LA LÉGENDE DE CHARLEMAGNE EN FRANCE
La nationalité française se constitua au neuvième siècle par la fonnation d'un royaume spécial pour une branche des Carolingiens, et reçut au siècle suivant le couronnement de la forme hiérarchique qu'elle avait revêtue par l'adoption d'une nouvelle dynastie royale. Au moment où s'opérait ce grand travail, se fonna aussi la langue française : si l'on compare entre eux les deux plus anciens monuments de notre idiome, les Serments de 842 et la cantilène de sainte Eulalie, séparés par un demi-siècle à peine, on est surpris des immenses progrès accomplis dans cet intervalle, ce U semble, a dit M. Diez, que le dialecte français, devenu langue nationale par le partage de l'empire, ait rapidement pris la conscience et l'initiative de son développement, à peine en germe dans les Serments \ » L'art chrétien, qui devait arriver dans l'ancienne Neustrie à sa forme définitive^ se dégageait en même temps des liens de l'imitation dégénérée et s'acheminait par des t&tonnements successifs vers la beUe période romane. Peu d'époques sont plus désolées et en apparence plus stériles que eelle qui s'étend de Charles le Chauve aux croisades ; il en est peu cependant qui aient été plus fécondes, qui aient exercé sur les temps suivants une plus durable influence.
Ce fut aussi dans cette période que la poésie française sortit de Tétat rudimentaire où nous l'ont montrée les cantilènes héroïques, et s'éleva à l'épopée. Elle se constitua naturellement sur la base des souvenirs qui étaient alors les plus vivants dans les masses, et que consacraient les chansons de l'âge précédent. Ces soutenirs étaient ceux qui se rattachaient à Charlemagne, qui retraçaient les splendeurs de son règne et la gloire de sa personne.
Ce n'est point ici que nous avons l'intention d'exposer les causes
* iitrOMMicAe SprachdenkmaU, p. 16.
os LIVRE PREMIER.
qui se réunirent pour faire de Charlemagne le centre de la poésie traditionnelle des Français; nous voulons pour le moment nous borner à signaler les monuments les plus précieux de cette poésie dont il est le sujet, à examiner leurs dates respectives et leurs diverses formes, et à en apprécier sommairement la valeur.
La première question qui se présente à nous est celle dé l'antériorité qu'il convient d'attribuer, dans les origines de l'épopée, à la langue d'od ou à la langue d'oc, à la France du nord ou à la France du midi. On a répété presque identiquement, pour cette question, la discussion à laquelle avait donné lieu le problème si passionnément agité de la priorité respective des deux langues elles-mêmes. De même que Raynouard voyait dans le provençal, qu'il appelait par excellence romarij la source des langues néolatines et spécialement du français, de même M. Fauriel crut pouvoir attribuer aux chansons de gestes françaises une forme provençale, et ne voulut voir dans les récits en langue d'oïl que des imitations d'originaux en langue d'oc, soustraits à la comparaison par les injures du temps. L'hypothèse de Fauriel et celle' de Raynouard, soutenues toutes deux avec talent, ont fini par avoir le même sort; elles sont tombées nécessairement devant les faits, devant l'étude désintéressée des textes et la plus juste appréciation du génie des peuples. La langue et la poésie de la France du nord sont l'œuvre des populations qui l'ont habitée; elles sont à la fois l'instrument et l'expression de leur génie, de leurs tendances, de leur idéal ; elles ne reconnaissent d'autres sources que les éléments primordiaux qu'elles ont façonnés et marqués de leur empreinte. Personne ne songe plus à discuter cette vérité, qu'on pourrait presque affirmer à priori, si les faits ne la démontraient pas surabondamment.
Toutefois, dans le système de Fauriel comme dans celui de Raynouard, il y avait une part de vrai, et on a trop négligé au moins ce qu'en contenait le premier. L'évidence des arguments avec lesquels on a établi l'originalité des poèmes français a peutêtre trop discrédité ceux que Fauriel avait employés pour prouver l'existence d'une épopée provençale perdue. La question a été à peu près abandonnée depuis la réfutation de cet ingénieux érudit, et cependant il y a, si nous ne nous trompons, quelque lumière encore à jeter sur ce point. Les faits qui nous ont déterminé à revenir sur ce sujet, et à l'étudier à un point de vue quelque peu
o;it leur place plus loin; ils nous ont amené à
tit'bat dont il s'agit la même solution que pour la
;,'ues; il y a eu dans les deux contrées, et simul-
i( :[)pement spontané d'une poésie épique nationale;
., les deux épopées, qui avaient en commun le su-
^ i'\ linspiration, se sont fait de nombreux emprunts;
' ^^ du nord, plus riche, plus variée, plus populaire,
'•itrt; sur sa rivale le grand avantage de se mieux con-
^^^' nous léguer des monuments infiniment plus nom*
§ 1. — Les Chansons de gestes françaises.
'^ îivoiis déjà fourni les preuves de la persistance des tradi-
' i'^'^^tiques sur Charlemagne, et de l'existence ininterrompue
' '^'its consacrés à sa gloire depuis le neuvième siècle jusqu'au
l' me. Les cantilènes primitives, qui célébraient des faits iso-
^ ne pouvaient se perpétuer longtemps sous leur première
•^'"*; elles devaient ou disparaître entièrement ou se transfor-
'* r lH)ur continuer à vivre; il leur fallait se rattacher entre elles
i' *ï' lin centre commun, effacer dans une unité poétique leurs dis-
i -irates de ton, leurs différences d'inspiration, leur variété chro-
"f'iogique : perdre en un mot leur existence individuelle pour de-
^♦"nirles membres d'un tout organique. Les cantilènes guerrières
^ Qt existé chez tous les peuples à l'état barbare ; mais chez la plu-
I|&rt d'entre eux, quand ils se sont élevés à un degré de civilisa-
^on supérieur, elles se sont perdues sans rien léguer à Tftge sui-
^^t; pour obtenir une épopée, il faut que les premières chansons
subissent, au moment précis qui est le seul favorable, la méta-
niorphose que nous venons d'indiquer. En France, les circons-
^Dces se prêtèrent à ce changement; les chansons de gestes rem-
pilcèrent les cantilènes, et développèrent les germes d'épopée que
{sUes-ci leur apportaient.
jj'immense trésor épique de nos ancêtres ne nous est point parvenu dans son entier, et ce qui manque est précisément ce qui nous serait le plus précieux : ce sont les plus anciennes chansons de gestes qui ont disparu ; ce fait n'a rien d'ailleurs que de naturd. Nées à «une époque où la langue se transformait rapidement, elles vieillirent bien vite, et celles qui n'eurent pas la chance
d'être promptement renouvelées tombèrent rapidement dans l'oubli. L'écriture, art qui semblait près de disparaître, tant étaient rares ceux qui le cultivaient encore, ne descendait pas à reproduire les chants vulgaires ; le goût du moment sauvait seul, par un rajeunissement à point, d'une perte irréparable les premiers monuments épiques. Ainsi périt tout un cycle primitif : des œuvres qu'il embrassait, les unes furent englouties pour toujours, les autres ne furent conservées que sous une forme remaniée. Un seul monument de cette première période est arrivé jusqu'à nous, dans une forme très-voisine de la plus ancienne, sinon dans celle même où, pour la première fois, les cantilènes éparses se groupèrent dans l'unité d'un poëme. Cet unique débris, que n'ont pas fait disparaître, par un bonheur inouï, les rajeunissements postérieurs , c'est la Chanson de Roland.
Nous ne pouvons nous arrêter ici aux nombreuses questions que ce poème soulève : la forme normande qu'il a revêtue dans le manuscrit d'Oxford est-elle le fait de l'auteur ou du copiste? est-ce sous cette forme que Taillefer le chantait à la bataille d'Hastings? dans quel rapport est-il avec les remaniements des douzième et treizième siècles? Nous ne le rechercherons pas; nous nous bornons à constater que c'est le plus aneien poëme qui nous soit parvenu, non-seulement pour la forme, mais pour le fond. L'événement qu'il chante, la déroute de Roncevaux, est, dans la vie de Gbarlemagne, celui qui frappa le plus fort et le plus tôt l'imagination populaire ; ce fut lui peut-être qui donna à toute la poésie carolingienne son caractère à la fois religieux et national. Les poèmes qui entouraient le Roland^ et qui ont disparu en grande partie, peuvent se caractériser d'après lui : ils représentaient Gbarlemagne comme un auguste vieillard, puissant dans le combat et sage dans le conseil, entouré des douze pairs, parmi lesquels brillent surtout Roland, Olivier et Turpin, assisté du sage conseiller Naime, dirigeant contre les Sarrasins la guerre chrétienne et française.
Le plus ancien texte de la Chanson de Roland, le seul sur lequel nous établissons notre jugement, ne contient d'allusions qu'à des poèmes de ce genre. Nous rangeons dans une classe à part tous ces poèmes dont l'existence dès le onzième siècle est attestée par le Roland ^ Ils se divisent, nous l'avons déjà dit, en
* Peut-être, cependant, quelques -ans d'entre eux n'existaient-ils que sons la forme de cantilènes.
deux séries, œux qui ont absolument disparu et ceux qui se sont conservés, mais seulement sous une forme postérieure à celle que connaissait le Roland. Dans les premiers se place d'abord toute une famiUe de petits poèmes épisodiques sur la guerre d'Espagne ; qu'on le remarque bien en effet, la Chanson de Roland n'est que le fragment d'un cycle considérable ; comme Y Iliade, eDe suppose connus un grand nombre de poCmes antérieurs ; elle ouvre son récit avec la même brusquerie, sans cette exposition nécessaire aux poèmes isolés pour mettre le lecteur au courant. Aussi contient-elle des allusions à bien des aventures oubliées : telles sont la Prise de Noples, où Roland dépassa les ordres de l'empereur et se rendit coupable d'une inutile cruauté ; — la Mort de Basin et Basile, victimes de la trahison de Marsile, auxquels ils avaient été envoyés comme ambassadeurs ; — la Prise de Carcassonne, accomplie, pendant les longueurs d'un siège, par Roland, séparé de l'armée; la Bataille de Marsune, où Charlemagne tua Malpalin. Tous ces poèmes sont perdus, et nous pouvons à peine retrouver quelques traces de l'un ou de l'autre; les allusions qui les concernent disparaissent le plus souvent dans les textes rajeunis, ou y sont défigurées par les copistes qui ne les comprenaient plus : c'est que tous ces poëmes avaient été remplacés par d'autres; ces héros, ces expéditions, étaient tombés dans l'oubli; seul , le sublime épisode de Roncevaux avait été assez puissant pour s'imposer au souvenir, et garder même toujours le premier rang parmi les poëmes héroïques. Quelque chose d'analogue s'est passé pour Y Iliade : d'un côté, un grand nombre de faits auxquels elle contient des allusions, et qui se trouvaient dans des poèmes plus anciens, ont disparu de la mémoire ^des admirateurs d'Homère; de l'autre, ses héros et ses récits ont été plus tard embellis, amplifiés, augmentés de commencements, de suites et de raccords inconnus à l'œuvre primitive. Ni Roland ni Achille ne sont invulnérables dans les plus anciens textes qui en parlent; et de même on ne connaît ni la prise de Garcassonne, par Roland, ni la prise de Thébé par Achille, faites toutes deux pendant un siège par eux seuls, et mentionnées l'une dans un discours de Ganelon, l'autre dans un discours d'Andromaque (//. vi, 414).
n y a une autre catégorie de poëmes, et celle-là plus importante, auxquels Roland fait allusion ; ce sont ceux qui se rapportent à d'autres guerres de Charlemagne, à d'autres expéditions du
grand empereur, et qui nous montrent par conséquent combien était vaste le cycle formé autour de lui dès le onzième siècle. Tels sont : la Conquête de la Lombardie, — de la Fouille et de la Cala" bre, — de l' Aquitaine ^ — de la Bulgarie, — de la Saxe, — de VAn-* gleterre, — de la Bavière, — de la Flandre; le Voyage de Constanr tinopkj dont l'empereur se reconnut vassal de Charlemagne, — là Délivrance de la Provence, longtemps occupée par les Sarrasins, et un certain nombre de guerres accomplies en France, sans que nous puissions décider contre quels ennemis. Enfin le poëme se termine par l'annonce d'une grande expédition contre les Sarrasins ; malheureusement le seul manuscrit qui nous ait conservé ce passage est altéré, et bn ne peut restituer à coup sûr les noms qu'il portait.
Les poëmes que connaît le Roland et qui sont parvenus jusqu'à nous doivent donc être considérés comme les plus anciens ; ils forment une première couche, autrefois infiniment riche, à présent réduite à quelques débris. En parlant de l'ancienneté de ces poëmes, nous n'avons en vue que le fond du récit, l'époque où le fait qui en est le sujet a eu pour principaux traits ceux que donne le texte qui nous est connu ; quant à la forme, elle est postérieure dans ceux qui nous sont parvenus à celle du Roland; elle est due,nous l'avons déjà dit, à un remaniement postérieur ; mais elle n'en vient pas moins immédiatement après celle du vieux poëme d'Oxford. Nous rangeons dans cette classe : l"" Aspremont (conquête de la Fouille) ; 2® les Enfances Ogier (guerre d'Italie) ; 3* Guitalin (guerre de Saxe) ; 4** Balan (guerre d'Italie). Nous y joignons deux poèmes qui ne sont pa?, il est vrai, mentionnés dans Roland^ mais qui nous semblent avoir absolument le même caractère que ceux-là ; nous retrouvons dans tous la même conception de l'empereur, les mêmes mœurs et le même style un peu roide mais grandiose ; ces poèmes sont : S*" Basin; &* le Couronnement de Louis \ Ces six poèmes ne nous sont pas arrivés dans leur état primitif. Aspremont est le seul qui ne soit ni tronqué ni arbitrairement soudé à d'autres ; les Enfances Ogier ont été annexées à un roman dont une partie seulement doit être regardée comme leur continuation ; Guitalin ne s'est pas conservé en français : le poème tout artificiel que Jean Bodel composa à la fin du
■ * Nous ne nous occupons que des poë- côté des œuvres comme Alùchans, Gor» mes où figure Charlemagne ^ laissanlMle mond^ Garin^ Alexandre y etc.
douzième siècle sur Guitalin de Sassoigne fit oublier les vieux récits, qui ne se retrouvent que dans une traduction islandaise ; il en est de même de Basin (ou mieux du Couronnement de Charlemagne), qui a passé en islandais et en néerlandais sous deux formes assez différentes, dont aucune ne s'est conservée chez nous; Baian a sombré, ne laissant surnager qu'un de ses épisodes, développé avec un succès immense dans le roman bien postérieur de Fierabras; quant au Couronnement de Louis ^ il n'en reste guère qu'un fragment dans le pofime du même titre qu'on a rattaché au vaste cycle de Guillaume au court Nez.
Immédiatement après ces chansons, nous en placerons quelques autres, qui remontent aussi à une haute antiquité, bien que diverses considérations nous induisent à les croire un peu moins anciennes. Ce sont : l^ Berte, non pas, bien entendu, celle qu'Adenès le Roi rima au treizième siècle, mais celle que connaissaient de nombreux auteurs antérieurs à Âdenès ; 2"* Mainet^ histoire de la jeunesse de Charlemagne, perdu aussi sous sa forme primitive, et n'existant plus que dans les imitations étrangères, l'insipide paraphrase de Girard d'Amiens et le détestable français d'un manuscrit de Venise ; 3<* la reine Sibile, perdue en français, existant en français italianisé ou plutôt en italien francisé, et dans diverses langues étrangères. Ces poëmes ont sur les premiers le désavantage de n'être pas essentiellement liés à Charlemagne, de lui être même sans doute originairement étrangers, et d'avoir été artificiellement ou au moins tardivement rattachés à sa légende.
Enfin, dans une troisième catégorie de cette première époque, nous rangeons les plus anciens des poèmes destinés à raconter les luttes de Charlemagne et de ses vassaux. Ces poèmes ne s'appuient^ pas sur des cantilènes contemporaines de l'empereur; inspirés par \ la décadence cardingienne, ils sont d'une formation postérieure à ceux dont Roland est le type, bien que leur forme les mette parfois presque de niveau avec les plus anciens. Tels sont : Ogier de Danemark, Girard de Roussillon, Doon de Nanteuil, Renaud de Maniaubanj Girard de Vienne, etc.
Deuxième époque. Les poèmes que nous avons énumérés jusqu'ici reposent tobs sur la tradition, plus ou moins ancienne, plus ou moins fidèlement conservée ; mais elle n'était pas inépuisable. Quand le peuple ne leur souffla plus le sujet de leurs vers, quand Tépopée carolingienne, après avoir jurant trois siècles poussé
sans relftche de puissants rameaux, eut perdu sa force productive, les trouvères qui voulurent encore faire des chansons de gestes furent obligés ou d'inventer leurs récits ou de refaire ceux gui existaient déjà. La seconde moitié du douzième siècle et tout le treizième sont Tépoque de ces travaux. A la première tendance nous devons des poèmes comme Gaidon, Jean de Lansan^ Huon de Bordeaux, Gui de Nanteuil, Aye d'Avignon, GtU de Bour^ gogne, Ansets de Carthage; à la seconde, FierabraSj le Gtdteclin de Jehan Bodel, VAimeri de, Nar bonne et le Girari de Viane de Bertrand , les divers poèmes d'Âdenès , tous ces rajeunissements en un mot qui débutent régulièrement par des injures à l'adresse des pauvres jongleurs encore ignorants des nouveaux versj de la chanson rimée^ de la vraie histoire. Ces poèmes diffèrent beaucoup entre eux suivant le talent de leurs auteurs ; tantôt ils ne nous présententque d'insipides lieux communs cent fois rebattus dans les anciennes gestes et chaque fois affaiblis ou au contraire exagérés; tantôt nous rencontrons d'heureuses idées, des récits intéressants, des vers faciles et un style vraiment remarquable. En somme : continuation, imitation, renouvellement, voilà ce qui caractérise la deuxième époque des chansons de gestes.
Troisième époque. La troisième époque a déjà été désignée sous le nom qui lui convient le mieux * : c'est l'époque cyclique. Elle a développé et poussé jusqu'à ses dernières limites une tendance qui existait déjà dans la deuxième période et dont le germe se retrouve même dans la première, la tendance à créer des familles ou gestes destinées fatalement pour ainsi dire à remplir telle ou telle mission, les unes ne fournissant que des ennemis des Sarrasins, les autres que des rebelles, les autres que des traîtres. Deux causes principales ont contribué à produire et à augmenter cette tendance : la première se retrouve chez tous les peuples qui ont eu une organisation nobiliaire analogue à la féodalité ; elle se rencontre à un certain degré dans la Grèce épique, où les grandes gestes des Pélopides et des Labdacides, par exemple, reproduisent à leurs diverses générations quelques traits persistants ; mais elle
< M. d'HéricauU, Essai sur l'origine de gie , seul fil qui puisse guider dans de
l'Épopée, p. 35. 11 est fâcheux que cet semblables études. Plus elle est délicate
ouvrage, où se trouvent quelques vues à fixer pour nos poèmes, plus il aurait
heureuses, soit écrit d'une façon peu fallu tenir à rassembler et à contnMer
scientifique. Nous y regrettons en outre les quelques renseignements que l'on
le dédain de l'auteur pour la chroBolo- peut se procurer.
avait dans l'épopée heUénique un caractère religieux et fataliste qui est étranger à nos poèmes, où le sang seul est en cause ; Théredite des qualités bonnes ou mauvaises est érigée par eux en principe, et ces qualités vont se grossissant de plus en plus, au point * de former de chaque famille comme une race particulière : on dirait que nos arrangeurs ont prévu le système de la sélection natureile et appliqué par avance à leurs héros les théories de M. Darwin. La seconde raison qui contribua à établir la croyance aux gestes, ce fut la division originaire des divers poèmes suivant leur provenance nationale ou leur époque de formation. On voyait venir du Midi toute une série de chansons racontant les guerres d'un certain nombre de héros contre les Sarrasins maîtres des villes de la Provence * ; on réunit assez naturellement ces héros dans une même famiUe et on rendit ainsi matériellement sensible la réelle unité qui dominait tous ces récits. D*un autre c6té, quand les pommes français, qui célébraient Tunion des Francs sous le grand empereur contro les divers ennemis de la puissance nationale, étaient tous dès longtemps connus et aimés, on vit apparaître successivement un assez grand nombre de ^cits d*un tout autre caractère, consacrant la tendance féodale en opposition à la tendance unitaire, chantant les barons rebelles et les exaltant audessus du roi : il était naturel de séparer visiblement deux ordres de traditions aussi distincts par leur caractère que par leur date. Ainsi se formèrent peu à peu les trois grandes gestes qui devinrent les cadres conunodes de toutes les compositions épiques : dire au début d'un poème à quelle geste appartenait le héros, c'était pour ainsi dire indiquer la clef dans laquelle on chantait. Les trois gestes, ceDes du Roi, celle de Garin de Monglane ou du Midi, celle de Doon de Mayence ou de la féodalité, et principalement de la féodalité orientale, la plus puissante et la mieux développée, embrassaient presque tous les poèmes où Charlemagne, son père ou son fils représentaient la royauté. On pense bien que cette divifwn ne fut pas d'abord universellement reçue ; la geste de Garin de Monglane parait être la plus anciennement admise. Les premiers poèmes français sur Guillaume au court Nez n'en parient pas encore expressément, mais représentent déjà la délivrance du midi de la France comme l'œuvre de toute une famille de héros.
* Toyn la paragraphe tiiiviiit,r^/M|}épproofiipa/e.
Albéric des Trois -Fontaines, au treizième siècle, ne connaît pas la geste de Doon de Mayence^ mais il donne toute la généalogie de la maison de Monglane à peu près comme le poëme à^Aùneri de Narbonney qui remonte environ à la môme date que sa chronique. Philippe Mousket, à la même époque, ne parle pas de la division en trois gestes ; il n'essaye même pas de rattacher l'un à l'autre les divers vassaux rebelles à Gharlemagne ; mais sous un autre rapport il est déjà dominé par l'idée qui donne plus tard naissance à toute la littérature cyclique; il regarde la trahison, par exemple^ comme une sorte de maladie ou de nécessité héréditaire ; aussi range-t-il dans une même famille tous les traîtres que lui fournissaient les diverses chansons de gestes \ Il exprime la même idée plus clairement encore en parlant de Ganelon. « Il n'avait jamais fait de trahison, dit-il, il avait toujours été bon chevalier, noble, fier et courageux; mais il était de la lignée de Froment, et il devint traître comme lui. »
Dès le commencement du treizième siècle, les trois gestes avaient été indiquées par quelques auteurs isolés. Une chronique saintongeaise dont nous parlerons ci-dessous termine son récit, qui est certainement écrit à cette époque, par cette remarque : « Très gestes ot en France, Tuna de Pépin et de Tangre, e Tautra de Odo de Maenca, e l'autra de Guarin de Monglana * ; cest conquesirent la crestianté nostre Seignor. » Vers le milieu du treizième siècle, le poème de Girart de Viane porte le même témoignage :
N*ot ke .111. gestes en France la garnie:
Dou roi de France est la plus seignorie
Et Tautre après, bien est droit que je die. Est, de Doon à la barbe florie.
Cil de Maiance qui tant ot baronie
La tierce geste, qui molt fist à proisier, Fu de Garin de Monglaine le fier.
(Ed. Tarbé, p. 1-2.)
Les félons et les traltours. . . Et par leur parage et par aus
Qui France ont grevée souvent, Ont maint roi de France grevé.
Guenles ii fel et si parent, (V. 8454 et suiv.)
Fromont 11 vious et Aloris, ' Le manuscrit porte Guarin de Maen-
Hardrés, Sansons et Amaugris, ca; mais c'est évidemment une distrac-
Et 11 autres traîtres faus; tion du scribe.
Au quatorzième siècle, ce système est complètement établi. L'auteur de Doon de Mayence nous dit au début de son poème :
BieD seiTent li plusor^ n*en suis pas en doutancbe, Que il n*eut que .Ul. gestes u réaume de Franche : Si fu la premeraine de Pépin et de l'ange, L*autre après de Garin de Monglane la franche. Et la tierche si fu de Doon de Maience.
(V. 3etsuiT.)
Ce fut la troisième geste, nous Tavons dit, qui se constitua le plus tard, et qui fut aussi le plus complètement Touvrage des arrangeurs. La geste du Roi était tout naturellement indiquée ; celle des Provençaux s'appuyait sur une réalité historique et poétique ; celle de Doon de Mayence joua un rôle qui dans touto classificatioD échoit à une catégorie quelconque ; on y mit un peu pèlemâle tout ce qui ne rentrait pas dans les deux autres. Le noyau originaire de cette famille, c'étaient les quatre grands représentants de la lutte féodale, Beu\e d'Âigremont, Aimon d'Ârdenne, Doon de Nanteuil et Girard de Roussillon avec leurs enfants ; on y rattacha tous les vassaux rebelles, et on arriva, en donnant à Doon de Mayence douze fils, à embrasser à peu près tout le cercle des traditions poétiques \ Dans ces douze fils on comprit Griffon d'Hautefeuille, père de Ganelon, aïeul de tous les traîtres ; l'auteur de Girart de Viane connaît déjà leur parenté avec les héros de la geste de Mayence et cherche à expliquer leur félonie par l'excès de leur orgueil, qui les perdit comme il avait jadis perdu les anges. Cependant on trouve des traces de tentatives laites pour constituer une quatrième geste, et séparer nettement les traîtres, ennemis perpétuels et perfides de Charlemagne, d'avec les vassaux simplement rebelles, mais le plus souvent fondés en droit et finissant d'ailleurs par une franche réconciliation. Nous avons vu Mousket faire des traîtres une race à part ; d'autres poètes agirent de même ', et cette conception passa en
* CeU même oe suffit pas ; les rema- n« l'onc à% cm aum ytty tn ▼•rite
Dicort d'anciennes gestes ne troavérent ^*«"* **• ^^ «^« «>«*«^ d'Amiu« «st foodét.
pas moyen dintercaler tous leurs héros {Jourdain de Blaye da quioDème siè-
dans la descendance de ces douze ûls; iU de, dans ReiOénberg, PML Mousk.,
5 ^ootéient douze filles : H* cclvji.)
DM M XU fl«a> 4« •• r«oim« eogtttré.. ' Les auteurs de Gaidon, de Parise la
Ml •'•! aotut d« fliUs oii rnoolt ot d« bUnté* ; Duchesêe, ù*Aye dt Avignon , de Gui de
Italie, où elle fut développée outre mesure, comme nous le verrons.
Mais, pour arriver h combler les lacunes qui existaient dans ces généalogies arbitrairement composées, on se mit à raconter l'his* toire de ceux qui jusque-là n'avaient pas été chantés parmi les parents des héros célèbres. Ogier le Danois, par exemple, amena le poëme de Gaufroir son père, anneau intermédiaire entre lui et le chef de toute la geste, Doon de Mayence, auquel on composa aussi un roman. Garin de Monglane, célèbre sans doute en Provence dans les temps antérieurs, mais oublié en France où il n'avait plus d'autre réputation que celle de chef de sa race, fut l'objet d'un travail analogue. Les rhapsodes qui s'imposaient cette t&che avaient, soin de continuer ou d'introduire les anciens poèmes dans le ton qui y régnait, de faire ressembler les nouveaux membres de la geste à ceux qui étaient déjà connus ; de là l'insipidité et la monotonie qui sont le caractère le plus général de leurs productions : dénués d'imagination et d'originsdité, ils ont enfanté des œuvres sans couleur et sans vie, parce qu'ils n'avaient plus pour soutenir leur faible verve la tradition populaire, &me de toute épopée. C'est au plus si quelques-uns d'entre eux ont su rajeunir leur matière en introduisant dans le vieux cadre des chansons de gestes les merveilles et les féeries qu'ils empruntaient aux romans de la Table-Ronde; et cette innovation, bien qu'assez réussie parfois, était un contre-sens qui dénaturait la matière de France. Ce sont cependant leurs productions qui ont longtemps donné l'idée de notre ancienne poésie épique , grâce aux écrivains du quinzième siècle, qui choisirent naturellement pour les mettre en prose les poèmes les plus rapprochés d'eux.
L'autre travail de ces versificateurs fut celui qu'avaient déjà pratiqué les générations successives qui leur transmettaient les chansons de gestes et dont chacune les avait appropriées à son goût : ils refirent les anciens poèmes. Mais ils furent plus détestables encore dans ce travail que dans l'autre, où du moins ils ont trouvé quelquefois un éclair d'inspiration. Leurs renouvelle^ ments sont de tout point odieux ; dès que l'original présente un
Nanteuil semblent regarder la lignée des Renaud de Montauban on connaît la pa-
traltres comme tout à Eût à part ; le Jour- rente de plusieurs barons avec les fils
dain de Blaye du quinzième siècle en fait d'Âimon , mais on n'y rattache pas les
expressément une quatrième geste (Reif- parents de Ganelon (voy. p. 39, v. H et
fenberg, Phil, Moiuket, l, cclvui). Dans suiv.; p. 180, v. 4 et suiv., et pa»s,)
trait intéressant, une beauté d'expression, un récit heureux, on est sûr de le leur voir effacer, et les qualités des vieilles chansons vont se délayant et se noyant dans un fatras de rimes sans raison qui dépassent dans une proportion énorme le nombre de celles qu'elles prétendent refaire. Ils ne s'en tinrent pas encore là, et firent aux œuvres de leurs devanciers toutes sortes de prologues et de suites dont la critique moderne les a débarrassées fort heureusement pour elles, mais dont elles ont longtemps traîné après elles le fastidieux fardeau. Telle fut la fin de la poésie épique en France. Semblable h ces fleuves qui naissent dans les montagnes, commencent par rouler dans un lit étroit et profond des eaux claires où les roches se mirent, se répandent ensuite dans des plaines moins sévères mais moins grandioses, et finissent par se perdre dans les sables, l'épopée carolingienne, depuis la Chanson de Holand jusqu'aux derniers rajeunissements de Jourdain de Blaye ou de Hutm de Bordeaux^ a suivi un cours régulier et a pris successivement la marque des générations qu'elle traversait. Elle s'éteignait sans gloire, quand l'imprimerie, en la faisant périr tout à fait sous son ancienne forme, la fit reparaître dans un nouveau moule et la maintint pour longtemps encore dans le souvenir des peuples.
§ II. — L'Épopée provençale.
Dans rénumération sommaire des chansons de gestes françaises que nous venons de donner, nous n'avons mentionné qu'en passant les poèmes qui appartiennent au grand cycle de Garin de Moqglane; c'est qu'ils soulèvent d'importantes questions que nous ne voulions pas aborder encore. Nous les avons déjà indiquées au début de ce chapitre : c'est pour les poèmes de ce cycle qu'on peut avec le plus de raison revendiquer une origine provençale. Avant d'exposer notre opinion à cet égard et les motifs sur lesquds nous l'avons fondée, il importe de faire une distinction sans laquelle on ne peut éviter une confusion ftcheuse.
Le geste de Garin, d'après la généalogie qu'en a dressée Albéric des Trois-Fontaines *, se compose essentiellement de six générations : 1* Garin de Monglane; 2"* ses quatre fils, Arnaud de Beau-
' F* 37, r« B. Sur Albéric, Toy. plusloia le tableau généalogique dressé d'après f V. Nou donnons à VAj^endùXf n« 11, lui.
lande, Girard de Vienne, Renier de Gennes et Milon de Fouille; 3*" les enfants de ces quatre frères ; 4® les sept fils et les six filles d'Aimeri de Narbonne, le seul de la troisième génération qui ait des enfants ; S*" et 6** les enfants et petits-enfants de ces treize personnages. Le po6me A'Aimeri de Nar bonne reproduit, sauf quelques variantes, la même généalogie \ Mais la tradition originaire ne connaissait pas ces trois frères d'Arnaud de Beaulande, ni leur père Garin de Monglane ; Arnaud était le plus ancien aïeul qu'elle donnât à la geste : Girard de Vienne, Renier de Gennes, Milon de Fouille et leurs enfants ' n'étaient aucunement mentionnés. Les enfants de Garin et la geste d'Arnaud n'étaient pas réunis pour former une seule famille, celle de Monglane '. Cette soudure est tout artificielle, et l'œuvre des arrangeurs de seconde main ; la preuve en est que les poëmes où figurent les nombreux descendants d'Arnaud de Beaulande ne nomment jamais ses trois prétendus frères, tandis que ceux-ci et leurs enfants figurent dans des chansons qui ne connaissent pas les premiers. On ne les voit réunis que dans des poèmes postérieurs, et nous croyons que l'auteur de Girart de Vtane * est celui qui , vers le commencement du treizième siècle, a fondu ces deux gestes en une seule. Nous n'avons à nous occuper ici que de la plus an-< ciennement formée, celle qui comprend Arnaud de Beaulande, Aimeri de Narbonne et ses nombreux enfants.
La scène des poëmes de cette geste est généralement en Frovence *; ils racontent la conquête des villes méridionales sur les Sarrasins, les retours agressifs de ceux-ci, les luttes perpétuelles entre Arabes et chrétiens. Tous les héros sont originaires du Midi ; leurs possessions sont en Provence ou en Languedoc * ; presque tous les noms qu'ils portent sont très-fréquents dans les pays de langue d'oc, rares ou inconnus dans ceux de langue
« Ms. La Val. 23^ f> 26 r«, col. 1 et bonne; les deux poCmes sont éTidem-
suW. Nous donnons également cette gé- ment de la même main,
néalogie à ri4/>pen^ice. * Nous exceptons quelques poèmes
' C'est-à-dire Savari et Beuve, Olivier comme ie Coronement Lœys, œuvre sou-
et Aude^ Simon de Pouille. dée postérieurement au reste.
» Les poëmes sur Guillaume au court • Beaulande semble être Nice; au
Nez ne font aucune mention de* ses pré- moins les désignations qu'on en donne
tendus oncles Girard de Vienne et autres, concordent parfaitement avec cette hypo-
* Bertrand de Bar-sur-Aube, comme thèse (voy. surtout Ramon Féraud), et
il se nomme lui-même (p. 3). H est sans on montre à Nice la tour de Bellofide,
doute aussi l'auteur à* Aimeri de Nar- construite, dit-on, par Charlemagne.
LES SOURCES. Si
d'oïl \ Âlbéric appelle Nemericus le jBls d'Arnaud de Beaulande, et il est impossible de ne pas voir dans ce nom la forme provençale N'Aimerics ou NemericSj qui se trouve en effet citée*. M. Fauriel a rassemblé de son côté quelques faits qui, si on les applique uniquement à établir l'origine provençale des poèmes en question, méritent d*ôtre pris en considération. Telle est par exemple la mention constante d'oliviers devant les palais ou sur les routes, l'ignorance assez grande de la topographie du nord et la connaissance exacte de celle du midi, et bien d'autres circonstances encore. Ces premières observations nous portent déjà à chercher en Provence la patrie de ces poëmes ; mais elles se fortifient considérablement par les remarques suivantes.
D'abord les anciennes chansons françaises, où il est parlé des guerres contre les Sarrasins, ignorent absolument les héros de la geste de Guillaume ; on n'en trouve pas un seul de nommé dans Roland, dans Ogier, dans Aspremont, dans tous les poëmes qui portent le plus évidemment le caractère français. Les récits consacrés aux Narbonnais ' contredisent même souvent ces textes ; ils ne savent rien des douze pairs, ils font prendre Narbonne après la guerre d'Espagne, tandis que dans Roland on la prenait avant \ Ce sont donc deux cycles indépendants l'un de l'autre, nés dans des provinces difTérentes et restés longtemps sans contact. Or dans quelle région une épopée consacrée à la délivrance des provinces méridionales pouvait-elle mieux se développer que dans ces provinces mêmes? Accomplie sous Charles Martel, elle put sans doute intéresser les Francs du nord comme un de leurs plus ^orieux exploits, mais non pas les enthousiasmer comme une grande œuvre nationale. Dans le midi, au contraire, cet événement avait une immense importance : il était sans contredit le, plus frappant dont on eût gardé le souvenir ; les lieux mêmes le rappelaient perpétuellement; les Sarrasins avaient laissé en maint endroit des traces de leur passage par des constructions de plus d'un genre. La variété des traditions conservées prouve leur intérêt pour les populations : il n'y a guère de ville dont la prise ne soit racontée de deux ou trois manières différentes. Aujourd'hui encore ces souvenirs vivent dans le pays où ils devaient s'enraci-
* Arnaud^ Bertrand^ Foulques, Aimeri^ * Nous ies désignons ainsi à l'exemple
des Italiens (/ Narvonesi).
« Fauriel, UI, 453. * Voy. Uv. II, ch. vr, § 2.
ner le plus fortement ; une foule de légendes locales les ont cueillis à leur façon, et on ne pourrait rapporter tous les lieux auxquels la mémoire populaire a rattaché des récits ou même conservé des noms qui remontent à cette antique source. Rien de pareil dans le nord, où ces légendes sont remplacées par d'autres sur Roland, Ogier ou les fils d'Aimon. Que d'ailleurs la Provence n'ait pas été étrangère à Tesprit épique, inséparable de certains états de culture, c'est ce qu'indique déjà la nature des choses ; en outre, les allusions qu'on rencontre à chaque instant dans les troubadours*, les témoignages formels de quelques écrivains *, l'existence surtout d'une composition aussi remarquable et aussi originale que celle de Girard de Roussilhn, ne permettent pas de douter que les Provençaux n'aient eu une épopée à eux. Or, si on admet ce fait, il parait difficile de nier que les luttes contre les Sarrasins, et spécialement la délivrance des provinces du midi, conquises par les Arabes, aient été un des principaux sujets de cette épopée.
Quel est maintenant le rapport exact entre les poëmes proven* çaux perdus et ceux qui célèbrent en français les guerriers libérateurs du midi, c'est ce qu'il est difficile de préciser. Que ces héros populaires aient été rattachés arbitrairement, et sans doute par nos jongleurs, à une même famille ; que ces jongleurs leur aient forgé des parentés fictives et en aient même inventé plus d'un, c'est ce qu'on ne peut contester. Nous sommes persuadé, avec M. Jonckbloet ', que la liaison de ces poômes entre eux, la formation du cycle et la création de plusieurs des branches qui le composent, appartiennent exclusivement aux Français ^. Nous irons même plus loin : nous pensons que la plupart des poëmes français sont originaux, au moins dans leur forme, et que ceux qui ont eu des modèles provençaux ne leur ont guère emprunté que leurs données générales ; mais en même temps nous croyons qu'il a existé sur ce sujet un assez grand nombre de poëmes provençaux qui se sont perdus, et dont il ne reste pas d'imitations en langue d'où. Ces poëmes ne nous ont guère laissé que le nom de leurs
' Voy. Fauriel, Po^jrwprouenfa/tf,t.ni, normande de quelques branches du cy-
^. 453 et suiv. olo ; mais on ne peut l'admettre pour l'en-
' Voy. Fauriel, t. Il, paxêim, semble, ni surtout, comme lui, pour ie
' Guillaume (fOrangt!, t. Il, p. 100. Coronement Loeys, où respire d'un bout
* M. Dozy {Rechercha, II, 370 et milv,; à l'autre la haine des Normands; ils y
apppndice, p. xcni) a démonfr^j l'urltclno nont appelés lecheor pauton^'er.
héros, dont la célébrité devient inexplicable si on n'admet pas qu'ils étaient chantés dans des compositions que nous ne possédons plus. Dans la généalogie donnée par Âlbéric et Aùneri de Narbanne^ nous remarquons bien des noms qui sont ailleurs le sujet d'allusions, et qui ne nous représentent pas grand'chose. Tels sont : Arnaud de Beaulande, déjà mentionné au onzième siècle parTurpin; Âlmerle Chétif, dont les aventures, fréquemment rappelées, nous sont inconnues; Arnaud de Girene, Guibelin et bien d'autres encore. Un récit très-^courté *, au début des ^nfances Vivien, est tout ce qui nous reste des aventures de Garin d'Anseflne ' ; l'existence de poômes sur Bernard de Brebant, l'un des fils d'Aimeri de Narbonne, est positivement attestée ', et il n'en est rien venu jusqu'à nous. Les poèmes français du cycle de Guillaume au court Nez ne nous ont donc conservé que des fragments de la tradition provençale, et il est probable que cette tradition n'a jamais passé en entier dans le français du nord. Les épisodes qui ont eu cette chance ont nécessairement perdu en partie le sens et le caractère que leur donnait leur cohésion avec Tensemble.
Nous avons dû renoncer à développer, comme il conviendrait, notre opinion sur ces poômes ; toutes les questions qui s'y rattachent sont tellement complexes, qu'on ne peut les résoudre que par une étude minutieuse qui ne saurait trouver sa place ici. Nous nous contentons de résumer ainsi notre système :
Le cyde de Garin de Monglane se divise en deux parties ; l'une, la geste d'Aimeri de Narbonne, est originairement provençale;
Elle nous est parvenue sous une forme française, et les matériaux empruntés à la Provence ont été trop altérés pour qu'on puisse les discerner avec exactitude;
Mtts on peut affirmer que vers le dixième siècle des chansons, sur ce sujet, étaient populaires en Provence, tandis que rien ne nous autorise à croire qu'elles fussent déjà connues au nord de la France \
Cette dernière assertion est d'une grande importance pour
• Biiioiniiti., XXni,503. mail eUes y sont saQs doate asset alté*
* Cet «veDtnret aoai le si^et de la ce- rées.
lAtev romance eapagnole : * Voy. Hist, iitt, i. /. 440; Roquefort,
MoU U 9Ut§i, Frtmeuei, État de la poésie, p. 29X
À MM de Bmen^alU»: ^ La légeode de saint Goillaame de
nous aider à éclairer TintéressaDt et délicat sujet que nous allons maintenant abonder. Il s'agit du précieux fragment de la Haye, dont nous avons parlé plus haut (chap. ii), et que nous allons étudier de plus près. Il est possible de le rattacher avec certitude à une partie bien déterminée de nos traditions épiques, comme nous allons le faire voir.
Il s'agit, avons-nous dit, d'un siège, et parmi les personnages nommés figurent Arnaud (Emaldus ou Emoldus) ^, Bernard, Bertrand et Guibelin ( Wibelinus). Or tous ces noms se retrouvent d'une manière frappante dans la geste d'Aimeri de Narbonne; Arnaud de Girone, Bernard de Brebant et Guibelin sont trois de ses fils, Bertrand est le fils de Bernard de Brebant*. Ce sont quatre des membres de cette grande famille qui a pour rôle spécial de combattre les Sarrasins du midi de la France ; qui a successivement délivré de leur joug les villes d'Orange, de Nîmes, d'Arles, de Narbonne et bien d'autres, qui a été conquérir même en Espagne Andrenaz et Barbastre; de la famille qui a donné dans Garin d'Anseilne le modèle du chrétien prisonnier et inébranlable dans sa foi, dans Guillaume d'Orange le plus terrible adversaire des infidèles ; de la fière geste y en un mot.
Kl tant sofTri de paine sor sarraslne gent '.
U s'agit en effet d'un combat contre les Sarrasins, qui sont clairement désignés {gens offensa superno Régi). Le plus fréquent des exploits attribués à ces guerriers, dans les poëmes, est la prise d'une ville occupée par les infidèles ; or notre fragment fait évidemment partie d'un récit de ce genre : on racontait un long siège, termine» par la conquête de la ville; le fragment nous représente plus particulièrement l'assaut, et les combats, dans les rues et devant les murs, qui suivent le premier succès des chrétiens. Si l'on pouvait douter de l'identité de nos quatre héros avec ceux des gestes, une circonstance heureusement conservée viendrait lever tous les doutes. Bertrand, fils de Bernard, est toujours qualifié dans les poëmes de palatin ou palasin : « Bertrand
Gcllone, composée par un moine de celte ^ Voyez le texte à l'Appendice,
abbaye, vers la fin du onzième siècle ' Voyez les généalogies à TAppen-
(voy. Jonckbloel, 6mi7/. d'Orange, t. II), dice.
parle de chansons sur Guillaume qui ne « Hist. Hit., t. XXII, p. 440; cf. ibid.y
peuvent être que provençales. p. 448.
le Palasin ^, » et le fragment dit en parlant de lui : n Dextera namqtie palatini nulli hostium parcere suevit. » Cette précieuse coïncidence nous montre non-seulement qu'Ernaud, Bertrand, Bernard et Guibelin sont bien les enfants d'Aimeri, mais que, dès l'époque où a été écrit notre fragment, chacun de ces héros avait son caractère poétique et même son épithète invariable.
Les ennemis aussi avaient déjà leurs noms et leur rôle. Dans Aùneri de Narbonne^ en parlant précisément d'Ernaud de Gi^ rone, on rapporte un fait qui se passa
Quant asigié l'orent en sa cité Li douze fil Borel lou defaé '.
Or, non-seulement le vieux Borel ' figure dans notre fragment, mais encore nous voyons Guibelin, l'un des frères de cet Ernaud, attaquer et mettre à mort un des fils de Borel ( unum e natis Boreiy. Le doute n'est donc pas possible sur le point en question; le poème latin, dont le manuscrit delà Haye nous a conservé un fragment, était une imitation d'un des poèmes du cycle d'Aimeri de Narbonne.
Le poème original est perdu ; mais si, comme nous espérons ravoir rendu vraisemblable, il était en provençal, il n'a fait que partager le sort de tous les autres. Nous avons aussi montré que bien des poèmes provençaux n'avaient pas été reproduits en français. Nous sommes donc pleinement autorisé à admettre TexLstence d'un poème roman, qui a servi de type à l'auteur latin; aux raisons que nous avons données ailleurs pour montrer qu'il avait sous les yeux un original en langue vulgaire, nous sommes maintenant en droit d'ajouter celles qui se tirent du sujet luimême et de sa connexité nécessaire avec les autres branches du grand cycle dont il fait partie.
Essayons d'aller plus loin , et de déterminer plus précisément ce sujet. Une des particularités de notre fragment, c'est que Charlemagne y figure avec les enfants d'Aimeri ; ce trait ne se retrouve que dans le poème à'Aimeri de Narbonne, à notre connaissance du moins; mais nous croyons qu'il se rencontrait à
• Voy. Histoire littéraire^ t XXH, page • Acre wnium Borei patris,
468 * Le nom de Borel donné à un chef
* Sft. La Val. 23, /. /.,ool. 2; Histoire sarrasin se retrouve dans le Philomena, iitt.» i. Xtll, p. 468. dont nous parlerons tout à l'heure.
l'origine dans la plupart âes poèmes provençaux; la gloire de Guillaume au court Nez éclipsa tellement par la suite celle de ses prédécesseurs qu'on reporta au temps où on le faisait vivre, c'està-dire sous Louis le Pieux \ toutes les guerres que la tradition primitive mettait à l'époque de Gharlemagne. La conquête de Narbonne se termine par le don que l'empereur fait de la cité à celui qui a le plus contribué à la prendre ; il en devait être ainsi pour les autres villes conquises sur les païens. Or parmi les enfants d'Aimeri nous en remarquons un qui porte le nom d'une ville que bien des traditions diverses s'accordent à faire prendre par Gharlemagne : c'est Ernaud de Girone ; nous avons déjà montré plus haut que les Sarrasins l'avaient assiégé dans sa cité, trèsprobablement celle qu'il leur avait enlevée ; et si on considère enfin que ceux qui l'y assiégeaient étaient précisément ces fils de Borel qui figurent dans notre fragment , on regardera comme très-vraisemblable que la chanson de geste originale avait pour sujet et sans doute pour titre la Prise de Girone.
Nous avons insisté trop longuement peut-être sur le fragment de La Haye. Ge qui nous y a décidé, c'est qu'on n'avait pas encore remarqué son intérêt pour l'histoire poétique et que cet intérêt nous semble capital. Qu'on adopte ou non notre opinion sur l'origine provençale des traditions qu'il suit, il nous montre les chansons de gestes constituées dès le dixième siècle, époque où il a été écrit. Déjà les souvenirs de la délivrance des provinces méridionales étaient poétiquement fixés; déjà, et c'est là le plus remarquable, ces souvenirs , qui se rapportent en réalité à l'époque de Gharles-Martel, avaient été groupés autour de Gharlemagne. Les héros de cette lutte nationale étaient choisis ; les ennemis avaient leurs noms, et tout nous permet d'affirmer que la forme épique elle-même était déjà déterminée.
Si ce que nous avons dit plus haut sur l'épopée provençale n'a pas semblé dénué de fondement, il y a lieu de s'étonner de sa disparition complète. Seul, le Girard de Roussillon nous permet de reconnaître ses principaux caractères ; le Fierabras n'est, comme on le sait, qu'une traduction ou plutôt qu'un calque ser^ vile du français. Nous croyons pouvoir attribuer à la désastreuse
' Au reste^ d'autres traditions faisaient (branche IX), et son récit suppose évi- Tivre Guillaume sous Gharlemagne. C'est demment d'autres poèmes qui avaient la la version de la Karlamagnàs > Saga même donnée.
guerre des Albigeois la perte d'un grand nombre de poèmes provençaux; il est certain qu'on détruisit alors beaucoup de monu* ments de la langue d'oc ; ceux de la langue d'oïl, à l'abri d'une semblable catastrophe, se conservèrent mieux. Toutefois cette raison ne suffit pas à expliquer l'oubli où semblent tombés de bonne heure les anciens poèmes provençaux ; il faut admettre de la part des Provençaux eux-mêmes une grande négligence de leurs traditions poétiques. Nous pensons que cette négligence a eu pour principale cause le développement de la poésie lyrique ; les troubadours élégants dédaignèrent la poésie populaire comme le firent plus tard leurs imitateurs en France et en Allemagne. Seulement les poèmes provençaux n'étaient sans doiite pas aussi profondément entrés dans le cœur du peuple que les poèmes français ou allemands ; peut-être aussi leur forme était-elle moins en état de les conserver que celle de ces derniers, exposés seulement plus tard à la terrible concurrence de la poésie courtoise. Ce fut de France que les Provençaux reçurent leurs poèmes ; presque toutes leurs allusions se rapportent à des chansons qu'ils ne connaissaient peut-être qu'en langue d'oïl, ou dont les originaux étaient français ^; ils accordaient eux-mêmes à leurs voisins du Nord« dans la poésie épique, la primauté qu'ils réclamaient dans la poésie lyrique *. Ouoi qu'il en soit , et pour une raison ou pour une autre, l'épopée provençale a péri, et ne s'est conservée qu'avec de graves altérations, des' lacunes considérables et des interpolations énormes dans le cycle que les jongleurs français ont rattaché à Gtarin de Monglane.
En effet nous ne pouvons espérer retrouver la tradition provençale dans les deux monuments bizarres dont il nous reste à parler. Le plus ancien est la Vie de saint Honorât ^ composée en 1300 par Bamon Feraud, moine de l'abbaye de Lérins '. Ce trouba-
' Voyei la liste donnée par Fauriel,/. /. Franck^ 1858) : « La parladora francesca
Les Provençanz faisaient comme les Al- val mais et es plus avinenz a far romanz
lemandt; ceux-ci, en effet, méprisaient et pasturellas ; mas cella de Lemosin val
profondtoient leurs poèmes nationaux, mas per far vers et cansons et serventes
qm 0006 ont été heoreosement conser- (p. 7i). »
Té% et iroQTaient, an contraire, les poè- * Ms. de la Bibl impér. La Val. 152,
oies français fort dignes d'éloges et d'imi- XV* s.; fr. 13509, X1V« s.; fr. 2098,
tBtîoo. XVI* 8. M. Faoriel indique le ms. fr.
* RamoD Yidal dit par exemple dans 7988, mais il contient tout autre chose,
sa Dreita manigira de trobar (Gnessard, Noos nous sommes servi du ms. La Val-
AmLHnmeigrammairet provençaies^ Paris, Uère. Des fragments ont été publiés, tra-
dour^ nous dit dans son prologue qu'il traduit un original latin, apporté de Rome à Lérins par un moine, et qui ne contient que la vé* rite pure. Il existe en elTet une vie latine de saint Honorât, qui a été imprimée à Paris, chez Petit, en 1511. Nous n'avons pu voir cette Vie, que les Bollandistes déclarent pleine des fables les plus puériles ' ; mais la Bibliothèque de Lyon en possède une traduction provençale qui paratt exacte. Nous avons sous les yeux les rubriques de cette traduction ', et elles ne contiennent rien qui se rapporte à Charlemagne *. Tous les récits qui le font intervenir, dans le poëme de Ramon Feraud, sont donc du fait de cet auteur, et il n'a pu les intercaler que par un incroyable anachronisme. Se fondent-ils^ comme le pense M. Fauriel, sur des chansons de gestes en langue d'oc? Ramon nous dit dans son prologue qu'il a lu, pour écrire son livre, plusieurs romans, entre autres la sainte geste de la bataille qui fut en Roncevaux, Il est à présumer que ces romans étaient provençaux, car rien n'indique d'une part que Fauteur ait eu connaissance du français, et d'autre part les quelques récits qu'il leur emprunte diffèrent notablement de ceux des poëmes en langue d'oïl sur le même sujet. Il y aurait donc eu, vers la fin du treizième siècle, des chansons de gestes provençales encore existantes; le fait est surprenant, mais il paraît difficile de le révoquer en doute. D'ailleurs les récits de
doits et commentés par M. Sardou {la qui sont la Vie de saint Alban, nn oa-
Vie de saint Honorât, Paris^ Janet, s. d. vrage didactique sur le Compost, un lai
(1858), in-8o). sur la passion, et une chanson ou plainte
1 M. Fauriel lui a consacré une notice sur la mort du roi Charles {E del rey
dans l'Histoire littéraire (XXII, 236), mais Karlle play sa mort en la canson ) ; cette
elle est pleine d'erreursetd'inexactitudes. dernière composition devient pour M.Fau-
n dit d'ahord que « c'est l'auteur qui riel un roman sur la mort de Charle-
nous a appris de lui tout ce que nous en magne, tandis que c'est très-probahle-
savons. » Il est bien étonnant que Fauriel ment une lamentation ou planh sur la
n'ait pas connu la notice de Nostredame mort de Charles d'Ai^jou (1285). L'ana-
sur Bamon Feraud (elle est donnée tout lyse de quelques épisodes de la Vida de
au long dans Sardou, /. /., p. vi). Il au- sant Honorât, par Fauriel, est aussi très-
rait appris dans cette notice que Ramon infidèle.
composa son poëme en 1300, et qu'il le * AA. SS. 16 /on., fabulis et delirm»
dédia à Marie, reine de Naples, femme mentis conferta.
de Charles II, et non à Marie, femme de * Nous les devons à l'obligeance de
Pierre 111 d'Aragon; au reste, le poème M. Paul Meyer, qui nous a signalé oe
lui-même aurait dû l'instruire là-dessus, manuscrit.
puisqu'elle y est appelée fUla de rey * Le premier chapitre dit d'ailleurs ez-
d'Ongria , qualité qui ne convient qu'à pressément que saint Honorât florit e
Marie de Naples. — Dans son prologue, nasquet en 428 ou 430 après J.-C., sous
Ramon parle de ses ouvrages précédents, les empereurs Théodose et Valentinien.
Ramon sont trop altérés pour qu'on puisse s'y fier; ils sont remplis de confusions qui doivent être mises sur le compte de Peraud et qui ne peuvent être attribués aux originaux qu'il avait lus *. Quelques faits se détachent pourtant de tout cela et peuvent être pris en considération pour l'histoire poétique de Charles, si on ne les regarde que comme d'assez douteuses variantes.
On peut encore moins accepter les récits d'un autre ouvrage provençal, qui a plus d'un rapport avec la chronique du Pseudo- Turpin, mais qui lui est bien postérieur. C'est le récit Des gestes de Charlemagne devant Garcassonne et NarbonnCy attribué à un prétendu Philomena, qui aurait été secrétaire de Charlemagne. On a beaucoup discuté sur la date de cet ouvrage; les bénédictins l'avaient fait remonter jusqu'au dixième siècle *; l'abbé Lebeuf ne le croyait pas antérieur au treizième •, et Rochegude le déclare du quatorzième \ 11 en existe une traduction latine, publiée par Ciampi *, qui a été exécutée, dit son prologue, par un certain Guillelmus Padtianus^ sur l'ordre de Bernard, abbé de la Grasse; or ce Bernard ne peut être que Bernard III, abbé de 1237 à 1255 *, donc l'original provençal est au moins de la première moitié du treizième siècle \ Nous ne pensons pas qu'il soit plus ancien, et les quelques arguments qu'on a déjà présentés pour établir ce point ' se fortifient surtout à nos yeux par le ton et le style du livre *•
La Bibliothèque Impériale en possède deux manuscrits ; l'un *^ remonte au quatorzième siècle; l'autre " n'est qu'une copie faite au dix-septième siècle d'un original qui se trouvait anciennement aux archives de Narbonne et qui est maintenant en Angleterre ".
* AiDfî lUiiion confond Sibile, flUe pais Bernard HI il n'y eut plus à la d'AgoUod, avec SibUe, femme de Guite- Grasse d'abbés de ce nom.
clio de Saasotgne et plus tard de Bau- ^ Rochegude se fonde, il est vrai, sur
d<Mrio (cf. Wolf, Sitderlùndische Voiks- la mention de Tëvèché de Castres, dout
page dem.)» la bataille d*Ales- la création est de 1317; mais voyez ci-des-
\f où ftit tué Vivien, avec la prise sous.
d'Afiêi par Charlemagne, etc. * Voy. Lebeuf, /. /.; Ciampi, Préface,
• Voy. Histoire iitt, t. IV, 211-212; p. xir.
L Tl, 13; I. VII, 16. * Voy. encore sur ce livre Fauriel, dans
• But. Acod. twtcr., t. XXI. YHisioire iiti., t. XXII; Dies, Poésie d*>r « Giossaire oecitamen, p. un. Troubadours, p. il 7.
^ De gestiê Caroii Magni ad Carcasso- <• Fr. 2232.
mûm €t Sarhonam, Florence,t1?23, in-8«. <* Fonds Doat 7, intitulé an dos : « Af-
* Bernard l** fut ibbé enti9(, Ber- faires de France, 8H -1294. »
aard II en 1206, ao an seulement, et de* ** British Muséum, coté Addii. Mss, 21,
De ces deux textes, ce dernier, que nous désignerons par Â, est évidemment le plus ancien ; le langage en est plus pur, plus régu* lier et ne présente pas les formes singulières que Faurîel a signalées dans la version B et qui, à notre avis, indiquent un état de la langue sensiblement postérieur. Cette différence n'est pas la seule qui se fasse sentir entre les deux textes ; bien qu'ils se suivent très-exactement pour les récits, la forme de leurs phrases, les termes même qu'ils emploient sont trop différents pour qu'on puisse les regarder comme deux copies du même original. Si nous rapprochons le manuscrit A de la traduction latine, nous remarquons une coïncidence tellement étroite qu'il est absolument certain que l'un des deux textes est la traduction de l'autre; or le choix ne saurait être douteux ; d'une part, Guillaume le Padouan déclare au début de son travail qu'il n'est que simple traducteur (praut mea possibilttas fuit translatare) ; d'autre part, Fauriel a montré que son latin était évidenunent calqué sur du provençal \ Quant au manuscrit B, nous pensons qu'il contient une version provençale de la traduction latine ; son texte est loin d'être aussi strictement lié au latin que celui de A ; il coupe les phrases, il modifie les tournures, sans toutefois altérer le sens. La traduction latine, exécutée au treizième siècle, parvint sans doute dans quelque monastère éloigné de la Grasse, où on ne connaissait pas le texte en langue vulgaire, et où on retraduisit la traduction de Guillaume '.
Il est très-difficile de distinguer, dans le Pseudo-Philomena, ce qui est de l'invention de l'auteur et ce qui repose sur des traditions ou des poèmes populaires. Cette dernière partie est à notre avis la moins considérable : elle consiste surtout en quelques noms propres et en quelques traits épisodiques. Le fond du récit est une de ces misérables supercheries monastiques comme nous en avons déjà rencontré plus d'une. Illustrer le monastère delà Grasse, lui faire reconnaître d'énormes privilèges, authentiquer de fausses
218; il n'est qae du qaatorzième siècle, du ins. B a une couleur dialectale très-
C'est M. Paul Meyer qui me fournit ce prononcée. Ce texte doit être du quator-
renseifrnement. zième siècle; en effet , c'est lui seul qui.
' Hist. litt.y L L mentionne un évoque de Castres, ^ 75 ▼**;
' Cette explication, que justifieraient le ms. A nommait l'évèque de Chartres,
aux yeux du lecteur des détails dans les- traduit en latin par episcopus Cartosseï^
quels nous ne pouvons entrer, se con- sis, pour Camutensis : le traducteur pro-
firme par l'observation que le provençal vençal n'a pas compris.
rdiques, et par-dessus le marché édifier les fidèles par quelques pieuses anecdotes^ tel est le but essentiel de l'auteur de ce triste roman. Il n*a pas eu le même succès que son prédécesseur^ Tauteur du laux Turpin; il faut attribuer cette différence à Tintérèt pas trop spécial et surtout à Tinsipidité du livre, auprès duquel la chronique attribuée à Tarchevéque de Reims est une lecture entraînante.
Â^ec quelques légendes recueillies dans des chroniques ou dans des ouvrages plus modernes, voilà tout le contingent que la Provence apporte à Thistoire poétique de Gharlemagne. CKest peu de chose; mais il faut surtout s'en prendre au temps, qui nous a envié des monuments incomparablement plus nombreux et plus beaux que ceux qui nous restent,
§ IIL — Les Romans en prose.
Nous nous arrêterons peu à cette transformation des chansons de gestes, grftce à laquelle elles ont subsisté jusqu'à nos jours. Elle remonte en général au quinzième siècle : la plupartdes romans en prose étaient exécutés quand l'imprimerie vint tout à coup leur donner une vie qui n'était guère en eux-mêmes, et les répandit en grand nombre, non-seulement en France, mais dans toute TEurope. Des bibliographies spéciales ^ ont embrassé dans leurs listes presque tous ces romans, qui peuvent se diviser en deux classes : ou bien ils ne sont que les anciens poèmes mis en prose, ou bien leurs auteurs ont été inventeurs. Dans ce dernier cas, leurs compositions ne nous offrent pas grand intérêt : ce sont des combinaisons de divers épisodes empruntés aux anciens romans, plus souvent des essais généralement malheureux pour fondre ensemble les livres du cyde de Gharlemagne avec ceux de la Table-Ronde, quelquefois enfin des œuvres allégoriques et morales d'où l'élément traditionnel a tout à fait disparu.
Toutes les anciennes gestes carolingiennes ne furent pas, tant s'en faut, dépouillées de leurs rimes pour prendre le langage du quinzième siècle et faire gémir les presses nouvelles. Le choix des arrangeurs fut naturellement guidé par le goût de leur temps et la
* Toycz Gnne^ Dunlop - Liebrecht, rapportent à Charlemat^e, avec la date Schmidt, Bmiiet, etc. Nous donnons, k de leur première éditioa^ d*après ces au* Xâppemlke, n« IH, la liste de ceux qui se teors.
popularité plus ou moins grande des divers poëraes. Or ce n'étaient pas toujours les meilleurs qui avaient réussi à se maintenir en faveur depuis le douzième siècle. Nous ne retrouvons pas, par exemple, la Chanson de Roland, tout à fait détrônée par la chronique de Turpin, qui a trouvé place et dans la Conqueste du grand Charlemagne et dans Galyen le Rhétoré. On n'a mis en prose ni Aspremontj ni aucun des Guiteclins^ ni les poèmes consacrés à Guillaume au court Nez. En revanche, les plus récentes élucubrations des gesteurs de la troisième période , comme Doon de Mayenc€y ont été refaites par les arrangeurs, et les anciens poSmes n'ont été admis par eux qu'avec tout le cortège de leurs continuations : Huon de Bordeaux, Ogier le Danois, Renaud de Montauban. Amis et Amile, ont passé à la postérité avec toutes les additions qu'ils avaient reçues pendant trois siècles.
Quant aux continuations qui sont l'œuvre originale des prosateurs eux-mômes, elles se réduisent en somme à peu de chose : on peut leur attribuer des livres comme la Conquête de Trébizonde, Ma-brian, Meurvin, Galien, qui ne leur font pas grand honneur, et qui d'ailleurs sont trop étrangers à toute tradition et laissent trop complètement Charlemagne dans Tombre pour que nous nous y arrêtions ici.
§ IV. — Les Cofnpositions cycliques.
Les différents poèmes dont nous avons jusqu'ici raconté trèssommaireitient l'histoire générale trouveront leur place dans notre second livre, et nous donnerons sur chacun d'eux les détails qui sont nécessaires pour les apprécier. Nous devons au contraire parler ici de quelques ouvrages où on a essayé de réunir les divers poèmes dont Charlemagne est le centre en un seul tout, d'en faire une histoire suivie, d'écrire en un mot la Vie de Charte^ magne d'après les chansons de gestes et les légendes. Ces ouvrages toutefois n'ont pas exclu toutes les données historiques ; ils les ont tous admises, bien que dans des proportions plus ou moins fortes. Le premier qui nous occupera n'a même cru écrire qu'une histoire, et si les fables dont sa mémoire .était pleine se sont introduites dans son récit, c'est pour ainsi dire malgré lui.
* Ces deux romans sont des suites n*est peatétre qu'une traduction de ride Renaud de Montauban, Le premier talien.
1* Cet auteur est Philippe Mousket, que nous rangeons ici, parce que la vie de Gharlemagne tient dans sa chronique une place tout à fait exceptionnelle, et sort si souvent de la réalité historique qu'elle peut être regardée comme fabuleuse dans son ensemble. Philippe Mousket était un habitant de Tournai, qui a sans doute terminé sa chronique en 1243, Tannée même où s'arrête son récit '. L'histoire de Gharlemagne occupe près du tiers de son ouvrage, c'est-à-dire environ dix mille vers. Mousket n'est qu'un limeur qui n'a aucune vue d'ensemble; aussi a-t-il complètement échoué dans sa tentative de concilier l'histoire et les chansons de gestes. Non-seulement la vie de son héros est beaucoup trop courte pour avoir pu contenir tous les exploits qu'il lui prête ; mais encore les deux ordres de faits qu'il raconte sont d'un caractère si différent qu'il ne parvient pas à les harmoniser, bi0n qu'il les recouvre également de son style monotone. Il tombe même dans des contradictions qui d'ailleurs étaient à prévoir, mais qui ne le gênent guère * ; il ne se soucie d'aucun ordre chronologique, ou du moins n'arrive-t-il à en conserver aucun. Les' chansons de gestes le débordent : quand il en introduit une, l'autre la suit, et il ne sait plus comment reprendre le fil de son récit régulier. Aussi de temps en temps se détermine-t-il à se débarrasser à la fois d'un certain nombre; il fait alors de grandes énumérations de béros ou de conquêtes, sans se demander si elles viennent bien à son propos *. Il faut cependant lui reconnaître une précieuse qualité : il n'altère pas les textes qu'il cite ; il donne en général des résumés trèb-Iidèles des chansons qu'il rapporte, et pour quelques-unes, que le temps n'a pas épargnées, on peut se fier à ses indications, qui deviennent trè?-précieuses. On doit aussi avouer qu*ii a pour Gharlemagne une admiration passionnée qui se répand dans un éloge trop empreint de l'esprit monacal ^, mais qui le soutient un peu au-dessus de son niveau ordinaire quand il raconte les hauts faits de l'empereur.
Les textes que Mousket a connus sont nécessairement antérieurs à 1240, et nous relèverons dans notre second livre le profit qu*oa peut souvent tirer de ses allusions ou de ses récits. En dehors des chansons de gestes et des documents réellement histori-
« Voy. Bùi. lut, t. XXI, p. 698. * V. 4634 et soiv., 8426 et suiv., 11971
* Cf. les vert 4724-5 avec les vers 3130 et siût. et foiv. * V. 3480 et suiv.
ques, il a encore consulté diverses légendes monastiques, telles que la vie de saint Gilles, celle de sainte Amauberge, et d'autres, qui contenaient sur Gharlemagne des traits qu'il a incorporés à sa compilation. Sa chronique a été imprimée par M. de ReîJSenberg avec un grand luxe de commentaires, où se déploie une érudition plus variée que critique *.
T Le po6me de Girard d'Amiens est spécialement consacré à Gharlemagne, dont il raconte la vie, divisée en trois livres '• H semble avoir voulu être historique, et cependant il a admis plusieurs chansons de gestes ; il n'a peut-être eu sous les yeux, en fait d'histoire, que les chroniques de Saint-Denis. Il avoue leur devoir le second et le troisième livre ; mais il prétend tenir le premier, qui est entièrement fabuleux, des chroniques d'Âix *; il cite un autre ouvrage qui semblerait être une falsification analogue à celle de Turpin, mais qui n'est mentionné, à notre connaissance, nulle part ailleurs : ce sont de prétendues décrétâtes de saint Léon (c'est-à-dire sans doute du pape Léon III), dans lesquelles il aurait raconté l'histoire de Gharlemagne et principalement la guerre d'Espagne ^ ; le troisième livre, et le passage même où il cite cette prétendue autorité, sont néanmoins calqués sur le Pseudo-Turpin,
Le Roman de Gharlemagne a été écrit de 128S à 1314; il est dédié à Charles de Valois *. Il est divisé en trois livres ; dans le premier, l'ancienne chanson de Mainet est travestie à la mode du temps ; dans le second, l'auteur essaye de donner, d'après les chroniques de Saint-Denis *, une vie de Gharlemagne qui n'est qu'une éternelle succession de guerres racontées sans aucune intelligence et dans un style d'une étonnante platitude ; les seuls morceaux qui aient quelque intérêt sont ceux où l'auteur abandonne l'histoire et emprunte un épisode aux chansons de gestes ; il y a certains traits qu'on ne trouve même que chez lui. Enfin le troisième livre fait subir à Turpin la
« Bruxelles, 1836-38, 2 vol. in-4«. L'é- < F* «43 i« B. : ditear avait d'abord vu dans M OUSket \U1 Et ce dlit ulnt Lyont qui nooé on est gannz,
évèque de Tournai; il a reconnu son er- Qui de ChaUet tôt biea tous lee fez appuans, leur dans le Supplément (Bruxelles, 1845, P» quoi decrez en fist, qui nous est escleiiana ^.40 \, Les fez que Challes fist. Traiz est en ce tomans.
* Le Roman de Chariemagne (Bibl. * Voy. P. Paris, Jlf«f. françois, t. V, Impér., ms. fir. 778, anc. 7188). p. 149 et suiv.
* Derniers vers du livre L • Fol. 70.
màme opération qu'aux originaux des deux livres précédents.
Girard ne mérite pas la confiance que nous avons accordée à Mousket. Il altère les poèmes qu'il a sous les yeux par deux raisons : d*abord parce qu*il a voulu rendre son récit aussi historique que possible et a changé les traits qui ne pouvaient s'accorder avec les chroniques ; ensuite^ parce qu'il veut accommoder ses récits au goût de son temps. Or le goût était mauvais et l'écrivain pire encore. Il appartenait à l'école d'Âdenès, dont il prétend dès l'abord continuer la Berte aus gratis pies, et il en exagère tous les défauts sans les compenser par aucune de ses qualités. Il essaye conmie Âdenès de soumettre la forme épique à des lois plus rigoureuses : non-seulement il rime avec une exactitude assommante, mais il fait suivre une tirade masculine d'une tirade féminine sur la môme voyelle, à limitation de son maître ; toutefois cette alternance est loin d'être régulière^ et n'est môme guère tentée que dans la première partie du poème. Une innovation qui lui est propre, et qui, réunie aux autres, arrive à faire de la fieille forme du Bolandj si libre et si rude^ la psalmodie la plus uniformément ennuyeuse du monde, c'est de donner à toutes les tirades le même nombre de vers, à savoir vingt ; mais il n'a pas mis plus de suite dans ce raffinement que dans l'autre, et il s'en est heureusement lassé assez vite.
L'ouvrage de Girard d'Amiens est inédit et ne sera jamais publié. La Bibliothèque des Romans a donné du premier livre une analyse qui, pour être courte, n'en est pas moins très-infidèle ^ L'auteur de cette analyse a eu certainement sous les yeux, en racontant d'après Girard les aventures de Mainet, le récit assez différent qu'en donnent les Beali di Franda, et il a emprunté à ces derniers divers traits qui ne sont point du tout dans Girard et qui dqiuis lui ont été attribués *•
3* Quand les vieilles chansons de gestes eurent tout à fait perdu leur vogue séculaire et que la prose eut envahi le domaine de llmagination, il se trouva des amateurs de poésie chevaleresque qui souhaitèrent de posséder sous cette nouvelle forme les histoires de Chariemagne et de ses plus illustres guerriers. L'un des plus passionnés était Philippe le Bon, le célèbre duc de Bourgogne, dont le règne n'est pas moins important dans l'histoire litté-
f. d€$ Bornant, 1777, octobre. donnons à l'Appendice, n^ 1V^ l'anal^
* Vof et notre IWre 11, chap. m. Noos complète de Girard.
raire que dans Thistoire politique. Il fit exécuter par les auteurs qu*il protégeait un grand nombre d'ouvrages dont la plupart sont purement littéraires. La bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, contient un superbe manuscrit, formant deux volumes reliés eu trois tomes, et intitulé : a Les Conquestes de Charlemaine; » on lit au dernier feuillet : « Gy fine le second volume des conquestes du noble empereur Charlemaine, lequel par le comendement et ordonnance de treshault, tresexcellent et trespuissant prince Philippe, par la grâce de Dieu duc de Bourgogne... a esté extrait et couchié en cler français par David Aubert, l'an de grâce mil quatre cent cinquante-huit ^ » Ces expressions indiquent bien un auteur, et non un simple copiste, comme le faisait croire Vexplicit d'un manuscrit de Paris que David Âubert déclare simplement avoir grosse h Hesdin * : il s'agit de V Histoire des trois fils de Boys, production insipide s'il en fut, mais qui eut autrefois du succès, et qu'il est peut-être permis, grâce au rapprochement des idées et du style , d'attribuer désormais à l'auteur des Conquêtes de Charlemagne.
Nous n'avons eu sous les yeux que les titres des chapitres de David Aubert *, et, s'il est l'auteur des Trois fils de Bois, il doit gagner à ne pas être plus connu. Ces rubriques suffisent à la rigueur pour apprécier son travail et elles nous épargnent la lectture de la prose habituelle aux auteurs du temps, qui n'est guère moins fatigante que les vefô de Girard d'Amiens. Les rubriques nous montrent que David Aubert a essayé de donner à la vie de son héros une unité qu'elle n'avait pas reçue jusque-là dans les récits fabuleux dont il était l'objet, et on doit reconnaître qu'il est infiniment supérieur, sous ce rapport, à Philippe Mousket et à Girard. Sauf les chapitres ni-xxi du premier livre, où il est à peu près historique, il s'appuie sur des chansons de gestes, et il a généralement bien choisi ses sources. Il en a même connu qui se sont fermées pour nous : le récit par lequel il prépare la guerre d'Espagne semble particulièrement fondé sur de très-bons originaux. Les Enfances (TOgier, Aspremont, Girard de Vienne, Benaud de Montauban, Boncevaux, le Guiteclin de Bodel, tels sont en outre les principaux textes qu'il a suivis ; il faut y joindre Tur-
« Dans Reiffenberg, PhiL Mousket, 1. 1, 1. 1, p. 106. p. ccLXV. ' Dans Reiffenberg^ Philippe Mcusket,
* Voy. P. Paris, Manuscrits français, 1. 1, p. 474 et suiv.
pin et la légende latine du Voyage à Jérusalem. Malheureusement tout cela était travesti à la mode pseudo-chevaleresque, si Ton peut ainsi dire, du quinzième siècle : après avoir été le libre et puissant ressort de la société féodale, le sentiment chevaleresque, auquel la politique envahissante enlevait chaque jour sa valeur réelle, s'était réfugié dans une sorte de cant de cour, qui n*est pas sans analogie avec cette résurrection inintelligente du moyen Age à laquelle, au commencement de ce siècle, on a dû le genre troubadour. Pour le goût nouveau, les anciens types n'étaient pas assez extraordinaires, ni les anciens récits assez merveilleux ; pour les faire accepter dans les cours brillantes où on prétendait renouveler la Table-Ronde, il fallait les orner et les idéaliser un peu ; c'est* ce que fit sans aucun doute David Âubert, à en juger par quelques-unes de ses rubriques \ Un autre défaut de ce temps, c'est de ne savoir pas finir ; les écrivains, comme s*ils étaient emportés malgré eux par cette prose oratoire, nouvelle conquête de la littérature, la laissent se développer et s'allonger à l'infini dans des périodes dont ils ne tiennent pas toujours le fil ; à la fois empesés et traînants, ils ne savent même pas compenser leur babil par quelque vivacité. Leurs longueurs sont d'ailleurs le plus souvent déplacées, et il en est plus d'un qui mérite le reproche de Dandin :
Il dit fort posément ce dont on n*a que faire^ Et court le grand galop quand il est à son fait
« Mais le premier. Monsieur, c'est le beau I i> auraient*ils certainement répondu, et David Âubert tout le premier. Nous ne regrettons donc de n'avoir pas sa prose sous les yeux qu'à cause de quelques détails nouveaux qui se trouvent peut-être dans certains chapitres; encore aurait-il fallu les soumettre à une sévère critique.
4* La Conqueste que fit le grand roi Charlemaigne esEspaignes ne doit pas être confondue avec la compilation de David Aubert. Ce livre est le même que celui qui porte le nom de Fierabrasy et nous nous étonnons que MM. Grasse * et Brunet ', qui ont tous deux reconnu des analogies entre ces deux ouvrages, qui ont
* Voyex les rabriques du Voyage à Je- ' Sagenkreise, p. 309. rsMlAR, dansle KGOod volume, et coin- ^ Manuel, «. v. Conqueste et Fiera» (orex avec la légende latine. bras,
même &it remarquer la presque identité des prologues, n'aient pas prononcé qu'ils n'en font qu'un, ce qui est incontestable, les éditions ne présentant d'autre différence que le titre et les modifications de langage amenées par le temps. Sous le nom de Fierabras, M. Bnioet indique une édition de 1478 ; sous le titre de la Conquête de Charlenuxçne îl n'en connaît pas avant 1501, mais la Bibliothèque Impériale en possède une de 1486 *. Au reste l'ouvrage est divisé en trois livres, et la traduction en prose de Fierabras ne forme que le second ; l'ensemble a la prétention d'être une histoire de Gharlemagne. Elle y est même précédée d'un abr^ de l'histoire de France depuis Clovis, grossièrement conforme aux chroniques. Puis vient l'éloge de Chariemagne et un sommaire de son règne; on raconte ensuite le voyage à Jérusalem d'après la légende latine ; tel est le contenu du premier livre. Le troisième comprend le récit de la guerre d'Espagne d'après THirpin. L'auteur nous a donné lui-même des renseignements sur ses sources. H nous apprend d'abord * qu'il a écrit sur la demande de messire Henry Bolomier, chanoine de Lausanne, grand admirateur de Chariemagne. « Selon les matières que j'ay peu amasser, j'ay ordonné cestuy livre; car je n'ay eu intencion de déduyre la matière que je ne aye esté informé par plusieurs livres et principallement par ung qui est intitulé le Mirauer hystorial, et aussi parles cronicques qui font mention de l'œuvre suyvante. » Il est fort probable que ces cronicques^ vaguement désignées, n'ont jamais été consultées par notre auteur, qui trouvait dans le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais tout ce dont il parle, sauf le Fierabras; aussi dit-il au début du second livre : ic Ce que j'ay dessus escript, je l'ay prins en ung moult autentique livre, lequel se nomme le Mirouer hystorial, et aussi es croniques anciennes, et l'ay translaté de latin en françoys ; et la matière suyvante que fera le second livre est d'ung romant faîct en l'ancienne façon, sans grande ordonnance, dont j'ay esté incité à le réduyre
* Void l'explicit : « Cy flnist Fierabras. faict à llionnear da treschrestieii roy de
Imprimée a Lyon par Pierre de Saincte France Charles VH1% dernièrement dé-
Lucye dict le Prince. Lan de grâce cédé, touchant la joornée de Foumoae;»
MCCCCLXXXVI. Le vu jour de septem- Charles VIII mourut en 1498; on ragusta
bre. B Toutefois le titre au moins et les évidemment un titre et une queue à
trois feuillets qui suivent cet explicit Tanciehne édition,
sont postérieurs; ces feuillets contien- * Nous citons d'après l'édition de i486,
nent, d'après le titre ^ «aulcun recueil indiquée d-dessus.
en prose par chapitres ordonnez. Et est appelle celluy livre selon aulcuns Fierabras. )> On voit que le travail auquel le compilateur s'est livré, « selon la capacité de son petict engin, » n'était pas fort difficile : il a simplement mis en mauvaise prose française le latin de Vincent de Beauvais et les vers de Fierabras. Son ouvrage n'en a pas moins eu dès son apparition un succès immense, qui d'ailleurs n'est pas épuisé ; car on le réimprime encore à Épinal et à Montbéliard, de plus en plus défiguré dans chaque édition successive, et de temps à autre un peu rajeuni. Nous en avons sous les yeux une édition du temps de la République, à Troyes, chez la citoyenne Gamier. Elle est intitulée : « Gonquestes du grand Ghariemagne, roi de France, avec les faits héroïques des douze pairs de France, etc. » Sauf les innombrables fautes qui rendent souvent le texte inintelligible, et un certain rajeunissement, trèsmodéré toutefois,^ du langage, c'est toujours l'ouvrage offert au chanoine de Lausanne. Seulement la division en trois livres a disparu ; l'ouvrage comprend soixante-dix-sept chapitres, plus un petit prologue sur l'origine troyenne des Français, détaché du reste on ne sait trop pourquoi. Il n'est plus fait mention de Henri Bolomier ; mais on invoque encore l'autorité du Miroir histonal; le préambule de Fierabras, que nous avons cité plus haut, est ainsi rapporté : <c Pour ce que j'ai dit ci-dessus, je l'ai puisé dans un livre nommé Miroir hisiorial, dans les Chroniques ati" dames, et l'ai seulement traduit du latin en françois. La matière suivante est du roman fiait de l'ancienne façon, sans grande ordonnance, que l'on m'a engagé * à mettre en prose, par chapitres ordonnés. Ce livre se dit Fierabras, à cause qu'icelui estoit merveilleux. » Mais nous lisons en outre : « C'est pourquoi dans les chapitres suivants je n'entends pas seulement réduire la rime an* cienne en prose et diviser la matière, parce qu'il ne me sera pas possible de le faire sans ajouter quelque chose à ce livre, que je trouve pareillement réduit. » Cette phrase peu intelligible doit signifier que l'auteur a fait de son chef des additions au roman de Fierabras; ces additions paraissent consister essentiellement dans la liste des douze pairs de France qui suit ces paroles, et dans la moralité ridicule du chapitre zvn : ic Conmie Charles et Rdand sont repris par l'auteur. »
* Contre-sens; voyes plos haut.
§ V. — Les Chroniques.
L'immense mouvement poétique qui se produisit en France autour du nom de Gharlemagne ne pouvait laisser indiffërent aucun de ceux qui s'occupaient du passé. Â une époque où il n'y avait pas de critique, il semble même que les chansons de gestes eussent dû faire loi pour tout le monde, et s'imposer aux auteurs de chroniques ; dans ce cas-là, l'histoire réelle nous serait peutêtre impossible à reconstruire aujourd'hui, mais notre épopée nationale y aurait sans doute gagné. Il n'en fut pas ainsi : la division établie entre les clercs et la ge^it laie, la persuasion où étaient les* premiers que toute science était seulement transmissible en langue latine, le mépris qu'ils faisaient des jongleurs, les mirent en garde contre leurs récits. Us souCTraient cependant de ne rien trouver dans leurs livres qui ressemblât aux belles choses que racontaient les gestes ; aussi accueillirent-ils avél2 satisfaction la chronique de Turpin, qui leur présentait, revêtues de toutes les garanties d'authenticité qu'ils pouvaiedt désirer, et écrites en latin, les merveilleuses histoires que jusque4à ils n'avaient pas osé admettre dans leurs compilations. Geoffroi, le prieur de Vigeois^ l'envoyait au clergé de Limoges après l'avoir soigneusement revue : <c Je l'ai lue avec d'autant plus de joie, disait-il, que noub avions ignoré jusqu'à présent ces choses, hormis ce que les jongleurs en colportaient dans leurs chansons. r> Depuis ce moment, la chronique de Turpin, plus ou moins complète, est insérée dans toutes les compilations ; aucun historien ne songe à la révoquer en doute ou à exclure même tacitement la partie que tous, sans doute, regardent comme la plus précieuse de l'histoire de Gharlemagne. Il en est de même de la relation légendaire du voyage de Charles à Jérusalem, insérée aussi régulièrement dans toutes les histoires successives.
Ces faits n'ont besoin que d'être signalés; mais il n'en est pas de même de certains cas où des chroniqueurs admettent dans leurs récits d'autres traits fabuleux relatifs à Gharlemagne ; ces cas méritent d'être examinés avec plus de soin. Les traits dont il s'agit peuvent provenir ou de légendes particulières, ou de chansons de gestes : nous trouverons des exemples de ces deux hypothèses.
1* Nous avons déjà parié en général des chroniques écrites peu de temps après la mort de Gharlemagne, ou môme de son vivant, dans lesquelles on rencontre des traits fabuleux. Ces légendes sont indiquées dans le cours de cet ouvrage, et nous n'avons pas besoin de nous en occuper ici. A mesure qu'on s'éloigne de l'époque carolingienne, les anecdotes rapportées sur le grand empereur deviennent naturellement plus rares, les chroniqueurs ayant lliabitude de se transcrire simplement les uns les autres, et les cloîtres restant fermés aux récits qui couraient parmi le peuple. Il y a cependant qudques traditions monastiques que nous voyons q^Mraltre pour la première fois dans des écrits postérieurs de plusieurs siècles à Charlemagne : les auteurs les plus riches sous ce rapport sont les hagiographes, et ces légendes sont le plus souvent relatives à la provenance de certaines reliques. Nous retrouverons aussi, par la suite de notre travaQ, ces documents épars, trop peu importants pour être passés en revue \
2* Les chansons de gestes ont trouvé accès dans quelques écrivains latins d'assez bonne heure, soit sous forme d'allusions, soit même comme récits plus détaillés. Pour la première catégorie, il est inutOe de distinguer des chroniques proprement dites les écrivains de tout genre; car leur témoignage a surtout du prix en ce qu'il nous permet de constater, à une certaine date, l'existenoe de poèmes dont la forme conservée est postérieure à cette date. C'est ainsi que la Vie de saint GuiUaume de GelUme, les poésies de Raoul Tortaire, les Quirinattu de Metellus de Tegemsee nous fournissent de précieux renseignements sur l'époque à laquelle étaient chantées les gestes de Guillaume au court nez^ de Boland et d'Ogier le Danois. Plus tard, ces allusions perdent de leur valeur et ne sont plus guère que des indices de la popularité qoe bien d'autres raisons assignent aux poèmes héroïques.
D en est autrement quand les chroniqueurs admettent dans leur texte les récits mômes des chansons de gestes ; ils nous rendent alors un double service, d'abord en nous permettant de reconnaître précisément la forme sous laquelle ils avaient entendu ces chansons, ensuite en nous en faisant parfois connaître, au moins en substance, qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Le
* U frot Joindra lux rédts des chro- prédicatears. Oa eo trouve par exemple oiqaeanletaiiecdolee qui te rancontrant plus d'une dans le livra de M. Wrifbt» Cr^uenunent dans les moralistes ou les Popuiar latin .Horiff.
i02 LIVRE PREMIER.
plus précieux et le plus ancien des chroniqueurs qui nous ont fourni de semblables renseignements est le moine désigné vulgairement sous le nom d'Albéric des Trois-Fontaines, d'après un monastère cistercien du pays de Liège, mais qui en réalité était augustin au couvent de Neufmoutier près d'Huy, dans la même contrée, et mourut vers 1246 \ Albéric n'est qu'un compilateur, sauf pour les vingt dernières années de sa chronique, où il raconte les événements contemporains ; il avait fait des extraits de cinquante-six auteurs qu'il rapporte chronologiquement , s'efforçant , à partir du septième siècle, de donner à chaque année son histoire. Ce qui fait aujourd'hui son principal mérite à nos yeux est ce qui l'a discrédité parmi les historiens : il a donné accès aux poèmes en langue vulgaire dans toute la partie de son histoire où il les rencontrait concurremment avec les chroniques, et les a résumés quelquefois avec assez de détails. On a donné ailleurs la liste des passages de ce genre qui se trouvent dans l'œuvre du moine de Neufmoutier*; nous y renvoyons nos lecteurs pour les faits antérieurs ou postérieurs à Charlemagne : ceux qui le concernent personnellement seront indiqués dans notre second livr«. Il est assez curieux de voir comment Âlbéric se comporte avec les chansons de gestes qu'il insère ; parfois il les rapporte sans commentaire, ayant l'air de les croire parfaitement historiques ; c'est ainsi qu'il donne, sans aucune réserve, la généalogie de la maison de Modtglane. D'autres fois il soumet le récit épique à une critique assez judicieuse, mais où il s'efBiroe cependant de n'abandonner ni les chroniques ni la légende. C'est principalement l'histoire d'Amis et Amile qui lui suggère des scrupules ; il y a là des noms propres de rois et de papes tout différents de ceux que lui fournissent d'autres sources ; pour se tirer d'affaire, il a deux moyens : il suppose ou qu'un personnage avait deux noms, ou que deux personnages ont eu le même nom. «Il faut essayer, dit-il, démettre quelque concordance dans l'histoire d'Amis et Amile. ... Le pape qui les baptisa s'appelait Dieudonné, ce qui est inadmissible, mn papa bmaminis sit. n Plus loin , retrouvant Hardré, personnage déjà mentionné, il dit : « Ou il y a eu deux Hardrés, ou il n'est pas vrai qu' Amile ait tué Hardré, conmie nous l'avons vu plus
* Voy. Pertz, Archiv, t. X^ p. 174 et gedkhte, p. 157; elle est ploB complète suiv.; Hist. lUt, t. XVHI^p. 276 et sniv. dans rezcellent travail de M. Wilmaas « Oans Wolf, Alfraniôsisahe Heiden» rar Albéric (Pertz^ Arehiv, X, 239).
haut ^ j> Les dates ne le troublent pas moins, et, malgré son Aési"^ d'apporter de la concordance dans tout cela, il est obligé de conclure : a Cette histoire semble donc être apocryphe dans quelques parties. » Le plus souvent il rapporte les récits épiques en prévenant que ce sont des chansons, auxquelles il ne faut pas ajouter une foi absolue, a Ces choses ne se trouvent que dans les chansons (f 36 V* A, sur Aspremont) . . . Comme il est dit dans la chanson (f 39 v"" A, sur Basin) ... On chante là-dessus de belles choses, que ce soit fable ou vérité (^ 48 v^ B, sur Gui de Bourgogne) ... On raconte de lui des merveilles, historiques ou fabu-« leuses (P SI V B, sur Huon de Bordeaux). )» Le passage le plus curieux est celui qui termine son sommaire de la chanson perdue de La reine Sibile (f* 33 V* B) : a Sur la répudiation de cette reine, qu'ils ont appelée Sibile, les chanteurs français ont tissu un ioTi beau récit . • • Mais toutes ces choses, bien qu'elles charment les auditeurs, et qu'elles les émeuvent soit au rire, soit m6me aux larmes, s'éloignent trop visiblement de la vérité historique, et ont été inventées par amour du gain. » Ce passage nous montre l'impression produite par les chansons de gestes sur leur public, impression à laquelle peut seule se comparer de nos jours rémotion thé&trale, qui, dans le drame moderne comme dans l'ancien poôme, nous fait rapidement passer du rire aux larmes. Il sert en outre à démontrer que les allusions d'Âlbéric se rapportent à des poèmes français (a cantoribus gallicis pul-cherrima contexta est fabula)^ et non allemands, comme l'a pensé récemment un très-habile critique , que nous nous étonnons de voir émettre une hypothèse si peu soutenable \
La portion de la chronique 4'Albéric où il a fait des emprunts aux chansons de gestes n'a été publiée que par Leibniz * ; outre que son édition est excessivement rare, elle est loin d'ôtre correcte ; aussi avons-nous toiyours cité d'après le bon manuscrit qui est à la Bibliothèque Impériale^.
Albéric est à peu près le seul auteur latin qui ait fait aux chansons de gestes l'honneur de les analyser, et il parait que
> Cf. aussi ce qa'U dit de CoasUntm. manique. Noos démontrerons, dans notre
* Baitich, Vébtr Karl Meinet, page 4. second livre, que ce poème est anedua-
M. Bartscfa se fonde uniquement sur ce son de gestes française.
qn'Albéric connaît le poôme de Charlei > Hanovre, 1698, in4% et dans les Ac-
H SUgast^ poftme qui, suivant lui, est cestione» hiâtaric» (Leipng, 1698).
otiginairement et incontestablement ger- * Ms. 4896 A (quatorxième siècle).
i04 LIVRE PREMIER.
sa chronique ne fiit guère répandue ; car, s'ils l'avaient eue sous les yeux, les compilateurs qui lui ont succédé n'auraient pas manqué de reproduire ses citations, les trouvant dans la langue savante.
Un auteur français qui écrivait au commencement du treizième siècle avait déjà admis quelques fragments épiques. C'est un chroniqueur saintongeais dont l'ouvrage est contenu dans le même manuscrit qu'une traduction interpolée de Turpin dont nous avons parlé ailleurs ^ et dont on peut le regarder également comme l'auteur. Le dialecte des deux ouvrages est en effet le même ; et on trouve mentionnés dans l'un et dans l'autre des héros du cru, tels que Taillefer de Léon, comte de Saintonge, qui ne sont nommés nulle part ailleurs. L'auteur, qui ne doit sans doute pas être appelé Nicolas de Senlis % a résumé dans sa singulière petite chronique la chanson de Berte au grand pied; il contient en outre quelques allusions que nous rappellerons plus loin \ Il s'est donné encore plus large carrière dans sa traduction de Turpin, qu'il a interpolée, conmie nous l'avons dit, de la façon la plus bizarre. Cette interpolation, qui comprend environ la matière de vingt pages^ et correspond aux chapitres ix-x du latin (édition Ciampi), réunit, dans la confusion la plus étrange, des récits empruntés aux chansons de gestes, des traditions locales, des citations de chartes fausses, des légendes pieuses et surtout des histoires de reliques supposées. Le moine de Saintonge qui l'a fabriquée a consacré quelques mots à presque toutes les localités de son pays ; aussi son étonnant pot-pourri serait-il fort intéressant pour l'histoire de cette province; mais il a rarement de la valeur pour nous, parce qu'il ne repose trop souvent que sur la grossière invention du traducteur. Il correspond d'ailleurs à un passage parfaitement analogue de la chronique ci-dessus mentionnée, et confirme la conclusion, déjà suggérée par d'autres motifs, que ces deux productions ont le même auteur.
M. Guessard a le premier signalé une autre chronique française qui a fait aux chansons de gestes de larges emprunts et serait aussi
* DeP^eudo-Turpifio^lV.— Ms.fr.5714. pelle l'Espagne Pamey et prend les Pyré-
* De Pseudo-Turpino, 1. 1. nées pour on homme, Pirtnà. « E quant ' Donnons un exemple de rintelligence ot sonnonté la landa Pirenei e yencnz,
de l'auteur. Il raconte l'expédition de etc. . . E quant sont ce Pirenei, aparelia
RonceTaiix d'après Eginhard ; mais il ap- la traison en Guascouia. »
LES SOUKCES. \0:i
précieuse que celle d*Âlbéric, si elle n'était d'une date bien postérieure. EUe ne peut en etTet remonter plus haut que la fin du quatorzième siècle ^ ce L'auteur, pour écrire les règnes de Gharlemagne et de Louis le Débonnaire, a pris à pleines mains ses matériaux dans la plupart des chansons de gestes *. » Il les abrège dans une prose terne, plate et délayée qui est le style le plus habituel de son temps; mais il est cependant utile à consulter, surtout parce qu'il nous a seul conservé au moins l'analyse de quelques chansons perdues ; il offre en outre sur d'autres des variantes intéressantes '• Il semble être resté parfaitement inconnu aux chroniqueurs qui l'ont suivi.
§ VI. — La Poésie latine.
Les clercs ne s'occupèrent pas seulement dans leurs chroniques de l'histoire de Gharlemagne ; ils lui consacrèrent aussi quelquesunes de leurs élucubrations poétiques. Ces travaux se divisent naturellement en deux classes : les uns sont inspirés par des poèmes populaires ; les autres sont ou croient être historiques.
Nous avons déjà énuméré la plupart des œuvres de la première cat^rie ; en première ligne, nous rappellerons le fragment de la Haye, sur lequel nous n'avons pas à revenir. Nous avons aussi mentionné l'abrégé du Rolandy en distiques latins, que M. Francisque Michel a publié ^. Cette composition, qui remonte peut-être au douzième siècle, est d'un style et d'une versification bizarres. L'auteur a eu sous les yeux un texte dont quelques variantes ne se retrouvent dans aucun de ceux qui nous sont parvenus *• A la fin du même siècle, un moine de Tegemsee, appelé Metellus, consacra une sorte d'élégie aux aventures d'Ogier *; ce petit poème est écrit
* Gaessard, iW/oce de Jfaoaire, daoB ment toutes Bramimunde. Ce qui est U Biài. de tÉcoie des chartes, 5* série, plus curieux, c'est qu'il ne suit pas Turt. V, p. 504. Le manuscrit n'est que du pin (puisqu'il le fait mourir dans lecom seisième siècle. C'est le ms. franc. 5003. bat), et qu'il a en commun avec lui un
' Guessard, /. /. trait qui manque dans le poème (v. 1. 11,
* Noos donnons à VAppendke, n« V, ch. n). Au reste, il suit le texte de Turindicatîon des passages qui se rappor- rold avec une fidélité quelquefois partent à l'histoire poétique de Cbarle- faite; cf. par exemple la description du magne. cheval de Turpin, dans le français (éd.
* Dans son édition de la Chanson de Michel, str. CXlll) et le latin (p. 239). Ihiand, p. 228. * Vers 1060, au dire de Canisius {An-
^ Il appelle BrmrimwHia la femme de Hqum ieetùmes, U I, app., p. 36), son pre- S que les venions françaises nom- mier et presque unique éditeur; mais il
dans un mètre singulier ^ il est précieux pour la légende particulière d'Ogier, sur laquelle il offre de grandes variantes, tout en conservant un des traits essentiels. Dès le siècle précédent, Raoul Tortaire avait versifié la légende d'Amis et Amile; mais, comme dans son récit elle n'est pas encore rattachée au cycle carolingien, elle ne nous offre pas d'intérêt spécial.
Les poèmes historiques sont pour nous d'une importance trèssecondaire. Nous avons parlé ailleurs * du versificateur inconnu qui a mis en sept livres d'hexamètres latins la Chronique de Turpin; son poème a été imprimé au quinzième siècle plus d'une fois *, mais on n'avait pas encore reconnu l'identité du livre intitulé DeGestis Caroli Magni avec leKarolellus que M. Francisque Michel avait signalé comme traduction de Turpin \
A la fin du douzième siècle, un clerc nommé Gilles de Paris composa un poôme sur Gharlemagne, qui est connu sous le nom de Carolinus ', Il l'écrivit pour l'instruction de Louis VIII, de 1195 à 1200'.
Le début de son œuvre a été souvent cité en preuve de la popularité des chansons de gestes :
De Karolo, clari prœclara proie Pipini, Cujus apud populos yenerabile nomen in omni Ore satis claret^ et decantata per orbem Gesta soient melicis aures sopire Ttellis ^.
On pourrait croire d'après ces vers que Gilles de Paris a suivi les poèmes épiques ; il n'en est rien toutefois ; il s'appuie exclusi* vement sur les autorités historiques, et n'est pas en conséquence
ikiat le ngeanir d'un siècle environ (cf. gogiqne et la tendance du livre, voyes
Perts, Archiv, X, 635). Hist, Hit. y i. L
1 11 est tout entier en grands asclépia- ' V Histoire littéraire, dont Timpres-
des; publié par Canisius, /. /., p. 68. sion est loin d'être toi]your8 correcte, a
* Dans notre dissertation latine : De imprimé melitis; ce mot qui n'a aucun PêeudO'TurpinOy § V. sens n'en a pas moins été soigneusement
* Cf. le même ouvrage, et le Uanuel conservé par la plupart des savants qui ont du libraire. reproduit ce pasèage. 11 y en a un qui a
* Dans son édition de la Chanson de proposé de lire mellitis, ce qui doone- Boland, p. 244. rait bien un sens, mais serait contraire
* Sur Gilles de Paris et ses ouvrages, au vers; un autre a conjecturé multis, vol. Histoire littéraire, t. XVIf, p. 36-69. Seul, H. Ë. du Héril {Mélanges archéo- Le Carolinus se trouve k la Bibl. Impér. logiques, p. 312) avait rétabli melicis; dans le ms. 6191. c'est la leçon indubitable du manuscrit
* Sur cette date, sur le caractère péda- ( M v«) .
de notre ressort. Quelques allusions seules laissent Yoir Tinfluence des chansons de gestes sur lui; ces allusions ne sont pas sans valeur et permettent de retrouver certains traits disparus d'au-très monuments ; tel est surtout le morceau qu'il a ajouté à son récit, exact en général, de la déroute de Roncevaux ; il est remarquable que pour cette addition il n'a pas suivi Turpin, mais les potaifls, puisqu'il £Edt mourir l'archevêque de Reims dans la ba« taille'.
A la fin du quatorzième siècle, Âimeri de Peyrat, abbé de Moissac, dédia à Jean, duc de Berry, un ouvrage à la louange de Ghariemagne, auquel il donna le titre biiarre de Stromatheus tragkus de gestis KaroU Magrd \ Ce livre est écrit dans une sorte de prose poétiqne entremêlée de vers rhythmiques ; l'une de ces pedtes pièces de vers est un éloge de Ghariemagne '. Le tout est une composition absolument artificielle et de pure rhétorique ; Tauteur ne cherche ni la vérité historique, ni l'intérêt du récit; il se complaît uniquement dans les évolutions de son style prétentieux, fatigant et obscur \ Il n'a aucune valeur pour l'histoire ni pour la poésie *.
Nous n'avons pas connaissance d'autres poèmes latins consacrés soit à la légende, soit à l'histoire de Ghariemagne; toutefois nous oe pouvons affirmer qu'il n'en existe aucun autre. Ges productions ont d'ailleurs trop peu d'importance pour que nous les ayons recherchées avec beaucoup de soin»
§ Vn. — Les traditions locales.
Une légende aussi populaire, aussi profondément nationale que celle de Ghariemagne l'a été en France, ne se dépose pas seulement dans les épopées ; elle laisse nécessairement dans le souvenir des peuples des traces qui se retrouvent marquées encore après de
* Tout le passage snr la bataille de buto9€ fUentnt elicita, pensate, paliacùh ■oMefBoz a été imprimé par M. F. Bfi- ms gratiay omahu et ioiatii (raiiM ) tu* chel,daos la CAoujor de Roland^ p. 243. terposita fUiue, §1 ut venutto colore ad
' Ml. Bibl. bnpér. lat. 5945, et, aYec laudem imperatoris et régis nostri Ko-
gloae, lat 9944. roli Ma^ eondam procederem grùtiaee
• Ib. 6M5, Mi ?«. ifei y).
atm gaudio predieio» * Noos y ayons remarqué, 1^ 34, mie
mmraiûmem, diverntatê corieiise éaooiéntioa d'instrmneats de miermixtam. Ba vero qutt fo" musique.
i08 LIVRE PREMIER.
longs siècles. L'influence exercée sur la mémoire populaire par une gloire consacrée se marque de deux façons : on retient, en les développant d'après une certaine tendance, les grandes actions des personnages devenus légendaires, on y ajoute même des exploits fantastiques mais fondés sur Tesprit général de la tradition ; et d'un autre côté on rapporte à ces personnages une foule de choses que l'histoire ou des traditions plus anciennes, effacées par une renommée nouvelle, attribuaient à d'autres qu'à eux. Ce dernier effet se produit particulièrement dans les traditions locales, qui se groupent volontiers autour d'un petit nombre de noms. On l'a constaté pour tous les récits fabuleux de l'antiquité; on peut aussi le remarquer dans le sujet qui nous occupe. Non-seulement, comme nous le montrerons plus tard, les aïeux de Gharlemagne ont disparu dans son unique personnalité, mais il est bien probable que des souvenirs extrêmement anciens, peut-être même mythiques, ont changé d'attribution, et que les habitants des villes où ils se conservaient, ne rattachant plus aux antiques noms aucune idée bien nette, leur ont substitué souvent celui qui était le plus familier à leur admiration. De là ces noms de Gharlemagne et de Roland, appliqués à des localités ou à des monuments qui n'avaient rien de commun avec eux ^ D'autres fois c'est le nom même qui a donné lieu à une confusion première, sur laquelle s'est ensuite appuyé un récit, comme il est arrivé si souvent dans l'histoire des légendes. Nous ne pouvons nous arrêter à toutes ces dénominations, dont Ténumération serait fastidieuse et nécessairement incomplète ; nous ne les signalerons que quand elles nous sembleront offrir un intérêt spécial. En dehors de ces souvenirs vagues, plusieurs villes ont conservé des traditions relatives à Gharlemagne, qui sont généralement rapportées dans les histoires particulières de ces villes ; mais il faut 6Ue sur ses gardes en face de tous les récits de ce genre : il y a eu de tout temps des écrivains patriotes qui ont inventé à la gloire de leurs villes respectives des fables qui n'ont aucune valeur traditionnélie. Il faudrait remonter au déluge pour trouver les plus anciens ex^nples de ce genre de mensonge ; il a été très-usité en Grèce, et, si nous possédions les divers auteurs d'ouvrages intitulés Krinv: IloXeuv, nous verrions sans doute de quoi justifier le mot de Grœda
* Citons ia lande Chariemagne, près sons (F. Michel , Chamom dt holmmi, de Tours; le fief Roland, près de Sois- p. 210); la tour Charlemagne^ à Nice^eic.
MCfêdox; d*ailleurs les Romains, si sévères en apparence pour ces contes, ne s'en sont pas fait faute, comme on sait, et la majeure partie des origines de leur histoire n'est plus même considérée comme reposant sur des poésies populaires : ce sont des inventions d^écrivains jaloux de ne pas rester au-dessous des Grecs. Si l'idée d une origine asiatique se retrouve vaguement dans la conscience de tous les peuples ftryens, il n'en est pas moins certain que toutes les généalogies troyennes, les fondations de royaumes et de villes par divers descendants de Priam, sont des fabrications très-étrangères au sentiment populaire. Nous avons vu divers écrivains monastiques employer le même moyen pour établir l'authenticité des reliques de leur couvent, et l'interpolateur saintongeais de Turpîn l'appliquer sur une grande échelle à toutes les églises de son pays. Plus tard, cette détestable espèce de roman historique devint une véritable manie ; elle sévit surtout dans le Bradant et le Hainaut, et nous valut une masse d'ouvrages indigestes, moitié histoire, moitié fable, qui ont longtemps obscurci les origines de la France et spécialement des provinces septentrionales. Le couronnement fut, au quinzième siècle, le livre de Jean le Maire de Belges, Vlllusiration des Gaules^ ouvrage dont l'immense succès suscita une foule d'imitateurs et donna une sorte de popularité à toutes ces insipides rapsodies de Francus, de Remus,de Samothès, de Bavus, et autres rois gaulois, qui vont de pair avec les rois bretons de Geoffroi de Monmouth, les rois écossais de Buchanan, et les rois suédois de Johannes Magnus. La naissance de la science historique a empêché, depuis le dix-septième siècle, de pareilles choses de se produire ; mais le manque de critique, trop commun même chez d'illustres savants, s'est joint aux préventions patriotiques pour faire souvent enregistrer des traditions qui n'avaient aucune antiquité. Le Midi est particulièrement riche en légendes locales; quelques-unes sont anciennes et ont de la valeur, mais beaucoup d'autres sont des inventions relativement récentes, et la plupart ont été recueillies trop tardivement pour être acceptées sans méfiance.
§ VIIL — U Théâtre.
L*épopée grecque se transforma en drame à un moment donné. niiand Tartivité du génie national arriva à sa période dramatique.
ilO LIVRE PREIOER.
il était encore tout imprégné des souvenirs épiques des temps précédents. Le drame, toujours et partout religieux à son origine, enfonçait ses racines dans la même antiquité que le poëme, et trouvait tout naturellement dans les personnages héroïques les représentants des idées qu'il voulait exprimer. Il n'en fut pas ainsi en France : l'épopée ne se fît pas drame, les chansons de gestes ne se changèrent pas en mystères.
Gela tient à deux causes, dont la plus importante sans doute est le caractère purement religieux du thé&tre en opposition avec l'inspiration mondaine des poëmes ; on se renferma pendant longtemps dans l'exploitation de l'Ancien et du Nouveau Testament ; le thé&tre n'était pas un plaisir, mais un exercice pieux, et on n'y chercha qu'assez tard le simple amusement ^ ; ce n'est guère qu'au quinzième siècle qu'on trouve des œuvres comme le Mystère de TrayeSj et à cette époque la vie populaire s'était retirée depuis longtemps des chansons de gestes, qui étaient en train de subir la transformation prosaïque dont nous avons parlé plus haut.
Mais en outre les chansons de gestes, il faut en convenir, n'of-* fraient pas de grandes ressources au thé&tre. Leurs récits sont loin d'être intéressants et variés comme ceux de la poésie grecque, où les tragédies se présentaient pour ainsi dire toutes faites aux dramaturges d'Athènes. Des caractères peu distincts les uns des autres, un fond assez analogue aussi , des batailles perpétuelles, des épisodes impossibles à réduire en scènes, et surtout l'absence presque complète ou le rôle insignifiant des femmes, ce grand ressort de l'intérêt et des complications tragiques, tels étaient les obstacles à la dramatisation de la vieille matière épique. S'il s'était cependant rencontré plusieurs hommes comme Jean Bodel,ce poëte qui, dès la fin du douzième siècle, avait fait un effort au moins remarquable pour renouveler et soumettre à un art plus raffiné la forme épique ; qui avait donné à la poésie lyrique un caractère de personnalité presque poignant; et qui en même temps, par son œuvre, singulière mais puissante, du Jeu de saint Nicolas^ avait du premier coup indiqué la voie où pouvait marcher une dramaturgie nationale ; si ce génie chercheur et libre avait eu des successeurs, peut-être aurions-nous vu les anciens poèmes reprendre
*■ Le lecteur suppléera pour dous à ce sera de citer les exceptions apparentes à qu'une appréciation aussi rapide a néces- cette règle; elles n'en détruisent pas la sairement d'incomplet, et nous dispen- justesse prénérale.
LES SOURCES. ili
sur la scène une vie nouvelle, se modifier et se plier à des conditions inconnues, et passer par les différentes transformations que subit par exemple VOrestie entre les mains d'Eschyle, de Sophocle et d*Euripiâe. Mais les Trouveurs dix treizième et du quatorzième siède furent en général bien indignes de ce beau nom ; ils ne surent que reproduire en les gâtant les exemples de leurs prédécesseurs et léguèrent au quinzième siècle une littérature étiolée, presque mourante. Ce n'étaient pas les auteurs de mystères d'alors qui étaient capables de lui rendre la sève d'une seconde jeunesse; ils n'essayèrent même de tirer aucun parti des ressources qu'eUe offrait encore, et les ténèbres envahirent, de plus en plus sombres, ces régions abandonnées, pendant qu'à l'autre pôle se levait le soleil de la Renaissance.
Le seul essai dramatique qui se rattache à la légende de Gharlemagne est le mystère de Berte aux grands pieds ^ ; mais le fils de Pépin et de Berte n'y paraît pas personnellement. Quelques aventures du cycle carolingien ont été dramatisées ; mais on a précisément supprimé Gharlemagne : tel est le miracle à* Amis et Amile \ La seule chanson de geste qui semble avoir passé réellement au théâtre est Hium de Bordeaux; le Jeu de Huon de Bordeaux, tiré sans doute du roman en prose, se donnait en France au seizième siècle; il n'est pas parvenu jusqu'à nousV En général, on peut dire que le Uié&tre au moyen flge n'a rien em* pnmté à la matière de France.
§ IX. — Essais modernes.
Avec la renaissance des lettres un double idéal commence à s'imposer, dans la littérature d'imagination, à tous ceux qui veulent atteindre les hauteurs de l'art : le poème épique latin et la tragédie grecque. Pendant plus de deux cents ans la France a regardé ces deux formes antiques du récit et du drame comme les seules légitimes aux yeux du goût, comme les seules qui pussent
* c Wnele 4e Nostre Dame de Berthe, tère dans le manoscrit ir. 820, f* 1 17-1 38.
fauDe da roy Pépin, qui lay fa changée * Le UiéâUe ne fiûsait d'aUleon en
et pois la retronva. Et est à XXXI 1 per- cela qne revenir à Torigine de cette lé-
looaigef . » Pabtié par M. Franc. Michel gende, primitivement étrangère à Char-
4 vfaigt exemplaires seulement ( Paris, lemagne, auquel les poètes cycliques la
Ciapelet, 1839). Nous n'avons pas vu rattachèrent de bonne heure,
cette édition, mais nous avons lu le mys- * Huon de Bordeaux^ préf., p. xxa.
il2 LIVRE PREMIER.
recevoir de grandes inspirations. Jusqu'à quel point cette idée était en harmonie avec l'époque où elle régna, et de quelle façon elleaété satisfaite, c'est ce que nous n'avons pas à examiner ici; nous rappellerons seulement que dans ces deux directions les efforts des poètes ont différé de but et encore plus de résultat. Le po6me épique tel qu'on le conçut, tout en s'astreignant le plus souvent à la servile imitation des modèles latins^ demeura cependant national; on n'eut pas l'idée de refaire des Thébaîdes ou des Achilléides; on recula autant que possible l'époque de l'action, mais on choisit des sujets ayant par quelque côté un intérêt actuel. L'exemple de Virgile, l'influence aussi des poètes italiens, donna au poëme épique un caractère que l'on peut appeler généalogique; les poètes chantèrent les aïeux des rois qui les encourageaient ou des grands seigneurs qui les pensionnaient , ou au moins les ancêtres plus ou moins authentiques de leur nation. La tragédie au contraire, dès son apparition , et à part quelques exceptions qui confirment la règle, se voua exclusivement à l'antiquité, se partageant seulement entre la Grèce et Rome, entre l'histoire et les temps héroïques, et se permettant quelques excursions dans les régions bibliques ou orientales. Cette différence tendentielle des deux genres est remarquable ; la différence de résultat est plus curieuse : il semble que le poSme épique, s'appuyant sur un terrain plus national, excité d'ailleurs par les succès italiens à une certaine liberté d'allures, ait dû faire plus belle fortune; il n'en fut pas ainsi. Pendant que la tendance épique, de Ronsard jusqu'à nos jours, n'a pas fourni un chef-d'œuvre ni même rien d'approchant, la veine tragique a produit un assez grand nombred'œuvres remarquables, qui prennent dans le Panthéon poétique une place qu'on ne peut leur disputer.
Ces poètes, qui, depuis la Défense et Illustration de la langue françoise, se mirent successivement en quête de sujets d'épopée, qui se donnèrent tant de mal pour inventer quelque chose, et surtout pour orner leurs récits de ce fisuneux merveilleux, essentiel, dissdt-on, au poème épique, avaient à leur disposition, dans les manuscrits du moyen Age, une immense matière qu'ils se gardèrent bien d'exploiter. Ils célébrèrent Francus, Alaric, Glovis, Philippe-Auguste, saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV ; ils laissèrent de côté répoque de notre histoire la plus propre assurément à faire le cadre d'une épopée, et le roi qiravaient tant chanté leurs
aïeux, les vieux gesteurs, qu'avaient immortalisé de nouveau les beaux génies italiens. 11 y en eut bien un, au dix-septième siède, qui consacra ses vers à un parent de Gharlemagne, sinon à luimême; mais
0 le plaisant projet d'un poète ignorant, Qui de tant de héros ya choisir Childebrand!
Le bon Carel de Sainte-Garde, qui avait eu cette belle idée, n'était pas sans avoir jeté les yeux sur quelques-uns de nos romans ; mais il ne leur a guère emprunté qu'un ou deux noms propres. On a dit ^ que dans son poôme il avait raconté l'histoire de Afainet, en attribuant seulement à Charles-Martel les récits dont Cbarlemagne était le héros ; on aura sans doute été induit en erreur par le nom de Galiane, qui est en effet porté dans le poème de Sainte-Garde par une princesse de Tolède ; mais son histoire est très-différente de celle de la Galienne de Mainet^, La jeunesse de Charles-Martel est au contraire très-paisible dans Childebrand; on peut en juger par ces vers du livre XII, chant S", qui donnent en même temps un échantillon du talent de l'auteur:
Heristel laissa Charie, à son dernier moment,
Maistre de ses tbresors et du Gouvernement.
Pour le bien de la paix rexceliente Plectrude
Se retire à Cologne, appliquant son étude
A caltiver son fruit, l'aimable Childebrand^
Qui promettoit toujours quelque chose de grand, etc.
Le Laboureur, auteur d'un poème en douze livres sur Cbarlemagne, dont il n'a publié que la moitié (1666), est à peu près de même force. On se souvient du trait cruel de Boileau dans le iMirin:
Au plus fort du combat le chapelain Garagne, Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne, (Des Tcrs de ce poème effet prodigieux !) Tout prêt à s*endormir bâille et ferme les yeux.
Cette Vfertu soporifique n'a pas abandonné les vers de Le La-
* GriMe, Sagenkreise, p. 311, d'après termina cette modificatiOD qui d'aiUeurs ft/. de» hman», HTI, avril, p.l36 et suit, s'arrête an titre.
* ÉditioD de 1619, soos le titre de * Le podme comprend !6 livres, divi- Martei, Le vers de Boileau dé- tés eux-mêmes en chants.
boureur. Il a pris pour sujet Texpédition dans laquelle Gharlemagne rétablit le pape Léon sur son siège et le vengea des outrages des Romains. Les ornements qu'il ajoute à Thistoire sont de pure invention ; il n'a rien emprunté aux romans populaires.
On n'en retrouve rien non plus dans les deux poëmes de Courtin, Charlemagne ou le Rétablissement de F Empire romain et Charlemagne pénitent (1666 et 1668). Le fond est historique, et le poëte ne l'égayé que par des fictions romanesques sans intérêt comme sans valeur. Le second de ses poëmes, qui décrit la vieillesse et les vertus chrétiennes de Charlemagne, parait supérieur au premier, consacré à la guerre de Lombardie.
Tous ces ouvrages ne demandent qu'une mention passagère. Fussent-ils meilleurs poétiquement, ils sont trop exclusivement fondés sur l'histoire ou sur l'invention personnelle pour que nous puissions sérieusement les admettre parmi les documents de l'Histoire poétique du grand empereur. Ils n'eurent d'ailleurs aucun succès et n'empêchent pas qu'on ne puisse dire en général que Charlemagne fut abandonné des poètes épiques de ce temps ; il le resta jusqu'aux premières années de notre siècle.
Il fut alors mis à la mode par un rapprochement que suggéraient naturellement le titre et la puissance de Napoléon, et que lui-même recherchait. On sait qu'il a porté des décrets ainsi motivés: a Attendu que Charlemagne, notre prédécesseur ...» La bizarre manie de moyen &ge qui régnait alors contribua à ramener l'attention sur un héros qu'on regardait comme le tj-pe des preux, et les romances chantèrent à l'envi les galants paladins. Il sortît même de cet mouvement une des plus mauvaises productions d'un poète qui s'est quelquefois élevé au-dessus du médiocre. Le Charlemagne à Pacie de Millevoye n'a aucune espèce de mérite, ni de fond ni de forme ; il a tous les défauts du genre moyen ôge alors en vogue et ne les rachète par aucune qualité : c'est une œuvre détestable. Le poëme se compose de sLx chants, dont la guerre des Lombards est le principal sujet et l'anecdote sur Eginhard et Emma lëpisode intéressant; au cinquième chant, on raconte Thistoire de Berte aux grands pieds , et l'auteur nous apprend dans une note qu'il la empruntée au troubadour Adenès \ Un autre poëte s'attaqua à ce grand sujet, mais avec aussi peu
• OEaTT«s de Millevoye, Paris, 1827, tome II.
de bonheur. Inspiré évidemment par une admiration que n'a* ▼aient pu épuiser de longues rigueurs, Lucien Bonaparte essaya de chanter celui qu'il regardait comme le digne précurseur de son frère ; il voulut en môme temps, pensons-nous, donner au toutpuissant empereur quelques conseils qu'il croyait salutaires. Son poème de Charlemagne ou F Église délivrée ^, composé en grande partie pendant sa prison d'Angleterre , n'a pas moins de vingtquatre chants ; il est dédié au pape et respire d'un bout & l'autre des sentiments religieux qui déterminent même les idées pditiques. Comme production littéraire, c'est un des livres les plus ennuyeux et les plus lourds qu'on ait faits; le récit en est dénué de tout intérêt, le style très*plat, et la bizarre forme de versification qu'a adoptée le prince de Ganino' est loin d'être un attrait. Lucien a voulu connaître quelques romans, mais il a pri'* au hasard, et n'a pas eu la main heureuse : il est tombé sur le PhUomena (voy. plus haut, § II) ; il n'y a que là du moins qu'il ait pu trouver les noms de Matran et d'Oriande, dame de Careassonne. Le poème est naturellement pourvu des ornements de rigueur : on y voit le ciel et l'enfer,, les luttes des anges et des mauvais génies , le songe et la vjsion prophétique, enfin tous les ingrédients obligés de ces compositions factices. On ne reconnaît pas plus dans ces travestissements le Karl de l'histoire que le Chariemagne de la poésie '.
En dehors de toute espèce de tradition, et avec l'intention bien daire de donner un pendant au Télémaque, un des écrivains secondaires du dix-huitième siècle a fait de Charlemagne le héros d'un poème en prose, sous ce titre trompeur : « Histoire des premières expéditions de Charlemagne, pendant sa jeunesse et avant son r^e, composée pour l'instruction de Louis le Débonnaire ; omnage d'Ângilbert, surnommé Homère, mis au jour et dédié au
> PvîSy 1815, 2 Tol. in-8''. donne une singrolière raison {Préf.,
• Ce lont des strophes de dix Ters p. ziv) : « Comme il fallait ou terminer
dont les rimes sont singulièrement croi- toutes mes strophes par le même genre
< ABBACCDEOE ) ; le sixième vers de rimes, ou les commeneer tontes par
qoe six syllabes, les autres en ont une rime du même genre que le ^mier
Quand une strophe Unit par une ^ers de la strophe prêci^dente, j'ai préféré
SBaaculine, la suivante commence ce dernier parti, parce que la Tariété de
see qui est contraire aux régies, la chute des strophes m'a paru surtout
qu'il n'y avait qu'à faire toutes les essentielle. »
pareilles pour éviter ce déikut. * Le holand de Creusé de Lesser re-
n ert évidemment voulu, et l'auteur en pose presque uniquement sur r Arioste.
lie LIVRE PREMIER.
roi de Prusse par Monsieur *** (Dufresne de Francheville) *.» Ce petit, roman politico-sentimental, où Ton développe, pour plaire à Frédéric, des théories gouvernementales que relie une légère intrigue, supporte encore plus la lecture que les poëmes épiques en alexandrins ; il est d'ailleurs, comme eux, profondément oublié depuis longtemps.
Nous ayons parlé à plusieurs reprises du faux moyen &ge dont le goût régna en France sous l'empire. Ce goût remontait plus haut, et c'est dans le premier mouvement scientifique vers nos origines poétiques qu'il faut chercher sa source. Legrand d'Âussy et Tressan, avec leurs traductions et leurs extraits de fabliaux et de romans, séduisirent leurs contemporains. Quelques bien vieux récits eurent alors un véritable succès. Il est vrai que leurs auteurs les auraientsouventà peine reconnus sous leur costume Pompadour; il n'en iaut pas moins savoir gré à ces premiers vulgarisateurs de richesses depuis si longtemps enfouies. Les extraits de la Bibliothèque des Romans charmaient toute l'Europe ; ce fut certainement leur lecture qui attira quelques jeunes esprits dans ces domaines nouvellement découverts, et, si nous sommes en droit de les trouver trop souvent faux, inintelligents et parodiés, il ne faut pas oublier que sans eux peut-être le moyen fige poétique ne serait pas encore connu.
Ce fut aussi sous leur influence ' que le romantisme s'enthousiasma pour les siècles chevaleresques. Pendant que le moyen fige devenait le champ d'un vaste travail d'érudition, la poésie y cueillit çà et là quelques fleurs ; mais elle ne remonta guère audelà des derniers siècles et ignora trop les productions du génie épique français. Cependant M. de Vigny a raconté non sans talent la légende d'Eginhard et la Mort de Roland, et plus récemment M. Victor Hugo a vigoureusement esquissé, d'après Aimeri de Narbonne, la grande figure de
Gharlemagne^ empereur à la barbe fleurie.
< Amsterdam, 1742, in-&^. Ce livre fi- GatUe poétique^ le Dernier des Aheneé'
gure au catalogue de la Bibliothèque rages, les romans de M»« Cottin, etc.
Impériale dans la section d! Histoire de Plus tard, la poésie romantique étudia le
France; il devrait être aux Romans, moyen âge, ou au moins sa dernière pé-
> Il serait fkcile de faire voir les gra- riode, sur le vif, et essaya de le faire redations par lesquelles les Odes et Balla» vivre dans de nombreux romans dont un des remontent jusqae-là, en passant par seul a échappé et échappera à l'oubli, les poésies de Clotilde de Surville , la Notre-Dame de Paris.
LES SOURCES. il7
Le théâtre moderne n'a pas été plus hospitalier que la poésie épique pour la légende carolingienne. Â part quelques tragédies ou opéras imités des romans italiens ^, quelques emprunts à la Bibliothêqtie des Romans *, quelques à-propos du temps de Napoléon ', et une ou deux féeries de notre temps ^^ nous ne trouvons absolument rien qui se rapporte à l'histoire de Gharlemagne. La grande source d'inspiration des chanteurs du moyen âge a été tout à fait stérile pour nos dramaturges , tant pour ceux qui cultivent l'art académique que pour ceux qui ont succédé aux jongleurs errants dans leur emploi de divertir et d'émouvoir le peuple tout entier *•
* Citons, pour les tragédies, la Brada- plein dix- septième siècle, est une grande manie de Gamier, celle de La Calpre- singularité.
nède et celle de Thomas Corneille ; la * Comme la pièce de Dieulafoy, repré-
Bradamtmte, le Sacripant, la Hodomon- sentée devant Murât : Charlemagne au
iode, etc., de C. Banter, surnommé Meli- château de Clérancy. Des essais plus se-
glosse (commencement du dix-septième rieux sont : Charlemagne, tragédie en
siècle), le Boland Furieux de Mairet, cinq actes et en vers, par Montfort
V Angélique de Gilbert; pour les opéras, (Madrid, 1810), et Charlemagne empereur
le Ao/oiuf de Quinault, l'il/ctne de Dan- dOccident, opéra en trois actes par
cbet, et la Bradamante de Roy. Montol-Sérigny (Nancy, 1808).
* Tels sont les deux drames, Tun en * Telles que Huon de Bordeaux, les pKwe et l'autre en vers, que Dorât com- Quatre fils Aimon, etc. Dans le célèbre posa sur Berte aux grands pieds, i4d^/at(fe drame du Chien de Montargis (dont la de Hongrie et les deux Beines; l'opéra fable se trouve dans la Beine Sibile; cf. français (mais originairement anglais) liv. Il, ch. viii), il n'est plus question de ^Obéron, etc. — La trqupe de Molière Charlemagne.
jouait en 1661, d'après le registre de La ^ M. Mermet, auteur des paroles et de
Grange (cité dans Ed. Fournier, le Bo- l^ musique de Boland à Boncevaux, vient
mim de Molière, p. 81), une pièce appe- de faire obtenir un grand succès à un
lée Huon de Bordeaux; elle n'est citée opéra qui doit son inspiration à notre
nolie part ailleurs, et un tel si^et, en ancienne épopée.