgée do six ans".
Michel de La Croix, Parisien, abbé d'Orbais , avait avec ses gens, vers Tan 4 567 , assassiné le seigneur du Breuil ; il fut à son tour , en \ 577 , assassiné par les deux fils de ce seigneur.
Si j'entreprenais de rapporter les meurtres commis de guet-apens , dans les rues ou places de Paris, pendant la nuit, ou même en plein jour, par des seigneurs de la cour , ou même par de simples gentilshommes , qui , pour des haines particulières , ou quelquefois par des ordres secrets du roi , s'entre-tuaient impitoyablement , j'aurais à remplir une tache ennuyeuse , à composer un tableau désagréable aux lecteurs ; il suffira d'annoncer que ces assassinats, presque toujours impunis , étaient très-fréquents à Paris , comme le prouvent les monuments historiques de cette période3.
Henri II , en mettant les duels en vogue , Charles IX , en donnant l'exemple des massacres en masse ? autorisèrent les meurtres particuliers.
Je quitte sans regret cette esquisse des mœurs d'une partie du seizième siècle : esquisse qui , tout incomplète qu'elle est , suffit pour montrer l'état déplorable de l'espèce humaine dégradée par l'ignorance et la barbarie , et pour accuser hautement les institutions du passé. Je vais donner des notices sur les usages qui, dans ce même temps , étaient en vigueur à Paris.
1 Registres criminels manuscrits , reg. coté* -1 08. ■ Idem , re&. coté* \ 05 , 28 mars i 555.
3 Voyez les Registres civils et criminels du parlement, le Journal de î'Êstoile } les Mémoires de Condé , les Mémoires de Brantônw , etc.
Usages. Chaque année , la veille de la fête de la Saint- Jean , les magistrats de la ville faisaient entasser , sur la place de Grève , des fagots, auxquels le roi , accompagné d'une partie (W sa cour, venait, lorsqu'il se trouvait à Paris , solennellement mettre le feu. Le plus ancien témoignage de la participation des rois à cette cérémonie remonte à Tan i kl\ . Louis XI , en cette année , vint satisfaire à cet usage, à 1 imitation sans doute des rois ses prédécesseurs. Presque tous les rois, dans la suite, suivirent cet exemple. Henri IV et Louis XIlï y manquèrent rarement; Louis XIV ne s'y trouva qu'une seule fois, en 1648.
Cette cérémonie, nommée feu de la Saint-Jean, se célébrait avec beaucoup de pompe et de dépense. Voici quelques détails sur celle qui eut lieu en Yolô :
Au milieu de la place de Grève était planté un arbre de soixante pieds de hauteur , hérissé de traverses de bois auxquelles on attacha cinq cents bourrées , deux cents cotrets : au pied étaient entassées dix voies de gros bois et beaucoup de paille. On y plaça un tonneau, une roue, dont j'ignore i usage. On dépensai livres pour des bouquets , des couronnes et des guirlandes de roses.
On emplova beaucoup de cordes , des feux d'artifice , composés de lances à feu , pétards , fusées; des pièces d'artillerie , boîtes et arquebuses à croc , etc.
Cent vingt archers de la ville, cent arbalétriers, cent arquebusiers y assistaient pour contenir le peuple.
On attacha à l'arbre un panier qui contenait deux douzaines de chats, et même un renard ; animaux destinés à être brûlés vifs , pour faire plaisir à sa majesté , porte le compte d'où je tire ces détails \
* Voici l'article concernant ces animaux : « A Lucas Pommereux . Tnn n'es
TA.BLEATJ MORAL. 79
Les joueurs d'instruments , notamment ceux que Ton qualifiait de la grande-bande , sept trompettes sonnantes acerurent le bruit de la solennité. Les magistrats de la ville , prévôt des marchands , échevins , armés de torches de cire jaune , s'avancèrent vers l'arbre entouré de bûches et de fagots , présentèrent au roi une torche de cire blanche , garnie de deux poignées de velours rouge ; et sa majesté, armée de cette torche , vint gravement allumer le feu.
Le bois et les chats consumés , le roi monta à l'Hotelde-Ville , où il trouva une collation composée de dragées musquées , de plusieurs espèces de confitures sèches, de cornichons , de quatre grandes tartes , de massepins , où Ton voyait des armoiries royales de sucre et dorées , deux livres et demie de sucre lin pour mettre sur les crèmes et fruits , etc.
Le résultat de tant d'apprêts , de fanfares et de magnificence , n'était que de la fumée , des cendres et des tisons , que les Parisiens enlevaient et plaçaient dans leurs maisons, persuadés qu'ils portaient bonheur.
Nul ne se doutait que cette cérémonie , en usage à la même époque dans plusieurs autres lieux , remontait aux temps les plus reculés, et qu'elle était un reste de la fête solsticiale du soleil dans sa plus grande exaltation.
Louis XIV n'ayant assisté qu'une fois à cette cérémonie , Louis XV n'y ayant jamais paru , elle perdit de sa splendeur ; et , dans la suite , elle devint très-simple. Les
» commissaires des quais de la ville, cent sous parisis, pour avoir fourni , du- » rant trois années..., tous les chats qu'il fallait audit feu, comme de. coutume ; » même pour avoir fourni, il y a un an , où le roi assista, un renard, pour » donner plaisir à sa majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile, où w étaient lesdits chats, »
prévôts des marchands , les échevins et leur suite allaient, sans savoir pourquoi , mettre le feu à un amas de fagots, et se retiraient après cet exploit. Cet usage s'est continué jusqu'à la révolution.
On commença , pendant cette période, à faire usage dans Paris dune espèce de carrosse grossier , appelé coche; d'où est venu le nom de cocher. Ces voitures étaient déjà assez multipliées en 1oG5, puisqudi cette année le parlement demanda au roi de défendre Yusagc des coches par celte ville { .
Les registres du parlement, à propos de l'évasion du duc d'Âlençon , détenu en quelque sorte prisonnier au Louvre , évasion qui eut lieu le i5 septembre 4575, portent que ce prince laissa son coche à Vaugirard , monta à cheval , et prit le chemin de Yirollé et de Versailles.
En 4582 , l'usage des coches se maintenait encore. Lors d'un des combats que se donnèrent en cette année les cordeliers dans leurs couvents , on voit que le duc de Nevers prêta son coche au général de Tordre pour aller rétablir la paix parmi ses moines combattants2.
Sur la fin du règne de Henri IV, cette voiture fut perfectionnée. On commença à y placer des portières avec des vitres; et Bassompierre fut, dit-on, le premier qui se procura ca raffinement.
Les rues de l'intérieur de Paris étaient trop étroites pour que les voitures pussent y circuler , et trop boueuses pour que des courtisans proprement chaussés pussent les parcourir à pied ; ils se servaient le plus souvent de cheval ou de mulet. Les courtisans se rendaient ordi-
4 Registres manuscrits du parlement, aiH Q janvier -1 563 : et ci dessus, présent volume, page 08.
2 Idem, au 4 août 4 5S2.
TABLEAU MORAL. 8l
naircmenl à la cour à cheval , ayant quelquefois leurs dames en croupe. Les présidents et conseillers du parlement allaient au Palais montés sur des mules. On fit dans les registres de celle cour que, le 9 mai 15G0 , on Ct bâtir un monloir devant la Sainte-Chapelle du Palais, pour servir aux présidents et conseillers à monter sur leurs mules. Ce montoir coula cent sous.
Ce fut pendant cette période que l'usage de porter la barbe longue s'établit en France. J'ai dit que François 1er, en 4521 , dans un combat simulé , ayant reçu une blessure au visage , laissa croître sa barbe pour en cacher la cicatrice. Tous les courtisans l'imitèrent : les évèques en firent autant ; et , de proche en proche , toutes les classes de la société adoptèrent cet usage.
Mais la mode des longues barbes trouva , dans les chapitres métropolitains et dans les parlements , des ennemis puissants. Les chapitres refusèrent de recevoir dans leur église des évèques à longue barbe. 11 fallut souvent que les rois interposassent leurs prières ou leur autorité pour les y contraindre. Guillaume Duprat à Clermont , Antoine Caraccioli à Troyes , le cardinal d'Anjou au Mans, Jean de Morviller à Orléans , Charles Guillard à Chartres , Antoine de Créquy à Amiens , etc. , furent autant d'évèques refusés d'abord , ou admis ensuite avec de grandes difficultés par leurs chapitres , à cause de la longueur de leur barbe \
Pierre Lescot, abbé de Glagni, habile architecte, sur les dessins duquel fut construit le vieux Louvre , ayant obtenu un canonicat à Notre-Dame de Paris , éprouva ,
/ Pogonologic , ou Histoire philosophique de la barbe, par J. A. D., p. 4S5 ct suiv. — Mémoires pour servir a l'histoire de la barbe de V homme , par dom Frangé, p. 200 ct suiv.