‹ Histoire Phsique, Civile Et Morale De ParisChapitre 8 sur 29 · PARIS DEPUIS LORIGINE DE LA LIGUE .UJSQU AU RÈGNE DE LOUIS XIII · texte numérisé non relu

PARIS DEPUIS LORIGINE DE LA LIGUE .UJSQU AU RÈGNE DE LOUIS XIII

g Ier. Paris sous la domination de la Ligue.

Objet de l'indignation des gens de bien , par sa participation aux massacres de la Saint-Barthéleuii ; objet de mépris par ses excès de débauclie et sa dévotion ridicule, Henri 111 inspirera bientôt le sentiment delà pitié. On va le voir se laissant envelopper dans les filets de ses perfides ennemis , s'y débattre avec faiblesse , employer , pour s'y soustraire, tour à tour de lâches et inutiles condescendances , et même des crimes qui précipitèrent sa ruine.

On va voir la cour de Rome, la cour d'Espagne, la maison de Lorraine , faire une guerre ouverte au parti protestant et travailler sourdement à détrôner Henri III.

Le motif de la guerre contre le parti prolestant est évident. La cour de Rome avait sa puissance à défendre ; celle d'Espagne, son fanatisme et sa croyance à satisfaire. De plus , ces deux puissances voyaient Henri 111 sans enfants, et, après sa mort, la couronne de France passer par droit héréditaire au roi de Navarre, chef du parti protestant : elles devaient craindre qu'alors le protestantisme ne devînt la religion dominante en France.

Mais le projet de détrôner Henri III n'avait point pour motif, ne pouvait avoir même pour prétexte l'intérêt du

92 uisïomt: de paius

catholicisme. Henri III, sur le trône, n'offrait aucun danger pour cette religion. Jamais aucun reproche fondé ne s'est élevé sur sa croyance, jamais il ne cessa de se montrer ce qu'on nommait alors un bon cai/wlique.

Sous le rapport de la dévotion , il allait au-delà de ce qu'on exigeait de lui : il assistait aux processions couvert dun sac de pénitent, ayant pendus à sa ceinture une discipline et un chapelet garni de têtes de morts * ; il faisait nu-pieds des pèlerinages à Notre-Dame-de-Chartres. De plus, il avait pris une part très-active aux massacres de la Saint-Barthélemi , et signalé son règne par plusieurs autres actes de cruauté contre les protestants. Qu'avaient donc à lui reprocher les catholiques? Qu'exigeaient-ils de plus? 11 ne cessa de seconder leurs desseins; il fit tout pour leur complaire : toutefois, ces droits à leur bienveillance lui devinrent inutiles. La religion était donc étrangère au projet de le perdre ; mais il occupait un trône ambitionné, et sur lequel le duc de Guise aspirait à monter.

Le roi d'Espagne , Philippe II , qui fournissait les finances nécessaires au détrônement projeté de Henri 111 , espérait aussi réunir la couronne de France à la sienne , ou plutôt obtenir sur la France un grand ascendant, en mariant sa fille Isabelle à Charles de Lorraine , duc de Guise, qu'il espérait bien voir sur le trône à la place de Henri 111. Le pape l'entretenait dans cette espérance, et favorisait secrètement le duc de Guise. Le premier objet

' Il parait que ce roi ne se livrait à ces pratiques ridicules que pour écarter tous les soupçons qu'on aurait pu concevoir sur sa catholicité , et ne laisser aucune prise à ses ennemis. Voila , disait-il un jour, en montrant son jjrand chapelet garni de tetes de mort;; , voila le fouet des ligueurs. ( Journal de Henri III y par l'Estoilc. au 5 avril 1587. )

était de détrôner ce roi. Pour y parvenir, les conjurés , d'accord sur ce point , imaginèrent de former une ligue qui se composerait de la plupart des Français , ligue dont le but apparent consistait à combattre les protestants , et dont le but cacbé devait être la ruine du roi de France.

Dès Tan 45G2, le cardinal de Lorraine avait conçu la plan dune ligue de catboliques , dont l'objet principal était de placer son frère , François , duc de Guise , sur le trône de France : il avait même entamé plusieurs négociations à cet égard ; mais la mort de ce duc , assassiné à Orléans , par Poltrot , déconcerta ce projet : néanmoins il ne fut point abandonné.

Henri de Lorraine, duc de Guise, fils du duc François j gouverneur de Champagne et de Brie , fit pour la première fois composer une formule de serment , par laquelle les signataires s'engageaient à sacrifier leurs biens et leur vie à la défense de la religion catholique envers et contre tous , excepté contre la famille royale et les princes de son alliance. Cette formule fut signée par la noblesse de son gouvernement, et ensuite, le 25 juillet 1568 par l'évèque et le clergé de l'église de Troyes. Cette association est nommée , dans la formule : Sainte Ligue, Ligue chrétienne et royale \

Les massacres de la Saint-Barthélemi occupèrent assez la maison des Guise pour suspendre l'exécution entière du plan de la Ligue : elle ne franchit pas alors les limites de la Champagne , et fut tenue secrète jusqu'à une occasion plus favorable.

Le \k mai 457G, fut publié un traité de pacification

Cette formule de serment , munie des signatures du clergé de Troyes , est insérée dans le troisième volume du Journal de Henri III , édit. de 4 7^4, p. 3J .

g4 HISTOIRE DE PARIS

entre les deux partis qui divisaient la France. Le mécontentement qu'il fit naître parmi les catholiques parut convenir à l'ambition du duc de Guise. À son instigation, le sieur d'Humières et ses autres partisans entraînèrent la noblesse et la plupart des habitants de la Picardie. Tous jurèrent, à Péronue , de maintenir la nouvelle association. Dans d'autres provinces , les mêmes intrigues produisirent les mêmes effets.

A Paris, un parfumeur, nommé Pierre Labruyère, et Matthieu Labruyère son fils, conseiller au Chatelet, furent , en cette ville , les premiers apôtres de cette association : ils sollicitèrent des signatures dans toutes les classes ; enrôlèrent sans peine des hommes perdus de mœurs et de réputation , qui n'avaient qu'à gagner dans les troubles publics, ainsi que de riches bourgeois aveuglés par leur haine contre les protestants \

Les Guise ne se bornèrent pas à ces perfides manœuvres : ils dépêchèrent à Rome, en juin M76 y Jean David, avocat intrigant, diffamé au Palais de Paris, chargé de solliciter auprès des cardinaux une décision qui devait servira leurs projets ambitieux. Jean David , à son retour en France , tomba malade à Lyon , et y mourut au mois de novembre de la même année. On trouva , parmi ses papiers , une pièce qui prouve la réalité des projets ambitieux des chefs de cette ligue. Cette pièce déclare Hugues Capet usurpateur , et ses successeurs des rois illégitimes , maudits de Dieu et réfractaires à la sainte Eglise , par Terreur que les Français nomment libertés de l'Eglise gallicane, etc. ; elle déclare encore Henri III incapable de régner, et destiné a être enfermé

4 Histoire de Je Thou, liv. 05.

dans un monastère ; elle invite le peuple à obéir aux ordres du duc de Guise, chef de la Ligue et rejeton de Charlemagne ; elle veut qu'il ordonne à tous les habitants des villes et des campagnes de prendre les armes , et qu'on emploie des prédications pour émouvoir le peuple \

Pour prouver son droit au trône et sa descendance directe des rois de la seconde race , la maison de Lorraine avait déjà, en i535, fait fabriquer une généalogie qui, à l'aide de titres falsifiés, établissait cette descendance. Le duc de Guise en fît depuis fabriquer une nouvelle par François de Rosière, prieur de Bonneval , dont l'objet était de prouver que les ducs de Lorraine descendaient en droite ligne de l'empereur Charlemagne. Cet ouvrage , rempli de fausses pièces , parut in-folio , en -1580. L'auteur, en 4585, fut condamné à faire amende honorable , et son livre fut proscrit par arrêt du parlement 2.

Voilà la Ligue et les prétentions du duc de Guise au trône de France autorisées par la cour de Rome , et signalées par une fausse généalogie ; voilà le but où tendait ce duc : on verra les manœuvres qu'il employa pour y parvenir.

Cependant la Ligue s'établissait dans presque toutes les provinces de France avec une rapidité qui effraya Henri 111. Il voulut en arrêter les progrès, comme le prouve une instruction du 50 août 4 57G , adressée au duc de Montpensier, gouverneur de Bretagne3; mais

1 Mémoires de la Ligue , 1. 1, pièce première,

2 tbid.9y. 7.

3 Mémoires de Ne vers , 1. 1 , p. M 4.

bientôt ce roi indolent et crédule se laissa persuader, donna son adhésion à la Ligue, et 1 autorisa, par acte du \\ décembre 157G , dans les provinces de Champagne et de Brie \

Bientôt après ce roi , étant aux états de Blois , signa lai-même cette association avec un grand nombre de seigneurs qui s y trouvaient ; et, pour contrarier les projets du duc de Guise, il se déclara le chef de la Ligue ou de la sainte union2. Chose étrange! un roi ravalait sa dignité jusqu'à se déclarer ouvertement l'ennemi d'une nombreuse portion de ses sujets , jusqu'à prendre le titre de chef de par II!

Après cette déclaration, à la fin de janvier 4077, il envoya à Paris Nicolas Lhuillier, prévôt des marchands , pour faire signer la formule du serment de la Ligue à tous les habitants de cette ville. Matthieu Labruyère fut chargé de l'exécution de cet ordre. 11 se présenta chez le président du parlement , de Thou , qui examina lacté d association , ne le signa que conditionnellement , après avoir inscrit les motifs de sa désapprobation. Le roi, étonné de cette résistance , voulut en connaître les motifs , et dépêcha secrètement auprès du premier président, qui exposa à son envoyé les motifs de son opinion. Le roi , en les apprenant, dit : ISous avons attendu trop tard: nous aurions dû plus tôt consulter M. de Thou3.

Le roi n'était pas doué d une suffisante force de carac-

1 Mémoires de Ne ver s , t. I , p. 144.

2 En même temps qu'il signait l'acte d'association de la Ligne , il traitait secrètement avec le parti protestant , que l'épuisement des finances de l'état ne lui permettait pas de combattre. Ce prince faible fut plus d'une fois ballotté entre les deux partis , et devint , comme on le verra par ce qui suit , le jouet des catholiques et des protestants. ( B.)

3 Histoire de de Thou , liv. 03.

1ère pour réparer le mal , qui fil de rapides progrès. « Le premier lévrier 1577, les quarteniers et les dixai- » niers de Paris, dit 1 Estoile , alloient par les maisons » des bourgeois porter la Ligue , et faire signer les arti- » clés d'icelle. Le président de Thou et quelques autres » présidents et conseillers la signèrent avec restriction ; » les autres la rejetèrent tout à plat, la plupart du peu- » pie aussi '. »

Si Henri III se dégrada en se déclarant chef de la Ligue, il est certain que , par cette déclaration, privant le duc de Guise de ce titre qui lui aurait donné un grand pou-

Ivoir, il prolongea la durée de son règne. Cette déclaration et le refus que fit Grégoire X11I de seconder les ligueurs suspendirent leur projet. Les agitations des années 4576 et 4577 se calmèrent tout à coup. Pendant huit années consécutives , la Ligue parut || inanimée. Cet intervalle de temps fut rempli par des intrigues, par les succès, les revers, les désastres de la guerre civile, par des écrits et placards injurieux, et par des plaisanteries contre Henri "M. Le duc de Guise n'abandonna jamais ce moyen de perdre ce roi dans l'opinion publique2.

1 Journal de Henri III, par l'Estoile, t. I, p. 200.

2 Voici quelques-uns de ces traits lancés contre Henri III : "Le U février \ 579 , les ligueurs, informés que ce roi devait aller à la foire de

Saint-Germain, y envoyèrent des écoliers pour le ridiculiser : ils avaient mis autour de leur cou de grandes fraises de papier, semblables à celles que portaient Henri III et ses couriisans. Ils s'y promenaient en criant : A lu fraise on reconnaît le veau. Ce roi les fit emprisonner.

Quels sarcasmes ne répandirent pns les ligueurs contre Henri III , lorsqu'il institua la confrérie des pénitents, et qu'il assista à leur procession ! Plusieurs sont connus ; je ne citerai que les suivants :

« Henry, par la grâce de sa mère, inerte roy de France et de Pologne imagi- » naire; concierge du Louvre, marguillier de Snint-Germain-l'Auxerrois , 1m-

TOMF IV. y

q8 HISTOIRE DE PARIS

En 4585, le parti de la Ligue se réveilla et montra une audace inspirée et par la mort récente du duc dAlençon , frère du roi , qui rapprochait la maison de Bourbon du trône de France, et par un traité secret que ce parti avait conclu avec la cour d'Espagne.

Pendant que Henri ill accueillait avec bienveillance la députation des provinces de la Flandre , et lui faisait espérer des secours quelle lui demandait , le duc de Guise, sans Tordre, sans l'autorisation du roi, et à l'exemple des anciens seigneurs féodaux , leva une armée considérable , composée de Français et d\Allemands , et lit la guerre à la Flandre.

Cette levée de boucliers, cette atteinte aux droits de la couronne, fut accompagnée de plusieurs sourdes pratiques , tendantes à former dans Paris un puissant parti pour la Ligue.

François de Roncherolles, sieur de Maineville, y arriva chargé par le duc de Guise d'y former un comité

» teleur des églises de Paris, gendre de Colas, gauderonneur des collets de sa » femme et friseur de ses cheveux ; mercier du palais, visiteur des étuves , gar- » dien des quatre mendiants, père conscrit des blancs-battus et protecteur des 7> capucins. » {Journal de Henri III , t. XIII, p. -180.) Cette autre pièce de vers parut dans le même temps :

J.e roi , pour avoir de l'argent , A fait la pauvre et l'indigent

Et l'hypocrite...

Le grand pardon il a gagné; Au pain , à l'eau , il a jeûné

Comme un hermite ; Mais Paris , qui le oonnoist bien , Ne voudra plus lui prester rien

A sa requeste ; Car il a déjà tant preslé Qu'il a de lui dire arre«té :

Allez en queute.

{ Journal de Henri III , t. I , p. h 78.)

Il faut avouer que la conduite de ce roi offrait une ample matière aux sarcasmes de sec ennemis;

SOUS LA LIGUE, qq

secret, composé des pins zélés ligueurs. Cet homme, fécond en ressources et en paroles, commença par s'adjoindre Charles Hottman , trésorier de l'évêque de Paris. Ceux deux personnes en recrutèrent beaucoup d'autres : Senaut, clerc du greffe du parlement; Bussi-Leclerc , qui , de maître en fait d'armes , était devenu procureur en cette cour; Georges Michelet, sergent au Châtelet; Nicolas Poulain, lieutenant du prévôt de l'Ile-de-France, etc. Ce dernier, par intérêt ou par devoir, déjoua pendant longtemps les projets des séditieux, en les dénonçant chaque jour au roi, et, par ses révélations, parvint à reculer de quelques années le terme fatal.

Ces conspirateurs , à la laveur de l'or que leur prodiguait l'Espagne, réussirent sans peine à engager dans leur faction la plupart des curés et prédicateurs de Paris. Dans ce nombre, on distinguait Jean Boucher, curé de Saint-Benoît; Jean Prévôt, curé de Saint-Severin ; Jean Pelletier , curé de Saint-Jacques-de-la-Boucherie ; Jean Winceslre , curé de Saint-Gervais ; Jean Hamilton , curé de Saint-Côme ; Jacques Ceuilly, curé de Saint- Germain-i'Auxerrois ; Matthieu de Launoi , docteur et chanoine de Soissons , puis ministre protestant , enfin catholique et ligueur ardent, etc.

Ces prêtres, vraies trompettes de sédition , eurent la charge expresse de ne rien négliger dans leurs chaires ainsi que dans leurs confessionnaux, de saisir toutes les occasions , de les faire naître lorsqu'elles ne s'olïriraient pas d'elles-mêmes , pour exciter le peuple à détester, à mépriser le roi, et pour le soulever contre les protestants de Paris. Ces ecclésiastiques s'acquittèrent avec zèle de ce double rôle.

On recruta, ensuite, dans le barreau un assez urand

nombre de partisans, tels que les présidents Lemaislre et Neuilli; les nommés Caumont, Ménager, Louis d'Orléans, avocats; Crucé, La Chapelle, procureurs; La Morlière, notaire; Louchard , commissaire, etc. Dans d'autres classes, on receuillit La Chapelle-Marteau, gendre du président Neuilli; Rolland , de Bar, Gilbert-Coeffîer, sieur d'Effiat , etc. Tels turent à Paris les principaux agents de la faction des Guise, et les provocateurs des scènes tumultueuses et sanglantes qui, pendant neuf années, désolèrent cette ville déjà épuisée par des excès de tous genres.

Les conspirateurs commencèrent paf se donner Vune organisation. Un comité de cinq , puis de dix personnes, fut charge de diriger et d'exécuter les opérations : ce comité , pour échapper à la surveillance du gouvernement, changeait, chaque fois qu il se réunissait, le lieu de ses séances. On sait quelles se tenaient, alternativement, dans les maisons des conjurés, à la Sorbonne , au collège de Fortei , qui fut à cette occasion nommé le berceau de la Ligue, et dans le couvent des jésuites de la rue Saint-Antoine, etc.

Accroître le nombre des partisans de la Ligue en montrant aux hommes crédules la religion catholique en danger et leur vie menacée par les prolestants; en séduisant les hommes avides et ambitieux avec de l'argent ou des promesses de places éminenles, ou bien en les épouvantant par la menace dune ruine prochaine : telles sont les principales manœuvres qu'employa le comité des ligueurs. Us se distribuèrent le travail. La Chapelle-Marteau se chargea d'entraîner dans le parti de la Ligue tous les membres de la chambre des comptes; le président Lemaistre, tous ceux du parlement; Senaut, tous les clercs

du greffe ; et un nommé Leleu , tous les huissiers de celle cour. Le président Neuilli promit de ranger sous les drapeaux de la Ligue tous les conseillers du parlement ; et le nommé Choulier , tous les clercs de celte cour. Rolland s'engagea , avec le secours de son frère , conseiller à la cour des monnaies, d'entraîner dans le parti tous les généraux et conseillers des monnaies. D'autres eurent la charge de faire des partisans à la Ligue parmi les sergents à cheval et à verge , parmi leurs voisins et les habitants de leur quartier. Labruyère , lieutenant partilier , répondit de tous les conseillers du Chatelet ; Crucé, des procureurs de celte cour, et de plus, d'une grande partie des professeurs et écoliers de l'Université; Michelet promit d'entraîner tous les mariniers et gens de rivière , tous mauvais garçons \ et dont le nombre s'élevait à plus de cinq cents. Toussaint Poccart, potier d'étain , et un nommé Gilbert, charcutier, entraînèrent tous les bouchers, charcutiers de la ville et des faubourgs, dont le nombre passait quinze cents ; et Louchard , commissaire, tous les marchands et courtiers de chevaux , dont ou comptait à Paris six cents et plus \

Ainsi, de proche en proche, la partie la plus active de la population de Paris fut engagée dans la Ligue. De la rapidité des progrès de ce recrutement on doit conclure que les hommes d'alors cédaient facilement à la séduction.

Aussitôt que la Ligue eut une organisation complète à Paris , le duc de Guise ordonna à ses agents , dans cette ville, d'aller ailleurs opérer une semblable organisation.

4 Cette qualification était synonyme de celles de voleurs , assassins.

3 Remarques sur la satire Ménippée, t. II, p. 75. — Histoire de Palrnu Cayet , t. I , p. \2. — Procès-verbal de Nicolas Poulain. — Journal de l lutoile , t. IT , p. 228, édit. de 175-5. — Histoire de de Thon, liv. 86.

102 aiMOlitE DE l'AKIS

On avait disposé les choses de manière que la conspiration , avant d'éclater à Paris, pût se manifester dans les villes de province. Au mois de mars de la même année -1585, on apprit qu il se faisait des levées de troupes en divers lieux, et que plusieurs places fortes étaient prises au nom de la Sainte-Union.

« En ce temps, dit l'Estoile , on commença à décou- » vrir l'entreprise de la sainte Ligue, de laquelle ceux de » la maison de Guise , joints à ceux de la maison de Lorn raine, étoient les chefs, secourus par le pape, parle » roi d'Espagne et par le duc de Savoie son gendre : li- » gue pourpensée et inventée par défunt Charles cardinal » de Lorraine, voyant la lignée des Valois proche de son » période. Le roi, averti de tous ces remuements, et des » levées de gens de guerre par le duc de Guise , com- » mença à se tenir sur ses gardes , mais si négligemment, » dit TEstoile , qu'on entra en fort grand soupçon qu'il » n'y eût entre lui et ceux de Guise quelque intelligence » secrète '. » On saisit à Lagni un transport d'armes trèsconsidérable , que le cardinal de Guise envoyait à Paris. Les Guise s'étaient emparés des villes de Chalons, Toul , Verdun, Soissons , Dijon, etc. Le duc d'Aumale , cousin germain des Guise , tenta de prendre Boulogne , afin de faciliter l'entrée des troupes espagnoles qui devaient y débarquer; son projet , connu d'avance, fut déjoué. Il s'empara du faubourg d'Abbeville. Le roi dit, en apprenant ces mouvements séditieux : Si je laisse faire ces gens, je ne les aurai pas seulement pour compagnons , mais pour maîtres : il est temps d'y mettre ordre. 11 les laissa faire : il n'y mit point ordre. Au contraire , loin de réprimer et

1 Journal de Henri III, t. I, au i" mars < 58o.

SOUS LA L1GUL. io3

de punir sévèrement de si graves attentais à son autorité, il eut la faiblesse d'accorder à ceux qui s'en étaient rendus coupables toutes ces villes prises, comme des garanties ou places de sûreté. Sa condescendance pour les ligueurs alla jusqu'à leur fournir des sommes considérables pour payer leurs troupes, et cent mille écus pour bâtir une citadelle à Verdun. De plus , le 1 8 juillet 1 58è5 , il révoqua, pour leur plaire, les édits de pacification faits en faveur des protestants.

Ces concessions étonnantes et insensées, provoquées par la mère de Henri III , Catherine de Médicis , qui, ne se lassant pas , môme dans sa vieillesse , de faire le mal , sacrifiait à la faction des princes ligueurs les intérêts de la France et ceux de son propre fils , furent considérées comme un présage des succès de cette faction et de la chute des Valois.

Encouragés par l'impunité, par l'aveuglement et l'excessive faiblesse du roi , les chefs de la Ligue poursuivirent avec une nouvelle audace l'exécution de leur projet. Ils redoublèrent d'activité pour ruiner Henri II I dans l'opinion publique ; ils répandirent des libelles , firent afficher jusqu'aux portes du Louvre des placards où ce roi était indignement outragé.

Ils employèrent un autre moyen : le A6 juillet 'îoSG, ils portèrent ce prince à tenir un lit de justice au parlement pour obliger cette cour à enregistrer à la fois vingtsept édits bursaux, qui excitèrent contre sa personne un mécontentement général. Les auteurs et les motifs de ces impôts , nommés édits guisarts, furent bientôt connus.

En 4587 , les membres du comité secret des ligueurs de Paris craignaient continuellement d'être découverts et punis avec sévérité : ils écrivaient souvent au duc de Guise

ï&Ûj HISTOIRE JDJL PARIS

pour rengagera venir dans cette ville y changer la lace du gouvernement, et faire cesser leur état d'anxiété.

Le duc de Guise taisait des promesses et ne les tenait pas. Pressé par leurs importunités , il leur envoya son frère \ le duc de Mayenne.

Ce duc vint offrir ses hommages à Henri III, l'assura de sa fidélité, et aussitôt reçut secrètement à l'hôtel de Saint-Denis, où il logeait, les principaux ligueurs de Paris , qui lui remontrèrent le danger qu ils couraient en servant les intérêts de son frère. Le duc de Mayenne en fut frappé, et conçut aussitôt le projet de faire lui-même ce que son frère tardait tant à exécuter. 11 arrêta avec les ligueurs un plan de conspiration , dont voici les principaux articles.

Les conjurés devaient pénétrer pendant la nuit dans les hôtels du chancelier, du premier président du parlement et de plusieurs autres magistrats de Paris , les égorger , puis se rendre maîtres des postes les plus importants de cette ville , du grand et du petit Chatelet , de l'Arsenal , du Palais, du Temple et de l'JHôtel-de-Ville. Ils devaient ensuite assiéger le Louvre , tuer tous ceux qui se présenteraient pour défendre le roi, tendre les chaînes, et barricader les rues , afin de massacrer tous les suspects en matière de religion , et notamment tous les politiques: c'est ainsi que les ligueurs nommaient les bons Français qui n'étaient ni du parti protestant ni de celui de la Ligue. Après ces expéditions sanguinaires, ils devaient parcourir les rues en criant vive la messe ' /

Nicolas Poulain, membre du comité secret, vint dé-

1 rrocès-vcrbal de Nicolas Poulain. — Journal de Henri III, tome II, pages 240, 241.

SOUS LA LIGUE. Io5

voiler à Henri 111 le plan des conjurés. Ce roi ordonna que les divers postes de Paris fussent garnis de troupes. Par cette précaution et plusieurs autres , il prouva aux ligueurs qu'il était instruit de leur complot: ils en furent effrayés. Le duc de Mayenne, averti que Henri 111 l'accusait d'en être le chef, se présenta devant ce roi, lui protesta de son innocence avec l'accent de la colère , et se retira de Paris après avoir rassuré les ligueurs, et leur avoir dit qu'il n'allaitpas loin et qu'il volerait à leur secours en cas de danger ' .

Les ligueurs de Paris se dédommagèrent de ce mauvais succès en répandant des libelles et des placards contre le roi et les principaux magistrats.

Le duc de Mayenne imagine un autre projet : dans le faubourg Saint-Germain , il avait laissé , à son départ , divers corps de troupes qui lui étaient dévouées ; il savait de plus qu'il pouvait compter sur un grand nombre de ligueurs à Paris. Informé que Henri 111 devait dîner à l'abbaye et de là se rendre à la foire Saint-Germain , il conçut le projet d'y enlever ce roi ; mais celui-ci , averti du complot, ne se rendit ni au dîner ni à la foire, et y envoya le duc d'Epernon , qui y fut insulté et obligé de fuir précipitamment2.

Les ligueurs formèrent plusieurs autres projets contre la personne du roi : celui de s'en saisir dans l'église des Capucins, pendant qu'il y entendrait la messe, et celui de le surprendre à son retour de Vincennes , d'où ordinairement il ne venait qu'accompagné de quelques domestiques. Ce dernier projet consistait à arrêter son carrosse, à tuer son cocher et les personnes de sa suite, et à

1 Procès-verbal de Nicolas Poulain. — Journal de Henri III 3 \. II, p. 247. 3 Idem. — Idem, ibidem.

crier : Sire, ce sont les huguenots qui vous veulent prendre! Le roi, effrayé, serait sorti de sa voiture : alors on l'aurait saisi et renfermé dans une petite tour du couvent Saint-Antoine V

Le duc de Guise se plaignit aux ligueurs de Paris de ces complots formés sans sa participation. Quelques mois après, lorsque Henri III quitta Paris pour aller au-devant des retires, ce duc forma le projet d'engager les ligueurs à s'emparer de cette ville pendant l'absence du roi , tandis que lui se Saisirait de sa personne en Champagne ; mais il y renonça , trouvant son exécution trop périlleuse.

Tous ces projets, dont le roi était averti par Nicolas Poulain , échouaient au moment d'être entrepris. Les ligueurs eu étaient consternés, et ne savaient quel était le révélateur de leurs secrètes délibérations. Ils avaient la certitude que tous leurs projets étaient découverts ; par conséquent ils en redoutaient à chaque instant la punition ; mais Henri 111 . dégradé par la débauche, n'avait pas la force de faire respecter son autorité. 11 aurait pu facilement se saisir des membres du comité conspirateur : il était instruit du lieu et de l'heure de leur séance ; mais il redoutait les suites de cet acte de vigueur; il lui suffisait de préserver sa personne des attentats de ses ennemis..

Les ligueurs , rassurés de voir que tous leurs projets contre la personne du roi, quoique toujours déjoués, étaient toujours impunis, changèrent de marche ; ils cherchèrent à s'emparer de l'opinion pubiique, et à la soulever plus vigoureusement contre le roi. « Lors les li- » gueurs, dit Nicolas Poulain, commencèrent à pratiquer

* Procès-verbal de Nicolas Poulain. — Journal de Henri III, t. II, p. 247,

SOL.s LA LIGUE. 107

» le plus (le peuple qu'ils purent , sous le prétexte de la » religion ; et les prédicateurs se chargèrent en leurs ser- » mous de parler tort et ferme conlre le roi , le dénigrer » envers le peuple plus qu ils n'a voient jamais fait 5 et ce, » pour provoquer le roi à en prendre quelques-uns , » afin (lavoir sujet de s'élever contre iui : ce qui advint » enfin par la séditieuse prédication d'un des leurs à » Saint-Severin , auquel ils iirent vomir tant de vilaines » injures contre le roi, que Sa Majesté fut contrainte de » Tenvoyer quérir pour parler à lui '. »

Le roi ordonna , le 2 septembre -lo87, à liapin , lieutenant du prévôt de l'hôtel, d'aller arrêter un théologien qui avait prêché séditieusement à Saint-Germain-l'Auxerrois , ainsi que les curés de Saint-Severin et de Saint-Benoit. Bussi-Leclerc, averti , vintavec sa compagnie s'embusquer dans la maison d'un notaire ligueur , appelé Nicolas Hatte , située près de Saint-Severin , pour s'opposer à l'arrestation du curé. Instruit de ce projet de résistance, le roi envoya chez ce notaire le lieutenant civil Séguier, qui s'y présenta , en fut repoussé , revint bientôt avec force sergents et commissaires , et n'obtint pas plus de succès. Le peuple s'attroupa ; et quelques hommes crièrent dans la rue Saint-Jacques : Aux armes ! mes amis ; qui est bon catholique, il est heure qu'il se montre : les huguenots veulent tuer les 'prédicateurs et les catholiques'1 .

Ainsi l'autorité royale exercée par un prince efféminé, et méconnue par un peuple justement mécontent et perfidement exalté par les prédicateurs , était dépourvue de son principal appui.

4 Procès-verbal de Nicolas Poulain. — Journal de Henri III , tome II, pages 250, 251 .

2 Journal de Henri III , par TEsloile, au 2 septembre 1587.

ro8 HISTOIRE DE PARIS

Dans le même temps la duchesse de Moutpensier, sœur des Guise , engagea le curé de Saint-Severin , Jean Prévôt , à placer dans le cimetière de cette église un tableau qui représentait , dit FEstoile , « plusieurs étranges inhu- » inanités exercées par la reine d Angleterre contre les » bons catholiques; et ce, pour animer le peuple à la » guerre contre les huguenots. De fait alloit ce sot peuple » de Paris voir tous les jours ce tableau , et en le voyant » crioit qu'il falloit exterminer tous ces méchants poli- >/ tiques et hérétiques. De quoi le roi averti manda à ceux » du parlement de le faire ôter , mais secrètement; ce » qui fui exécuté (le 9 juillet \ 587), de nuit, par Àuroux, » conseiller au parlement et, pour lors, marguillier de » Saint-Severin \ »

De ïhou nous apprend que ce tableau fut gravé , et que les gravures étaient exposées dans les rues de Paris.

Cependant les prédicateurs de cette ville, autorisés par Timpunité et par l'argent de l'Espagne, continuaient, avec une audace jusqu'alors inouïe , leurs déclamations contre Henri 111.

« Le 50 décembre i'6^7 , le roi manda venir au Lou- » vre sa cour de parlement et la faculté de théologie , et » lit aux docteurs une âpre réprimande, en la présence » de sa cour , sur leur licence effrénée et insolente de » prescher contre lui-, contre toutes ses actions , mesme » touchant les affaires de 1 état; et b1 adressant particu- » lièrement à Boucher , curé de Saint-Benoît , il l'appela » méchant et plus méchant que défunt Jean Poisle , son » oncle , qui avoit été indigne conseiller de sa cour; et » que ses compagnons, qui avoient presché contre lui

1 Journal de Henri III , ou 2 septembre 1 oST.

sous la ligiit:. 109

plusieurs calomnies , ne Valaient guère mieux ; mais qu'il s'adressoit particulièrement à lui , pour ce qu'il avoitétési impudent que de dire dans un sermon qu'il avoit fait jeter en un sac en l'eau Burlat, théologal d'Orléans , et combien que ledit Burlat fut tous les jours avec lui et ses compagnons buvant , mangeant et se gaussant ; leur disant davantage : Vous ne pouvez nier que vous ne soyez notoirement malheureux et damnés, par deux moyens : \ ° pour avoir publiquement et en la chaire de vérité avancé plusieurs calomnies contre moi , qui suis votre légitime roi , ce qui est def fendu par ï Ecriture-Sainte; 2° pour ce que , sortant de chaire , après avoir bien menti et médit de moi , vous vous en allez droit à V autel dire la messe sans vous réconcilier et confesser desdits mensonges et mesdisances ; combien que tous les jours vous preschiez que quand on a menti ou parlé mal de quelqu'un qui que ce soit, suivant le texte de l'Evangile , se faut aller réconcilier avec lui avant de se présenter à l'autel '.11 ajouta : Je sais votre belle résolution de Sorbonne , du 46 de ce mois , à laquelle j'ai été prié de n'avoir égard, pour ce quelle avoit été faite après déjeuner. Je ne veux pas au reste me venger de ces outrages, comme j'en ai la puissance , et comme a fait le pape Sixte V, qui a envoyé aux galères certains prédicateurs cordeliers, qui, en leurs prédications , avoient osé médire de lui. Il ny en a pas un de vous qui n'en mérite autant et même davantage ; mais je veux bien tout oublier, et vous pardonner, à la charge de n'y retourner plus : que s'il vous advenoit, je prie ma cour de parlement, là présente, d'en faire une justice exemplaire, si bonne que les séditieux

* Henri III parlait avec assez de facilité ; mais il ne montre pas ici une connaissance bien exacte des évangiles.

» comme vous y fuissent prendre exemple pour se contenir en » leur devoir. »

L'Estoile ajoute que cette justice eût été fort nécessaire, l'audace de ces gens croissant par la patience du roi ; mais il en demeura là : habens quidem animum, sed non sotis animi \

Le décret de la Sorbonne , dont se plaint ici le roi , fut en effet rendu le 1(> décembre 11387, « par trente ou qua- » rante pédants, maistres cz arts crottés, qui, après » grâces, traitent des sceptres et couronnes, dit L'Estoile. » 11 ajoute que le résultat de ce décret portoil qu'on pou- » voit ôter le gouvernement aux princes qu on ne trouvoit » pas tels qu'il falloit , comme l'administration au tuteur » qu'on avoit pour suspect ". »

Les menaces de Henri III ne produisirent sur les prédicateurs qu'un effet momentané; mais ces prêtres factieux avaient , pour arriver à leur but et gagner leur argent, une autre ressource : le confessionnal leur offrait un moyen plus secret et moins dangereux que la chiiire; ils remployèrent avec succès pour exciter leurs pénitents à la révolte. « Ceux qui travaillaient le plus efficacement, » dit M. de Tbou , furent les confesseurs qui dévelop- » paient à l'oreille de leurs pénitents tout ce que les prén dicateurs ivosaient clairement exposer en public; car. » en chaire , ils s'abstenaient de nommer les personnes , » dans la crainte d'être punis. Les confesseurs, abusant » du secret de leur ministère , n'épargnaient ni le roi ni » les ministres , ni les personnes qui lui étaient le plus » attachées ; et , au lieu de consoler par des discours de

4 Journal de Henri ITI . t. II , 50 décembre h 587. * Idem, p. r,9, 40,

SOTIS LA LIGUE. 1 T I

» piété ceux qui s'adressaient à eux , ils leur remplissaient » l'esprit de faux bruits, et mettaient leur conscience à » la torture. par des questions embarrassées et par mille » scrupules. Par le même moyen ils fouillaient dans les » secrets des familles... , soutenaient que les sujets pou- » vaient faire des associations sans la permission du » prince; ils les entraînaient dans cette ligue funeste ; et » à ceux qui ne voulaient pas y entrer ils refusaient l'ab- » solution.

» On porta des plaintes contre ces confesseurs sédi- » ticux, ajoute M. de Tliou ; on leur enjoignit de ne pas » abuser ainsi de la sainteté de leur ministère : ils ne » changèrent pas, lurent seulement plus circoospecls et » posèrent ce dogme nouveau, que le pénitent qui décou- » vre ce que le confesseur lui a dit est aussi coupable que » le confesseur qui révèle la confession de son pénitent i . »

Cependant la conspiration , quoique avec lenteur , s'avançait vers son but : Henri III , toujours de plus en plus méprisé, commençait à n'être plus obéi. Ce roi , instruit des secrètes menées que la duchesse de Montpensier ? sœur des Guise, dirigeait contre son autorité, lui ordonna , en janvier -11588 , de sortir de Paris. Elle refusa de lui obéir ; et, quelques jours après , tournant en dérision ce monarque , elle disait qu'il portait deux couronnes , mais quelle lui en réservait une troisième ; qu elle avait des ciseaux pour lui tondre la tête, et former une couronne de moine à frère Henri de Valois2.

« Elle portait , dit de Thou , une paire de ciseaux d'or » pendue à sa ceinture , et les montrait aux personnes

* Histoire de de Thou, liv. 86.

* Journal de Henri III t t. Il , p. 89.

» de la cour, en disant qu'elle était destinée à tondre le » roi , afin de le reléguer dans un monastère comme in- * digne de porter la couronne , et de mettre sur le trône » un prince qui le méritât mieux \ »

Cette pensée parut ingénieuse aux ligueurs, qui la reproduisirent en vers français et latins 2.

Les ligueurs, outre la dénomination de frère Henri de Valois , appliquaient au roi des épithètes plus injurieuses encore. Ces factieux, si crédules, si fanatiques , avaientils le droit de reprocher à leur prince les erreurs dont eux-mêmes étaient les défenseurs et les dupes ?

Le comité des ligueurs , nommé depuis le conseil des Seize, parce qu'il dirigeait les seize quartiers de Paris , que l'impunité rendait plus audacieux , mit moins de mystère dans ses délibérations séditieuses. Ce conseil se tenait, en 4588, dans le couvent des Jésuites de la rue Saint- Antoine; Nicolas Poulain y assistait : il rapporte qu'on y proposa de se jeter sur le roi pendant qu'il parcourrait en masque les rues de la ville. Le roi, averti par ce zélé serviteur , ne sortit point du Louvre.

Cependant les ligueurs ne cessaient de presser le duc de Guise de se rendre à Paris : ils lui écrivirent que leurs gens étaient prêts , en bonne disposition , en grand nombre, et qu'il ne leur manquait que sa présence. Ce duc répondit qu'ils eussent à établir secrètement leurs quartiers, et à rechercher le nombre auquel se montaient leurs

1 Histoire de de Thou , liv. -I 65.

* Henri III joignait au titre de roi de France celui de roi de Pologne. Un distique latin porte qu'une autre couronne l'attendait dans le ciel. C'est cette idée qui fit naître celle d'une troisième couronne ou tonsure monacale. Les ligueurs ont composé sur cette troisième couronne, en vers français et latins, plusieurs épigrammes qui méritent peu d'être reproduites. ( T'oyez le Journal de Henri III, par l'Estoile, au 4 8 novembre 1585. )

SOT1 S LA LIGUE. I l3

partisans. Sur celle réponse, les ligueurs , dans les premiers jours d'avril 1588, tinrent une assemblée dans la maison de Santeuil , située devant l'église de Saint-Gervais, où se trouvèrent La Bruyère, La Chapelle , Rolland, Bussi-Leclerc, Crucé, Compan et beaucoup d'autres.

La Chapelle prit la parole, et, d'après lavis du duc de Guise , proposa de réduire les seize quartiers de Paris en cinq , et présenta à rassemblée un plan où cette division était tracée. Chacun des cinq quartiers devait avoir son colonel, sous lequel seraient établis quatre capitaines,, A chaque capitaine devait être distribué un mémoire, contenant les règles de sa conduite et l'indication des lieux où devaient se trouver des armes pour ceux qui n'en avaient point1.

Ce projet adopté , les ligueurs s'occupèrent à rechercher le nombre d'hommes qu'ils pouvaient mettre sur pied. D'après leurs calculs et leurs recherches , il résulta que ce nombre se montait à trente mille hommes.

Le 15 avril 4 088, le duc de Guise écrivit encore aux conjurés qu'il avait envoyé plusieurs capitaines expérimentés dans divers quartiers de Paris ; qu'il leur envoyait de plus cinquante cavaliers logés dans les villages voisins de cette ville ; que ces cavaliers devaient y entrer pendant la nuit qui précédait le dimanche de Quasimodo , et par la porte Saint-Denis, de laquelle les conjurés étaient sûrs. Aces cavaliers, entrés dans Paris, devait se joindre une troupe de ligueurs les plus déterminés. Voici le projet conçu par le duc de Guise.

Le duc d'Épernon , qui avait coutume de faire la ronde depuis dix heures du soir jusqu'à quatre heures du matin,

* Procès-verbal de Nicolas Poulain, seconde partie, intitulée: Préparatifs de la Ligue, etc.

Page 1