TOME IV
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devait être tué par deux de ses propres gens, qu'on avait subornés : après cette expédition , la troupe devail marcher droit au {.ouvre, passer les gardes au fil de Tépée , et s'emparer de ce château et du roi.
Le roi fut bientôt , par Nicolas Poulain , averti de ce nouveau complot. Il lit renforcer la garde du Louvre , ordonna à ses quarante-cinq gentilshommes * de coucher dans ce château, et fit venir de Lagny quatre mille Suisses, qui furent logés au faubourg Saint-Denis.
Ces précautions prouvèrent aux ligueurs que leur plan de conspiration était connu. Ils ne pouvaient concevoir comment et par qui toutes leurs entreprises étaient révélées; leurs soupçons ne s'arrêtèrent jamais sur le véritable auteur de ces révélations : ils restaient confondus et déconcertés : mais l'impunité de leurs précédents attentats les rassurait.
Le due de Guise, pour profiter du succès de ce coup de main, s était approché de Paris jusqu à Gonesse. Dès qu'il eut appris les moyens que la cour venait d'employer pour sa sûreté , il s'éloigna.
Les ligueurs n'étaient pas tranquilles : ils redoutaient à chaque instant les effets de la vengeance du roi. Dans cette crainte, ils écrivirent au duc, et, entre autres choses, ils lui dirent que, sil ne venait promptementles secourir, ils le regarderaient comme un prince sans foi. Le duc, ainsi pressé, répondit qu il leur envoyait plusieurs, capitaines expérimentés, et qu'il les suivrait de
* Ces quarante-cinq gentilshommes, largement gagés par Henri III pour la défense de sa personne et pour des expéditions secrètes , étaient généralement méprisés. On les qualifiait défendeurs de naseaux , de coupe-Jarrets : ils assassinaient a la volonté du maître. On connaît les noms de quelques-uns de ces assassins à gages : tels sont ceux de Chalabre , Loignac , Montsery , Sainte-Malines , etc. , tous de familles illustres aux yeux des généalogistes.
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près. Ces capitaines arrivèrent en effet : ils furent reçus par les ligueurs, et secrètement logés en divers quartiers de Paris. Le duc, attendu avec impatience et ne pouvant plus retarder son voyage à Paris, sollicita auprès du roi pour écarter les soupçons que son arrivée pourrait faire naître, la permission de rentrer en cette ville, afin, disait-il, de se justifier devant sa majesté des calomnies dont on le chargeait.
Le roi, parfaitement instruit de tous ses projets, lui envoya le sieur Bellièvre pour lui défendre expressément de se présenter' à Paris. Le duc promit d'obéir, jura, dans la suite, qu'il n'avait fait aucune promesse, et redoubla ses instances auprès du roi , qui lui dépêcha , par le sieur de La Gtiiche, un second ordre de ne point s'approcher de cette ville.
La mère du roi, son épouse, la très-grande partie de ses courtisans, tous dévoués aux Guise, seraient, sans beaucoup d'efforts, parvenus à vaincre la résistance d'un roi faible, indolent, incapable de prendre une résolution forte, encore moins de l'exécuter; mais une nouvelle entreprise contre sa personne réveilla , sinon son courage, au moins le sentiment de sa propre conservation.
La duchesse de Montpensier , voulant hâter ledénoûment, ou ravir h son frère la gloire d'un succès désiré, fit, le 5 mai, placer une douzaine d hommes hardis, cuirassés, bien armés et assistés de quelques gentilshommes, dans une maison située hors la porte Saint-Antoine, nommée Rélesbat ou la Roquette*. Ces hommes embus-
' La Roquette ou BelesbaL était une maison ûe plaisance située dans le lieu même où depuis furent , en 4650 , établies les hospitalières de la Hoquette, el à l'extrémité de la rue qui porte ce nom. Henri l\. et Henri IV ont possédé cette maison.
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HISTOIRE DE PUUfc
qués devaient arrêter le roi à son retour de Vineennes , faire rebrousser son carrosse, et le mener en diligence jusqu'à Soissons, par le moyen de plusieurs relais placés sur la route. Aussitôt on aurait répandu l'alarme dans Paris , en disant que les huguenots avaient enlevé le roi , et qu'ils voulaient lui couper la gorge; puis, à la faveur du trouble occasionné par cette nouvelle, on serait tombé sur tous les politiques , sur tous les partisans du roi, nonseulement à Paris , mais dans toutes les villes où le parti de la ligue dominait.
Ce complot, digne de son auteur, fut encore déjoué par Nicolas Poulain, qui se rendit exprès à Vineennes pour en avertir Henri liï. Ce prince fit venir de Paris une centaine de cavaliers pour lui servir d'escorte à son retour de Vineennes.
Le 9 mai ^1588, à midi, le duc de Guise, malgré les ordres réitérés de Henri 111, arrive à Paris, descend à l'hôtel de la reine-mère*. Un gentilhomme en instruit le sieur de Villeroi. Celui-ci court au Louvre pour en informer Henri 111 : Monsieur de Guise est arrivé, lui dit-il. Le roi paraît effrayé: // est venu F Par la mort-dieu, il en mourra! s'écrie-t-il. Il envoie chercher le colonel Alphonse Ornano : Si vous étiez à ma place, que feriez-vous ? demanda-t-il à ce colonel, qui répondit : Il n'y a quunmot à cela : tenez-vous le duc de Guise pour ami ou pour ennemi? Le roi , sans répondre , fit un geste qui prouvait assez qu'il ne regardait pas le duc comme son ami. Alors Alphonse dit au roi que, s'il voulait l'autoriser, il apporterait à ses pieds la tête du duc , ou le mettrait en lieu de sûreté qui lui serait indiqué sans que personne osât bouger. Le
4 L'hôtel de la reine-mère, Catherine de Médicis , était situe* sur l'emplacement actuel de la Ha!!e-aux-Blés,
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roi, toujours timide et irrésolu, répondit qu'il espérait mettre ordre à tout par un autre moyen.
Bientôt la reine-mère , dans sa chaise , et le duc de Guise, à pied, partirent ensemble pour se rendre au Louvre. Le trajet était court; mais il fut pour le duc une marche triomphale. Les Parisiens ligueurs s'empressaient sur ses pas, voulaient toucher son habit, le bord de son manteau , faisaienl entendre les acclamations de Vive Guise ! vive le Pilier de l'Eglise ! L'Esloile ajoute qu'une demoiselle, quittant son masque, s'écria : Bon prince, puisque lu es ici, nous sommes tous sauvés !
Catherine de Médicis présente au roi son fils le duc Guise. Ce prince, en le voyant, devint blême, se mordit les lèvres, et lui dit, suivant un témoin oculaire, « qu'il » trouvait fort étrange qu il eût entrepris de venir en sa » cour , contre sa volonté et son commandement. Le duc » s'excuse et demande pardon, dit qu'il s'est fondé sur » le désir qu'il avait de représenter lui-même à sa ma- » jesté la sincérité de ses actions, et de les défendre con- » tre les calomnies et les impostures de ses ennemis... » La reine-mère s'entremet là-dessus, la reine aussi; il » est reçu en grâce. Le roi se retire dans sa chambre. Le » duc, peu de temps après, accompagne la reine jusqu'à » son logis, puis va à l'hôtel de Guise1. »
Suivant d'autres témoignages, le roi se montra furieux, prit même la résolution de faire tuer le duc de Guise dans la chambre de la reine son épouse, et ce fut dans ce dessein qu'il pria sa mère de ly introduire. Le roi s'y rendit, et, avec colère, demanda au duc ce qui l'amenait à
A Relation de la mort de MM. le duc et le cardinal de Guise , par le sieur Miron , médecin. — Journal de Henri IJ1 , t. ÏH , p. 464 , 405 , 400 ; t. II , p. f)o, H. — Histoire de de Thon, liv. 90.
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Paris. Le duc, en courtisan exercé, sans s'émouvoir, se prosterne, se met presque à genoux, et , dans un discours étudié, lui répond respectueusement qu'il supplie sa majesté de vouloir bien prendre confiance en sa iidélité, sans se laisser alier aux passions et aux calomnies de ses ennemis. Ce commencement d'explication fut interrompu, et continué dans le jardin de la reine.
A ce mouvement de colère succéda , chez le roi , le calme de la timidité : le duc en devint plus audacieux, et sortit triomphant de cette lutte. Le lendemain, iO mai , nouvelle entrevue entre les deux princes ennemis. Le duc la redoutait; mais elle eut un succès pareil à celui de la première.
Que pouvait Henri 1ÏI , prince timide , efféminé , dont les débauches et les superstitions avaient rétréci la raison, éteint le courage? qui voyait s'élever contre lui une population dont il était méprisé, une population excitée, fanatisée par les prêtres, lesquels lui faisaient envisager la révolte et le renversement du trône comme des actes de dévotion? Que pouvait ce roi environné de traîtres et qui trouvait dans ses courtisans et jusque dans sa mère des partisans de son plus cruel ennemi? 11 ne pouvait guère conjurer l'orage qui allait l'atteindre.
Le \ â mai , dès la pointe du jour, ce roi, qui ne se fiait nullement aux protestations du duc de Guise, essaya de prendre des précautions contre lui ; il fit entrer par la porte Saint-Honoré les quatre mille Suisses logés depuis quelque temps dans le faubourg Saint-Denis, déplus, deux mille hommes de gardes-françaises , et fit placer plusieurs compagnies de la ville dans le cimetière des Innocents.
Pendant la nuit du \\ au 42, quatre de ces compagnies de gardes bourgeoises qu'on avait postées dans le
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cimetière des Innocents, séduites et entraînées par les ligueurs, avaient abandonne leur poste. Les troupes suisses, qui venaient d'entrer, les rem placèrent dans ce cimetière; puis elles furent, ainsi que les gardes- françaises, réparties dans divers postes de la ville. Les Suisses occupèrent la place de Grève et le Marché-Neuf; les gardesfrançaises , le Petit-Pont, le pont Saint-Michel et le pont Notre-Dame. Tous avaient reçu Tordre de n'attaquer aucun bourgeois, niais seulement de repousser leurs attaques. Le projetdu roi était, dit-on .; de faire arrêter, avec cet appareil formidable, les principaux chefs de la ligue, de les faire juger, et mourir par la main du bourreau. Il savait prendre des résolutions sans savoir les exécuter.
Au bruit de l'entrée de ces troupes et de leur répartition dans divers lieux, les ligueurs alarmés se réveillèrent. Crucé, l'un des plus actifs de ce parti, dès quatre heures et demie du matin, fît crier dans le quartier de 1 Université : Alarme! alarme! Mêmes cris se font entendre dans les autres quartiers. Aussitôt les bourgeois sarment, sortent de leurs maisons, se réunissent dans leurs corps-degarde. On tend les chaînes dans les rues, on les barricade avec des tonneaux pleins de terre. Les capitaines que le duc de Guise avait fait secrètement entrer dans Paris dirigent le mouvement. Le duc de Brissac, son partisan, entouré d'une troupe d'écoliers, de mariniers et d'artisans armés, établit la première barricade dans la place Maubert : tous les autres quartiers imitent cet exemple avec une promptitude qui décelait un plan prémédité.
Chaque barricade était défendue par de la mousqueterie. Les gardes du roi, voulant poser des sentinelles dans la rue Saint-Severin, lurent forcés par les bourgeois de se replier dans leur quartier. A midi , toutes les rues de
Paris étaient fortifiées par des barricades , et quelquesunes furent poussées jusqu'à cinquante pas du Louvre.
Les troupes du roi, pressées de toutes parts, ne pouvaient avancer ni reculer sans s'exposer au feu de ces barricades et aux coups de pierres dont on avait fait provision dans les maisons.
Le roi, instruit d'heure en heure, et alarmé de tout ce qui se passait dans la ville , envoyait tour à tour le gouverneur de Paris, les maréchaux de Biron et d'Aumont pour apaiser le peuple et le rassurer sur ses intentions. Il chargea plusieurs lois la reine sa mère et Bellièvre de se rendre auprès du duc de Guise pour 1 engager à sorlir de cette ville : démarches inutiles. La révolte continua, et le duc de Guise resta dans Paris. La cour consternée pensa à faire relirer les troupes, mais il était trop lard.
Un coup de mousquet tiré , vers la rue Neuve- de-Notre- Dame , par un des soldats du roi , amena une scène sanglante : les bourgeois aussitôt chargèrent les Suisses qui remplissaient la place du Marché-Neuf. Au feu de la mousqueterie se joignirent les coups de pierres lancées du haut des fenêtres. Vingt Suisses perdirent la vie et douze furent blessés, suivant les uns; et, suivant les autres, soixante furent tués et en terrés au parvis de Notre-Dame. Le massacre des Suisses serait devenu général, si le duc de Brissac, qui commandait pour le duc de Guise, ne les eût sauvés des mains des bourgeois, en les renfermant dans la boucherie du Marché-Neuf, et en faisant cesser le feu de la mousqueterie.
En même temps , les troupes du roi placées sur les ponts furent chargées et mises en déroute : plusieurs soldats sauvèrent leur vie en se réfugiant dans les maisons.
De Thou n\p\\ovie qu'étant sorti avant (\ue les barri-
cades fussent achevées, il s'avança, malgré les dangers, jusqu'au Louvre qu'il trouva désert, et il ajoute qu'il vit sur le visage des partisans du duc de Guise un air de satisfaction et d'assurance qui lui fit juger que l'autorité royale était près de sa (in.
Cependant le roi , apprenant que ses troupes étaient battues de toutes parts , fut réduit à la honte d'implorer le soir l'assistance du duc qu'il avait menacé le matin. Le maréchal de Biron vint le prier, au nom de sa majesté, d intervenir pour sauver les Suisses de la fureur du peuple. Le duc, flatté de pouvoir montrer quelle était l'étendue de son influence sur l'esprit des Parisiens, consentit à celte demande. Sur les quatre heures du soir, il sortit de son hôtel1 pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville; puis il parcourut diverses rues et places. Celte sortie, la première qu il lit dans cette journée, fut une espèce de marche triomphale. H lit cesser partout la mousqueterie : il ordonna au duc de Brissac et au capitaine Saint-Paul de conduire les Suisses et les gardes-françaises vers le Louvre , de les obliger à porter leurs armes baissées, et à se découvrir la tête comme des vaincus. Sur son passage, il recueillit tant d'acclamations flatteuses de la part des Parisiens, que , las d'entendre crier vive Guise ! il dit : C'est assez, c'est trop, messieurs; criez vive le roi! 11 humiliait et protégeait Henri III.
Le soir, les chefs de la garde bourgeoise ne voulurent point recevoir le mot d'ordre du prévôt des marchands , qui ordinairement le leur donnait au nom du roi; ils allèrent le demander au duc de Guise. Henri III, à Paris, n'avait plus de roi que le nom.
L'hôtel de Guise jc tait celui qu'on a depuis nomme' deSoubise, rues du Chaume et de Paradis.
Tels furent les principaux événements de la journée du 4â mai 1588, fameuse dans l'histoire sous le nom de journée des barricades , et qu'un député du clergé aux états de Blois qualifiait ft heureuse et sainte journée des tabernacles i .
Les événements du lendemain furent la conséquence de ceux de la veille. Le i5 au matin, le roi tenait son conseil pour aviser aux moyens d'échapper à cette crise, lorsqu'on vint l'avertir que les prédicateurs excitaient le peuple , exaltaient sa fureur en disant : Allons prendre frère Henri de Valois dans son Louvre; de plus , que ces mêmes prédicateurs avaient fait armer sept à huit cents écoliers , trois ou quatre cents moines , et que huit mille hommes allaient sortir de Paris pour s'emparer des dehors du Louvre, et s'opposer à l'évasion du roi. Ces bruits , vrais ou faux , effrayèrent tellement ce prince , qu'il ne balança point entre le parti le plus honorable et le parti le plus sur. Vers le midi , feignant d'aller se promener au jardin des Tuileries, il sortit à pied, tenant une baguette à la main.
A peine eut-il mis le pied hors du Louvre, qu'un bourgeois vint augmenter sa frayeur, en lui disant que le duc de Guise, à la tète de douze cents hommes, s'avançait pour se saisir de sa personne. Alors il court vers la Porte- Neuve2, l'ouvre et se rend avec précipitation au château des Tuileries , où étaient ses écuries ; il fait partir en avant ses gardes, des Suisses et une partie de sa cour,
* Lettres d'Etienne Pasquier , liv. 4 3 , lettre 5.
2 La Porte-neuve était située entre le Louvre et les Tuileries, et se trouvait, ainsi que l'ancienne muraille, qui subsistait toujours , près du quai, en face de remplacement de l'ancienne rue Saint-Nicaise. C'est par cette Porte-neuve que Henri IV fit son entrée à Paris : à côté de cette porte était la tour du Bois , qui a subsisté jusque sous Louis XIV.
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se botte et monte à cheval. Du Halde, en lui chaussant ses éperons , le fit avec tant de hâte qu'il en mit un à l'envers : C'est égal, dit le roi , je ne vais pas voir ma maîtresse; j'ai un plus long chemin à faire. En fuyant, il se tourna vers Paris, et jura qu'il n'y rentrerait que par la brèche; il n'y rentra plus. Il passa à Saint-Cloud, et alla coucher dans un village de Beauce nommé Latrapc. Le lendemain il se rendit à Chartres , où i! séjourna jusqu'à la fin du mois. Cette ville, pendant ce temps, devint le théâtre de plusieurs négociations.
Le duc de Guise était si enorgueilli du succès qu'il venait d'obtenir, que , le jour même de l'évasion du roi, et avant qu'elle lui fût connue , il s'exprimait ainsi dans une lettre adressée au gouverneur d'Orléans : « J'ai dé- » fait les Suisses , taillé en pièces une partie de la garde » du roi, et tiens le Louvre investi de si près, que je » rendrai bon compte de ce qui est dedans. Cette vic- » toire est si grande qu'il en sera mémoire à jamais. » Mais il changea de langage lorsqu'il vit sa proie échappée : il en témoigna ses regrets; et les plaisants, qui n'étaient pas alors très-polis , disaient que les deux Henri (Henri ÎÎI et Henri duc de Guise) avaient bien fait les ânes.
Les ligueurs , puissants et débarrassés de toute entrave, s'occupèrent de leurs projets d'ambition ou de vengeance. Le duc agit alors en souverain : il ordonna que les barricades de Paris fussent enlevées , s'empara des fortifications du Petit et du Grand-Châtelet, de l'Arsenal, du Temple et de la Bastille, qui lui fut remise sans résistance, et dont il fit gouverneur le fameux ligueur Bussi- Leclerc. Il alla visiter les présidents du parlement, et les détermina à continuer l'exercice de leurs fonctions. 11 des-
titua les échevins et le prévôt des marchands ; il fit renfermer ce dernier à la Bastille ; la Chapelle-Marteau, ligueur des plus acharnés, fut nommé à cette fonction : il opéra plusieurs autres changements.
Rapin , prévôt de l'hôtel , connu par son éloignement pour la Ligue et par son talent en poésie, fut chassé de Paris. Séguier , avocat du roi , pour la même cause éprouva le même sort.
Quelques protestants habitaient encore Paris : les uns échappèrent à la mort en se conformant aux pratiques extérieures'du catholicisme ; d'autres s'obslinèrent à résister à la force des circonstances; ils furent victimes de leur zèle , et les fureurs de la Saint-Barthélemi se renouvelèrent contre eux. Poccard et Larue entrèrent , à neuf heures du soir, dans la maison d'un nommé Mercier, maître d'école , le poignardèrent et jetèrent son corps dans la rivière. Deux pauvres filles d'un procureur au parlement . appelé Jacques Foucaud , emprisonnées depuis le mois de janvier, à cause de leur persistance dans leurs opinions religieuses, furent condamnées au supplice du feu. « telles l'endurèrent fort constamment, » dit l'Estoile : une d'elles fut brûlée vive , par la fu- » reur du peuple qui coupa la corde avant qu'elle fût » étranglée. »
Lorsque ce moment d'effervescence fut passé, les ligueurs restèrent effrayés de leurs succès et surtout de l'évasion du roi. Le duc de Guise, si 1 on en juge d'après ses actions ultérieures, éprouva un sentiment pareil. Son premier succès dans la carrière de l'ambition lui fit apercevoir tous les obstacles qui lui restaient encore à surmonter. Pour arriver au but, il lui fallait réduire les ebefs protestants, qui faisaient bonne contenance; dé-
trôner le roi , qui , quoique chassé de sa capitale, conservait encore de puissants moyens de défense; il lui fallait tromper le roi d Espagne , qui, payant les frais de la conspiration , n'aurait pas consenti à en abandonner les fruits à un autre; les ligueurs étaient divisés en deux partis : il lui fallait ménager et tromper un de ces partis, qui ne voulait être dominé ni par Henri 111, ni par les protestants, ni par les Guise. Effrayé des dangers à courir, des peines à supporter, des crimes à commettre , le duc sentit que le moment d'un entier succès n'était pas encore venu ; que, dans ces circonstances, il lui était plus convenable de gouverner la France sous le nom d'un prince pusillanime que de la gouverner en son propre nom. Se repentant d'avoir laissé échapper sa proie , il 6t prier le roi de rentrer à Paris, et employa la reine-mère pour Ty déterminer. Ces prières réitérées, accompagnées d'assurances de fidélité, furent sans effet. Il revint à la charge et^adressa au roi une lettre remplie de témoignages de respect et de soumission. Les plus ardents ligueurs , conduits par la reine-mère, vinrent à Chartres en qualité de députés de la ville , protestèrent de leur très-humble obéissance; mais ils se permirent des demandes qui n'étaient pas de nature à faire oublier la journée des barricades. Le parlement, avec des intentions plus pures , vint à son tour à Chartres exprimer au roi la douleur que lui avaient fait éprouver les violences de cette journée et son éloignemcnt. Tous , jusqu'aux capucins , voulurent aller à Chartres.
Le 47 mai 4588, trente-cinq capucins, précédés par le duc de Joyeuse , appelé frère Ange depuis qu'il s'était rendu novice dans le couvent des capucins de Paris, firent le voyage à Chartres , les pieds nus. Pour rendre cette
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cérémonie plus touchante, ce frère Ange voulut imiter Jésus-Christ marchant au Calvaire : il portait sur sa tête une couronne d épines , et sur ses épaules une lourde croix. D'autres capucins étaient chargés des instruments de la Passion. En cet équipage ils arrivèrent à Chartres , où , ayant appris que le roi était à vêpres dans la cathédrale, ils y entrèrent en chantant le Miserere. Alors frère Ange met à nu ses épaules fatiguées , et deux vigoureux capucins lui appliquent à tour de bras , et en présence de ce prince, de grands coups de fouet; puis tous ces capucins, fouettés ou fouettants, se prosternent aux pieds du roi en criant: Miséricorde !
Le brave Crillon , témoin de cette scène ridicule , et voyant que Ton fouettait frère Ange, se mit à crier en pleine église : Fouettez, fouettez tout de bon ; c'est un lâche qui a quitté la cour et endossé le froc pour ne pas porter les armes.
Celte farce, suivant M. de Thon , fut imaginée par les ligueurs pour séduire le roi qui avait du goût pour ce genre de spectacle; mais les souffrances qui en relevaient le mérite étaient feintes. La croix portée par frère Ange était en carton peint en couleur de bois; le sang qui paraissait découler de son front, et qu'on attribuait à la couronne d épines provenait d'une supercherie; les coups de discipline , avec l'apparence d'être rudement appliqués, ne Tétaient qu'avec mollesse. C'est pourquoi Crillon disait: Fouettez tout de bon \
Cette scène pieuse fit pleurer quelques assistants et rire plusieurs autres. Henri 111 s'en plaignit à frère Ange,
* Journal de Henri III, par l'Estoile , t. III, p. 405. — Histoire de de Thou, liv. 90, à la fin, et les restitutions sur ce livre. — D'Aubigné, t. III, liv. 1 , chap, 25.
comme d'une profanation et d'une manœuvre de ses ennemis.
Je vais exposer sommairement la suite des événements qui se passèrent hors de Paris.
Le duc de Guise, voyant Henri III toujours disposé à se venger des ligueurs , aidé par la mère de ce roi , parvint, à force de sollicitations et d'intrigues, à obtenir un éditde pacification , édit du 15 juillet, par lequel le roi, soit dans des articles patents , soit dans des articles secrets, accorde aux ligueurs tout ce qu'ils pouvaient désirer , tout ce que le pape, le roi d'Espagne et leurs satellites ambitionnaient. La journée des barricades devait être oubliée , tous les changements opérés en conséquence , ratifiés; le roi et les ligueurs devaient s unir pour faire une guerre d'extermination aux protestants ; et , après la mort de Henri III, on ne reconnaîtrait pour roi aucun prince hérétique : articles faits exprès pour exclure du trône de France le roi de Navarre; enîin le concile de Trente serait reçu en France, etc. , etc.
Les ligueurs obtinrent tout du roi , excepté son retour à Paris : tant était profonde l'impression de peur que lui avait causée la journée des barricades.
Il accueillit, à Chartres, le duc de Guise, les cardinaux et prélats de sa faction ; le 2 avril il dîna et trinqua avec ce duc; le k du même mois , il le créa son lieutenant-général en toutes ses années, et déclara son successeur à la couronne la cardinal de Bourbon , homme incapable , et grand partisan de la Ligue sans savoir pourquoi. Ce roi consentit en outre à éloigner de leurs fonctions les magistrats les plus dévoues à son service, et à les remplacer par des ligueurs. Il se rendit à dois, y convoqua les états du royaume ; et , par l'effet des in-
Ili8 HISTOIRE DE PAIUS
trigues de la faction , cette assemblée ne fut composée que de ligueurs déterminés.
Henri II l avait fait jurer à tous les magistrats , à tous les fonctionnaires, l'observation de Tédit de l'union; il fit prêter ce serment aux députés des états , qui , a leur tour, exigèrent que le roi le renouvelât \
Le duc jura aussi ; mais bientôt après il viola son serment, et le roi ne tarda pas à limiter. Nouvelles plaintes de part et d'autre; nouvelles dissensions , qui furent terminées , le A décembre, par une réconciliation solennellement jurée par le duc et par le roi , sur le sacrement de l'autel : faibles digues pour des contractants de mauvaise foi!
Ces diverses concessions du roi étaient feintes. Il cédait tout au duc de Guise, dans l'espérance de tout recouvrer à la fois. Connaissant les projets ambitieux de cet ennemi, il croyait, à force de bienfaits, le porter à en abuser , afin d'avoir le droit de le punir. Dans ces dessein, Henri III paraissait vouloir renoncer à l'exercice du pouvoir pour ne s'occuper que de pratiques de dévotion. Il fit à cet effet construire dans le château , et audessus de sa chambre, de petites cellules pour y loger des capucins 2.
L'ambiiion du duc de Guise n'était pas satisfaite de tant de faveurs : le trône restait à envahir, il fallait en renverser Henri III. Pour y parvenir, il séduisit la plupart des
* ?ïon content de faire prêter ce serment aux députés, Henri III voulut que Védit d'union fût considéré comme loi fondamentale et inévocable. ( T'oyez la Déclaration du i§ octobre -1588. Recueil des anciennes lois et ordonnances françaises , par MM. Isambert et Decrusy, t. XIV, p. 629 ) (B.)
3 Relation de la mort de MM. de Guise, par le sieur Miron , médecin de Henri III, t. III, p. 475.
députés aux états-généraux, et leur communiqua ses dispositions hostiles contre le roi ; mais , arrivé au laite du pouvoir, fier de la fortune et du succès de ses crimes, ce duc négligeait les personnes dont il avait encore grand besoin, négligeait la reine mère, à laquelle son ambition était si redevable; il venait même de se faire des ennemis dans sa propre famille : dans ce nombre on comptait le duc de Mayenne , son frère, et la duchesse d'Aumale.
Depuis quelque temps Henri III avait enduré diverses insolences et outrages de la part du duc de Guise, lorsqu'il apprit du duc de Mayenne et de la duchesse dAumale le projet que cet ambitieux avait conçu de se défaire de sa personne royale. La reine mère en fut instruite, et conseilla au roi de prévenir le coup dont il était menacé. Elle changea de parti. 11 se présentait un crime à commettre, cette femme superstitieuse et sanguinaire devait y contribuer. La connaissance de ce projet du duc de Guise, les conseils que Henri III reçut de sa mère, et les ressentiments d'outrages passés et récents , concoururent à donner à ce roi l'énergie propre à réprimer un sujet audacieux, rebelle, et qui conspirait contre ses jours.
On croirait que Henri III prit la résolution de faire arrêter le duc de Guise, de le livrer à un tribunal , d'appeler contre lui la vengeance des lois; non : ce roi, élevé au milieu des perfidies et des massacres, méconnaissait les voies légales; il punit un crime par un crime, et donna un exemple qui lui fut fatal.
La perte du duc de Guise et de ses principaux adhérents était décidée. Leduc en fut averti; mais, plein de confiance dans sa force et dans la faiblesse de Henri III ? tome iv. 9
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il méprisa ces avis, et répondit à ceux qui les lui donnaient : Il n'oserait.
Le vendredi 23 décembre 4588 , le roi , de grand matin , fît parvenir au duc et au cardinal de Guise Tordre de se rendre promptement au conseil; ils arrivent au château de Blois, trouvent la garde renforcée , montent dans la salle du conseil, et, après y êlre resté quelque temps, le duc est mandé au cabinet du roi.
Tout était disposé sur son passage : douze hommes de la bande des quarante-cinq gentilshommes l'attendaient dans la pièce qui précédait le cabinet du roi. Le duc y paraît ; aussitôt un des quarante-cinq , le sieur de Montsery, lui porte un premier coup qui lut suivi de plusieurs autres *. Le duc tombe en criant : Mes amis , miséricorde ! Mon Dieu! je suis mort! ayez pitié de moi! etc. Le roi vint avec joie contempler sa victime. On dit même qu'il lui appliqua avec colère son pied sur le visage.
Le cardinal de Guise, qui présidait la chambre du clergé aux états, entend les cris de son frère, se lève de son siège pour aller le secourir. Les maréchaux dAumont et de Retz metlent lépée à la main, en lui disant: Que nul ne bouge, s'il ne veut mourir! Aussitôt ce cardinal et l'archevêque de Lyon , deux grands fauteurs de la Ligue, furent saisis par ces maréchaux, et emprisonnés dans un galetas du château. En même temps furent arrêtés, par ordre de Henri III , tous les principaux ligueurs qui sy trouvaient logés, leurs domestiques, le cardinal de Bourbon, madame de Nemours, le prince de Joinville , son fils, etc.; et, dans la ville de Blois, les députés
* Parmi les assassins, on nomme Montsery , Deseffranats , Sainte-Malines , Loignac, Sariac, etc. J'ai parlé des fonctions de ces quarante-cinq gentilshommes j ci-dessus , p. MA.
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de Paris, tels que La Chapelle-Marteau, prévôt des marchands, le président Neuilli, l'éehevin Compan, etc. Après ces arrestations et cet assassinat , le roi se rendit à la messe!
Le lendemain 24- décembre, on s'occupa du sort du cardinal de Guise. Les gentilshommes faisaient difficulté de le poignarder, parce qu'il était cardinal; mais, pour la somme de 400 écus, on trouva quatre de ces nobles qui se chargèrent de cette atroce expédition.
« Après cette exécution, dit 1 Estoile , le roi, sortant » pour aller à la messe , rencontra à ses pieds le baron de » Luz , qui lui olfroit sa tête pour sauver la vie de son » oncle, l'archevêque de Lyon. Le roi lui promit la vie, » mais non la liberté \ »
La nouvelle de ces actes illégaux , de ces scènes sanglantes, parvint bientôt à Paris, et y causa parmi les ligueurs la plus vive fermentation. Le duc d'Aumale, qui se trouvait dans celte ville, en fut nommé gouverneur; il commença par faire emprisonner un grand nombre de ceux qu'on appelait politiques, fît fouiller leurs maisons , et mit à contribution tous les habitants riches qui n'étaient pas ligueurs.
L'avocat Pierre Versoris mourut de chagrin; et, rendant les derniers soupirs , il embrassait le portrait du duc de Guise, et qualifiait le roi de tyran.
On arracha les armoiries du roi, placées au portail de l'église de Saint-Barthélemi, et on les traîna dans le ruisseau. Le curé de Saint-Gervais, le fameux Wincestre, avait disposé le peuple à cette vengeance, en prêchant
1 Journal de Henri III , par TEsioile, t. IF. — Histoire de de Thou , liv. 96. — Chronologie, novenaire , par Cayet , 1. 1. — Histoire de la ville de Paris, par Félibien , t. II , liv. 5, etc.
l3a HISTOIRE DF. PARIS
contre lui et en le traitant de vilain Hérode, injure qui offre à peu près l'anagramme de Henri de Valois.
On détruisit sur tous les édifices les armoiries , les figures de Henri III ; on déchira son portrait partout où il se trouvait.
Le \ er janvier \ o89 , Wincestre , curé de Saint-Gervais, après son sermon , « exigea , dit PEstoile , de tous les as- » sistanls le serment , en leur faisant lever la main , dem- » ployer jusqu'à la dernière goutte de leur sang, jusqu'au » dernier denier de leur bourse, pour venger la mort » des deux princes lorrains , massacrés par le tyran , dans » le château de Blois, à la face des étals. 11 exigea un » serment particulier du premier président de Harlai , » qui, assis devant lui dans l'œuvre, avoit ouï sa prédi- » cation, l'interpellant par deux fois en ces mots : Levez » la main, monsieur le 'président, levez-la bien haut , encore » plus haut , afin que le peuple la voie; ce qu'il futconlraint » de faire. Ce serment fut exigé par les curés de plu- » sieurs autres paroisses. »
Le 2 janvier, le peuple, toujours excité par les prédicateurs, se porta dans l'église de Saint-Paul, y détruisit les tombeaux et figures de marbre que le roi y avait fait ériger à ses mignons, Saint-Maigrin , Quélus et Maugiron.
Le conseil des Seize proposa à la Sorbonne la question de savoir si les Français avaient le droit de faire la guerre au roi pour la défense de la religion catholique; et la faculté de théologie, « c'est-à-dire huit ou dix sou- » piers et marmitons, dit TEstoile, comme porte-ensei- » gnes et trompettes de sédition, déclarèrent tous les » sujets duroyaume absous du serment defidélité et obéis-
SOUS LA. LIGUE. l33
» sance qu'ils avoient jurées à Henri de Valois, naguère » leur roi, rayèrent son nom des prières de F église , en » composèrent d'autres pour les princes catholiques, et » firent entendre qu'on pouvoit en conscience prendre » les armes contre ce tyran exécrable. » Voilà comment l'autel lut le soutien du trône 1.
Le 8 janvier , Wincestre annonça dans son sermon la mort de Catherine de Médicis, décédée le 5 de ce mois. 11 dit que pendant quelque temps elle fut le soutien des hérétiques, mais que depuis elle avait favorisé la Ligue. « Si vous voulez, dit-il, donner à l'aventure, par cha- » rite, un Pater ou un Ave, il lui servira de ce qu'il » pourra, je vous le laisse à votre liberté. »
Le iG janvier, Bussi-Leclerc , qui de maître en fait d'armes était devenu procureur au parlement, et qui , depuis l'évasion du roi, de procureur fut élevé à la dignité de gouverneur de la Bastille , accompagné de vingtcinq à trente hommes de son parti, tous armés, et tenant chacun en main un pistolet, vint au parlement pendant que la grand'chambre était assemblée; et, désignant par leurs noms tous ceux qui étaient suspects au conseil de l'Union, il dit à haute voix : Suivez-moi; venezvous-en à l' Ho lel- de-Ville , où Von a quelque chose à vous dire. Le président lui demanda d'après quelle autorité il agissait ainsi : Leclerc ne répondit qu'en renouvelant l'ordre de le suivre, et ajoutant qu il leur en arriverait mal s'ils refusaient d'obéir.
Alors le président de Harlai , le président de Thou et
1 Journal de Henri III, t. II , p. \ 55 , h 60. L'Estoile y rapporte les prières nouvelles substituées aux anciennes ,• et ses annotateurs ajoutent le décret tout entier de la faculté de théologie.
l34 HISTOIRE DE PARIS
autres déclarèrent qu'ils étaient prêts à le suivre; aussitôt les membres de cette cour souveraine qui n'étaient point désignés se levèrent généreusement, et dirent qu ils voulaient partager le sort de leurs chefs : noble dévouement, dont cette époque désastreuse ne fournit que de très-rares exemples!
Alors cinquante ou soixante conseillers et présidents de cette cour descendirent de leurs sièges , et se rendirent aux ordres de ces factieux. Leclerc, qui marchait à leur tête, les conduisit par le Pont au-Change jusqu'à la place de Grève. « C'était , dit de Thou , un spectacle di- » gne de compassion , de voir tant de personnes respec- » tables par leur autorité, leur savoir et leur probité, » arrêtées comme des criminels par un homme de néant, » jusque sur ce tribunal redoutable au pied duquel ils » l'avaient vu si souvent faire ses fonctions de procureur, » et de les voir conduits par les rues de la ville , comme » en triomphe \ »
A la nouvelle de cette étrange expédition , et pour jouir d'un spectacle si extraordinaire, une foule de mariniers, portefaix et vagabonds accoururent à la place de Grève. Ces hommes , que les règnes précédents avaient accoutumés aux brigandages et aux massacres , auraient pu se porter à quelques violences envers les membres du parlement. Cette considération, à ce qu'il paraît, toucha Leclerc. Pour épargner à ses prisonniers les dangers qu'offrait la place de Grève, il renonça au projet de les conduire à THôtel-de-Ville ; il les mena, par des rues détournées, à la Bastille, où ils furent tous enfermés. Dans le même jour, le conseil de l'Union ou des Seize fit arrêter
1 Histoire de de Thou, liv. 94.
SOUS LA LIGUE. l35
les membres du parlement qui , portés sur la liste de proscription , ne s'étaient point trouvés au Palais quand Leelerc s'y présenta ; et, le lendemain , ce conseil fit relâcher tous ceux qui avaient suivi volontairement Leclerc, et dont les noms ne se trouvaient point parmi ceux des proscrits.
Les monastères, que Henri III avait comblés de bienfaits, signalèrent leur ingratitude contre ce roi. Les Jacobins effacèrent ou noircirent sa figure placée dans leur cloître; les Cordeliers, dont Henri 111 avait fait reconstruire léglise, insultèrent à la statue de ce roi, que ces moines y avaient élevée comme un monument de leur reconnaissance, la renversèrent, et lui coupèrent la tête. Les Grands-Augustins conservaient, derrière le maître autel de leur église, un grand tableau que Henri 111 y avait fait placer lorsqu'il institua l'ordre du Saint-Esprit, tableau où ce roi était représenté. Sans respect pour cet objet consacré, les Augustins le détachèrent, le biffèrent, et le traînèrent par les rues. Les vitraux des églises où se trouvait la figure de ce roi furent partout brisés.
Je passe sous silence les discours étranges des prédicateurs qui faisaient retentir la chaire évangélique d'injures, de provocations à la vengeance et au meurtre; je ne parlerai pas non plus des nombreuses processions qui se faisaient alors , et où l'on voyait les hommes , les femmes, les filles, les garçons, en chemise ou entièrement nus : je réserve ces traiîs pour le tableau des mœurs de cette période ; mais je ne puis taire un moyen magique qui fut alors employé dans plusieurs églises de Paris , moyen fort en usage dans les siècles barbares, ridicule par la vertu qu'on lui attribuait, sacrilège par le lieu où il était employé , et criminel par l'intention de ceux qui
l36 HISTOIRE DE PARIS
en faisaient usage. Laissons parler l'Estoile, témoin oculaire :
« Furent faites à Paris force images de cire qu'ils te- » noient sur l'autel, et les piquoient à chacune des qua- » ranle messes qu ils faisoient dire durant les quarante » heures , en plusieurs paroisses de Paris ; et , à la qua- » ranlième, piquoient limage à l'endroit du cœur, disant » à chaque piqûre quelques paroles de magie , pour es- » sayer à faire mourir le roi. Aux processions pareille- » ment, et pour le même effet, ils portoient certains cier- » ges magiques , qu'ils appeloient par mocquerie cierges » bénits, qu'ils faisoient éteindre au lieu où ils allaient, » renversant la lumière contre bas, disant je ne sais » quelles paroles que des sorciers leur avoient appri-
» ses 4 . »
Voilà , je le répète, comment Tautel était le soutien du trône ; voilà des prêtres chrétiens qui se livrent à des opérations magiques, et qui, dans leur aveugle fureur, mêlent ces pratiques ridicules ou païennes à des cérémonies chrétiennes; voilà ce bon vieux temps que regrettent et voudraient ramener des hommes ignorants ou perfides.
Pendant que les prédicateurs épuisaient toutes les ressources de leur génie pour inspirer de 1 horreur contre le roi , que des prêtres employaient la magie pour le faire périr , et que le conseil des Seize continuait à piller les maisons des personnes riches qui n'étaient point de leur parti , le duc de Nemours et le duc de Mayenne arrivèrent à Paris, le premier échappé de sa prison de Blois, et le second venu de Lyon , où il séjournait pendant qu'on massacrait ses frères. Ce dernier, nommé Charles
' Journal de Henri III . t. II , p. 4 72, édit. de 4744.
de Lorraine , duc de Mayenne , fut déclaré chef de la Ligue ou de la sainte union \
Voici quels furent à Paris les établissements de ce gouvernement.
1 Tandis que tout le monde conspirait contre Henri III, celui qui peut-être avait les plus graves motifs de le haïr et de se joindre à ses ennemis, le roi de Navarre seul, lui restait fidèle et lui prêtait un généreux appui. Il adressa , le A mars \ 58(J , aux (rois ordres des états-généraux , une longue letire pleine de franchise , de tolérance et de loyauté , où il exposa les menées amhilieuses des chefs de la Ligue, en se plaignant qu'on n'ait employé à son égard que la voie des armes pour le convertir à la foi catholique. Rappelant les malheurs causé-; par la guerre civile, il s'écrie dans cette lettre : « Certes, si j'étais autre que je suis, » j'aurais autant occasion de me plaire au particulier de ma condition , comme le » détriment de la publique m'est désagréable. Messieurs , je ne le puis ; jamais » mon pays nira api es moi: son utilité précédera toujours la mienne, et tou- » jours on *erra mon mal , mes dommages , mes afflictions courir devant celles » de ma patrie. » Puis , après avoir engagé tous les partis à la réconciliation et à la paix, il termine en disant : c Et vrai serviteur de mon roi, vrai Français , » digne de l'honneur que j'ai d'être le premier prince de son royaume, quand » tout le monde en aurait conjuré la ruine , je proteste devant Dieu et les hom- « mes, qu'au hasard de dix mille vies, j'essaierai tout seul de l'empêcher... es- » pérant que si Dieu bénit mon dessein, autant que je montre de hardiesse à » l'entreprise , autant aurai-jc de fidélité après en avoir vu la fin : rendant à mon » roi mon obéissance, à mon pays mon devoir, et à moi-même mon repos et
w mon contentement , avec la liberté de tous les gens de bien
» Et , pour cet effet, je prends en ma protection et sauve-garde du roi monsei- » gneur et la mienne tous ceux, de quelque qualité , religion et condition qu'ils » soient, tant de la noblesse, de l'église, que des villes } que du peuple, qui se » voudront unir avec moi en cette bonne résolution ■ sans permettre qu'à leurs »< personnes et biens il soit touché en manière quelconque, en autre sorte qu'en » temps de pleine paix, et que par les lois du royaume on a accoutumé d'y lou- » cher. Et bien que plus que nul autre j'ai regret de voir les différends de la reli- » gion, et que plus que nul autre j'en souhaitasse les remèdes, néanmoins, recon- » naissant bien que c'est de Dieu seul et non des armes et de la violence qu'il les j» faut attendre, je proteste devant lui , et en cette protestation , j'engage ma foi » et mon honneur, que par sa grâce j'ai jusqu'ici conservés entiers, que tout ainsi i> que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma conscience, aussi ne » souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les catholiques soient contraints en la » leur , ni en leur exercice libre de la religion... Ayant de longtemps apprins que » le vrai et unique moyen de réunir les peuples au service de Dieu , et d'établir
l38 HISTOIRE DE PARIS
§ IT. Établissements pendant la Ligue.
Conseil des Seize. Il siégeait à l'Hôtel-de-Ville. Ce conseil , si fameux dans l'histoire de la Ligue, ne fut d'abord composé que de cinq membres : Compan, Crucé, La Chapelle, Louchard et Bussi-Leclerc , choisis par les Guise pour diriger les cinq quartiers. Quelques mois après l'évasion du roi, les ligueurs renoncèrent à la division de celte ville en cinq quartiers , et reprirent l'ancienne division en seize. Chaque quartier eut alors son chef : ces chefs formaient le conseil des Seize. Le lieu de ses séances, d'abord incertain, ne fut fixé qu'après la fuite de Henri 111 : alors il s'identifia avec le corps municipal.
Après l'assassinat des Guise à Blois , ce conseil créa , le 24- décembre -1588 , le duc d'Aumale gouverneur de Paris.
Au mois de mars 4589, le conseil des Seize établit, dans chacun des seize quartiers de Paris , un conseil composé de neuf personnes chargées de veiller à la tranquillité et à la sûreté de leurs quartiers respeclifs.
Quelques principes démocratiques professés par des membres du conseil des Seize, des lettres interceptées , et dans lesquelles les membres de ce conseil ne faisaient nulle mention du duc de Mayenne, indisposèrent fortement ce duc contre eux; il disait que ces membres étaient
» la piété en un état , c'est la douceur , la paix , les bons exemples , non la guerre v ni les désordres ; et que , par les desordres , les vices et les méchancetés nais- » sent au monde. »
Qu'on compare cette noble profession de foi avec les déclamations furibondes des chefs de la Ligue l (B.)
SOUS LA LIGUE. 1 3o,
des hommes turbulents , qui ne désiraient que la ruine de la noblesse.
Après la mort du cardinal de Bourbon, prisonnier, qu'on avait nommé roi, sous le nom de Charles X, le conseil des Seize s'adressa au pape et au roi d'Espagne pour leur demander un roi qui fût ligueur : cette demande, qui contrariait les prétentions du duc de Mayenne, devint pour lui un nouveau rnolif de mécontentement.
Dans le Dialogue du Maheustre et du Manant, ce dernier, bon ligueur, dit : « Le dessein des Seize étoit de faire » observer la religion sans simonie, la justice sans con- » cussion , la noblesse sans tyrannie, et maintenir le » peuple sans désobéissance. »
Le Maheustre, qui n'était pas ligueur, lui répond: « Je sais qu'ils bâtissaient contre la volonté de vos prin- » ces, de vos magistrats et de vos grands, lesquels se » sont servis du labeur et invention des Seize pour leur » avantage et établissement, et sous main ont résisté à » ce qu'ils faisoient et établissoient à l'avantage du peu- » pie, qu'ils désirent ranger à la servitude moderne, de » crainte que leurs grandeurs, honneurs et volontés ne » soient retranchés et limités \ »
Le duc de Mayenne présidait le conseil des Seize, et, de plus , était charge de l'exécution des ordonnances, ce qui lui avait acquis sur les Parisiens un ascendant dont il abusa bientôt. Le U décembre 1591 , il fit arrêter quatre membres de ce conseil, et prohiber, sous des peines sévères, les réunions secrètes. Cette sévérité prouve que les ligueurs de Paris ne vivaient pas en bonne intelligence avec leur chef.
1 Dialogue du Maheustre et du Manant,
l4o HISTOIRE DE PARIS
Cette exécution , à laquelle il donna des prétextes d'intérêt public, n'avait, comme on le voit, d'autre motif que son intérêt particulier. Ces actes de tyrannie devinrent très-funestes au parti de la Ligue et favorables à celui du roi de Navarre \
Le conseil des Seize, réduit à douze, vit, d'après ces violences, son autorité et sa considération s'affaiblir ; il ne volait plus que d'une aile, disait-on alors. 11 subsista cependant, en cet état, jusqu'à l'entrée de Henri IV à Paris.
Je vais parler d'une autre institution de la Ligue établie à côté de celle des Seize, et qui contribua beaucoup à l'affaiblissement de leur autorité.
Conseil général de la Sainte-Union ou des Quarante. Ce conseil, qui siégeait à THôlel-de-Ville , créé par le conseil des Seize, lut composé de quarante personnes des trois états : la noblesse, le clergé et le tiers-état, toutes élues par le peuple de Paris. Ce conseil figurait, en petite proportion, les états-généraux ou une représentation nationale. Sa première séance se tint, et ses règlements et attributions furent délibérés le Al février 1589.
Ce conseil , composé de magistrats ligueurs , de militaires, dévêques, de curés et des plus fougueux prédicateurs du temps, avait dans ses attributions la correspondance avec les villes dévouées à la Ligue et la direction des affaires des provinces ligueuses.
' Le vulgaire crut que cette conduite du duc de Mayenne avait pour motif la condamnation et la mort de Barnabe Brisson , premier président du parlement ; deLarcher, président en cette cour, et de Tardif du Ru, conseiller au Châtelet, que les Seize, le 4 5 novembre 4 591 , firent exécuter à mort. Ce ne fut la que le prétexte de la conduite de ce duc , qui saisit avec empressement cette occasion de punir des hommes qui s'avisaient de correspondre a son insu avec le pape et le roi d'Espagne , et de séparer leur cause de la sienne.
Ce conseil , de sa propre autorité , conféra le titre de lieutenant général de l' état royal et couronne de France au duc de Mayenne, qui, en cette qualité, vint, le 15 mars 1589 î, prêter son serment au parlement métis, composé alors de quelques anciens membres et de ligueurs récemment introduits.
Peu façonné aux institutions populaires et à la dépendance d'un conseil où ses volontés étaient quelquefois contrariées, ce duc, pour y augmenter son influence, se permit d'y introduire quatorze nouveaux membres qui lui étaient dévoués; de sorte qu'au lieu de quarante, ce conseil se trouva composé de cinquanle-qualre. On y ajouta ensuite quelques autres personnes. Au mois de novembre 1590, mécontent de ce conseil général de lUiiion, et ayant envahi l'autorité suprême, il résolut de dissoudre cette institution, à laquelle il devait son existence politique : la créalure détruisit son créateur.
En envoyant à la potence quatre membres du conseil des Seize, en dissolvant le conseil de l'Union, le duc de Mayenne, aveuglé par son ambition, sapait lui-même les bases principales de son autorité.
Confrérie du Cordon et du saint Nom de Jésus. Cette confrérie, établie dans l'église de Saint-Gervais, était un véritable club de ligueurs fanatiques. Son règlement, imprimé en 1590, porte en substance que les confrères doivent jurer de vivre dans la foi catholique, dans l'obéissance au cardinal de Bourbon, prétendu roi de France, nommé Charles X, et à son lieutenant le duc
1 Mémoires de la Ligue , tom. IV et V. — Dialogue du Maheustre et du Manant. — Journal de Henri 111 et de Henri IV. — Satire Ménippée , et observations gur rette satire. — Chronologie novennaire. , etc.
l4^ HISTOIRE DE PARIS
de Mayenne; de ne jamais reconnaître aucun roi hérétique, notamment Henri de Bourbon , roi de Navarre, relaps , excommunié par le pape , et de s'opposer à toute trêve et à tout traité de paix conclus avec ce prince.
Cette confrérie eut l'audace d'adresser au parlement un mandement qui enjoignait aux quarleniers de Paris de faire un rôle de tous les Parisiens soupçonnés d'être politiques.
Confrérie ou Congrégation du Chapelet, établie à Paris, dans la maison des Jésuites de la rue Saint-Jacques. C'était un foyer de sédition et de fanatisme, où ces religieux attiraient les hommes ignorants pour s'en servir au besoin.
Chaque confrère était tenu de porter autour de son cou un chapelet, et d'en réciter journellement les prières : ainsi cet instrument de piété devenait un signe de ralliement. Les Seize de Paris , l'ambassadeur d'Espagne et les membres de la congrégation se réunissaient, tous les dimanches, dans une chapelle haute de la maison des Jésuites : là , se prononçait un discours propre à maintenir le public dans un élat d exaltation fanatique. Après ce discours, le peuple était congédié, et les chefs, parmi lesquels figurait le curé Pigenat, discutaient sur les affaires de la sainte Ligue. Le pape prodigua aux confrères les trésors inépuisables de ses indulgences : il les gratifia de neuf vingt mille ans et neuf-vingt mille quarantaines d'indulgences, et de la rémission de tous leurs péchés au moment de leur mort * .
Un bon ligueur devait être de cette confrérie, et porter le chapelet au cou ; témoins ces vers :
1 Remarques sur la satire Ménippée } édit. de \ 7\\ ; t . II, p. 5-i 9 , 520.
Qui n'a de chapelets ait cou Mérite d'y avoir un licou.
S III. Assassinat de Henri III. Siège de Paris.
Les actes sanguinaires de Blois devinrent funestes à Henri III. 11 crut, en faisant égorger les Guise, accroître son autorité; il la ruina au point qu'il se vit réduit à se jeter dans les bras de ceux contre lesquels il avait , quelques mois auparavant, juré de faire une guerre d'extermination, et à implorer le secours de ses ennemis et de son beau-frère, le roi de Navarre. Le 50 avril 4589, les deux rois eurent leur première enlrevue au Plessis-lès-Tours : leur embrassement fut mêlé de larmes. Ayant réuni leurs forces, ces princes, après diverses expéditions, marchèrent vers la fin de juillet contre Paris , et campèrent dans les environs de cette ville. Henri III prit son logis à Saint-Cloud, en la maison de Gondi.
Les ligueurs parisiens, frappés de consternation à la vue des troupes royales qui investissaient étroitement leur ville, pensèrent sérieusement à détourner l'orage donlils étaient menacés. Le 29 juillet, le duc de Mayenne, les sieurs de La Chastre , de Villeroi et autres, délibéraient dans le cabinet de ce duc sur le parti qu'ils avaient à prendre, lorsqu'un nommé Bourgoing, prieur des Jacobins de Paris, s'y présenta, et dit qu'un des frères de son couvent, nommé Jacques Clément, jeune homme dévot, visionnaire , persuadé que des anges descendraient du ciel pour venir à son secours, ou qu'au moins il obtiendrait la palme du martyre, avait pris la ferme résolution, pour faire cesser la persécution dont Henri III menaçait les bons catholiques, de sacrifier sa vie en arrachant celle de ce roi , et que ce frère était venu le sup-
l44 HISTOIRE DE PARIS
plier de trouver un moyen Rapprocher de la personne de ce prince. On discuta longuement sur cette proposition : les uns la trouvaient admissible; le sieur de La Chastre la rejetait en disant que ce religieux ne pourrait jamais avoir accès auprès du roi.
Pendant cette discussion, Bussi-Leclerc vint apporter au duc de Mayenne un paquet de lettres, qu'un augustin qui venait de dire la messe à la Bastille, devant les membres du parlement détenus dans celte prison , lui avait remis ; et , quoiqu'il fût chargé par ces membres de faire secrètement parvenir ce paquet au roi Henri 111, Paugustin avait cru convenable de le lui communiquer. On jugea aussitôt que ce paquet de lettres pouvait servir de passeport à Jacques Clément. « Au pis aller, dit. le sieur » de La Chastre, c'est un moine perdu qui se dévoue » de lui-même pour le salut public. » On donna le paquet au prieur Bourgoing : on y ajouta une ample instruction verbale et recommandation, au cas que le moine fut pris, de ne nommer personne; il pouvait seulement noirimer son prieur, auquel on promit une escorte pour se réfugier en Flandre si le coup venait à manquer \
Le soir du lundi 51 juillet, le jeune moine arrive à Saint-Cloud , y couche, et, le lendemain, se présente devant le logis de Henri 111. Les gardes lui refusent le passage : il insiste; le bruit de cette altercation parvient jusqu'aux oreilles du roi : Laissez-le approcher, dit-il , on dirait que je chasse les moines, et ne veux pas les voir. Henri 111 était alors placé sur le siège de sa garde robe.
: Nouveaux Mémoires du maréchal de Bassompierre , p. 153.
— Malgré les précautions prises pour sauver le prieur Bourgoing, ce scélérat fut arrêté, et subit le dernier supplice. Il fut tiré à quatre chevaux. (Voyez Chronologie novennaire , ano. \ 589. ) IB.)
SOTTS L4 LIGUE. 1^5
Jacques Clément s'approche , lui présente les lettres dont il était porteur ; et , pendant que ce roi en prend lecture, le moine sort de sa manche un grand couteau, et le lui plonge dans le bas ventre. Le couteau reste dans la plaie; le roi l'arrache avec effort , en frappe l'assassin au visage, et s'écrie : Ah! le méchant moine! il m'a tué , qu'on le tue!
Les gardes accourent , frappent à l'envi le moine , qui meurt sous leurs coups redoublés. Le lendemain 2 août, le roi expire.
Dès lors , le roi de Navarre , le plus prochain héritier du trône , prend le titre de roi de France et le nom de Henri IV.
A la nouvelle de la mort de Henri III , les ligueurs de I Paris font éclater une joie extravagante et féroce. La duchesse de Monlpensier embrasse avec transport le messager qui Tinstruit de cet assassinat. Ah! mon ami , sécrie-t-elle : mais est-il bien vrai , au moins? Ce méchant , ce perfide, ce tyran est-il bien mort ? Dieu ! que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose , c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait faire 4 .
1 Cet aveu confirmerait ce que d'autres écrivains du temps ont publié sur les manœuvres de la duchesse de Montpensier pour monter la tête du jeune moine. Elle fit , dit-on, pour le déterminer à ce meurtre, ce qu'une femme honnête ne doit point faire. Voyez la Satire Ménippée , t. II; remarques sur cette satire , p. 550.
— On lit en effet dans les Essais historiques de Saint-Foix : <c Si l'on veut en croire quelques historiens, elle se prostitua à Bourgoing , prieur des Jacobins, et concerta avec ce scélérat les moyens d'approcher de Henri III et de le faire assassiner. Il est certain qu'elle logea chez elle » ( elle demeurait rue du Pelit-Bourbon-Saint-Sulpice, au coin de la rue de Tournon), « pendant quelques jours, la mère de Jacques Clément, qui était venue à Paris de son village de Sorbonne, près de Sens, pour demander la récompense de l'exécrable attentat commis par son fils. C'était Ta que les prédicateurs engageaient le peuple à aller vénérer celle bienheureuse mère d'un saint martyr : c'est ainsi qu'ils la qualifiaient en chaire. On lui donna une somme assez considérable; et , lorsqu'elle
TOMP IV. IO
l46 HISTOIRE DE PARIS
Aussitôt elle parcourt les rues de Paris avec la duchesse de Nemours . en criant : Bonne nouvelle, mes amis, bonne nouvelle! le tyran est mort; il n'y a plus de Henri de Valois. Elle veut que le deuil de cette mort soit porté en vert; elle distribue dans cette ville un grand nombre décharpes de cette couleur ; enfin elle en garda une pendant longtemps.
La duchesse de Nemours se rend dans l'église des Cordeliers, monte sur les marches du principal autel , et harangue le peuple, en vomissant un torrent d injures contre le roi assassiné.
On alluma dans les rues de Paris plusieurs feux de joie.
Les prêtres et moines publièrent plusieurs écrits apologétiques de l'action de Jacques Clément, firent graver en plusieurs formats le portrait de ce moine assassin , le placèrent sur les autels; enfin ils 1 honorèrent comme un saint, comme un martyr 4.
Henri IV, après divers exploits, vint, le 31 octobre suivant , mettre le siège devant Paris. Il logea avec son armée dans les villages de Gentilly, Mont-Rouge , Vaugirard et autres. Sully , le duc dAumont et Chatillon attaquèrent le faubourg Saint-Germain. Dans une rue voisine de la foire de ce nom2, ils cernèrent une troupe
s'en retourna , cent quarante religieux l'accompagnèrent honorablement à une lieue de Paris. » Voyez t. I des Essais hist. , p. 85, édit. de 4 765. (B.)
4 En 4 582 , un nommé Jaureguy et un moine jacobin , appelé Antonin Timmermann, assassinèrent le prince d'Orange. Un jésuite avait persuadé aux assassins que des anges , après le coup, viendraient les enlever dans le ciel. Les anges ne se présentèrent point: les criminels furent punis de mort, et le père Hyacinthe Choquet, dans son livre intitulé Sancti ordinis Belgii prœdicatorum , mit le jacobin meurtrier au rang des saints martyrs.
8 Peut-être, rue de Tournon ou rue de Condé, alor- nommée rue Neuve,
SOUS LA LIGUE. i/^
de Parisiens; et, dans un espace d'environ deux cents pas, ils en tuèrent plus de quatre cents. Je suis las de frappe)', dit Sully, je ne saurais plus tuer gens qui ne se défendent point. Les troupes du roi se mirent alors à piller les maisons, et Sully eut pour sa part du pillage deux ou trois mille écus. Puis, quelques seigneurs de cette armée s'avancèrent vers la porte de Nesle, qu'ils trouvèrent ouverte ; quinze ou vingt pénétrèrent dans la ville, jusqu'en face du Pont-Neuf; mais bientôt survint une troupe nombreuse qui les força de se retirer1.
Cette tentative, qui n'avait pour objet que d'attirer le duc de Mayenne , répandit l'épouvante dans Paris, mais n'intimida point les prédicateurs, qui ne cessèrent, pour rassurer les habitants ,♦ de traiter Henri IV de tyran et d'usurpateur. Deux jours après , l'armée royale abandonna Paris pour aller assiéger Étampes;
Le 8 mai 1590 mourut dans saprison, à Fontenay , Charles , cardinal de Bourbon , que , dès le 5 août \ 589, les ligueurs avaient proclamé roi de France sous le nom de Charles X 2. Cette mort désappointa le duc de Mayenne, qui ne savait plus quelle couleur donner à son autorité, sur quel titre l'appuyer, sous quel nom seraient promulgués les actes publics , ni quel fantôme de roi il pourrait substituer à ce bonhomme qui n'avait régné qu'en prison : d'autre part , il craignait que Henri IV ne se fit catholique.
Cette crainte et l'armée de ce roi qui s'avançait pour faire le siège de Paris déterminèrent la Sorbonne à ren-
* QEconomies royales , t. 1 , 1 r* partie, chap. 29.
2 On a conserve à la bibliothèque de Sainte-Geneviève des médailles d'argent à l'effiyie de Charles X, aux millésimes de \ 590, \ 593 et même 4 595, bien que ce prétendu roi fût mort, comme on vient de le dire, dès Panne* ISftO. (R.)
dre, le 7 mai 1590, un décret dont voici la substance.
Après avoir célébré la messe du Saint-Esprit, elle déclara qu'il est défendu aux catholiques de recevoir pour roi un hérétique ;
Que si ce roi obtient son absolution et se fait catholique , il doit être exclu du trône, parce qu'il peut y avoir feintise ou perfidie dans sa conversion.
Quiconque favorise un tel roi est hérétique , et doit être puni comme tel.
Ainsi les Français sont tenus en conscience de s'opposer de tout leur pouvoir à ce que Henri de Bourbon , hérétique, fauteur d'hérésie , ennemi de l'Eglise, relaps, excommunié, parvienne au gouvernement du royaume, quand même il serait absous par le pape.
Comme ceux qui favorisent en quelque manière les prétentions dudit Henri sont déserteurs de la religion , en péché mortel , damnés comme opiniâtres et travaillant à établir le règne de Satan ; de même ceux qui s'opposeront de tout leur pouvoir à rétablissement de ce roi auront bien mérité de Dieu et des hommes, et seront récompensés dans le ciel par un bonheur éternel \
Le soir même du jour où ce décret fut rendu, l'armée du roi arriva, s'empara simultanément, et dans l'espace de deux heures, de tous les faubourgs de Paris, brûla tous les moulins des environs. Le roi, s'il eût été mieux secondé, aurait alors pu prendre Paris.
« Cette ullc, suivant l'aveu même d'un ligueur , étoit » sans gouverneur ni magistrat qui lui commandât, et » sans aucune police... Chacun vouloit être le maître... »> Fl'e étoit, en outre , dépourvue d'artillerie et de muni-
* JoHrral (h Henri 1J'. par l'Etoile , 1. 1, p. 44.
SOLS LA LIGU£. 1 49
» tions de guerre ; il n'y avoit qu'une seule pièce montée, » et qui pût promptement servir, parce que tout le sur- » plus en avoit été tiré et perdu aux rencontres passées. » Les murailles étoient si mauvaises , que par plusieurs » endroits on y montoit et descendoit sans difficultés; et, » surtout , si peu de provisions de pain , de vin et autres » choses nécessaires à la vie , que personne n'estimoit » avoir provision pour quinze jours... Si le roi de Na- » varre eut bien su se servir de 1 occasion , et user de sa » fortune, il eût obtenu sans peine ce qui, depuis, lui » a coûté beaucoup à poursuivre \ »
Henri IV se borna à bloquer Paris, et à s'emparer de la ville de Mantes, où il attendit les secours qui lui venaient d'Angleterre.
Les Parisiens profitèrent du séjour du roi en cette dernière ville, pour faire à la hâte les provisions les plus urgentes; ils saisirent quelques convois de vivres.
Le Ai mai, par ordre du duc de Nemours , que les Parisiens venaient d'élire gouverneur de Paris , on s'occupa des fortifications de cette ville : on abattit plusieurs maisons dans les faubourgs. Le journaliste TEstoile , en parlant de ces travaux auxquels chacun prenait part, nous offre, sans y penser, une image assez fidèle de l'état des différentes classes de la société en France. Les bourgeois travaillaient, les seigneurs allaient les voir travailler, et les prédicateurs les exhortaient à l'ouvrage2.
Le Ao mai, d'après un recensement ordonné par le prévôt des marchands, il fut reconnu qu'il existait dans Paris deux cent mille personnes , du blé pour les nour-
* Bref discours m véritable des choses les |>lus notables arrivée-* au siège Je la ville de Paris, par Pierre Corncio , p. 9 et 10. 5 Journal de Henri IF, t. I , au II niai »5'J0.
J 00 fcUST01R£ DE PARIS
rir un mois , et quinze cents muids d'avoine dont on fit du pain. On choisit, en même temps, certains boulangers dans chaque quartier, auxquels on distribuait de temps en temps du blé, à raison de quatre écus le setier, pour ensuite en faire du pain , et le vendre aux pauvres1.
Chaque jour se faisaient à Paris plusieurs processions, et surtout des sermons. C'étaient des spectacles qui trompaient un peu le malaise du peuple , et qui, lui donnant des espérances , l'empêchaient de se livrer à la sédition. Les prédicateurs , en effet , ne cessaient d'entretenir leur auditoire de la prochaine arrivée du duc de Mayenne , qui devait délivrer Paris des ennemis et y amener l'abondance : ils imaginèrent de fabriquer et de lire dans leurs chaires de prétendues lettres de ce duc , lesquelles contenaient l'assurance de sa marche vers cette ville avec de puissants secours. On nommait cette manière de donner des espérances : prescher par billets.
Le chevalier d'Àumale, renommé par son courage, ses pillages, ses débauches, ses profanations et son catholicisme , fit , le \k mai 1590, une sortie , et força les ennemis d'abandonner l'abbaye de Saint-Antoine : ses soldats pillèrent le couvent des religieuses, s'emparèrent des vases sacrés et de tous les ornements de Téglise.
On prêta de nouveau le serment de mourir plutôt que de se rendre. Le -Ier juin, on fit une sortie du côté du faubourg Saint-Marceau : les ennemis lurent forcés de se retirer vers Juvisy. On résolut de faire une revue de toutes les forces que pouvaient fournir les prêtres , les moi-
1 Bref discours et véritable Sûr' 16 siégé de Paris, p. 22; et Journal de Henri IFt par l'Estoilc, t. I, p. 47.
SOUS LA LIGUE. 1 5 f
nés et les écoliers; et , le 3 juin iWi) , cette revue se lit avec une solennité ridicule.
« Iloze, évèque de Senlis, marchoit à la tête comme » commandant et premier capitaine , suivi des ecclésias- » tiques, allant de quatre en quatre; après, venoit le » prieur des feuillants avec ses religieux ' ; puis les quatre » ordres mendiants, les capucins, les minimes, entre » lesquels il y avoit des rangs d écoliers. Les chefs des » différents religieux portoient chacun d'une main un » crucifix, et de l'autre une hallebarde; et les autres, des » arquebuses, des pertuisanes, des dagues et autres di- » verses espèces d'armes , que leur voisins leur avoient » prêtées. Ils avoient tous leurs robes retroussées et leurs » capuchons abattus sur leurs épaules. Plusieurs portoient » des casques , des corselets et des péirinals. Hamilton , » écossais de nation , curé de Saint-Cosmes , faisoit Tof- » fice de sergent, et les rangeoit, tantôt les arrêtant pour » chanter des hymnes, et tantôt les faisant marcher: » quelquefois il les faisoit tirer de leurs mousquets.
» Tout le monde accourut à ce spectacle nouveau , qui )> représentoit, à ce que les zélés disoient, l'Eglise mi » litante. Le légat y accourut aussi , et approuva par sa » présence une monstre (revue) si extraordinaire, et en » même temps si risible ; mais il arriva qu'un de ces » nouveaux soldats, qui ne savoit pas sans doute que son » arquebuse étoit chargée à balle , voulut saluer le légat , » qui étoit dans son carrosse avec Panigaroîe, !e jésuite » Beilarmin et autres Italiens, tira dessus, et tua un de
1 L'auteur du Bref discours sur le fiiége de Paris, très-Lon loueur, parlant de cette revue, dit que Rozc, évOque de Senlis, était le capitaine : « et pour les » autres chefs et soldats , le prieur des chartreux avec plusieurs de ses religieux, » les feuillants, les capucins, etc. »
» ces ecclésiastiques, qui étoit son aumônier; ce qui lit » que le légat s'en retourna au plus vite, pendant que le » peuple crioit tout haut que cet aumônier avoit été for- » tuné d'être tué dans une si sainte action \ »
On fit des sorties , des sermons , des processions et quelques revues pareilles à celle dont je viens de parler: expédients qui n'amenaient pas l'abondance. La disette faisait des progrès effrayants, et les gouvernants ne lais-
I Journal de Henri IV, par l'Estoile, au 5 juin \ 590.
II ne faut pas confondre cette revue avec celle qui se fit à Paris le 1 0 février 4 595, et dont les auteurs de la Satire Ménippe'e ont offert une si plaisante caricature : celle que je mentionne ici, et qui eut lieu en juin 4 590 , est décrite par Cayet et par Legrain , qui dit que ces moines , devenus tout à coup arquebusiers, faisaient des salves et escopetteries quand ils passaient devant le logis de quelque milord-seize , comme font les gentils soldats devant les portes de leurs maîtresses.
Cette même revue de -1590 est aussi décrite dans la Satire Ménippée , et dans une pièce qui en fait partie, pièce intitulée : Les Singeries de la Ligue $ en voici quelques traits :
« Une grande quantité de prestres et moines (je ne dis pas religieux ) et no- » vices, en forme de goujats; la seizière (les seize) accompagnée d'un grand » nombre de pédants , le tout de divers ordres et nations, armés à la légère, sur » le moule du pourpoint de l'antiquité catholique... se faisoient voir, en ce fo- » lastre et risible équippage, par les rues de Paris... Après eux , cheminoit un « assez malotru personnage, que l'on disoit estre un avocat fol (Louis d'Or- » léans } avocat) , armé de même.'., à savoir d'un vieil corps de cuirasse de fer- » blanc , une bourguignote d'Auvergne en tète , pannachée et harnachée d'un » superbe trophée de plumes de paon, une fourche-hère sur son épaule gauche ; » le bec tirant contre-bas, un cornet de verre pendu à sa ceinture... Ainsi, je » vois cette nouvelle armée passer outre le pont de ISotre-Dame, et cheminer en » gros devers le Petit-Pont , près duquel rencontrant , de bonne ou de maie forj> tune, le coche où estoit le légat Cajetan ; ce qu'ayant recognu, les capitaines » et conducteurs d'icelles, comme chose due à leur chef, se délibérèrent (gratis) ■» de faire une salve et révérence militaire , commandant exprès a tous ceux de » leur trouppe guerrière tirer chacun d'estoc et de taille, tant du devant que du » derrière. . De quoi Tun d'entre eux, ne voulant pas plus faire de bruit que de » besogne , tira si promptement qu'il abattit, du mauvais vent, l'un des domes- » tiques dudit sieur légat , qui , ce même jour, alla en porter les nouvelles en » paradis. » (Histoire des Singeries de la Ligue ; Satire Ménippe'e , tome 1 , page 328.
SOUS L\ LIGUE. l53
saient pas même à ceux qui en souffraient la consolation de se plaindre et de réclamer un sort meilleur. Le U juin, plusieurs bourgeois, du nombre desquels était un nommé Moret , pour avoir dit qu'il serait utile de faire la paix , furent tous arrêtés et jetés dans la Seine. Un procureur , nommé Renard , et autres, ayant exprimé un vœu pareil, furent pendus ou emprisonnés1.
Le 43 juin , le peuple de Paris , poussé par la faim, ou instigué par le parti du roi de Navarre , appelé parti des politiques , s'attroupa et demanda à grands cris la faix ou du -pain. Le 4 S de ce mois, le parlement fit défense expresse de parler de paix ou de trêve avec le roi , sous peine de mort. Malgré cette défense, ces cris furent répétés dans la suite.
Le \ 7 juin, un convoi de vivres, escorté par le sieur de Saint-Paul r entra heureusement dans Paris. Les riches s'approvisionnèrent ; les pauvres ne purentfaire de même. Dès le 20 juin, le pain leur manquant entièrement, on imagina de leur faire des bouillies avec du son d'avoine : cet aliment sans suc se vendait fort cher.
Le lendemain, on lit à Notre-Dame-de-Lorrette le vœu dune lampe et d'un navire d'argent, pesant trois cents marcs, pour déterminer cette madone à faire cesser le déplorable état de Paris. Ce moyen n'amena point l'abondance.
On cherchait à distraire le peuple de sa disette insupportable par des sermons, où l'on annonçait toujours la prochaine arrivée du duc de Mayenne avec des vivres , et par des processions journalières, où les zélés cheminaient les pieds nus. Ces sermons et ces processions ne donnaient pas de pain.
' Journal de Henri IV t t. I . p. 55 , 54.
l54 HISTOIRE DE PARIS
On exposa le saint-sacrement sur les autels ; on passait la nuit à prier dans les églises; la famine augmentait.
Elle accrut à un tel point que les rues , les places publiques retentissaient des cris lamentables de ceux que la faim tourmentait.
Le 2â juin , l'ambassadeur d'Espagne et le légat du pape , craignant que ce besoin impérieux ne décidât les Parisiens à demander la paix au roi. se résolurent à des sacrifices pécuniaires , firent vendre leur vaisselle d'argent, jetèrent dans les carrefours une grande quantité de pièces de monnaie , et, pendant quelques jours , pourvurent aux plus pressants besoins des pauvres.
Peu de temps après, l'archevêque de Lyon et l'ambassadeur d'Espagne, passant devant le Palais, où se trouvaient une multitude de pauvres mourant de besoin, leur jetèrent encore quelques poignées de monnaie aux armes d'Espagne. Ces pauvres dédaignèrent ce secours , non parce que la manière de leur donner était insultante , mais parce qu'il n'apaisait pas leur faim : C'est du pain et non des pièces de monnaie qu'il nous faut! crièrent-ils. L'archevêque de Lyon , étonné de ce refus , sollicita des mesures promptes et plus efficaces.
Le Sojuin, se tint au Palais une assemblée générale, où , après plusieurs débats, il fut arrêté que les communautés religieuses seraient chargées de nourrir les pauvres, et qu'il serait fait , en conséquence, une visite dans tous les couvents pour constater la quantité de denrées dont ils étaient approvisionnés.
Les jésuites se signalèrent peu honorablement en cette circonstance : ils redoutaient cette visite. ïyrius, recteur de leur collège de la rue Saint-Jacques, accompagné du
SOtlS LA LIGUE. l55
P. Bellarmiii, vint supplier le légat d'en exempter leur maison. Le prévôt des marchands, présent à cette demande, s'en indigna, et dit a haute voix : Monsieur le recteur, voire prière ri est civile ni chrétienne : ria-t-il pas fallu une tous ceux qui avaient du bled l'ayent exposé en vente pour subvenir à la nécessité publique F Pourquoi seriezvous exempt de cette visite F Votre vie .est-elle de plus grand prix que la nôtre ?
Les jésuites avaient de puissants motifs pour s'opposer à la visite de leurs maisons : elles étaient abondamment pourvues de vivres. Peu touchés de la misère publique, ils ne voulaient point la diminuer à leurs dépens. « On » trouva, dit l'Estoile, quantité de bled , et du biscuit » pour les nourrir plus d'un an; quantité de chair sa- » lée , de légumes, de foin et autres vivres, et en plus » grande quantité qu'aux quatre meilleures maisons de » Paris. Chez les capucins on trouva du biscuit en abon- » dance; enfin, toutes les maisons des ecclésiastiques » étaient munies de provisions au delà de ce qui leur » était nécessaire pour la demi-année \ »
Dans le recensement qui fut fait pour répartir ce secours temporaire, il résulta que le nombre des familles pauvres s'élevait a douze mille trois cents, dont sept mille trois cents avaient de l'argent sans pouvoir trouver du blé à acheter. Ainsi Paris renfermait alors deux sortes de pauvres : les uns sans pain et sans argent, les autres avec de l'argent et sans pain.
La ressource qu'offrirent les monastères fut bientôt épuisée. Alors on mangea les animaux domestiques : environ deux mille chevaux et huit cents unes ou mulets ,
1 Journal de Henri IV, 26 juin \ 590.
ï56 HISTOIRE DE PARIS
dont la chair se vendait à un très-haut prix , furent sacrifiés à la faim publique*.
On ordonna ensuite que tous les chiens et les chats seraient portés dans des quartiers désignés : on les fit cuire dans de grandes chaudières, et, pendant quinze jours, on en distribua la chair aux pauvres avec une once de pain.
Quelques personnes, munies d'argent, dépourvues de vivres , achetèrent fort cher trois mille peaux de ces animaux; mais lorsqu'elles voulurent les transporter dans leurs maisons, le peuple affamé s'en saisit, et les dévora.
« Les pauvres, dit un écrivain ligueur, témoin ocu- » laire, mangeoient des chiens, des chats, des rats, des » feuilles de vigne et autres herbes. Par la ville , ne se » voyoit autre chose que ces chaudières de bouillies » (faites avec du son d'avoine) , et herbes cuites sans sel » et marmitées de chair de cheval , ânes et mulets. Les » peaux mêmes et cuirs desdites bêtes se vendoient cuites, » dont ils mangeoient avec grand appétit... Dans les ta- » vernes et cabarets , au lieu de bon vin , on ne trouvoit » que des tisanes mal cuites; on en vendoit dans les car- » refours... S'il falloit trouver un peu de pain blanc » pour un malade , il ne s'en pouvoit trouver, ou bien \> cétoit à un écu la livre... Les œufs se vendoient dix ou
» douze sous la pièce Le septier de bled valoit cent ou
» cent vingt éeus... J'ai vu manger à des pauvres des » chiens morts tout cruds par les rues ; aux autres des » trippes, que 1 on avoit jetées dans le ruisseau ; à d'au- » très des rats et souris que Ton avoit pareillement jetés, » et surtout des os de la tète des chiens moulus2. »
' Bref discours et véritable sur le siège de Paris, p. S2. 5 Idem, p. 55 , 54.
sons LA LIGUE. 1 5y
Le duc de Nemours, qui commandait Paris, fit vendre une croix d'or , du poids de dix-neuf marcs quatre onces et cinq gros, et une couronne de même métal pesant un marc dix onces. Ces deux objets provenaient du trésor de Saint-Denis , trésor qu'on avait transféré à Paris.
Cependant 1 armée royale ayant reçu de nouveaux renforts , Paris fut rigoureusement resserré, et les moyens de s'approvisionner devinrent plus difficiles. Les sorties, les canonnades ne produisaient nul résultat utile : l'espérance se perdait.
Les rues de Paris se remplissaient de cadavres d'habitants morts de faim : chaque matin, dit un ligueur, on trouvait dans les rues de Paris cent, cent cinquante et jusqu'à deux cents cadavres de personnes mortes de faim ; et, en trois mois de temps , ajoute-t-il , « il s'est trouvé , » de compte fait, treize mille morts de faim \ »
A la famine se joignirent des maladies engendrées par la mauvaise qualité des aliments. Les effets de ces maladies étaient semblables à ceux des maladies produites par les famines des siècles de barbarie, dont j'ai parlé. « Ces » misères et calamités furent suivies de plusieurs mala- » dies , entre autres <V enflures, dont les pauvres étoient » tourmentés, comme d'hydropisie2. »
Au lieu de musique et de chansons en faveur du roi d'Espagne et de la Ligue, les rues de Paris retentissaient des gémissements des uns et des cris de désespoir des autres ; on y entendait des femmes, des enfants, des vieillards , demander du pain qu'on ne leur donnait pas.
4 Bref discours sur le sie'j/e de Paris, p. î>2. 2 Jcfirn, p. 55.
l58 HISTOIRE DE PARIS
Tous les cœurs étaient fermés à la pitié , chacun ne sentait que ses propres besoins.
Le nombre des habitants qui succombaient à la faim ou aux maladies était tel qu'on pouvait à peine suffire h les enterrer.
Le 23 juillet, plusieurs pauvres, ne pouvant plus supporter un état aussi douloureux, se glissèrent à la faveur de la nuit dans les fossés, allèrent se jeter aux pieds du roi, lui demandèrent du pain et la permission de laisser sortir de Paris les habitants qui souffraient le plus de la disette. Henri IV, attendri , leur accorda leur demande, et permit à trois mille pauvres de sortir de la ville 4 : le lendemain , de grand matin , près de quatre mille de ces gens affamés profitèrent de cette permission ; mais les soldats, ayant remarqué que leur nombre excédait celui que le roi avait fixé, en forcèrent environ huit cents à rétrograder vers la ville : ces malheureux y rentrèrent en poussant des cris lamentables 2.
Le 27 juillet de la môme année, des bourgeois de divers quartiers se réunirent, allèrent cbez le duc de Nemours, gouverneur de Paris, et lui dirent, les larmes aux yeux, qu'il était mort trente mille personnes par la famine 3, et que le secours des Espagnols , si souvent promis, toujours vainement attendu , n'arrivait pas : ils lui demandèrent des vivres ou la permission de se rendre au roi de Navarre. Le duc les renvoya en leur disant qu'il
4 Des écrivains ligueurs, et notamment Corneio , disent que ce roi repoussa leur demande.
2 Journal de Henri IV, 25 et 24 juillet 4 590. — Misères de Paris; Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 509.
3 Ce nombre semble exagéré : quand on souffre, on sort souvent des limites de la vérité.
SOUS hk LIGUE. l59
communiquerait leur demande à son conseil , et que , dans peu de temps, ils auraient une décision.
Le même jour, un grand nombre de pauvres sortirent de Paris pour aller aux champs y couper des épis de blé , comme ils avaient déjà fait plusieurs lois : les soldats de Tannée royale tirèrent sur eux; plusieurs y terminèrent leur triste existence; il n'échappa que ceux qui échangeaient avec les soldats des bardes ou vêtements pour du pain j du vin et autres vivres \
Une nouvelle réunion de bourgeois se fit au Palais de Justice; car c'était là que s'assemblaient les habitants de Paris pour se communiquer leurs craintes ou leurs espérances , et pour entendre les nouvelles. La plupart de ces bourgeois étaient armés, et demandaient hautement du pain ou la paix. Les chefs des ligueurs, venus pour les calmer, les irritèrent. Un nommé Gois, capitaine de quartier, reçut un grand coup de coutelas sur l'épaule. Le duc de Nemours accourut avec des forces, fit fermer le Palais et mettre en prison la plupart des mécontents ; deux furent pendus. On disait que le roi de Navarre avait excité cette émeute.
Le mal allait toujours croissant : tous les ânes, tous les chiens, les chats, les rats et l'herbe qui croissait dans les rues étaient consommés : on avait épuisé les plus affreuses ressources. Dans les maisons des riches, on se nourrissait avec du pain fait de farine d'avoine. Les pauvres imaginèrent de pulvériser de l'ardoise, et d'en faire une espèce de pain ; ils allèrent plus loin : ils déterrèrent dans les cimetières les os des morts. Ces os , réduits en poussière, formaient un aliment, qu'on nomma le pain de madame de Monlpensier. . .
1 Journal de Henri IF, par l'Estoile, au 27 juillet 4 590.
lÔO HISTOIRE DE PARIS
« Le 30 juillet, le duc de Nemours, sortant de son » hôtel pour aller visiter quelques postes vers les mu- » railles de la ville , a rencontré un homme qui , d'un air » effrayé, lui dit : Où allez-vous, monsieur le gouverneur F » N'allez pas outre dans cette rue : j'en viens > et ai trouvé » une femme à demi morte ayant à son cou un gros ser- » pent entortillé, et, autour d'elle, plusieurs bêtes enveni- » mées. Ce qu'ayant entendu , le gouverneur s'est retiré » en sa maison , et a envoyé ses gens pour vérifier le fait ; » ce qu'ils ont affirmé , et dit encore que dans la rue voi- » sine y avoit pareillement des serpents et autres bêtes » de cette espèce * . »
Le duc consulta des prêtres qui lui dirent que ces serpents étaient un effet de la magie, une illusion du diable. Tous les écrivains du temps qui ont tracé les effets de cette épouvantable famine s'accordent à raconter le fait suivant : Une dame riche, ne pouvant avec son argent se procurer du pain, vit mourir deux de ses enfants. Tourmentée elle-même par le besoin , au lieu de faire enterrer leurs corps, elle les coupa par morceaux, les sala et s'en nourrit avec sa servante pendant plusieurs jours. Cette horrible nourriture , quelle ne prenait qu'avec répugnance, et en versant des larmes, la fit bientôt mourir.
Un contemporain, après avoir offert le tableau mémorable de ce siège , dit: «Si, dès le commencement du » siège, les Parisiens fussent entrés en composition2, cé- » toit honneur et profit pour eux. C'eût été faire grand » gain au lieu de perte. Mais ils aimèrent mieux brûler
* Journal de Henri IV, au 50 juillet 4590.
8 Ils l'auraient fait . s'ils eussent été plus instruits et moins crédules.
SOUS LA. LIGUE. l6l
» à petit feu, dont s'ensuivit une désolation extrême. Ils » mangèrent leurs meubles et leur argent. L'alliance des » soldats et la survenue des manans espagnols acheva » d'y corrompre les mœurs et la publicité. Leurs reli- » ques furent troussées , les anciens joyaux de la cou- » ronne des rois furent fondus, les faubourgs ruinés, » déserts et abattus; la ville devint pauvre et solitaire; » les rentes de l'Hôtel-de-Ville furent amorties ; les terres » d'alentour en désolation. Cent mille personnes y mou- » rurent en l'espace de trois mois , de faim , d'ennui , » de pauvreté, par les rues et dans les hôpitaux, sans » miséricorde et sans secours \ L'Université fut convertie » en désert , ou servit de retraite aux paysans , et les » classes des collèges se virent remplies de vaches et de » veaux. Au palais ne« se trouvèrent plus que ligueurs et » fourbisseurs de nouvelles ; l'herbe crut à l'aise par les » rues ; les boutiques , pour la plupart , demeurèrent fer- » mées ; au lieu de charrettes et de coches ne paroissoit » qu'horreur et solitude , les assiégés ne pouvant tirer » des vivres qu'à la merci des garnisons mises par le roi » dans Saint-Denis , au fort de Gournay, Chevreuse et » Corbeil.
» Le plus fort de la tempête tomba sur le menu peu- » pie et sur quelques familles aisées avant la guerre. Les » ecclésiastiques , munitionnés (approvisionnés), ne par- » loient que de patience. Rose, Guinccslre , Feuardent , » Pigenat, Commolet , Peletier , Boucher, Garin, Clirislinet
4 Voilà Lion des opinions diverses sur le nombre des morts. On a vu qu'il a été fixé à treize mille , puis à trente mille , et le voilà à cent mille. Mais on doit remarquer que la diversité de ces nombres provient de la diversité des époques, et indique la progression des ravages de la famine; néanmoins le nombre de cent millr semble une de rpç exagérations que les souffrances inspirent.
TOYir !V. I I
» autres prédicateurs séditieux foudroyoient sans cesse
» contre le roi et les siens, ne passoient sermons sans
» faire mention des secours d'Espagne. Les Seize dun
» coté, les Quarante de l'autre , puis les fauteurs du par-
» lement , poussaient à la roue. Les chefs , entre autres le
;>due de Nemours , qui machinoit de grandes choses,
» ayant commodités de vivres pour eux , ne se soucioient
» du peuple qu'autant qu'ils eslimoient nécessaire pour
» empêcher qu'on se mutinât. L'or de l'Espagne étoit le
» ciment de cette misère, attendant la venue du duc de
» Parme. S'il se trouvoit quelques curés, entre autres
» Benoît et Mcurenne, curés de Saint-Eustache et de Saint-
» Merri , qui exhortassent le peuple à la modération, on
» les chassoit. Nul n'étoit catholique zélé s'il ne trans-
» muoit le feu roi et le vivant en sorcier, diable et héré-
» tijue , damné, etc. \ »
Pressés par les instances des bourgeois, par la crainte d'une révolte et par l'impossibilité -de nourrir les soldats de la garnison , les chefs de la Ligue , à Paris , imaginèrent d'entamer une négociation avec le roi. Us envoyèrent un député pour lui demander une entrevue et des passeports : le cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon furent nommés. Mais avant de partir, ils crurent nécessaire d'obtenir du légat du pape l'absolution du crime qu'ils allaient commettre en communiquant avec un prince hérétique, et en faisant ce quils avaient juré de ne jamais faire. Le légat en usa généreusement , et leur accorda la permission de violer leur serment.
Un autre moiif détermina les chefs de la Ligue à entamer cette négociation : ils pensèrent que la permission
1 Mémoires âe la Ligue . t TV .p. "15 . SJfi.
SOUS LA. LIGUE. l63
que leurs députés auraient de sorlir de Paris leur fournirait le moyen de faire secrètement parvenir des dépêches au duc de Mayenne et au duc de Parme.
Henri IV fit une verte réprimande à ces prélats députés de la Ligue, les accusa , ainsi que ceux de leur cabale, d'être les auteurs ou instigateurs des maux affreux qui désolaient Paris
Cette entrevue se tint le 40 août 4590, dans l'abbaye de Saint-Antoine. Elle n'eut d'autre avantage pour les Parisiens que de leur procurer une trêve de dix jours , pendant laquelle le roi accorda plusieurs passe-ports aux dames, aux écoliers, aux prêtres, même à ses plus grands ennemis. Le 17 août, voyant qu'il n'obtenait aucune réponse satisfaisante à ses propositions , il attaqua de nouveau Paris.
Cette attaque fut pour les Parisiens, qui commençaient à concevoir quelques espérances, un coup accablant. Le souvenir des maux passés , la crainte de les voir se renouveler encore , les réduisaient au désespoir, lorsqu'un événement inattendu vint subitement changer leur situation.
Le 30 août , à la naissance du jour, les sentinelles s'aperçurent que les extérieurs de l'enceinte étaient dégarnis de troupes ennemies. Alors des cris de joie se font entendre sur tous les points de la muraille. Les habitants, éveillés à ces cris, ne peuvent croire à ce bonheur inespéré; ils accourent sur les remparts, et s'assurent par leurs yeux de la vérité de cette nouvelle. Aussitôt le Te Deum fut chanté : le prédicateur Panigarole fit un sermon , et n'oublia point de célébrer cet événement par une magnifique procession. Les plus affamés laissèrent ces cérémonies, se répandirent dans
l64 HISTOIRE DE PARIS
les champs, dans les villages voisins, et y cherchèrent pâture.
Henri IV, instruit de l'approche de l'armée espagnole commandée par le duc de Parme, avait, deux heures avant le jour, levé le siège de Paris pour aller au-devant de cette armée et la combaUre.
Ainsi cessa l'épouvantable souffrance des Parisiens, qui, entreprenant de soutenir un siège sans approvisionnements, devinrent dupes de leur imprévoyance et victimes de leur confiance aveugle dans les promesses de leurs prédicateurs.
Cependant les habitants de Paris n'étaient pas affranchis de tous dangers ; les environs de cette ville , jusqu'à une certaine distance de ses murailles, étaient vides d'ennemis; mais le blocus se maintenait, et, d'un moment à l'autre , la place pouvait être attaquée : elle le fut, le 10 septembre suivant, pendant la nuit. L'alarme se répandit dans la ville; on se porta sur le rempart vers la porte Saint-Jacques : on n'entendit rien d'abord, et les bourgeois se retirèrent. Quelques jésuites , accourus en armes, restèrent sur ce rempart. Ils aperçurent des eunemis dressant cinq ou six échelles , à l'aide desquelles quelques-uns atteignirent le haut de la muraille. Les jésuites les combattirent vaillamment; et bientôt, secourus par des troupes attirées par le bruit, ils obligèrent les assaillants à se retirer.
Deux jours après, les Parisiens apprirent avec joie que Henri IV, n'ayant pu réussir à faire sortir les ducs de Panne et de Mayenne de leurs retranchements, avait divisé son armée et l'avait répartie en plusieurs provinces. Le duc de Mayenne put alors, sans risque, se rendre à Paris : en effet , le 48 septembre il y arriva.
« Les Parisiens , ditl'Estoile, ne témoignèrent pas grande » joie à son arrivée, et le regardoient d'un œil plus triste » que joyeux, étant encore combattus de la faim, et plus » touchés des maux qu'ils avoient endurés que de bonne » espérance pour l'avenir \ »
Presque tous les écrivains contemporains assurent que le roi, s'il eût mieux connu sa force et la faiblesse de Paris , et surtout s'il eût été plus exactement obéi par les seigneurs qui commandaient sous ses ordres, se serait facilement emparé de cette ville. « Si le roi eût été mieux » servi, et que la plupart des capitaines et gens cTauto- » rite n'eussent point permis l'entrée des vivres pour en » retirer des écharpes, plumes, esloiïes , bas de soie, » gants, ceintures, chapeaux de castor et autres belles » galantises , il leur eût été impossible d'attendre le sc- » cours du prince de Parme 2. »
Les ordres du roi ne furent pas mieux exécutés dans la suite. Du temps du blocus, il ne restait, dit M. de Villeroi , que très-peu de soldats de la garnison ; personne n'allait plus aux murailles, si ce n'est les prêtres et les
moines 3,
4 Journal de Henri TV, au 1 8 septembre \ 590.
2 OEconomies royales de Sully , t. I , \ rc partie , chap. o\ .
3 Mémoires de Vilhroi , t. IV, edit. de 4 725 , p. 135.
On lit dans les OEconomies royales de Sully que , malgré les ordres que le roi avait expressément donnés à tous les gouverneurs des places situées sur les rives de la Seine , de ne laisser passer aucune denrée ni provision dans la ville de Paris , ces gouverneurs , afin de s'enrichir en vendant aux voituriers par eau des permis ou passe-ports, s'accordèrent ensemble pour transgresser cette loi. Ces nobles si fiers , et qui considéraient le commerce comme une profession avilissante, ne craignirent pas, en cette circonstance favorable, do le faire, et même de le faire en contrebande. Ils chargèrent et nren rçontar à Paris plusieurs bateaux portant du poisson salé , e&tim % * environ ci rouante mille
RISTOIltE DE PARI*
Une autre cause nuisit au succès du siège de Paris : Henri IV, entraîné par sa passion dominante, quittait trop souvent la direction de ses troupes pour se plonger dans la volupié. Ses galanteries avec les abbesses de Montmartre, deVernon, du Lis, avec les religieuses de Longchamp, avec Gabrielle d'Estrées et plusieurs autres femmes , le détournèrent de ses plus grands intérêts , lui firent commettre des fautes qui contribuèrent à prolonger les désastres de la guerre, à maintenir la domination des ligueurs dans Paris, et à retarder d'environ quatre ans encore son entrée dans cette ville.
Je sortirais des bornes que je me suis prescrites, si je m'engageais dans l'exposé des événements multipliés qui se sont passés depuis le fâ septembre 4590, époque où
écus : le prix de cette marchandise devait être rapporté sur un bateau monté par un gentilhomme nomme de Fourges.
Sully, instruit de cette manœuvre, fit guetter le petit bateau, qui fut saisi à son passage entre .Mantes et Meulan. Le sieur de Fourges , amené devant Sully, fut interrogé sur le produit de la vente du poisson salé. Celui-ci montra deux ballots contenant des marchandises de peu de valeur et trente-six mille écus en lettres de change. Sully, qui s'attendait à trouver une somme plus considérable, se mit en colère , menaça le sieur de Fourges de le faire prisonnier s'il ne lui disait la vérité. Le gentilhomme protesta de la sincérité de sa déclaration; et , comme il se promenait et s'agitait dans la chainbie de Sully pour l'apaiser et le convaincre , un fatal accident vint lui donner un démenti formel. Son hautde-chausses (ou ses culottes), trop chargé, se rompit par derrière* aussitôt il en sortit une traînée de pièces d'or et d'argent, qui couvrirent le plancher. Le gentilhomme , confus, s'arrêta. Sully lui dit : Marchons , il y aura plus de profit et de plais tr a vous faire promener qu'il vous faire asseoir. Sully fit, sans égards , dépouiller et fouiller le sieur de Fourges , et trouva environ sept mille écus en or cousus dans ses habits. Il s'empara de cette somme, et la garda comme de bonne prise.
Remarquons que cette contrebande fut dénoncée par le fi's même du sieur de Fourges, lequel fils était gentilhomme appartenant à M. de Sully; que le frère dudit M. de Sully était complice, et avait signé les passe- ports du petit bateau, et que le roi , lorsqu'il apprit cette aventure , en fit des ruées. OEconomies royales f t, I, partie première , chap. 55.
le siège de Paris fut levé, jusqu'au 2ïâ mars 4WI, qui fut celle où Henri IV fit slu entrée dans cette ville. Il suffit d'avoir offert le îableau des progrès de la Ligue, de la chute du dernier des Valois, du siège de Paris, et de la misère excessive de sis habitants.
Trois classes d'hommes figurent dans ce drame politique. Dans la première sont les princes, les seigneurs (excepté Henri IV et quelques-uiiS de ses fidèles amis), misérables ambitieux, qui, sans aulre talent que la dissimulation et la perfidie, sans autre vertu que la persistance, s'avancent péniblement vers leur but, de crime en crime, et en sont punis par des crimes.
Dans la seconde classe sont les ecclésiastiques qui, au nom sacré de la religion , prêchent la sédition et le meurtre , que cette religion condamne.
La troisième est le peuple, toujours trompé, parce qu'il est toujours crédule, toujours immolé à l'ambition des chefs, toujours payant les frais de leurs manœuvres ambitieuses.
Les principaux personnages, dénués de vertus, d'élévation dame, de générosité, de patriotisme, n'ont rien du caractère héroïque, et n'inspirent aucun intérêt ; mais les événements et les malheurs qu'ils ont fait naître , les crimes qu'ils ont commis, leur stérile résultat, offrent des leçons dont la politique et la morale recueillent les fruits, et fournissent des aliments à la méditation.
Si la royauté eût consisté plutôt dans des devoirs à remplir que dans des droits à exercer, et dans la faculté de satisfaire sans obstacles les passions de celui qui en est revêtu ; si la couronne n'eût élé qu'un fardeau, personne n'eût aspiré à l'envahir. Si les principes féodaux n'eussent pas dominé, des sujets n'auraient pas mesuré leurs forces
l68 HISTOIRE DE PARIS
avec celles du prince, ni troublé Tordre public. Si le clergé eût préféré les principes de l'Evangile aux principes de la cour de Rome, des prêtres n'auraient pas abusé de la crédulité du peuple, et allumé la torche du fanatisme ; tant de maux n'eussent point désolé la population ; tant de crimes n'eussent point déshonoré le siècle.
g IV. Paris sous Henri IV.
Henri, roi de Navarre, le â août 4 589, succéda, comme le plus proche héritier de la couronne , au roi Henri III, assassiné à Saint-Cloud par le moine Jacques Clément. Le U du même mois, il reçut le serment de fidélité des seigneurs qui se trouvaient dans l'armée royale , et prit le nom de Henri IV ' .
4 II ne fut sacre que le 27 lévrier 4 594. Cette cérémonie eut Heu dans la cathédrale de Chartres; et voici le serment qu'il prêta à cette occasion. (Voyez Cérémonial françois , in-fol. , 1. 1 , p. 561 .
« Hœc populo ciiristiano et mihi subdito , in Christi promitto nominc. In pri- »mis, ut ecclesiae Dei omnis populus christianus veram pacem nostro arbitrio » in omni tempore servet ;
» Item , ut omnes rapacitates et omnes iniquitates omnibus gradibus interdi- * cam ;
» Item, ut in omnibus judiciis aequitatem et misericordiam prœcipiam, ut mihi » et vobis indulgeat suam misericordiam clemens et misericors Deus;
» Item, de terra med ac jurisdictione mihi subditd universos hœreticos ab a ecclesid denolatos pro viribus bond fide extermikare sludebo,
n Hœc omnia supradicto lirmo juramenio. Sic me Deus adjuvet et haec sancta » Dei evangelia. »
La quatrième partie de ce serment, celle où le roi promet à' exterminer les hérétiques , fut introduite au concile de Latran , en 1219 , par le pape Innocent III. Ce serment, qui fut d'abord prêté par saint Louis, l'a été depuis par tous ses successeurs jusqu'à Louis XVI, qui n'en a pas moins toléré la liberté des cultes et adouci les rigueurs de ledit de 4GS5 contre les protestants. Lors du sacre de Charles X, en 4 82o , on a supprimé cette partie de la formule.
Hàtons-nous d'ajouter que si Henri IV eut le tort de prêter cet exécrable ser-
SOCJS HENRI IV. 169
Avant d'arriver au trône de France, ce prince éprouva les rigueurs et les caprices de la fortune. Appelé à Paris pour y épouser la sœur du roi , ses noces devaient être le prélude de son assassinat. Elles furent celui du massacre de ses amis ; mais les poignards de la Saint-Barthélerni l'épargnèrent. Depuis le mois d'août 4o7â jusqu'au 3 février 4574, il resta à la cour de France dans un état voisin de la captivité : il s'en échappa à cette dernière époque; et, après avoir franchi la" Loire, il dit en poussant un profond soupir : Dieu soit loué, qui m'a délivré! on a fait mourir la reine ma mère, à Paris; on y a tué monsieur l'amiral et tous nos meilleurs serviteurs. On n'avait pas envie de me mieux faire, si Dieu ne m'avait gardé; je n'y retourne plus si on ne m'y traîne ' .
Placé à la tête du parti protestant , il combattit toujours avec courage et souvent avec succès. Le pape, en <lo85, l'excommunia , ainsi que son cousin le prince de Condé. Henri fit afficher dans plusieurs rues et carrefours de Rome , et notamment sur les statues de Pasquin et de Marforio, son opposition à la bulle qui l'excommuniait. Il répondit à Sixte V avec le style qu'avait employé Philippe-le-Bel dans sa lettre au pape Boniface VUI2.
Voici son début : « Henri , par la grâce de Dieu , roi » de Navarre, prince souverain de Béarn , premier pair )> de France, s'oppose à la déclaration et excommunica- » tion de Sixte V, soi-disant pape de Rome, la maintient
ment, il eut le mérite de tic pas le tenir. L'édit de ÎSantes est la consécration la plus positive de ses principes de tolérance en matière religieuse. On a vu , du reste, dans une note précédente, les nobles sentiments de ce principe longuement développés dans la proclamation qu'il lit pour rappeler à l'obéissance les sujets de Henri III. (B.)
1 Journal de Henri III, par l'Estoilc, au 5 lévrier -I 576.
3 Voyez t. II , p. 540 , note
» fausse, et en appelle comme d'abus en la cour des pairs » de France, desquels il a cet honneur d'être le pre- » mier ; et, en ce qui touche le crime d'hérésie, et de la- » quelle il est faussement accusé par la déclaration, dit et » soutient que monsieur Sixte V, soidisant pape, sauve sa » sainteté, en a faussement et malicieusement menti, et que » lui-même est hérétique; ce qu'il fera prouver en plein » conciie libre et légitimement assemblé, etc. \ »
Ce prince, après avoir fait la guerre avant d'être roi de France, la fit encore longtemps après : il batailla pendant l'espace de cinq ou six ans, avec plus de courage que de bonheur, ballotté par les cabales de la plupart des seigneurs, qui tour à tour servaient, abandonnaient ou trahissaient ses intérêts, et qui formèrent contre son autorité un tiers-parti. Après avoir négocié inutilement auprès des chefs de la Ligue, il prit la résolution d'embrasser la religion catholique. Une conférence se tint, au mois d'avril io95, dans le village de Surenne, entre des catholiques ligueursetdes catholiques royalistes. On délibéra sur les moyens d'amener la paix. Par suite de celte conférence, fut conclue entre les partis une trêve, laquelle combla de joie les Parisiens, qui purent alors, avec sécurité, aller visiter leurs champs des environs de Paris et leurs fermes dévastét s.
Le roi, pendant cette conférence, se retira à Mantes. Celle ville figurait alors comme la capitale de sa domination. Sollicité vivement par plusieurs personnes de changer de religion , changement qui lui éiait présenté comme l'unique moyen d'établir une paix durable, il fut définitivement arrêté qu'il se ferait instruire, et que la ville de
* Journal de Henri III , par l'Estoile, 1. 1 , p. 46S.
Saint-Denis serait le lieu où il manifesterait sa conversion paroles actes de la religion catholique , en y entendant la messe. Les prédicateurs se récrièrent vivement contre celte conversion précipitée, qui contrariait toutes leurs espérances; et le duc de xWayenne défendit, sous des peines très-ri;joureuses, aux habitants de Paris de se rendre à Saint-Denis. Ces cris et celte défense n'empêchèrent pas un grand nombre de Parisiens de venir assister à la cérémonie, qui se célébra le 25 juillet 4 593. Ils virent le roi, accompagné des princes el officiers de la couronne, se rendre à l'église de Saint Denis, où il fut reçu par le cardinal de Bourbon , par l'archevêque de Bourges et plusieurs autres prélats , devant lesquels il prononça la formule de son abjuration , etc. \
Cet acte solennel augmenta le nombre des partisans du roi, et diminua l'influence que les zélés ligueurs exerçaient sur les esprits crédules; mais il ne convertit point les chefs de la Ligue, ne modéra point l'éloquence furibonde des prédicateurs, et ne livra point Paris à Henri IV.
Le duc de Mayenne jura sur la croix, sur l'Evangile et sur l'hostie, en présence des ministres du roi d'Espagne et de ceux du pape , et les principaux ligueurs jurèrent comme lui, de maintenir toujours la Ligue, de ne jamais reconnaître pour roi de France le roi de Navarre; de ne conclure aucune paix avec lui, malgré les actes de catholicité qu'il pourrait faire. Serment de prince! Les Espa-
4 Le 25 juillet, Henri IV écrivait à Gabriellc (TEslrées , sa maîtresse : c Je » commence ce matin à parler aux évoques... Ce sera dimanche que je ferai le » saut p?rill?ux. A l'heure que je vous écris , j'ai cent importuns sur les épau- » les, qui me feront haïr Saint-Denis comme vous faites Mantes... Je baise un » million de fois les belles mains de mon ange et la bouche de ma chère maî- » tresse. )»
gnols s'engagèrent en même temps à fournir des troupes et de l'argent pour le maintien de cette résolution.
Prévôt, curé de Saint-Séverin , dit, dans un sermon, que les évêques et autres personnes qui avaient contribué à la conversion du roi étaient excommuniés, et que cette conversion était une comédie.
Le docteur Boucher débita dans l'église de Saint-Merri neuf sermons, qu'il fit imprimer dans la suite, dans lesquels il avançait que le roi avait pendant le jour assisté à la messe, et pendant la nuit suivante au prêche; que la messe qu'on chantait devant lui nétait qu'une farce. Il demanda même à Dieu d'éteindre la race des Bourbons, et qu'il n'en fut plus parlé. Dieu n'exauça point cette prière.
Uncordelier, appelé Guarinus, soutint en chaire que la conversion du roi était simulée ; qu il fallait prier Dieu d inspirer le pape de ne point se laisser fléchir aux feintes soumissions du Béarnais, et de ne point le recevoir dans le giron de l'Eglise.
Un autre prédicateur disait : Quand Dieu descendrait du ciel, et me dirait que le roi s'est converti , je ne le croirais pas.
La Sorbonne reproduisit ses erreurs, et les aggrava : elle soutint qu'il était permis aux sujets de se révolter contre leur roi hérétique , de désobéir aux magistrats et de les pendre; qu'il n'était pas en la puissance du pape d'absoudre le roi; enfin, qu'il est permis aux sujets d assassiner leur souverain, etc. \
Dans le même temps parut un libelle intitulé le Banguet du comte d'Arête, composé par Louis d'Orléans , avo-
4 Démonologic de Sorbonne nouvelle , Mémoires de la Ligue, t. V, p. 405* édit. de 1758.
cat général , pour la Ligue. Cet écrit est un témoignage de l'excès de fureur où se laissent emporter les hommes par l'esprit de parti ou de fanatisme 4 ; mais parut alors la Satire Mênippêe, qui, au langage de la colère et du délire des passions , opposa tranquillement un ingénieux persiflage, couvrit de ridicule ies misérables suppôts de la Ligue , ses états et la revue qui en avait précédé l'ouverture, et neutralisa les effets des furieuses déclamations et des trames criminelles des ligueurs.
Dès lors il fut démontré que le catholicisme était le prétexte, et non le véritable motif de la Ligue.
Un mois s'était à peine écoulé depuis l'abjuration de Henri IV, qu'il se forma un complot entre les moines et les prêtres pour assassiner ce roi. Un nommé Barrière fut dépêché de Lyon pour commettre ce crime. Un jacobin, Séraphin Bianchi, le P. Varade, recteur des Jésuites à Paris, Christophe Aubri , curé de Saint-André-des- Arls, son vicaire, et plusieurs autres, devinrent ses complices. Barrière fut, le 27 août 1593, arrêté dans la ville de Melun, où le roi séjournait. On trouva sur lui un couteau d'un pied de longueur, tranchant des deux côtés. Il fut condamné, et subit à Melun un supplice cruel.
« N'est-ce pas une chose estrange de la malignité du » cœur des hommes, que d'en voir qui font profession » d'eslre religieux, auxquels je ne fis jamais de mal, ni » n'en ai volonté, qui attentent journellement contre » ma vie? disait Henri IV à Sully. L'on m'avoit tant de
* Louis d'Orléans dit dans ce libelle qu'il faudrait livrer aux Seize tous les ministres de la religion réformée ; les attacher en guise de fagots à l'arbre du feu de la Saint- Jean , et mettre le roi dans le muid où l'on plaçait les chats pour être brûlés; que ce serait un sacrifice agréable au ciel et délectable à toute la terre.
» fois dit que, me faisant catholique, toutes ces mau- » vaises volontés cesseroient , et que monsieur du Maine » et s< s parents n'attendoient que cela pour me recon- » noistre, mais je commence à voir qu il y a dans le » cœur p'us d'ambition et d'avarice que de religion et » de justice \ »
Henri IV jugeait sainement les chefs des ligueurs : ils ambitionnaient le trône bien plus que le maintien de la catholicité.
Ce roi vit que son activité et ses forces militaires étaient insuffisantes pour obtenir sur ses nombreux ennemis un avantage décisif , et que sa conversion ne produisait pas tout leffot qu'on lui en avait fait espérer. Pour sortir avec succès de cet état pénible , il lui restait un autre moyen : moyen que la probité réprouve , et qu'il balança sans doute à mettre en usage. Connaissant l'immoralité de la plupart des seigneurs qui commandaient pour le parti catholique, il fut réduit à employer auprès d'eux la corruption, que les souverains, au préjudice de la morale publique, n'emploient que trop fréquemment.
Il se décida à marchander et acheter secrètement la conscience de plusieurs gouverneurs qui tenaient pour la Ligue diverses villes et places iortes; et le prix de leur trahison fut débattu comme s'il s agissait d'objets de commerce. Ces nobles ligueurs, qui avaient juré solennellement de maintenir de tout leur pouvoir la sainte Union , de n'entrer dans aucune négociation avec les Bourbons , den exterminer la race, et, surtout, de combattre sans cesse, et de ne jamais reconnaîire le Béarnais, les uns par leur penchant à se ranger toujours vers le parti le plus fort, les autres par l'espoir d'obtenir des emplois
1 OEconomies royales , t. I . chap. A) .
honorifiques et une fortune brillante , vinrent successivement trahir leur parti, violer leurs serments, prostituer leur conscience, vendre leurs places foi tes : l'argent sur ces Ames vénales opéra ce que la raison , le courage et le canon n'avaient pu faire.
Louis de L'Hôpital , seigneur de Vitry, fut un des premiers qui s'offrirent dans cette carrière honteuse. Le 27 décembre io95, il vendit au roi la ville de Meaux pour la somme de vingt mille écus et pour l'emploi de bailli de cette ville \
Le sieur deVilleroy vendit Pontoise pour la somme de quatre cent soixante-seize mille cinq cent quatre-vingt-quatorze livres.
Le sieur de Villars vendit Rouen, le Havre et autres places de Normandie , pour trois millions quatre cent soixante- dix-sept mille huit cents livres.
M. de la Chartre vendit Bourges et Orléans pour huit cent quatre-vingt-dix-huit mille, neuf cents livres , etc. , etc. 2.
11 en fut de même de Paris. Le comte de Belin , gouverneur de cette ville, avait, malgré ses serments, promis de la vendre au roi; mais, devenu suspect aux ligueurs, il fut destitué le M janvier 4 594. Le comte de Brissac fut mis à sa place : après avoir prêté tous les serments exigés, il les viola presque aussitôt en vendant Paris à Henri IV pour la somme iV un million six cent quatrevingt-quinze mille quatre cents Hures 3.
* Journal de l'Estoile , au 27 décembre \ 595. On «rouve dans les OEconotnies royales de Sully, to-ne IV, pa^e 580 de l'édition de 4 6G3, cet article : « Pour MM. de Vitry et Medavi , suivant leuru traités, 580,900 livres. » Il est évident qu'il est ici question de L'ilopital-Viny.
3 OEconomùs royales du duc de Sully, tome IV, page 580, de l'édition de \ 665.
3 Idem, tome IV, pafje 379.
Ainsi ce fut aux dépens du fisc royal , c'est-à-dire aux dépens de la nation française, que les gouverneurs vendaient à Henri IV ce qui ne leur appartenait pas. Aussi , le jour même où ce roi entra dans Paris , ayant pendant son dîner fait venir un nommé Nicolas, homme jovial et facétieux , il lui lit cette question : Que veux-tu dire de me voir ainsi à Paris comme j'y suis F — Sire, répondit Nicolas , on a rendu à César ce qui appartenait à César. — Ventresaintgris, répliqua ce roi , on ne ma pas fait comme à César, car on ne me l'a pas rendu, à moi : on me l'a bien vendu. L'Estoile, qui rapporte ce fait, ajoute que le roi dit cela en présence du sieur de Brissac , de Lhuillier, prévôt des marchands, et d'autres vendeurs. C'est ainsi qu'il les appelait1.
Les vendeurs, puisque Henri IV leur donnait ce nom , unis aux politiques, tinrent plusieurs assemblées secrètes, où ils arrêtèrent le plan de l'introduction du roi dans Paris.
Tout étant disposé , les rôles distribués, une partie de la garnison espagnole fut, sous de faux prétextes, éloignée de Paris. Le 22 mars -1o9£, dès quatre heures du malin , Brissac, gouverneur de cette ville , et Lhuillier , prévôt des marchands, se rendirent sans bruit à la Porte- Neuve, située sur le quai du Louvre, au-dessus de remplacement où depuis on a bâti le Pont-Royal 2. Cette porte, comme plusieurs autres, était terrassée. Us firent promptement enlever les terres qui en bouchaient l'ou-
1 Journal de Henri IV, t. II, p. 9 et -10.
2 La Porte-Neuve fut abattue dans la suite ; et l'on bâtit, en \ 660, à l'extrémité occidentale du jardin des Tuileries, une autre porte, appelée Porte de la Conférence , à cause de la conférence qui se tenait alors sur la frontière d'Espagne pour la paix des Pyrénées.
verture ; et y placèrent pour gardes des hommes affldés. Meret, échevin, fut chargé de la porte Saint-Honoré, et Langlois , autre échevin, de celle de Saint-Denis. Par ces diverses portes devaient être introduits dans Paris Henri IV et une partie de ses troupes. Ces conjurés pouvaient être découverts et rigoureusement punis. L'heure fixée était passée ; la troupe du roi n'arrivait pas : la pluie avait retardé sa marche.
Vers les cinq heures du matin, les conjurés, très-inquiets, virent enfin arriver une troupe commandée par Saint-Luc. La Porte-Neuve s'ouvrit à son approche , et ce fut la première troupe du parti du roi qui entra dans Paris. Saint-Luc posa à cette porte un corps-de-garde; et, passant devant l'église Saint-Thomas-du-Louvre, vint occuper remplacement où se trouvait la Croix-du-Trahoir.
Par la porte Saint-Honoré entrèrent, bientôt après , des troupes commandées par François d'O , Biron et Salignac.
La porte Saint-Denis s'ouvrit pareillement au sieur de Vitry , qui occupa les remparts avec ses détachements , et tourna les canons contre la ville.
Les sieurs de Matignon et Montmorency -Bouttevi lie s'introduisirent ensuite par la Porte-Neuve , par laquelle était déjà entré Saint-Luc , s'avancèrent jusqu'au quai de PEcole , où un corps-de-garde d'Allemands opposa la première résistance aux troupes du roi. Montmorency en tua une trentaine, et fit jeter le reste dans la Seine.
D'autres corps de troupes , tirés des garnisons de Corbcil et de Melun, descendus par la Seine, furent accueillis par les ai'fidés du roi , qui baissèrent les chaînes étendues à travers cette rivière pour laisser entrer leurs
TOMF IV. 19.
ryS HISTOIRE DE PARIS
bateaux , et tirent en sorte qu'ils pussent sans obstacle venir débarquer sur le quai des Célestins.
Toutes ces forces étant introduites dans Paris , Brissac en sortit pour aller au-devant de Henri IV. Ce roi , près d'entrer dans une ville, où il avait tant d'ennemis, où depuis longtemps on avait juré sa perte, montra des craintes et de Thésitation : il y entra et en sortit trois fois, dit un contemporain1.
Sur les sept heures du matin, plus rassuré, entouré de ses gardes et d'une nombreuse cavalerie , il entra par la Porle-Neuve , et se rendit au Louvre , s'y reposa , en sortit à neuf heures accompagné d'un nombreux et brillant cortège , suivit les rues Saint-Honoré , de la Ferronnerie , tourna dans la rue Saint-Denis , traversa la Seine sur le pont Notre-Dame , et se rendit à l'église de ce nom, où, au son des cloches, il fut reçu par le chapitre et l'archidiacre en l'absence de Pévêque. Il y entendit la messe , un Te Deum, puis il revint au Louvre.
Cette entrée imprévue atterra les ligueurs. Pievenus de leur stupéfaction, plusieurs coururent aux armes. Olivier, capitaine du quartier du Temple, se donna des mouvements inutiles pour en soulever les habitants.
Dans le quartier de l'Université , où les troupes royales n'avaient pas encore pénétré , l'agitation fut plus violente, mais n'eut pas plus d'effet. Hamilton , curé de Saint- Côme , le capitaine Crucé et le capitaine Usur, dit Jambe
* « Il est à remarquer que le roi entra et sortit jusqu'à trois fois de la ville , » quoique le prévôt des marchands et les eschevins fussent avec lui , et lui don- » liassent toute sorte d'assurance qu^l n'y aurait aucune émotion populaire, par » la crainte qu'il avoit que , le peuple étant échauffé , le prévôt des marchands et m les eschevins n'en fussent pas les maîtres } et que son armée n'y fust taillée en » pièces. » (Procès criminel de Jean Chas Ce l , Mémoires de Condé, tome VI » Supplément, troisième partie, page 451.)
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de bois, montrèrent en cette circonstance le plus d'énergie : ils s'armèrent et déterminèrent quelques habitants à les imiter. Ils couraient de porte en porte ] de rue en rue, en criant : Aux armes, et ordonnaient des barricades. Le capitaine Usur, en allant joindre le capitaine Crucé , fit une chute , rompit en tombant sa jambe de bois et son mousquet qu'il tenait en main. Ce petit événement jeta du ridicule sur les projets de résistance, et une force armée imposante vint bientôt en arrêter l'exécution.
Le soir, Henri IV ordonna à l'ambassadeur d'Espagne de sortir sur-le-champ avec les troupes espagnoles. Cette sortie s'effectua sans événement par la porte Saint- Denis. Le roi , s'étant placé à une fenêtre d'une maison voisine de cette porte , vit défiler ces troupes étrangères au nombre de trois mille hommes, et dit à l'ambassadeur : Monsieur, recommandez-moi à votre maître, mais ni/ revenez plus.
La journée du 2â se termina par des réjouissances et des cris de Vive le roi, et par le refus formel du légat du pape de venir saluer Henri IV.
Le 23 et le 24 mars , les ligueurs les plus dangereux reçurent des billets ou ordres de sortir de Paris. Ils étaient au nombre d'environ cent cinquante, dont neuf curés, en outre cinq prêtres, chanoines ou moines , huit magistrats, présidents, conseillers au parlement et au Chalelet, deux avocats, six procureurs, etc. Onleuraccorda des passe-ports pour se retirer auprès du duc de Mayenne.
Dans quelques paroisses de Paris, notamment à Saint- André-des-Ars, les prêtres refusaient la confession à ceux qui s'étaient réjouis lors de l'entrée du roi.
Les prédicateurs ne montaient plus en chaire, disant
qu'il leur était impossible de prêcher autrement qu'ils l'avaient fait par le passé.
Quelques-uns cependant chantèrent la palinodie , et louèrent la clémence du roi qu'ils avaient naguère si grossièrement insulté dans leurs sermons. De ce nombre on cite Pelletier , curé de Saint-Jacques-la-Boucherie.
Quelques autres , plus opiniâtres , tels que le curé de Saint-Germain-l'Àuxerrois , quoique le roi lui eût la veille accordé son pardon , ne laissa pas de prêcher contre lui , et de le déclarer publiquement excommunié ; cela était vrai , mais , en ce moment , il ne convenait pas de le rappeler au public : il fut arrêté ; et le roi se borna à le congédier.
Le curé de la Madeleine ne voulut point prier pour le roi en son sermon ; mais il pria pour les bons princes catholiques et pour ceux qui avaient souffert de la journée du 22 mars. Le roi se borna à lui faire imposer silence.
Le 27 mars, la Bastille fut rendue au roi par Antoine Dumaine , dit Dubourg l'Espinasse^qni en avait été nommé gouverneur pour la Ligue. Il ne rendit celte forteresse que lorsqu'il fut informé que le duc de Mayenne ne pouvait la secourir. Il capitula honorablement pour lui et la garnison , et ne voulut recevoir aucun argent pour cette reddition. Sollicité de reconnaître Henri IV pour son roi , il répondit qu'il avait donné sa foi au duc de Mayenne; et ajouta que Brissac était un traître; qu'il le soutiendrait en le combattant en présence du roi ; qu'il lui mangerait le cœur ait ventre ; qu'il allait l'appeler au combat , et qu'il lui ferait perdre l'honneur, s'il ne lui faisait pas perdre la vie1.
1 J,o 2A mars 1<* roi alla visiter les duchesses de Nemours et <îc Montpensier
SOUS HEWR1 IV. l8l
Voilà Henri IV parvenu, par des moyens qu'une morale rigoureuse ne saurait approuver, à se rendre maître de la capitale de la France. C'est le lieu de réunir les principaux traits de son caractère. Ce roi usa de beaucoup de modération et de clémence envers ses ennemis , et voulut se les attacher par des bienfaits; moyen nouveau et sans exemple parmi ses prédécesseurs, rois de France, Il le porta trop loin sans doute , puisqu'on l'accusait de préférer , dans la distribution de ses faveurs , ceux qui lui avaient fait la guerre à ceux qui l'avaient loyalement servi , de préférer les ligueurs aux royalistes. Aussi disaiton que, pour obtenir du bien , il suffisait de lui avoir fait du mal.
Ce roi voulut acheter l'amitié de ses ennemis : il était sûr de ses amis. En outre, en favorisant trop ouvertement les chefs des protestants, il avait à craindre de donner de l'ombrage à la masse des catholiques, dont le fanatisme n'était pas encore éteint, et de faire suspecter la sincérité de sa conversion.
Henri IV se montra généreux, magnanime envers» ses plus acharnés détracteurs, et ne conserva contre eux ni haine ni désir de vengeance. Cette conduite généreuse Téleva au-dessus des mœurs de son siècle , où les actes de représailles et les vindications donnaient , dans l'opi-
qui logeaient ensemble. Vous voulez bien du mal à Brissac! leur dit-il : une de ces dames répondit : Je savais bien qu'il était lâche , mais je ne savais pas qu'il fût traître.
Jean-François de Faudoas , comte de Belin , qui était gouverneur de Paris avant le sieur de Brissac , s'attira pareillement l'indignation des ligueurs. Il mérita, de plus, le mépris des gens de Lien, en faisant à un nomme Morin un tour d'escroquerie, qui, dans des temps plus civilisés, aurait conduit M. le comte
Bicètrc. [Journal de TEsloile, t. II, p. 4 8 , 4 9 , 20, 21, 22, etc.)
l8'2 HISTOIRE DE PARIS
nion de la noblesse , des droits à la considération ; où les violences les plus criminelles se plaçaient au rang des exploits les plus glorieux.
Les administrations étaient dans le plus déplorable état : Henri IV, secondé par Sully , y mit un ordre nouveau , imparfait sans doute , mais beaucoup meilleur que celui qui existait auparavant.
La féodalité, favorisée parles fréquents désordres des règnes précédents , avait repris sur les peuples et même sur les rois son redoutable empire. Les peuples , accoutumés à ses rigueurs tyranniques , la supportèrent ; Henri en fut tourmenté pendant le cours de son règne , la combattit de toutes ses forces , et ne put affermir son trône sans donner quelques exemples de sévérité. Plusieurs nobles turbulents périrent sur Técliafaud : il fit pareillement punir du dernier supplice un grand nombre de seigneurs coupables de crimes intolérables , et dont la plupart troublaient la tranquillité publique : ces nobles faisaient le métier de voleurs sur les chemins.
Ces affaires et plusieurs autres T empêchèrent de mettre à exécution un vaste projet qu'il avait conçu , qu'il communiqua à quelques souverains, à son ami Sully, et dont la tolérance religieuse était l'objet.
Si Ton a des reproches à lui faire pour ses craintes et sa faiblesse à l'égard des jésuites , on doit lui savoir gré d'avoir, dans ses états , maintenu la tolérance entre deux religions ennemies, autant que cela lui était possible, avec des lois insuffisantes et très-mal exécutées , et avec des esprits encore dans un état de fermentation.
La crainte des poignards des moines et des fanatiques troubla son repos pendant tout son règne , et lui fit com-
SOUS HENRI IV. l83
mettre des fautes. Cette crainte, comme les événements l'ont prouvé , n'était que trop bien fondée \
Il était doué d'un esprit vif, pénétrant, et d'une gaieté qui ne l'abandonnait pas , même dans des circonstances sérieuses : elle s'exhalait souvent en bons mots, en traits plaisants ou caustiques. Si l'on excepte sa loi barbare contre les braconniers et le châtiment rigoureux qu'il infligea à des procureurs qui se montrèrent envers lui incivils sans le connaître; et, surtout, si l'on compare sa conduite avec celle des seigneurs de son temps , on jugera qu'il leur était bien supérieur, et qu'il mérite le titre de bon. Au surplus , son esprit et son caractère de franchise embellissaient jusqu'à ses défauts.
Voici le portrait qu'en ont tracé les auteurs des OEconomics royales de Sully : « 11 estoit de belle stature , bien » proportionné, ayant les linéaments du visage bien com- » passés, le teint florissant et témoignant une bonne » habitude et parfaite santé. Estant alaigre , dispos , fort, » robuste , laborieux , qui veilloit et dormoit quand et » autant qu'il vouloit; s'abandonnoit à toutes sortes » d'exercices et passe-temps honnêtes, tant pour la cour » que pour la guerre , esquels il se montroit des plus » adextres ; estoit d'humeur fort gaie et récréative , de » douce , agréable et familière conversation avec un cha- » cun , et fort civil entre les dames ; avoit l'esprit vil , » prompt, actif, et de facile intelligence et compréhen- » sion; estant pitoyable, bénin, clément, miséricordieux,
4 C'est cette frayeur qui lui fit dire, en voyant le fougueux Wincestrc, cure* Je Saint-Gervais, s'approcher de lui en suppliant: Gare le couteau; c'est cette crainte qui lui fit rappeler les jésuites après les avoir chasses de son royaume, quoiqu'il fût bien convaincu de leurs attentats contre sa vie. {t'oyez ci-aprè», Pyramide , p. <28.)
l84 HISTOIRE DE PARIS
» et si fidèle , loyal et religieux observateur de sa parole » et de ses promesses , qu'il eût mieux aimé manquer à » sa vie quà sa foi \ »
C'est le beau côté du portrait de Henri IV.
Ce roi fut dominé , pendant tout le cours de sa vie, par un penchant irrésistible vers la galanterie, ou même, il faut le dire , vers la débauche. Ses maîtresses furent nombreuses, et ses liaisons , formées par le caprice , ne firent pas généralement honneur à sa délicatesse2.
Il est remarquable que l'âge et de fâcheuses expériences n'aient point amorti le feu de sa passion déréglée. Il avait plus de cinquante-trois ans lorsqu'il s'enflamma pour la princesse de Condé. Cette passion , accrue par les obstacles, le poussa à mille extravagances : les larmes, les déguisements ridicules, les promesses, les menaces, mis tour à tour en jeu , déterminèrent le prince de Condé , pour soustraire sa jeune épouse aux poursuites du roi , à fuir la France, et à chercher un asile dans les Pays-Bas , et puis à Milan. Furieux de voir sa maîtresse lui échapper, il ne craignit pas, pour la ravoir , de déclarer la guerre à l'Autriche qui lui donnait un asile. Tous les apprêts de cette guerre honteuse par ses motifs étaient faits ; mais l'exécution en fut subitement arrêtée par l'effet d'un crime abominable. Henri IV mourut trop tôt pour les Français , et peut-être fort à propos pour sa gloire.
Henri IV, entraîné par les premiers mouvements de sa bienfaisance , promit au peuple français plus de bon-
1 OEconomies royales de Sully , tome VII, quatrième partie, page 529, édition de 4 662.
* Voyez ci-après, Tableau moral de Paris.
SOlTS HENRI IV. I 85
heur qu'il ne put lui en donner; et la foule au pot, tant préconisée, s'est toujours fait attendre.
Si des taches ternissent sa gloire , elles n'en effacent pas tout l'éclat : les Français n'oublieront point que leur patrie , désolée par trente-quatre ans de désordres , de fureurs fanatiques et de guerres civiles , fut redevable à ce roi du bienfait inappréciable de la paix.
Ce roi., quoi qu'en dise Sully, était d'une stature moyenne et proportionnée ; il avait des mouvements précipités. Son éloquence , un peu agreste , n'en était pas moins énergique : les discours qu'il prononçait étaient de sa façon.
Il craignait les poignards des jésuites : il voulut en faire des am}s. 11 les caressait comme le faible caresse un ennemi redouté : vaines condescendances ! sa mort était résolue; lui-même en fut averti, et témoigna au maréchal de Bassompierre ses appréhensions sur le sort qui le menaçait. Peu de jours après cette communication , le vendredi \k mai 4610, le roi se rendait du Louvre à l'Arsenal , et passait par la rue de la Ferronnerie , rue alors fort étroite : son carrosse y fut arrêté par un embarras de voitures. Ses gens de pied quittèrent la rue , et passèrent par une des galeries du charnier des Innocents. Pendant cette station forcée, le roi se pencha pour parler au duc d'Epernon : alors un homme s'avance , s'élève sur les roues de la voiture, porte au roi, a l'endroit du cœur, un coup de couteau qui lui arracha ces mots, les derniers qu'il ait articulés : Je suis blessé.
Sans se déconcerter, l'assassin frappe un second coup. Le premier coup était mortel , le second ne l'était pas. Un troisième coup fut, dit-on , porté, mais il n'atteignit point le roi.
j86 histoire de paris
« Chose surprenante ? dit l'Estoile , nul des seigneurs » qui étoient dans le carrosse n'a vu frapper le roi ; et , » si ce monstre d'enfer eût jeté son couteau, on n'eût su » à qui s'en prendre : mais il s'est tenu là pour se faire » voir, et pour se glorifier du plus grand des assassinats. » Cet assassin était Ravaillac.
Voici les noms des seigneurs qui se trouvaient alors dans le carrosse du roi : les ducs dEpernon et de Montbazon , le maréchal de Lavardin, les sieurs de Roquelaure, de La Force, de Mirebeau , de Liancourt. Ils n'ont point vu le bras de l'assassin diriger au milieu deux le couteau vers le cœur du roi ; ils n'ont détourné ni le premier ni le second coup.
Ainsi , après avoir échappé dix-sept fois au poignard de ses ennemis , il succomba à la dix-huitième \
g V. Établissements civils et religieux.
Pyramide commémorative du crime de Jean Chastel et de ceux des Jésuites. Elle était située en face du Palais de Justice , vers la partie méridionale de la place demi-circulaire qui précède l'entrée de ce palais. Voici l'exposé des événements qui ont causé son érection et sa démolition.
Depuis environ neuf mois que Henri IV s'était rendu maître de Paris , les habitants de cette ville commençaient à goûter les douceurs de la paix. Chaque jour de
4 Ce serait une histoire assez curieuse que celle de tous les projets d'assassinat tentés contre Henri IV : on y verrait figurer des moines , des prêtres , des cardinaux , des légats du pape , comme instigateurs et complices de ces crimes : il ne faudrait point omettre la tentative de Charles Ratlicanne , dit d?Avesne, moine jacobin, qui fut instigué à tuer Henri IV par Nicolas Malvcsie , nonce du pape en Flandre.
nouvelles soumissions, inspirées par la peur ou par l'intérêt, renforçaient le parti de ce roi , et accéléraient la ruine de celui de la Ligue. Tout présageait un avenir prospère, lorsque, le 27 décembre 4 5£U, ce roi, revenant victorieux de Picardie , entra tout botté dans la chambre de Gabrielle d'Estrées, sa maîtresse1.
Plusieurs seigneurs s'y rendirent pour le saluer. Dans le moment où Henri IV se baissait pour relever un seigneur agenouillé devant lui, un jeune homme , qui s'était glissé dans la foule jusqu'auprès du roi, lui porta un grand coup de couteau ; mais , à cause du mouvement que fit le roi en se baissant, le coup ne put l'atteindre qu'à la mâchoire supérieure , lui fendit la lèvre et lui rompit une dent.
Le roi crut d'abord que le coup partait de Mathurine , sa folle, qui se trouvait près de lui, et dit avec colère : Au diable soil la folle; elle m'a blessé ! Mathurine nia , et courut fermer la porte de la salle, afin de prévenir l'évasion de l'assassin 2. Alors le sieur de Montigni saisit le
1 Ce ne fut point au Louvre que se passa la scène dont on va parler, comme le disent plusieurs modernes, mais à l'hôtel de Bouchage, situé près du Louvre. C'est sur remplacement de cet hôtel que, dans la suite , on a élevé les bâtiments de l'Oratoire, qui servent aujourd'hui de temple aux réformés.
2 Mathurine , folle du roi, est mentionnée dans plusieurs écrits du temps : on peut consulter, sur cette femme, Tarticle des fous en titre d'office de nos rois, que M. Dreux du Radier a inséré dans ses Récréations historiques, tome I, page \ .
Henri IV, à l'exemple des rois ses prédécesseurs, avait de plus un fou nommé maître Guillaume , auquel il renvoyait ordinairement les personnes qui lui faisaient des propositions indiscrètes.
Le nom de maître Guillaume a servi de titre à une infinité de satires, pamphlets ou écrits contre les personnes et les choses du temps de Henri IV et de Louis XIII, tels que, en -1604, la Réponse de maître Guillaume au soldat français, en h 605 , Réponse à la réponse de maître Guillaume) Réplique modeste sur la réponse à maître Guillaume j le Lunatique à maître Guillaume ;
l88 HIST0111E DE PAHJS
jeune homme, en lui disant : C'est par vous ou par moi que le roi a été blessé.
Ce jeune homme, nommé Jean Chastel, fils d'un bourgeois de Paris, fut fouillé , et Ton découvrit sur lui le couteau dont il venait de frapper le roi. Sans balancer il avoua son crime.
Le roi voulait lui pardonner; mais, instruit que l'assassin était élève des jésuites , auxquels il venait de rendre un grand service , en suspendant l'arrêt du parlement qui tendait à les chasser du royaume, il dit : Fallaitil donc que les jésuites fassent convaincus par ma bouche !
Aussitôt Jean Chastel fut conduit au For-rÉvêque : sa famille, tous les jésuites de Paris, le curé de Saint- Pierre-des-Arcis, furent pareillement arrêtés. On mit les scellés sur leurs papiers. On trouva chez le jésuite Guignard des écrits séditieux et contraires au respect dû à la personne du roi; mais les principes de ces écrits étaient ceux de la Ligue , ceux des jésuites et de la plupart des autres ordres religieux \
Appointement de querelle fait par DIathurine entre le soldat français et maître Guillaume.
Sous Louis XIII , les jésuites empruntèrent le nom de ce fou pour le placer à la tète de leurs écrits polémiques, tels que YAdvis de maître Guillaume nouvellement retourné de Vautre monde; le Passe~temps de maître Guillaume; le Voyage de maître Guillaume en Vautre monde; le Réveil de maître Guillaume , etc., etc. , etc.
Dans une pièce intitulée Sommaire traité du revenu et dépenses des finances de France , publiée en -1 622 , se trouvent ces lignes :
« Matburine, -1 200 livres ; maître Guillaume, par les mains de M. Jean Lo- » beys, son gouverneur, 4 800 livres. »
1 Un mois après l'entrée de Henri IV à Paris , un capucin du grand couvent s'avisa de proposer, en plein ebapitre , de reconnaître le roi. Les moines furieux le saisirent , le fouettèrent si rudement que son corps en fut tout déchiré , le couvrirent de haillons et le jetèrent hors de leur capucinière. Ce malheureux se présenta au Louvre pour demander justice au roi. Sa figure parut suspecte : on
Jean Chaslel interrogé ne chargea point les jésuites , déclara qu'il avait agi de son propre mouvement ; qu'il n'avait été poussé à cet assassinat que par son zèle pour la religion, persuadé qu'il était permis de tuer les rois non approuvés par le pape.
Jean Chastel fut condamné au plus affreux supplice , qu'il subit avec le courage du fanatisme. Les ligueurs le considérèrent comme un martyr; et Jean Boucher, curé de Saint-Benoît à Paris, composa un livre en cinq parties, où il soutint que l'assassinat commis par Jean Chastel était un acte héroïque \
Le parlement, voulant faire preuve de son zèle pour la personne du roi, poussa la rigueur jusqu'à l'iniquité : il condamna le jésuite Guignard à mourir sur la potence , son corps à être brûlé, et ses cendres à être jetées au vent. Rien ne prouva qu'il fût complice de Chastel : faisant son métier de jésuite, il avait composé un ouvrage plein d'injures contre la plupart des rois de l'Europe, où il étalait tes plus horribles principes ; mais cet ouvrage était resté manuscrit et n'avait pas vu le jour2.
Il condamna le père de l'assassin, contre lequel il n'existait aucune charge , si ce n'est d'avoir été ligueur, à être banni pendant neuf ans du royaume, à payer une forte amende et à voir sa maison démolie.
l'emprisonna au For-1'Evéquc. Il se justifia en montrant son corps déchiré par la fureur des capucins. Le roi en fut informé : mais, de peur de déplaire aux moines, il n'osa pas venger cet attentat. {Journal de Henri IV, par TEstoile, t. II, p. 59.)
En décembre 4 594, les jacobins de Paris empoisonnèrent un de leurs religieux, appelé Bélanger, parce qu'il était ennemi de la Ligue et partisan du roi. {Idem, t. II, p. 4 47.)
1 Cette apologie est insérée dans le tome VI des Mémoires de Condé.)
2 Pourquoi les rois ont-ils des jésuites? Pourquoi se plaignent-ils de ce que le loup a dévoré les brebis, lorsqu'eux-mê es placent ce loup au milieu du bercail ?
ICjO HISTOIRE DE PARIS
Par arrêt du 28 décembre 4W&, le parlement condamna avec plus de justice tous les jésuites, comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemys du roi et de l'état, à sortir dans trois jours de Paris , et dans quinze du royaume.
Il fut aussi ordonné qu'il serait, sur remplacement de la maison démolie du père de Jean Chastel , élevé un monument qui attesterait le crime , la punition , et la haine des Français pour les principes abominables des jésuites.
La maison de Chastel était, comme il a été dit, située entre le Palais de Justice et l'église des Barnabites , aujourd'hui dépôt général de la comptabilité. Le monument qui fut construit sur son emplacement, et qu'on a nommé pyramide, présentait un grand piédestal quadrangulaire élevé au-dessus de trois gradins : chacune de ses faces était ornée de deux pilastres ioniques cannelés ; entre ces pilastres on voyait une table de marbre chargée d'inscriptions que je citerai bientôt. Ce piédestal était couronné, sur chacune de ses faces, par quatre frontons triangulaires, par un attique décoré de guirlandes,, et surmonté de quatre autres frontons cintrés et coupés pour faire place aux écussons de France et de Navarre.
Au-dessus de l'attique de ce piédestal et aux angles s'élevaient quatre statues allégoriques représentant les quatre vertus cardinales. Le tout était surmonté par un obélisque chargé de bossages et terminé par une croix fleuronnée. Ce monument, érigé en janvier 41595, avait dans son ensemble vingt pieds d'élévation.
Comme les inscriptions de cette pyramyde sont rares , je vais les donner ici avec la traduction de celles qui sont
SOUS HENRI IV. IQl
en latin. Sur la face occidentale, en face du Palais, se lisait larrèt que voici :
« Veu , par la court du Parlement , les grand-cham- » bres ettournelles assemblées, le procès criminel, com- » mencé à faire par le prevost de lbostei du roy, et de- » puis parachevé d'instruire en icelle, à la requeste du » procureur général du roy, demandeur et accusateur à » Tencontre de Jean Cbastel , natif de Paris , escbolier , » ayant fait le cours de ses estudes au collège de Cler- » mont4, prisonnier ez prisons de !a Conciergerie du Pa- » lais , pour raison du trez excécrable et trez abominable » parricide attenté sur la personne du roy; interroga- » toires et confessions dudit Jean Cbastel ; ouy et interrogé » en ladicte court ledit Cbastel sur le faict dudict parri- » cide , ouy aussi en icelle Jean Gueret, prestre, soy-di- » sant de la congrégation et société du nom de Jésus , » demeurant audit collège, et cy-devant précepteur dudit » Jean Cbastel ; Pierre Cbastel et Denise Hazard , père et » mère dudit Jean; conclusion du procureur du roy, et )) tout considéré :
» Il sera dit que ladicte court a déclaré et déclare le- » dit Jean Cbastel atteint et convaincu du crime de lèze- » majesté divine et humaine , au premier chef, par le » trez méchant et trez détestable parricide attenté sur la » personne du roy : pour réparation duquel crime a eon- » damné et condamne ledit Jean Cbastel à faire amende » honorable devant la principale porte de l'église, nud » en chemise , tenant une torche à la main , de cire ar- » dente , du poids de deux livres; et illec , à genoux , dire
1 Collège des jésuites de la rue Saint- Jacques , nommé alors de Clcrmont , et depuis de Louis-le- Grand,
» et déclarer que malheureusement et proditoirement il » a attenté ledit trez inhumain et trez abominable parri- » cide, et blessé le roy d'un cousteau en la face , et, par » faulses et damnables instructions, il a dit audit procez » être permis de tuer les roys, et que le roy Henri qua- » trième, à présent régnant, n'est en l'église jusqu'à ce » qu'il ait l'approbation du pape ; dont il se repend et de- » mande pardon à Dieu, au roy et à justice. Ce fait, être » mené et conduit en un tumbereau en la place de Grève ; » illec, tenaillé aux bras et aux cuisses, et sa main dextre, » tenant icelle le cousteau duquel il s'est efforcé com- » mettre ledit parricide, coupée, et après son corps tiré » et démembré avec quatre chevaux , et ses membres et )> corps jettez au feu et consumez en cendres, et les cen- » dres jetées au vent. A déclaré et déclare tous et chacun » ses biens acquis et confisquez au roy. Avant laquelle » exécution, sera ledit Jean Chastel appliqué à la quesî> tion ordinaire et extraordinaire pour sçavoir la vérité » de ses complices , et d'aucuns cas résultant dudit pro- » cez. A fait et fait inhibitions et deffenses à toutes per- » sonnes de quelques qualitez et conditions qu'elles soient, )> sur peine de crime de lèze-majesté , de dire ny profé- » rer en aucun lieu public, ne autre, lesdits propos ; » lesquels ladicte court déclare scandaleux, séditieux, » contraires à la parole de Dieu , et condamnez comme » hérétiques par les saincts décrets.
» Ordonne que les prestres et escholiers du collège de » Clermont et tous autres soy-disant de ladicte société , » comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du » repos public, ennemis du roi et de l'état, vuideront, » dedans trois jours, après la signification du présent » arrest, hors de Paris et autres villes et lieux où sont
» leurs collèges, et, quinzaine après, hors du royaume; » sur peine, où ils y seront trouvez , ledit temps passé , » cTestre punis comme criminels et coupables dudit » crime de lèze-majesté. Seront les biens tant meubles » qu'immeubles à eux appartenants employez en œuvres » pitoyables , et distribution d'iceux faicle ainsi que par m la court sera ordonné. Outre, fait défense à tous sub- » jets du roy d'envoyer des escholiers aux collèges de » ladite société qui sont hors du royaume pour y estre » instruits, sur la môme peine de crime de lèze-majesté. » Ordonne la court que les extraits du présent arrest se- » ront envoyez aux bailliages et sénéchaussées de ce res- » sort , pour estre exécutez selon sa forme et teneur. » Enjoint aux baillifs et sénéchaux , leurs lieutenants gé- » néraux et particuliers , procéder à Fexécution dedans » le délai contenu en iceluy; et, aux substituts du pro- » cureur-général , tenir la main à ladite exécution, l'aire » informer des contraventions , et certifier ladicte cour » de leurs diligences au mois, sur peine de privation de 0 leur estât.
» Signé Dutillet. »
Prononcé audil Jean Ckaslel, exécuté le jeudi 29 décembre iW A.
Sur la seconde face du piédestal de la pyramide, du côté du midi , on lisait :
QUOD SACRUM VOTUMQUE SIT MEMORISE PERENNITATI , LON- G/EV1TATI SALUTIQUE MAXIM! , FORTISSIMI ET CLEMENTISSIMI PRINCIHS HENRICI IV, GALLI^ ET NAVARRE REGIS CHRISTIA- INISSIMI.