‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 13 sur 77 · LA LÉGENDE DE CHARLEUAGNE EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE CHARLEUAGNE EN ALLEMAGNE

§ I. — Les traditions particulières.

On sait que rÂllemagne et la France se disputent depuis des siècles la gloire d'avoir produit Gharlemagne ; dans ces derniers temps la Belgique est venue à son tour réclamer comme un des siens le descendant de Pépin d'Herstal. Ce qui est incontestable, c'est qu'il était de race germanique , et que le tudesque était sa langue maternelle ; un passage d'Eginhard ^ ne laisse aucun doute à cet égard. Toutefois l'Allemagne, telle qu'elle se constitua sous son petit-ûls Louis, lors de la grande division de l'empire carolingien , ne s'envisagea pas d'abord comme l'héritière directe de son plus illustre chef; c'est qu'en effet la majeure partie du royaume germanique avait été conquise par Charles et annexée à ses possessions plus occidentales. La Saxe, immense contrée qu'il avait soumise après des luttes implacables, la Frise, où il avait été obligé de faire des concessions aux résistances nationales , la Bavière, privée par lui de la demi-indépendance dont elle jouissait, se le représentèrent comme un conquérant et presque comme un ennemi. Tel fut le premier fonds sur lequel germèrent les plus anciennes légendes relatives au grand empereur que les chroniques nous ont conservées. Des victoires remportées contre lui, des concessions arrachées à son orgueil, des explications de ses triomphes aussi avantageuses que possibles pour les vaincus, voilà ià sujet de la plupart de ces histoires '.

Quand le christianisme fut complètement établi dans les contrées que Charlemagne lui avait soumises, et surtout quand la couronne impériale passa aux rois de Germanie et les habitua à

* Ftïa Caro/i il/.^ ch. XXIX. Theil, Traditions allemandes, X, H, pp.

* Cf. Pertz, SS., X, p. 576 ; XU, p. 528; 139, 147 ; —et ci-dessous, Uvre U, ch. m, — AA. SS. Jan,, 1. 1, p. UQ; — Grimm- § 3.

LES SOUUCES. H9

de considérer comme les successeurs de celui qui en avait le pre-* mier ceint le front d'un Allemand, il se produisit naturellement une modification dans l'esprit des légendes relatives à Gharlemagne. Il s'entoura peu à peu de la même auréole majestueuse qui le couronnait de l'autre côté du Rhin ; le souvenir du paganisme détruit par lui^ bien loin de lui attirer de la haine, lui mérita une reconnaissance pieuse ; il devint pour ainsi dire l'idéal germanique et le modèle que se proposèrent les souverains *• Toutefois il ne fut jamais populaire comme en France ; les légendes qui le concernent sont nombreuses , mais isolées , et ne présentent pas un caractère bien accusé ; elles sont restées dans les chroniques, dans quelques noms de lieux ou de monuments, dans diverses traditions encore subsistantes, mais elles ne se sont pas développées jusqu'à la forme épique. L'épopée allemande existait déjà; Charlemagne lui-même lui avait rendu une nouvelle vie en en faisant soigneusement recueillir les monuments ; empreinte de Tesprit germanique et essentiellement individualiste, elle ne se groupa jamais, comme l'épopée française, autour d'un grand nom , symbole d'une patrie fortement sentie et d'une autorité centrale. Quelques récits, marqués au coin de ce merveilleux un peu fantastique inconnu à l'esprit français, circulèrent dans le peuple ; on mit sur le compte de l'empereur Charles quelques anecdotes qui lui étaient originairement étrangères; on parla vaguement de sa vie indéfiniment prolongée au fond d'une montagne, de son retour futur, qui devait porter l'Allemagne au plus haut point de gloire et de puissance ; mais en somme la légende carolingienne ne sortit pas de cet état primitif où les fables se colportent de bouche en bouche et se transmettent en s'altérant de plus en plus. Nous signalerons plus tard celles de ces fables qui offrent le plus d'intérêt ou d'originalité ; mais un seul monument mérite d'être plus particulièrement indiqué ici ; c'est la Chronique des Empereurs, texte en vers, appartenant au douzième siècle, antérieur, selon toute probabilité, aux premières traductions de poCmes firançais * et dont deux mille vers environ sont consacrés

• Vuy. cb. w, sar Olhon \\\, Fr^dé- font le po<^me de Conrad plus ancien ne !•' et Charles IV. (voy. plus loin), et que Lachmann (Ueber

* Si 00 admet que cette chronique est Singen und Sagen, p. 122) fixe à 1183 la àe 1160 et le Huolandes Liet de Conrad composition de laCAaaron de saint An' de 1173-1177 ; mais ces deux dates sont non, dont la Chronique a emprunté des doaieuaea, ipuisqoe quelques critiques passages. 11 est vrai que, d'après Gerviaus

à une histoire toute poétique de Charlemagne ^ Cette chronique passa d'ailleurs dans d'autres textes, qui en reproduisirent les traits principaux; nous ne citerons que le Viennois Enenkel, qui écriiail dans la première partie du treizième siècle, et qui a mâoae ajouté de son chef quelques légendes qui ne se trouvent pas dans la Kaiserchramk '. Les sources de ces compilations ne paraissent pas être françaises ; un passage de la Kaiserchronik semblerait même indiquer qu'elle s'appuyait sur des poèmes allemands antérieurs', mais il est trop isolé pour qu'on ose l'affirmer, et nous n'aTons nulle part aucune trace de semblables chansons. Le Toyage de Charles à Jérusalem et le Pseudo-Turpin sont inconnus à la Chronique des Empereurs ; mais elle connaît la Vie de sami Gilles et d'autres sources latines ^.

§ n. — Les imiiations du français.

I* La Chanson de Roland. La plus ancienne traduction qu'on &i possède est celle qui porte le nom du curé Connru/ (Chuonrat); il dit lui-même avoir traduit ce poëme du français , d'abord en latin et ensuite en allemand, à la prière du duc Henri, qui, sur le désir de sa femme, fille d'un roi puissant, lui demanda de traduire le livre écrit au pays de Karlingen (France). Wilhelm Grimm, éditeur de ce texte, a reconnu dans ce duc Henri le célèbre Henri le lion , époux de Mathilde, fille du roi d'Angleterre Henri II, et fixé la composition du poème entre 1173 et 1177 {Introduction, p. xxxi et suiv.); mais il est assez probable qu'il faut reculer cette date et que Conrad a écrit vers le milieu du douzième siècle, du côté de la Bavière ou de la Souabe*. Nous ne pouvons pas discuter ici cette question chronologique, et

(L I» p, t80\ c*f$l VÀimoHed qui a fiùt AUMnagne; il foorait de nombreux ma-

des emprunts à b JCai^mcArcwil, et que tériiox, rassemblés et rap|vodiés avec

d'autres sanuls petisent. 1V1^'^ raison se- ane grande érudition.

Ion n<Mis> que W$ deux textes ont puis^ < La Weitchromk de Eoenkel est iné-

daas UA orignal commun .Koberstein, dite; plusieurs fragments sur Cbarlema-

U K p. 190; Godeke, p, $6d\ Eu tout cas« gne se trouvent dans Ba^cn, Gemmmf-

les traces d\me influence française sur té^^f^ier^ tome II, et dans Massmann^

U Chrmii*(m ne sont pasTi$iMes. tome Ul.

« La K^ttserthixnik a été publiée par ^ Km^ K&t omck atâerefiti (y. 15088),

Blassmana» QueiUmbure. I$4<». in<$*, « Charles a encore d'antres chansons. »

3 ^M. Le tome lit est trH>-pr^Vieux pour * Voy. llassmann, /. /.

rUs^Hre poétique de Cbariema^n^e eu » Cf/i;dileàe,iri<«rMller,p. 683.

chercher si l'épilogue où il est parlé du duc Henri est une interpolation ou si ce duc Henri n'est pas le père d'Henri le Lion, en 1139; Grimm lui-même a avoué que le style de l'ouvrage lui assignait une date plus reculée que ceÛe qu'il avait d'abord admise ^

Quoi qu'il en soit, le Ruolandes Liet est la plus ancienne imitation aUemande d'une chanson de gestes française. Aucun des textes que nous avons conservés ne peut être considéré comme la source de Conrad ; c'est toutefois du texte d'Oxford qu'il se rapproche le plus ; 0 y a même des endroits qui semblent littéralement traduits ; mais dans d'autres passages il s'en éloigne trop pour qu'on ne soit pas obligé d'admettre qu'il avait sous les yeux une rédaction assez difiérente du même texte. Il ne connaît aucune des additions des textes rajeunis, ce qui contribue à démontrer son antiquité *.

Le trait le plus remarquable de Conrad est la modification qu*il a fait subir à l'esprit du poëme français : cette modification est toute religieuse. Le poëme débute par une invocation à Dieu, qui depuis a été bien souvent imitée par les auteurs allemands du moyen ftge : « Créateur de toutes choses , empereur de tous les rob, maître souverain, apprends-moi toi-même ta parole, envoie à ma bouche la sainte science, pour que j'évite le mensonge, et que je n'écrive que la vérité ; je veux dire comment Charles l'empereur conquit le royaume de Dieu, etc. (vers 1 — 11). » Le poème français portait déjà l'empreinte bien marquée d'une dévotion derrière qui faisait croire aux héros qu'ils gagnaient le ciel en mourant; mais ce sentiment n'était pas le seul mobile de leurs actions ; ils étaient poussés par l'amour de la patrie (cf. vers 1090, 1695, et pass.), de l'empereur leur seigneur (vers 1117, 1128, eic«), de leur C&mille (vers 1076, etc.), et surtout de la gloire :

Maie chançun n'en deit estre cantée.

Tout cela est effacé dans le poëme de Conrad pour faire place à la seule piété et au désir du martyre. Cette différence , qui

• Banpft Zeitschrift, Ul, 281 et saiv. einzelnen Gedichte zu einander, p. xcit et

• Mjb rapport euct de Conrad avec le buîy.). Le texte de Conrad se rapproche vcrit d'Oxford et les autres Tersions souvent du nôtre assez pour pouvoir être

snarqué en détail dans VIrUrodudinn utile à la critique ; cf. par exemple Vé- WUlMlin Grimm (VI. VerhiUtnuM der dition de M. Th. MûUer, sur le vers 202.

i22 LIVRE PREMIER.

S étend sur tout le poème et donne aux deux œuvres un aspect très-divers, est assez importante pour que nous la fassions ressortir par un exemple, tiré du langage et des idées que les deux poètes prêtent à Roland. Dans le poème français, quand Olivier conjure Roland de sonner du cor pour appeler Tempereur au secours de Tarrière-garde, il refuse à trois reprises : il ne veut pas que ses parents aient des reproches de lui, que la douce France perde sa gloire, et qu'on puisse dire que pour des païens il a sonné du cor. Malheur au coeur qui se couarde dans le ventre! Il faut frapper; c'est pour bien frapper que Tempereur aime les siens. — Comparez avec cette témérité orgueilleuse, ce point d'honneur exalté, la réponse du Roland allemand :

« Le noble Roland parla, il leva sa main : Si cela ne t'était pas pénible, cher compagnon, je te jurerais par serment que je ne sonnerai pas mon cor ; il n'y a pas tant de païens que ce ne soit pourtant leur dernier jour ; je te le dis en vérité, ils sont jugés devant Dieu ; et ainsi se purifieront par le sang les martyrs du Seigneur ; plaise à Dieu que je sois digne de mériter ce nom, je m'y soumettrais volontiers. Qu'il est né heureusement, celui que Dieu a choisi pour mourir dans son service I il lui donne pour salaire le royaume du ciel. Pour ces vilains païens je ne veux pas sonner mon cor ; ils croiraient que nous avons peur ou que nous avons besoin de secours contre eux, et ce sont les pires gens du monde ; je donnerai aujourd'hui leur chair en p&ture aux corbeaux, et leur joie sera vite passée. Dieu veut ici montrer ses merveilles, et la bonne Durandal fera voir sa vertu. »

C'est dans cet esprit, très-conforme d'ailleurs au génie allemand, qu'e3t traité tout le poème français ; et c'est par conséquent à l'imitation de Conrad, bien plus qu'à l'original, que s'appliquent ces paroles de Wilhelm Grinmi {Introd*, p. cxxy) : « Les héros de cette épopée sont des héros de la foi, des instruments dans la main de Dieu, auquel ils doivent se sacrifier conune martyrs; ils n'ont qu'un but, c'est de conquérir le royaume de Dieu à la pointe de Tépée. Tout ce qui émeut d'ordinaire l'&me humaine, les sentiments, les désirs, les passions qui donnent à d'autres œuvres une si grande richesse de vie poétique , sont ici efTacés par la prédominance de cette idée, ou ne se montrent, quand Us paraissent, que p&les et décolorés \ »

> De même Vtlmar^ 1, 149.

Le Rtwlandes Liet de Conrad nous présente la langue et la versification allemandes à un état antérieur à celui qui les caractérise au treizième siècle. La réforme introduite par Henri de Veldeke dans le dernier quart du douzième siècle, réforme qui n'est pas sans analogie avec celle que Ghrestien de Troyes avait dirigée auparavant en France, fit paraître surannées et barbares les compositions qui ne l'avaient pas connue. Quand ces compositions étaient en possession de plaire au public, on ne les laissa pas cependant périr, mais on les soumit à une révision complète et on les présenta de nouveau au public' habillées à la mode du temps. Ce travail de renouvellement, qui, en Allemagne comme en France, est un des traits caractéristiques de la seconde période du moyen Age, fut en général aussi discret que possible ; la plupart du temps on se borna à changer les rimes insufBsantes et à remplacer les mots vieillis ^ Il n'en fut pas tout à fait ainsi pour le Ruolandes liet; il tomba entre les mains d'un poète assez habile, mais, comme la plupart de ses contemporains, dénué de vigueur et d'originalité, qui étendit sa révision au style et même quelquefois aux idées. Ce poète, dont on ne connaît pas le vrai nom, est désigné par ses contemporains * et par lui-même ' sous Tépithète du Stricker {Strickcere)^ et ce mot ne veut sans doute pas dire autre chose que l'arrangeur, le rhapsode \ Il vivait dans la première moitié du treizième siècle, et son poème de Karl * a probablement été écrit vers 1230 '. Sur ses rapports de fonds avec Coorad, on ne peut rien ajouter à ce qu'a dit Wilhelm Grimm dans V Introduction du Ruolandes Liet (p. lxv-lxxv) ; quant aux sources où il a puisé les traits qui ne sont pas dans son modèle^ nous pensons comme le même savant (p. civ) qu'elles ne sont pas directement françaises ; mais nous irons plus loin que lui. Il y a de ces traits qui sont positivement allemands; telle est la mention, plusieurs fois répétée et toujours élogieuse , du duc Gérold de

< Tel ett par exemple le nyeanisse- poète. Quelques manoscrits donnent ttri-

méat do BeMari Fuehs, ehare, qui voudrait dire le voyageur, le

• Rudolf von Ems, dans Hagen, Min- vagabond^ mais ce sont des textes où le ., IV, se?, 969. ch remplace le ck (Bartsch, p. I). Ce qu'on

• K^ïïrl, T. 116. sait d'ailleurs de la vie du Stricker est

• SêTÊeken vent dire attacher, relier; contraire à ce sens. on des manuscrits de Kari, strie* * C'est le nom que lui donnent pluest remplacé par tihtctrt, mot qui sieurs manuscrits, et il lui convient trèsdtre aussi d'abord arrangeur, et bien, comme le montre Bartsch, p. XLV.

4*00 vient l'allemand moderne Dichter, le ' Bartsch, p. iir.

Souabe, inconnu aux teites français, et des privilèges que l'empereur accorda aux Souabes ^ ; Topinion que le pape Léon était frère de Charles *. L'addition la plus considérable est une introduction où sont racontées les aventures fabuleuses de Tenfance et de la jeunesse de Gharlemagne ; nous parlerons ailleurs de la source probable où le Stricker avait puisé ce récit '.

Quant au rapport de forme qui existe entre Conrad et le Stricker, nous ne saurions mieux faire que de laisser sur ce point la parole à M. Bartsch. a Les exigences de la versification et surtout de la rime s'étaient tellement accrues depuis le développement de la poésie courtoise ^ que l'on peut regarder le remaniement au treizième siècle d'un poème du douzième comme une traduction d'une langue dans une autre : le Stricker a donc vis-à-vis de Conrad le désavantage d'un traducteur en face de son original. Au lieu de la peinture chaude et vivante de Conrad nous ne trouvons ici trop souvent qu'un p&le reflet; le style ne prend çà et là un essor poétique que quand le renouveleur trouvait sa besogne toute faite, c'est-à-dire quand les vers du poète du douzième siècle étaient déjà à peu près réguliers. En somme cependant, il faut le dire, le Stricker s'est habilement tiré de son entreprise {Karl, Introd.

p. XLV). »

L'esprit dévot et presque ascétique du Ruolandes Liet est naturellement conservé dans le Karl; on sent toutefoisque le poète n'y croit plus autant ou du moins n'en est pas aussi profondément pénétré ; ce qui est dans le curé Conrad un enthousiasme ardent et passionné devient trop souvent dans son imitateur un pieux verbiage sans grande couleur *.

Le travail du Stricker n'est pas le seul auquel \^ Ruolandes liet ait été soumis ; on en trouve un autre rajeunissement intercalé dans l'ouvrage cyclique qu'on désigne sous le nom de Karl Meinet

* Ce duc Gerold figure dans presque de Frédéric de Souabe, dans le Sdhoo-

tous les textes allemands qui parlent de benspiegel (Massmann, Kchr. 111, p. 990),

Gharlemagne. L'histoire du privilège de et dans la Weihenstephimer Chronik,

combattre au premier rang de Tarmée ' Cf. livre II, ch. x.

impériale, que Gharlemagne aurait ac- * Liv. Il, ch. ui.

cordé aux Souabes à Roncevaux, est déjà ^ Hôfisch.

dans .Conrad (p. 268, v. 8); mais le Stri- ^ Le Karl a été admirablement publié

cker 7 insiste et y revient plusieurs fois, par M. Bartsch (Quedlinburg, 1857) ; on

Elle se trouve aussi dans la Kmserchronik regrette même un peu de voir tant de tra-

(v. 14639-41643), et on la rencontre sou- vail et de talent employé à une tâche si

vent plus tard, entre autres dans le poème peu intéressante.

et dont nous parlerons plus tard. L*étude minutieuse à laquelle M. Bartsch s'est livré sur cette compilation lui a fait admettre pour U partie qui raconte l'expédition d'Espagne une complication de sources qui est peut-être excessive. D'après lui {Ueber Karl Meinety p. 87-208, p. 388-390) cette partie repose en substance sur un texte du Ruolandes Liet un peu différent de celui que nous possédons, rajeuni au commencement du treizième siècle par un po6te inconnu, appartenant aux contrées bas-rhénanes; ce poète devait avoir sous les yeux, outre l'ouvrage de Conrad, les textes rajeunis du poSme français, peut-être aussi le texte ancien ; mais il est plus probable qu'entre son poëme et celui de Conrad il en faut placer un autre, servant d'intermédiaire, et composé à la fin du douzième siècle : c'est ce poème intermédiaire qui, en plusieurs endroits, se rapprochait plus des renouvellements français que de Conrad, et c'est de lui que le second rajeunissement du commencement du treizième siècle a pris les rapprochements de ce genre qui se lait sentir particulièrement dans une partie de son récit (V c). Mais le compilateur qui l'a incorporé à son œuvre n'avait sous les yeux qu'un manuscrit incomplet ; il y a suppléé en empruntant un long fragment (V b) non pas directement au français, loais à un autre poôme allemand inconnu, qui aurait été composé d'après les textes français renouvelés à la fin du douzième siècle ^ Nous ne pouvons discuter ici ce système, appuyé sur une critique extrêmement fine, mais qui nous semble un peu trop microscopique ; on ne saurait d'ailleurs en révoquer en doute que certains détails, notamment la dernière hypothèse, qui présente des difficultés de l'aveu même de M. Bartsch. U est incontestable que le Smcevaux du Karl Meinet est un poème du treizième siècle^ rajeuni pour la plus grande partie de celui de Conrad, augmenté çà et là de quelques traits empruntés au français, et inséré, avec trèspeu de changements, dans la compilation dont nous parlerons cidessous.

2* Mainet. Le pofite Thomasin de Zirclœre, qui écrivait en i215-l6 le traité de morale courtoise auquel il a donné le nom du Welsehe Gast *, cite aux dames, entre autres exemples à imiter, celui de Galienne (Galjen&),la maîtresse de Charles dans son séjour

' Le compUateur a en outre intercalé du français^ OspineL Voyei Tanalyse à dans ton récit on petit poëme tout à fait V Appendice. indépendant et qui est certainement imité ' VBÔte italien.

i26 LIVRE PREMIER.

en Espagne sous le nom de Mainet. On en a conclu * qu'il existait avant 121 S un poëme allemand sur ce sujet, et M. Bartsch croit vraisemblable que c'est dans ce poème que le Stricker a puisé le résumé de la jeunesse de Gharlemagne qu'il a mis en tète de son Karl *. Ce dernier critique convient cependant qu'il n'est .pas im* possible que Thomasin fasse allusion à |iin poème firançais, et nous sommes d'autant plus disposé à le croire qu'avec Galienne il cito Pénélope, OEnone et Blancheflor, qui, à l'époque où il écrivait, n'étaient pas célébrées dans des poëmes allemands'; quant à admettre que le poëme qu'il avait dans la pensée soit le mod^e de cette partie du Karl^ nous ne pouvons nous y résoudre. Le Stricker ne nomme pas la Sarrasine éprise de Gharlemagne, et Thomasin l'appelle Galienne; mais surtout dans le récit du Stricker Charles, bien loin de l'épouser, quitte la cour de Marsile pour fuir ses séductions et les conséquences dangereuses qu'il en prévoit (v. 223) et on ne dit pas qu'il l'ait jamais revue. Ce n'est donc point une femme ainsi présentée qui aurait pu être proposée en exemple aux nobles dames; Thomasin devait connaître un poëme où Galienne épousait Gharlemagne et donnait le modèle de toutes les vertus *.

Nous pensons donc que le récit du Stricker est la plus ancienne version allemande de cette histoire : nous parlerons ailleurs des sources où il a puisé et de la valeur que nous lui attribuons.

Il passa dans plusieurs chroniques, entre autres dans la chronique de Weihenstephan •.

La compilation de Karl Meinet s'ouvre par cette histoire de Mainet, qui a fait désigner l'œuvre entière du nom qui ne convient qu'à la première partie. Mais, d'après M. Bartsch (p. 388), le Mainet allemand n'est que le calque d'un poème néerlandais

^ Entre antres Lachmann, Wolfram, parée de son éponx; la comparaison avec

p. zzxvii. Pénélope et Œnone semble secmider

> Ueber Karl Meinet, p. 23-24. cette opinioa.

s Le Flos und Blankflos de Conrad ^ Cb. v-vii. C'est dn moins ce que dit

Fleck a été écrit vers 1230. OEnone ne Û- M. Bartscb (p. 24) ; mais ni Ini ni Vl^a-

gare pas dans le Trojanerkrieg d'Her- ckemagel {Uteraturgesckichte, p. 476)

bort de Fritzlar^ et Pénélope n'y estmen- ne donnent leurs raisons. H semble au

tionnée qu'en passant. premier abord bien plus vraisemblable

^ Peut-être avait-il même en vue un que le Stricker et la chronique ont eu

poème où, comme dans la deuxième une source commune, et c'est Topinion

branche de Karl Meinet, Galienne était de Wilhelm Grimm {Introduction au

injustement persécutée et longtemps se- Huolondes Liet, p. cv).

bien |rfus ancien, et, comme nous acceptons pleinement ce juge* ment, nous remettrons à plus tard à en parler ^

3* Morant et Galienne. Ce petit poëme, écrit en dialecte basiliénan, entre 1198 et 1210, d'après un original français inconnu (Bartscfa, Ueber K. M., p. 387), forme la seconde branche du Karl ÈÊeinet. Il n'a pas eu, que nous sachions, d'autres remaniements à subir que celui du compilateur de cet ouvrage.

4* Ospinel. Ce pofime épisodique, intercalé par le compilateur dans son récit de Roncevaux (voy. p. 125, note 1), est primitivement une œuvre traduite du français en bas-rhénan comme Morant et Galienne (Bartsch, ibid.^ p. 388) et à la même époque, et dont l'original est également perdu.

S* Guillaume au court Nez. Plusieurs des romans du cycle de Guillaume ont été imités en allemand, par trois poëtes successifs, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de l'Qrheim et Ulrich du Tflrlin. Le troisième est le seul dont Tœuvre rentre dans notre sujet, parce que seul il nous parle de Charlemagne, dont il raconte la mort. n a rimé vers 1260 les branches intitulées le Département des enfants Aimeri et le Couronnement de Louis '.

6* Le Karl Meinei. Là se bornent en réalité les imitations ailemandes des poèmes français relatifs à Charlemagne. Mais au 0K>yen Age les diverses nations suivent dans leur développement littéraire une marche parallèle, et presque à la même époque où Girard d'Amiens écrivait son Charlemagne, un rimeur d'outre- Rhin exécutait aussi sur lui une composition cyclique. Son procédé toutefois est différent, et bien plus élémentaire ; il ne revêt pas ses originaux^ comme Girard, de la couleur à la mode de son temps ; il ne cherche pas à donner à l'ensemble de ses rhapsodies au moins une apparence d'unité ; sa tâche se borne à coudre les uns au bout des autres, en en rajeunissant un peu le style et les vers, les différents poèmes qu'il a réunis, et à les relier par quelques morcemox de son cru où il suit les historiens latins. Il laisse subsister dans les diverses parties de son livre des contradictions faciles à remarquer, et procède en général avec la plus grande inintelligence. Nous avons déjà mentionné les poèmes qu'il a admis : 1* néerlandais, Mainet, Charles et Elegast; 2® allemands, mais

* Noos <>n dirons autant du CAar/^t W de Wolfram, par Casparson, Cassel, Bieyntt, 4« branche du Karl Mrinet. 1781. Une courte analyse est .dans GO-

< Son poème a été publié, avec celui dcke, p. 694.

plus anciens, Morant et Galienne^ Boland, OspineL Les branches III et VI lui appartiennent en propre, ou du moins il n'a pas tout à fait emprunté au néerlandais Jan Boendale la traduction que celui-ci avait faite de Turpin d'après le texte donné dans Vincent de Beauvais ; il a lui-même puisé à cette source, et on reconnaît aisément, à la détestable qualité de ses vers et de son style, qu'ils lui sont plus personnels que le reste. Les passages empruntés à Jan Boendale, qui écrivait vers 1305, ne permettent pas de placer avant cette date l'auteur du Karl Meinet, et on ne peut guère non plus l'avancer, puisqu'un des fragments manuscrits de son œuvre remonte au commencement du quatorzième siècle ^ Le Karl Meinet n'a été longtemps connu que par quatre fragments, publiés dans divers recueils scientifiques, et appartenant aux deux premières branches ' : on désigna naturellement sous le nom de Karl Meinet^ qui se trouvait dans un vers de ces fragments, le poôme dont ils étaient détachés, et, quand on découvrit l'ouvrage entier, on continua de l'appeler ainsi, bien que le titre ne lui convienne aucunement, et que le seul admissible soit Charlemagne ou Karl. Cette compilation, qui ne comprend pas moins de trentecinq mille huit cents vers, a été publiée par M. A. Keller à Stuttgart en 1858 '; mais le travail critique dont il Ta accompagnée est complètement insuffisant (voyez surtout, p. 834, le paragraphe intitulé Époque de la Composition) \ et l'édition elle-même n'est pas toujours très-soignée. Heureusement M. Karl Bartsch a pris le Karl Meinet pour sujet d'un livre que nous avons déjà cité bien souvent, que nous citerons encore plus d'une fois, et dont nous ne saurions trop apprécier Tutilité; sans cet excellent travail, où la patience la plus infatigable est mise au service d'une sagacité vraiment critique, nous aurions eu bien de la peine à débrouiller un chaos dont l'aspect seul est loin d'encourager à le pénétrer \

1 Ces appréciations sont empruntées à Allemagne ( hother ) , les autres d^à en

Bartsch, (/iffôer^ar/ Jlfn'ne/, p. 385 et suiv. France (Flore et Blancheflor, la bonne

' Voy. Gôdeke^ p. 698-9; Keller, ITar/ Dame^ Amis et Amile), mais qui en

Meinet, p. 857. réalité ne sont pas de notre s^jet ; les

> Tome XLV de la bibliothèque du trois premiers s'y rapportent seulement

cercle littéraire de Stuttgart. Nous en en ce qu'on apprend à la un que les

donnons l'analyse à Y Appendice, n» vi. héros du récit sont les ancêtres de

^ Pour compléter notre énumération, Charlemagne; on a suhstitué dans le

il faudrait parler de quelques poèmes qui dernier, sans doute au douzième siècle^

ont été rattachés plus ou moins arbitrai- Charlemagne à l'empereur anonyme qui

reroent au cycle carolingien, les uns en figurait dans la légende primitive.

Tel est le profit que TÂllemagne a fait de notre épopée nationale; il faut convenir qu'il est assez mince. De nos grands pofimes, elle n'a pris que la Chanson de Roland et la Bataille d^Akschans; elle a préféré ceux qui se rapprochaient du roman d'aventures, comme Mainet et les autres. Il est à remarquer que, sur les six poSmes français que nous trouvons dans le Karl Meinet, quatre n'existent plus dans notre langue ; de ces quatre, deux (Mainet j Charles et Elegast) sont venus au compilateur par l'intermédiaire des Néerlandais ; les deux autres {Osptnel^ Moi*ant et Galienne) semblent n'y avoir point passé. Peut-être la conservation fortuite de ces poëmes en allemand doit-elle faire penser que d'autres se sont perdus ;* cependant il est probable que le compilateur du Karl Meinet les aurait admis dans son ouvrage. En tout cas, l'histoire poétique de Charlemagne est, comme on le voit, représentée en Allemagne par bien moins de poëmes que celle d'Arthur. La qualité supplée-t-elle à la quantité? Malheureusement non. Seul, le curé Conrad, tout en faisant un peu dévier, comme nous l'avons vu plus haut, la vigoureuse inspiration de son modèle, a conservé au jnoins le feu, l'entrain et l'énergie que demandait son sujet héroïque. Mais tous les autres ont tellement alourdi, délayé, effacé et de toute façon affaibli leurs originaux qu'il serait difficile d'en apprécier la beauté à travers leurs pâles imitations. Nous n'exceptons pas de ce jugement le Willehàlm de Wolfram, copie terne et molle d'un de nos plus éclatants tableaux. Si ce pofime n'était étranger à notre sujet particulier, nous instituerions entre les deux textes une comparaison qui confirmerait notre opinion devant toute critique impartiale ; nous nous bornons à signaler la manière dont l'auteur du Perceval a rendu deux admirables passages, le retour de Guillaume à Orange {Alischnnz^y. 1785 et suîv., WUlehabn^ 89^ 4 — 92, 18) et la scène où Guillaume, seul et repoussé de tous, réclame du roi Louis le secours qu'il lui a promis, et entre, contre la reine sa sœur, dans une colère si terrible {A lisch. , V. 3273 et suiv., Willeh.^ 145— -148, 28). Wolfram est toutefois supérieur au Stricker et aux autres, qui d'ailleurs n'ont pas toujours choisi très-heureusement leurs modèles. L'ensemble de ces productions montre bien, comme on l'a reconnu en .Vllemagne, que le terrain où on les a transplantées ne leur était pas favorable ^

^ L'Alleniagne eat an quinzième et comme la France ; ceux du cycle caroaa ieiiième siècle ses romans en prose lin^rien ne viennent pas en général direc-

§ III. — Essais modernes.

Le grand mouvement de la Renaissance, qui, parti de l'Italie, vint successivement ébranler tous les peuples modernes, n'eut pas les mêmes résultats chez tous. Tandis que sur les bords de TÂmo il excitait la poésie et l'art, par une assimilation des beautés antiques, 2^ poursuivre leur développement commencé, en France il détermina avec le passé une rupture violente et jeta tous les arts dans une voie d'imitation oîi le caractère national risquait de se perdre. En Allemagne, il ne fut pas d'abord sensible dans le domaine littéraire ; l'activité intellectuelle du pays, absorbée par le pénible enfantement d'un christianisme nouveau, se détourna de la poésie, qu'elle abandonna aux classes peu éclairées, ou la ré duisit à être un amusement d'érudits, qui la- cultivaient en latin ou même en grec à l'usage de quelque coterie savante : l'Allemagne n'eut ni un Arioste ni un Ronsard ; elle ne produisit que des Mmtersànger comme Hans Sachs ou des latinistes comme Frischlin. Au dix-septième siècle seulement, l'école d'Opitz essaya de créer une littérature allemande pour les esprits cultivés; mais cette littérature, appuyée presque exclusivement sur le goût français, dont elle suivait à un assez long intervalle les révolutions diverses, n'était pas enracinée dans le sentiment national et avait elle-même la conscience de son infériorité artistique. Ce ne fut que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle que le génie poétique de l'Allemagne, se réveillant avec son génie philosophique et son génie savant, arriva à ce triple épanouissement dont l'éclat est peut-être unique dans les annales de l'humanité, et qui entoure d'une si spleudide auréole la patrie de Kant, de Humboldt et do Goethe. Le mouvement littéraire qui se produisit alors présenta dès l'abord trois grands traits dont chacun fut à son tour prédominant : l'observation de la nature, l'étude du grec et la résurrection du moyen âge. L'école qui développa le plus cette dernière tendance fut celle qu'on appela l'école romantique ; elle caractérise toute la première période du dix-neuvième siècle.

Dans ces différentes transformations de la littérature allemande, la légende de Charlemagne resta très-longtemps sans trouver de

tement du français, mais du néerlandais, tre fih Aimon, ont gardé leur popularité Plusieurs de ces livres, comme les Quu' jusqu'à nos jours.

metteurs en œuvre. Nous ne pouvons parler de quelques anecdotes, plus ou moins bien rattachées à ce grand nom et racontées ou dramatisées par des Meistersânger ^, ni d'une ou deux tragédies latines, essais sans portée réelle d'érudits plus ou moins bons copistes de Sénèque *. La période française fut naturellement tout à fait stérile ; on ne fit même pas de Gharlemagne le prétexte d*un de ces romans historiques, où les Philippe de Zesen et les Lohenstein imitaient, en les exagérant, Scudéri ou La Galprenède. Depuis l'avènement de la nouvelle littérature seulement, l'attention s'est reportée vers ces récits comme vers tous les restes du passé. Ce furent d'abord les poètes qui, sans rompre avec le goût français, s'en rapprochaient moins par imitation voulue que par sympathie naturelle, qui traitèrent quelques sujets du moyen âge. C'était l'époque où les premiers travaux entrepris chez nous avaient mis à la mode le bon vieux temps et ce qu'on appelait le gcûi gauhis, où les fabliaux de Legrand d'Âussy. et surtout les spirituels abrégés de vieux romans dus à la plume du comte de Tressan, avaient répandu dans les classes cultivées les récits qui faisaient depuis des siècles, dans la Bibliothèque bleue^ les délices des campagnards. La tragédie, l'opéra, le conte, puisaient volontiers des sujets dans le moyen âge, mais ne les présentaient, naturellement, que déguisés et agrémentés suivant l'esprit de ce temps singulier où on aimait à faire ressortir par une naïveté cherchée les raflBnements d'une civilisation très-corrompue. Cette tendance, transplantée en Allemagne, fit naître deux pofimes d'un mérite Ibrt in^al, mais tous deux empruntés aux romans carolingiens, le Huon de Bordeaux de Wieland, et le Doolin de Mayence d'Alxioger; elle contribua d'un autre côté à faire étudier aussi le moyen âge germanique, et cette étude fut bientôt en Allemagne, sinon trte-intelligente, au moins très-populaire. U s'en dégagea

> Nous dteroas ïd, bien qu'on dût zième siècle^ qui se trouTe à Londres,

pfartAt les rapporter an moyen âge, les traite des combats de Gharlemagne de-

M€isUrge$ange suivants : Le droit de vantRatisbonne(Massmann,t6.,p. 1030).

CJ^riei {Von Kaùer KarU Becht, voy. Jacob Ayrer a mis en drame Valeniin

Gràflse, p. 302); Uêenriteurde Charles et Nameloi,

voy. GMeke, p. 703). Un poëme aile- ' Tels sont la Saxania conœrta d'A-

nmod da quatorsième siècle, intitolé Tancinus (Soleinne, Bibi, dramatique,

ritmoeente reine de France, raconte, maÂs n* 207), VImma portatrix de Flayder

«ans Donmier Gharlemagne, l'histoire de (Ib., n* 352), et surtout VHUdegardis de

U reine Sibâle ( voy. Massmann, £iat- Frischlin, plusieurs fois imprimée dans

mrcÂrontk, lU, 907). Un autre, du quin- son théâtre latin.

le bizarre amalgame de catholicisme poétique et de germanisme intolérant, qui devint bientôt Técole romantique. Malgré les exagérations ridicules de plusieurs de ses enfants perdus, cette école eut un grand mérite ; elle sut pour la première fois rendre pleine justice au passé et apprécier avec amour et naïveté les productions du moyen âge. Elle en comprit Tesprit, et les œuvres où Tieck, Schlegel et quelques autres reproduisirent pour le public de leur temps les enchantements de la vieille poésie chevaleresque ou les attendrissements des récits populaires, méritent d'être comptées parmi celles qui font le plus d'honneur à notre siècle. Elles en résuniaient une des meilleures qualités, l'intelligence impartiale de ce qui n'est plus, et contribuèrent aussi beaucoup à la développer. Nous ne les énumérerons pas ici ; elles ne sauraient avoir de valeur comme sources de l'histoire poétique de Gharlemagne ; mais elles prouvent la vitalité qui était encore au fond de tous ces vieux contes. C'est de ce milieu que sortit le magnifique mouvement scientifique dont les frères Grimm tiennent la tète, et qui reconstitua l'esprit national de l'Allemagne, par le sentiment éclairé de la solidarité de son présent avec son passé. Les poètes ne manquèrent pas non plus à suivre le courant de la science ; ils apprirent par elle à serrer de plus près encore l'esprit des vieux textes, à les d^^gager de la rouille qui les entourait, à leur rendre souvent le sens primitif que ne présentait déjà plus leur forme conservée. On ne saurait blâmer bien sévèrenient nos voisins, dans le premier moment où se réveilla en eux l'amour et l'orgueil de leur histoire, d'avoir mêlé àla science un patriotisme parfois intempestif; des livres comme ceux de Gôrres, des appréciations aussi étroitement enthousiastes que celles de M. Vilmar, ne sauraient être regardées que comme des écarts sans lesquels on n'aurait peutrêtre pas fait ce qu'on a fait. C'est encore un sentiment bien exagéré qui a fait dire à M. Simrock, en tète d'un recueil des ballades et des petits poèmes qui de nos jours ont été consacrés à la légende carolingienne : « Les aiitiques poésies populaires, encore toutes germaniques, sur le héros favori des Allemands, qui dans leur simplicité touchante parlent bien plus au cœur que les œuvres où plus tard les Français ont prétendu les embellir, se sont retrouvées vivantes dans l'âme des poètes de notre temps, etc. \ » Mais

1 Simrock, KerXingisches Heîdenbuch, p. vi.

qu'importe, après tout, que nos chansons de gestes soient ainsi méconnues, et qu'on prétende, sans aucune raison, les faire dériver de Tallemand et leur préférer même, sous le nom d'antiques poésies populaires, les quelques fragments informes dont nous avons parlé plus haut ? Le livre dont la préface contient ces mots est charmant; entre les mains des poëtes allemands, surtout de Louis Uhland et de M. Simrock lui-même, les anciens récits ont repris une fraîcheur nouvelle, et peut-être n'auraient-ils pas été ressuscites avec cet amour sans l'erreur plus ou moins involontaire de ceux qui les ont chantés. La France, vraie patrie de la plupart d'entre eux \ ne les a pas encore autant compris ni autant aimés ; c'est à sa négligence à revendiquer son bien qu'il faut attribuer les prétentions que d'autres élèvent sur ce qui devrait depuis longtemps faire à ses yeux un de ses meilleurs titres de gloire.

NfiTE ADDmoNNELLE. Nous ne possédons pas de monuments hongrois relatifs au cycle carolingien ; il est certain cependant que plusieurs écrits empruntes à ce cycle étaient populaires en Hongrie au moyen âge. Galeottus^ secrétaire et biographe du roi Matthias Gorvin, nous apprend qu'il prenait DD grand plaisir à écouter les chants qui célébraient Holand^ et les traits qu'il en rapporte semblent attester que les Hongrois ne s'étaient pas bornas à traduire, qu*ils avaient ajouté à la légende leurs propres inventions. Eo tons cas, ces récits, que Galeottus traite avec dédain, charmaient le jeune Matthias : « Ad hujusmodi carmina adeo erat attentus ut cibi potusque oblitus, inedia pressus, a manc usquc ad vcsperum, ad illorum véhémentes ictus pugnamque acerrimam , quodammodo stupefactus, nil aliud cugitans, interdum gloria victoris accensus, brachia pedesque sub qaadam pugnantium gcsticulationc movebat, cum et pugnantibus et adesse et pnpesse videretur *. »

Il n*est pas douteux que ces earmina ne fussent en hongrois (voy. Toldy, Geschichte der ungrischen LUeratur im Mittelalter ; trad. par Kolbenhcyer, Pest, «865, p. 235).

Nous ne trouvons, chez les Slaves, que deux vestiges de traditions caro- HogieDoes, mais ils sont assez curieux. Le premier, qui ne se rattache

* Non pas peut-être de la plupart de Renaud, sont incontesUiblemcnt français;

c#ux qui figurent dans le Kerlingvtches les récita einprunu^s à la chronique de

Beidenimch ; car M. Simrock a pris soin Novalese sont italiens, ainsi que plusieurs

de puiser surtout dans les chroniques autres, et, quant à ceux des chroniqueurs

Utines, et moins dans nos chansons de latins, il n'y a le plus souvent aucune

IPMtes. Cependant Berthe la fiieuse , raison de les attribuer à l'Allemagne plu-

Clwtrlen ei Eieyast, la Voie de Saint -Jac- tôt qu'A la France.

^^f, Charht espion, le Jwjement de « Cité dans Michel, Chanson de Ro-

iXeu, la Bataille de Boncevaux, saint land, p. 212.

qu'indirectement à notre sujet, est le conte populaire de Bova Karolevitch et de la- belle Druschnevna (dans Dietrich^ Russische ^olkstnârcfien, Leipzig^ 48319 p. 68-4 17)^ qui n^est autre chose que le roman de Beuve d'Hanstone et Josiane : comment cette histoire est-elle arrivée en Russie? on ne le sait pas au juste. Mais le fait suivant est encore plus difficile à expliquer :un voyageur allemand^ qui a traversé^ en 4834, le nord de la Russie et la Sibérie^ y a entendu plusieurs fois chanter une romance qu'il dit trèspopulaire sur la bataille de Roncevaux. 11 en donne les quatre premiers vers:

Tchado, tchndo, o FnmzQiai, V Rontsevalie bnilo Tarn l Karl yeUkjl tam UstdilUia Latchchich roitsarei ■▼oich, etc.

C'est évidemment la traduction de la célèbre romance espagnole :

Mala U TliteSy Franceses, A cazade RonceaTalleSi ete.

Comment cette chanson s*estrelle propagée dans des contrées si lointaines, en conservant si fidèlement son rhythme et ses expressions même?

* Erman, heise um die Erde durch 4844)^ t. 11^ p. 104. Nous aTons corrigé Nùrdasien (Berlin, 4833), t. I,p. 544. Voy. les fautes de ce dernier texte, et ramené aussi Depping, Romancero (2« éd., Leipzig, Forthographe à notre prononciatioa.

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