‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 14 sur 77 · LA LÉGENDE DE CHÀRLEHAGNE DANS LES PATS-BAS · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE CHÀRLEHAGNE DANS LES PATS-BAS

Les provinces qui composent aujourd'hui la Hollande et la Belgique flamande * faisaient partie de Tempire de Gharlemagne à Utre héréditaire *. Les Carolingiens avaient le centre de leur puissance patrimoniale dans ces pays qui entourent Liège, Namur, Aix-la^hapelle, et sont à peu près également partagés entre la langue romane et les divers idiomes germaniques. Les cantilènes firanques dont nous avons admis Texistence plus haut (voy. chap. II , p. 48)y semblent donc avoir dû se conserver dans ces contrées et y donner naissance à une épopée indépendante de celle qui se fonda en France sur les cantilènes romanes. Il n'en est rien cependant : tous les récits, toutes les allusions que nous offrent sur Gharlemagne les textes néerlandais *, coïncident avec nos poëmes, et, quoi qu'en aient dit des savi^nts belges ou hollandais aveuglés par le patriotisme ^, la critique la plus superficielle ne saurait admettre un instant que les poètes des Pays-Bas soient les originaux et non les imitateurs de nos trouvères. La poésie française rayonne, au moyen âge, sur toutes les nations entrées dans le grand cercle de la civilisation chevaleresque ; on pourrait à la rigueur croire à une imitation par les Français, si leurs poèmes ne leur étaient communs qu'avec un seul peuple : mais quand oo les retrouve, comme la Chanson de Roland^ en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et en Islande, le doute n'est pas possible; chaque peuple est successivement convaincu d'imi-

* Nous disons flamande, parce que la comme plus juste et moins restreint que Belinque wallonne se rattache à la ceux de hollandais ou de flamand. Sur Prmnoe pour son histoire littéraire. le mot de tiois, voy.^Bift/. de VÉcole des

* Il faaten eicepter la Frise, bien qu'à Chartes, 6« série, t. I, p. 384-392. d'autres points de tue elle doive être rat- * Notamment M. Jonckbloet (Geschietàfcbée. aux Pays-Bas. Ce petit pays eut dénis der miiielniederl . Dichtkunst, pas-

Charlemafnie des légendes très-ori- sim), et M. Bormans {Fragments dtanlies, mais hostiles. ciens poèmes thiois,e\c.). Ci, Bibi. de

* Nous employons le mot néerlandais F École des Chartes, /. /.

tation par la réunion des autres, et les Néerlandais seraient d'ailleurs les moins bien fondés à prétendre à l'originalité.

C'est en vain, en effet, que des critiques ont voulu retrouver dans le poëme d'Otfrid et dans le Heliandy production du neuvième siècle, des textes néerlandais ; ils appartiennent au bas-allemand, séparé par une nuance bien tranchée du dialecte des Pays-Bas proprement dits. Les plus anciens monuments néerlandais qu'on possède ne sont pas antérieurs au treizième siècle, et ne font allusion à aucun ouvrage antérieur. On n'a pas mieux réussi à établir la provenance neerlandaise.de quelques légendes: si celle de Gudrun a dû être primitivement populaire en Frise, cette contrée est trop distincte du reste des Pays-Bas par sa langue, son histoire et ses traditions pour qu'on puisse en rien conclure. Trois poëmes seuls ont été regardés comme reposant sur des légendes néerlandaises : Charles et Elegast^ WizUm et Renart. Le premier est incontestablement français ; nous le démontrerons ailleurs; le second n'est connu que par une allusion et un fragment qui ne permettent pas d'en rien dire de sérieux ; pour le troisième, la question n'est peut-être pas encore bien tranchée, mais l'origine française de la forme qui nous est parvenue a pour elle tant d£ probabilités qu'elle a été reconnue même en Hollande, et les légendes sur lesquelles s'appuie le récit peuvent bien être germaniques, mais non néerlandaises \ Nous ne pouvons, on le conçoit, indiquer tout cela que très-rapidement ; nous ne prétendons pas démontrer ce que nous disons ici; nous espérons seulement que ces quelques observations sufQsent à nous dispenser de chercher dans les Pays-Bas autre chose que les imitations du français qu'ils ont produites.

De ces imitations, lès unes remontent au treizième siècle, les autres son^du quatorzième. Les plus importantes ne nous sont parvenues qu'en fragments , la plupart assez insignifiants, et servent moins par conséquent à éclaircir l'histoire poétique de Charlemagne qu'à ajouter une preuve de plus à toutes celles qui attestent le succès de nos poëmes à l'étranger. Nous allons énumérer celles que nous connaissons.

1 Les savants hollandais ou belges af- à'Âvalois (la vieille traduction française

fectent de confondre ce qui est francique de Nederlander), bien que ce mot dési-

avec ce qui est néerlandais. De même ils gne le plus souvent les Allemands en gé-

emploient tiois dans le sens restreint néraX.\o'^. BièLdeVÉc, des Chartes, l.i.

r Roland. Les quatre fragments, du treizième et du quatorzième siècle, qu'on en a découverts, sont réunis et publiés avec soin dans le livre de M, Bormans : la Chanson de RoncevauXj fragments (fanciennes rédactions thioises. Nous avons examiné ailleurs \ Introduction de l'éditeur \ De ces fragments, deux (L et H) suivent, mais en l'abrégeant et en le modifiant sensiblement, le texte de Turold; les deux autres (R et B) semblent appartenir à des poSmes faits d'après les textes français renouvelés. C'est à cette dernière classe que se rapportent aussi les morceaux en vers d'un livre populaire du seizième siècle, la Bataille de Roncevoua '; les morceaux en prose paraissent être empruntés à Turpin; peut-être ne sont-ils eux-mômes que les altérations d'un texte en vers '. Tout cela n'a poétiquement que peu de valeur. Les additions et changements que les versions néerlandaises font au texte français, portent généralement le caractère édifiant que nous avons déjà signalé dans l'Allemand Conrad ; seulement ici il est moins exalté et plus banal. Le livret en prose n'est pas seul à prouver la popularité de ces poèmes; les poètes du treizième siède y font de fréquentes allusions; la plus importante est celle de Jan de Heelu (1292), qui parle d'un récit écrit de la bataille deRoncevaux. (Mone, Uebersicht,p. 36.)

2'' Ogier de Danemark. Ce poème est un de ceux sur lesquels les savants néerlandais ont le plus exercé leur imaginative. D'après eux *, le texte français le plus ancien, celui qui se réclame de Raimbert et qui, selon toute apparence, remonte au douzième siècle, serait imité du flamand, et on le reconnaîtrait encore à certains mots qu'il a conservés '. Ces mots ou sont très-français ou se retrouvent dans plusieurs textes écrits dans nos provinces du Nord ; en aucun cas ils ne peuvent appuyer la thèse dont ils sont la seule preuve. U existe des fragments néerlandais très-peu considérables (fùe M. Jonckbloet fait remonter au douzième siè» de • : ces fragments offrent un texte plus court que celui de

* Bibl. de rÉcoie des Chartes, L L Cf. • Mone, /. /.

unû Jonckbloet, GefcAiec/mt>, 1, 258. <* MM. WUlems (Belgxsches Muséum,

* «Hierbeghintdendroeflijckenstryt U, 334), Bormans (Bulletins de la cornopten berch van den Ronceuale, etc. » mission d*histoiré), Jonckbloet (Geschieun D'en possède qu'un exemplaire de dénis, t. 1, p. 280 et suIt). Cf. Gôdeke, U76; mais ce doit être une seconde édi- Mittelalier, p. 704.

^; car le privilège est de 1552; voy. * Tels que willecome et autres. Mooe, Vebenicht, p. 37. • Gesduedems, l, p. 287 et suiv.

Raîmbert, et nous sommes disposé à admettre, avec le savant professeur de Leyde, qu'ils accusent un original plus archaïque ; mais nous ne pouvons lui accorder que cet original soit néerlandais. Notre texte français n'est qu'un remaniement et s'annonce comme tel ^ ; l'imitateur flamand a pu en avoir un plus ancien sous les yeux. A la fin du treizième siècle, un poëte nommé Jan le Clerc (de Clerk\ qu'il ne faut pas* confondre avec l'auteur du Lekenspiegel , composa un Ogier beaucoup plus long d'après des originaux français * ; son poëme n'existe plus en néerlandais, mais on en a conservé une transcription allemande, trop maladroitement faite pour que le néerlandais original ne se trahisse pas à chaque page •. Cette traduction, exécutée en 1479, est manuscrite (Heîdelberg, n® 363); elle est extrêmement longue et offre un grand épisode inconnu an texte de Raimbert, mais emprunté à quelque composition française postérieure (la guerre d'Ogier contre Blancardin de Saxe). Ogier ne fut pas moins populaire ea Néerlande que Roland ; sa légende, altérée fort ai^itrairement et compliquée de falsifications intéressées par les chroniqueurs locaux, est cependant restée vivante dans certaines parties, tioises aussi bien que wallonnes, de la Belgique actuelle*.

3" Guitequin. Il n'en reste qu'un fragment, du treizième siècle, publié par M. Bormans •, qui naturellement y voit le débris d'ua poëme néerlandais antérieur au français; c'était simplement la traduction d'une des chansons de gestes qui ont précédé le Gui-teclin de Jean Bodel, écrit à la fin du douzième siècle; il nous semble se rapprocher beaucoup de celle que nous désignons sous le nom de Guitalin^ qui ne s'est conservée, comme nous le disons ailleurs, que dans une traduction islandaise. La forme Guitequin {Ghidekeen) indique cependant une version différente; et en effet cette forme se retrouve dans une allusion du Renaud de Montauban, qui renvoie à un poëme analogue au Guiteclinj

^ Raimbert la fist à l'adoré courage : décadence : les plus pitoyables aventa-

Jouglierres fu^ si vesqui son eage. t&&, reliées de la façon la plus mala-

(V. 3-4.) droite^ y sont racontées dans le style le

• Le manuscrit d'Heidelberg dit : P^"» ennuyeux et avec la rimaillerie la

^ , , plus glaciale. » (D. Dichtung, IL 70.)

Kit gemi.cht, .1. ich es hort. ^^^' ^ ^«''^««^«<'« de M. Barrois au

texte français.

(Mone, Uebersickt, p. 39.) » Bulletins de la commission dthùttnre

' Le jugement de Gervinus sur ce livre de Belgique, première série^ tome XIV^ est curieux : a C'est, dit-il, la dernière p. 253.

mais différent en plusieurs points \ (Voy. liv. II, ch. iv, p. 3.) 4^ Renaud de Montauban. De longs fragments de la rédaction néerlandaise ont été imprimés dans les Horœ Belgicœ d'Hoffmann (tome V, p. 4S et suiv.); et le poëme dont ils faisaient partie remonte certainement au treizième siècle, puisque Maerlant dit qu'il a lu l'histoire des quatre fils Âimon '. De ce poème est issu le livre populaire néerlandais du seizième siècle, d'après lequel on en connaît le contenu. D en existe à Heidelberg (manuscr. 340 et 399, datés de 1474 et de 1480) une espèce de traduction allemande, aussi peu habile que celle d'Ogier, d'où est sorti le livre populaire aUemand imprimé souvent depuis le commencement du dix-septième siècle.

Ce poëme est un de ceux dont la forme néerlandaise offre le plus d'intérêt. De trois rédactions françaises que l'on connaît ', aucune ne semble s'y rapporter, et les différences ne sont pas de simples variantes : les événements sont souvent tout autres ^, et surtout le ton est très-différent. Le poëme français, dont nous ne possédons que des remaniements peu anciens, est encore un des plus violents, des plus barbares de notre cycle ; la force individueDe, l'orgueilleuse résistance et la vengeance implacable en sont les principales inspirations, à peine tempérées par des idées d'honneur et de fidélité à la foi jurée. Mais ce n'est rien auprès des verrions néerlandaises et allemandes ; là les guerriers sont des géants, « dont le cœur est de fer comme l'armure (Jonckbloet) ; » pour eux U n'y a pas d'autre jouissance que le combat, pas d'autre puissance que la force brutale, pas d'autre mobile qu'une passion désordonnée, n Les héros agissent comme des forces physiques , comme louragan qui ne connaît pas de pitié, comme la foudre qui frappe sans menacer (Gôdeke, Mittelalter, 705). » Donnons quelques exemples : dès le début du poëme, Âimeri de Narbonne, frère d'Aimon, se plaint à Gharlemagne de n'avoir pas reçu de fiefs de lui ; l'empereur irrité, pour toute réponse, lui sJ^at la tète •; — quand Louis, le fils de l'empereur, a outragé Alard,

' ff est-ce pas à œ podme que fait al- 2* ceUe du ms. fr. 764^ dont Bekker a

^^tknltReiuyi de Montauban traduit du donné des firagmentB dans les prélimi-

oMandais en aUemand (voy. ci-dessous), naires du Fierabras; 3* celle du BriHsh

dau on passage cité par Mone, Ucber- Muséum, qui semble difTérente des deux

•»*'> p. 47 T autres.

' F«i .///7. Heinu khidre dat ic las ^ Voy. l'analyse du poëme néerlandais

(%. Aûtor.y rv, l. S9). dans GOdeke, p. 705 et suiv.

* l*CeUeqDeM. Michelantapubliée; * Lerécitestun peu différent dans le

f40 LIVRE PREMIER.

Renaud, frère de celui-ci, s'approche de la table impériale, et, après avoir salué Charles, saisit Louis par les cheveux, lui tranche la tête, et la lance contre la muraille si violemment que le sang jaillit sur le père; — quand les fils d'Aimon sont entrés dans le château de leur père, celui-ci, qui a juré de les livrer à Charles, veut tenir sa promesse : Renaud veut d'abord le tuer, mais, retenu par ses frères, il se contente de lui lier les pieds et les mains et de renvoyer ainsi à Charles ; l'écuyer qu'il charge de cette mission s'y refuse, alors Renaud lui abat une main et lui crève un œil ; dans la version allemande, il coupe à son père même la main, le nez et les lèvres, et l'envoie ainsi mutilé à l'empereur. Tous ces traits n'existent pas dans les poèmes français, et leur présence dans les versions tioises a généralement été regardée comme une preuve de la haute antiquité de ces versions *. Les critiques même que d'autres raisons ont engagés à ne pas faire remonter ces versions trèshaut ont regardé ces traits comme fort antiques*. Nous pensons différemment. Ces brutalités énormes nous font l'effet d'exagérations postérieures ; il ne faudrait pas chercher beaucoup pour trouver des faits analogues dans l'histoire de plusieurs légendes. Nos vieux poèmes ont été dénaturés de deux façons : si d'une part ils se sont adoucis et polis entre les mains des poètes courtois comme Âdenès et autres, il ont pris souvent, dans leur extension populaire, une forme plus grossière que leur forme primitive. L'esprit général de la légende des quatre fils Âimon a été grossi jusqu'à la caricature dans les rédactions qui ont servi de type aux imitations étrangères, et nous sommes très-disposé à ne pas assigner à ces rédactions une date antérieure au quatorzième siècle; l'allusion de Maerlant se rapporterait ainsi à un autre poème, ce qui n'aurait rien de bien surprenant. Il y a dans le moyen âge, après une première époque brutale, mais sévère et simple, et la brillante période qui comprend la moitié du douzième siècle et le treizième, une nouvelle barbarie, qui se fait sentir dans beaucoup de productions et qui a été plus d'une fois confondue avec la rudesse primitive. Nous croyons que cette confusion a été faite ici ; mais on comprend que nous ne pouvons développer les raisons qui nous engagent à

texte allemand : « Hugues de Dordone la tête sans autre forme de procès (Ger-

demande des fiefs pour ses parents^ Ai- vinus, II, 68). »

mon et Aimeri ; Charlemagne s'y refuse, * Voy. par exemple G5deke, /. /.

et sur les plaintes de Hugues il lui coupe * Jonckbloety Geschied., U, 355 et suiv.

avancer cette opinion ; elles ne trouveraient leur place que dans une étude spéciale sur la légende des fils d*Aimon.

5* Maugis. On a quelques fragments de ce roman (voyez Mone, Uebersicht, p. 42), qui a été traduit en mauvais allemand comme 0 fier ei Renaud de Montauban (Ms. d'Heidelberg, 340 et 31S). D s'annonce comme traduit du français (Mone, /. /. 44), et Test en effet d'un des derniers romans du cycle (voyez Hist. littéraire^ t XXII, p. 444). C'est à tort que Mone l'a confondu avec le po6me intitulé Madac,et Ta attribué à Willem, l'auteur duReinaert Vos.

6' Girard de Vienne. DesT fragments de ce poëme ont été publiés par Bilderdijk (Verscheidenheden, t. IV, p. 126 et suiv.), qui l'a a|^lé Garin de Montglave. Ce qui l'a trompé, c'est que le roman français en prose, à certains passages duquel correspondaient ses fragments, porte en eiSet ce titre ; mais il ne contient qu'une faible partie de cepoëme et ne s'occupe que des enfants de Garin ; sa partie la plus considérable est tirée de Girard de Vienne \ et c'est à ce poème que répondent les fragments néerlandais. M. Jonckbloet n'aurait donc pas dû analyser à ce propos le poëme français de Garin de Monglane comme nécessaire à l'appréciation de la traduction néerlandaise '.

VHuan de Bardeaux. On possède deux fragments de ce poème '; le roman en prose qui en est issu a été publié par M. Wolf \ qui Ta en outre soigneusement comparé avec le poëme français '•

8* Mainet. Ce poème s'est conservé dans le calque allemand dont nous avons parlé au chapitre précédent. Voici le jugement définitif qu'en porte M. Bartsch ( Ueber Karl JUeinet, page 387) : « Un poète errant de la seconde moitié du douzième siècle composa en néerlandais, d'après un texte français qu'il avait entendu lire, l'histoire de la jeunesse de Gharlemagne jusqu'à son retour d'Espagne et son mariage avec Galie (Galienne).» La date assignée ici semble un peu trop reculée ; elle ne s'appuie que sur un passage d'Âlbéric qui prouve seulement l'existence d'un poème français sur le même sujet : le poème néerlandais doit être environ du milieu du treizième siècle. Son récit ne s'accorde complètement avec aucun autre *, et il y intercale comme épisode

I Yoy. Hift. UHéraire, t. XXH, p. 191, « Dans la Bibliothèque du Uier. Ve-

et plus bu, livre II, chap. v. rein de Stuttgart, 1862, iQ<8«. ' Ge$ckiedems, II, 375. * Dans son ouvrage intitulé : Ueber

* Jonckbloet, Gescfâedems, II, 380. — zwei riied. Volkshùcher. cf. aoaai Mone, Veàersicht, p. 61. * Voy. ce récit plus bas, I. II, ch. ui.

un petit poëme d'aventures, Orie et Gfoefm, évidemment indépendant et arbitrairement rattaché au cycle carolingien. Le Mainet français étant perdu, ce po6me devient pour nous fort précieux.

9^ Charles et Elegast. Il en est de même de ce petit poëme, longtemps regardé comme originairement néerlandais, et dont l'invention ne peut maintenant être enlevée à la France (voy. liv. II, chap. V). Il y a cependant un trait qui est propre à la version néerlandaise, c'est le nom d'Elegast, sur lequel les savants allemands Dnt beaucoup disserté ^ Il est certain que ce nom était devenu en quelque sorte proverbial, sur les bords du Rhin, pour signifier un habile voleur *, et c'est ce qui a évidemment engagé l'imitateur à le substituer au nom de Basin qui était dans son original '. La forme néerlandaise est du treizième siècle ^; elle s'est conservée d'une part, un peu germanisée, dans le Karl Meinet, et d'autre part dans un livre populaire du seizième siècle *. Elle était populaire de bonne heure dans les Pays-Bas ; car Jan Boendale, dit le Clerc, qui écrivait au commencement du quatorzième siècle, trouve bon de protester contre elle dans son Miroir des Laïques (III, xvn, i33 et suiv.) « On lit, dit-il, que Charles sortit la nuit pour voler; pour moi je vous affirme que jamais il n'a volé. »

10'' Les Lorrains» Cette vaste légende ne semble pas appartenir à notre sujet, et nous ne l'avons pas indiquée dans notre chapitre ui. Mais nous la trouvons en néerlandais sous une forme qui n'existe plus en français et qui la désigne à notre attention. Dans les poëmes français, pendant que les générations hostiles des Lorrains et des Bordelais se succèdent, le roi Pépin, connue s'il était soustrait à la loi commune des hommes, reste toujours sur le trône et ne semble aucunement atteint par le temps. Ici au contraire nous le voyons remplacé par son fils Charlemagne, qui assiste aux guerres des petits-fils et des arrière-petits-fils de Garin et de Fromond. Ce développement de la légende est certainement très-postérieur aux premiers récits ; Charlemagne n'y est introduit que par

^ Mone, IJntersuchungen tur teuischen le nom de Basin , mais la chronique da-

Heldensage, p. 136 et suiv.; Grimm^ noise qui en est abrégée dit Alegast; il

Deutsche Mythologie, etc. faut sans doute y voir une influence du

'Voyez HofTmann^ Horœ Belgicœ, récit néerlandais sur le traducteur danois. pars IV, préf. p. ij ; il cite Vrouwenlop * Voy. Bartsch, U^)er Karl Memet^

et Titurel. p. 387.

' La KarlamagnùS'Saga, qui a un récit * Publié par Hoffmann {Horœ Belgicœ,

particulier de cette légende^ a conservé IV), et Jonckbloet (Amsterdam^ 1850).

LES SOURCES. i43

une réflexion du poète, dont l'œuvre ne repose sans doute sur aucune tradition ; il n'est cependant pas aussi moderne qu'on pourrait le penser, et si M. Jonckbloet est autorisé à le faire remonter jusqu'à la fin du douzième siècle \ on voit dans quel lointain passé une telle date rejette les premières chansons des Loherencs. L'original du poème néerlandais était français^ et il semble l'avoir fidèlement suivi. Des fragments considérables qui nous restent de son ouvrage ont été publiés par M. Jonckbloet *.

iV Fierabras. On n'en connaît aucun fragment; mais il est cité plusieurs fois (voy. Mone, Uebersicht, p. 56).

12* Laidon. Un fragment où paraît un héros de ce nom (voy. les citations dans Gôdeke, Mittelalter^ p. 708) n'a pu encore être rattaché à aucun poème français. Peut-être appartient-il à une traduction à'Aspremant '.

On voit que les Pays-Bas ont fait de larges emprunts à notre poésie épique \ Sur les douze poèmes que nous avons énumérés, six {Roland j Ogier^ Girard de Vienne^ Huon de Bordeatur^ Fiera-bras, Maugis ) existent encore en français sous une forme trèsrapprochée de celle que les imitateurs ont eue sous les yeux ; un (Renaud de Montauban) ne nous a été conservé que dans des rédactions assez différentes; deux {Mainet, Guiteqvin) ont péri dans leur forme primitive et ne nous sont connus que par des remanie* ments ou des traductions; deux {Charles et Elegast, les Lor-rains) ont tout à fait dispara en français ; le dernier enfin est incertain. Au reste, les imitations néerlandaises ont été moins heureuses encore; un seul poème {Charles et Elegast) a été con- ^rvé dans sa langue originale ; quatre {Mainet^ Renaud, Maugis^ Ogier) ne sont connus que par des traductions allemandes ou des livres populaires en prose ; cette transformation, 2^ laquelle presque tous ont été soumis, ne nous est parvenue, outre les récits

< Gesehiedemf, H, 65. héros combattre un griffon, comme dans

* Roman van Karel dm Groote en xijne le fragment de Laidon (voy. Mone, Ue» XII Pairs. Leiden, 1844. Le savant édi- bersicM, p. 59).

trur a reconnu plus taM lui-même * On s'apercevra facilement que nous

rtoaactitnde de ce titre, et consacré au avons omis plusieurs poèmes, soit que

roman des Lorrains un des chapitres Cbarlemagne n'y figure pas (GuUlaume

les plus importants de son Histoire de la d'Orange, Valeniin et Orson)^ soit qu'ils

poésie néerlandaise au moyen âge. Sur un soient originairement étrangers au cycle

aatre fraeroent, voy. GOdeke, Mittelalter, {Flore et Blanche flor, Pierre de Provence,

p. 704. etc.). Nous ne les avons pas non plus

* C'est le seul poème où l'on voie un mentionnés parmi les poèmes français.

ci-dessus désignés, que pour un seul {Huon de Bardeaux); de tous les autres on ne possède que des fragments plus ou moins longs. Le succès des versions néerlandaises en Allemagne a été utile à leur conservation ; c'est aux traducteurs allemands que nous devons surtout de les connaître.

Il est à remarquer que ce sont généralement nos meilleures chansons de gestes que les Néerlandais ont imitées, et que tous les poèmes cités plus haut sont antérieurs à 12S0. A partir de la seconde moitié du treizième siècle, les Néerlandais cessent d'imiter nos poëmes, et on voit dans quel discrédit tombèrent les traductions précédentes, puisqu'il ne s'en est conservé quelques fragments que par hasard et généralement dans des reliures de livres.

C'est qu'en efTet à cette époque il se développa dans les Pays- Bas une poésie tout à fait opposée à l'esprit de ces vieux poëmes et qui entra bientôt avec eux en lutte ouverte. C'est celle que M. Jonckbloet appelle fort bien la poésie bourgeoise, et qui eut pour principale expression, outre une lyrique artificielle, des livres de morale et d'histoire. Les écrivains de cette école, tels que Maerlant, Heelu, et Jan Boendale surnommé le Clerc, saisissent, dès qu'ils le peuvent l'occasion de protester contre les récits épiques au nom de la vérité historique ^ Nous avons déjà cité un passage de ce genre ; le plus caractéristique est celui de Maerlant, dans son Miroir historial (IV, 1 , 29) : « Les beaux et faux poètes français {die scone walsce valsce poeten)^ qui riment plus qu'ils ne savent, calomnient beaucoup le grand Charles, en belles paroles et en beaux récits. » Heelu en dit à peu près autant ' ; Jan Boendale s'emporte davantage {Lekenspiegel^ III, xvu, i39):

* Un écrivain français qui a plus d'un . Li grant dcitrier, du cop donné, point de contact avec ces poètes néerlan- R'ostoient par mi tronçonné,

dais, Guillaume Guiart, a contre les récits (V . 80 . )

et les auteurs des chansons de gestes des II constate d'ailleurs que le temps de

attaques semblables. pareils ouvrages est passé et que leurs

n dit par exemple dans son prologue : auteurs ne sont plus en vogue :

Cil ne r'ont mie esté sans paine Et aealent avoir pour tiex lobes

Qui ei romans de Charlemaine ^es grans seigneurs deniers et robes,

Racontent tant d'abusion ^^ <>' l*"* 'ont oreilles sourdes,

Que c'est une confusion. Et tout homme qui dit ces bourdes

(V 17 et sniv \ Tiennent por fol et por musart.

(V. 23 etsuiv.)

n se moque assez spiritueUement des , ^^ Hoffmann, Horœ Belgicœ, I ,

prodiges qui remplissaient leurs livres: p^ 54 ^^ ^^^ ^ ^^ ^^^^ ^vons pris aussi

Chevaliers qui se combatoient ^^ citations de Maerlant et de Jan de

Jusqu'au braier s'entrefendoient ; Cierk .

« Que Dieu lui donne courte vie, s'écrie-t-il, à celui qui a pensé ces mensonges et les a répandus le premier I »

Cette tendance véritablement bourgeoise triompha si bien, que les vieilles légendes importées de France semblèrent complé* tement étouffées ; cependant la vie qui était en elles persista sous la cendre qui les couvrait, et se conserva dans le peuple. Aussi, quand l'ère des romans en prose s'ouvrit pour la France et TAUemi^e, elles reprirent dans les Pays-Bas, sous cette forme, une popularité qui rappela leur première floraison. De ces livres destinés au peuple, quelques-uns nous sont parvenus, comme nous l'avons dit plus haut; la plupart ont été détruits. Parmi ceux qui ont été retrouvés de nos jours le plus intéressant est celui de la Reine SibUe. Beaucoup de ces romans ont pour base, non les vieux poèmes néerlandais, mais les livres en prose française du quinzième et du seizième siècle ; il n'en est pas de même de celui-là, car il ne fut pas mis en prose en France, et il s'appuie fort probablement sur un ancien poème tiois dont il ne s'est gardé aucune trace. Il nous intéresse particulièrement, parce que nous ne possédons de la chanson de gestes qu'une forme très-altérée, et qu'il constitue, avec un roman espagnol, tout ce qui nous reste de celle qui existait certainement au douzième siècle S

La grande cause de destruction des romans flamands en prose fut la censure à laquelle les soumit l'autorité ecclésiastique. M. Mone a publié des listes de livres interdits, avec plus ou moins de rigueur, par des édits épiscopaux du commencement du dixseptième siècle {Uebersicht, p. 16-17). Nous relevons ici ceux qui rentrent dans notre sujet, sans nous arrêter à des observations qui seraient superflues. On trouve sur ces listes : Maugis (parmi les livres interdits non-seulement dans les écoles, mais absolument), les Quatre fils Aimon, Galien Rhétoré (autorisés, mais à condition d'être corrigés et expurgés), Hium de Bordeaux (interdit provisoirement). Malgré ces prohibitions, quelques-uns de ces romans, comme les Quatre fils Aimon, sont encore populaires dans les provinces néerlandaises.

Les Pays-Bas ont été aussi bien que les contrées voisines ramenés de nos jours à l'étude et à l'amour du moyen Age poétique. Bilderdijk, le poète savant et fantasque, a le premier rappelé Tat-

• Voy. Wolf , Véxr ztoei nUderlàndische Volksbùcher.

i46 LIVRE PREMIER. — LES SOURCES.

tention sur ces vieux récits ; depuis lui, MM. Willems et Jonckbloet, en Hollande, Bonnans en Belgique, Mone et Hoffmann de Fallerlesben eu Allemagne, ont particulièrement mérité la reconnaissance en publiant ou en étudiant l'ancienne poésie néerlandaise, et entre autres les œuvres qu'elle a consacrées au cycle de Gharlemagne. Ces œuvres ont été l'objet Spécial d'un livre moitié savant, moitié poétique, où M. Âlberdingk Thijm a essayé, souvent avec bonheur, de rendre une forme vivante et une nouvelle jeunesse aux vieux contes qui avaient tant charmé d'abord, et ensuite tant scandalisé ses aïeux \

*■ Oud nederlandsche Verhalen, ttit den gewijd, in nieuwer form overgebracht, kring der Gedichten aan Karel den Groote Amsterdam, i 851.

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