‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 15 sur 77 · LA LÉGENDE DE CHARLEMAGNE DANS LES PATS SCANDINAVES · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE CHARLEMAGNE DANS LES PATS SCANDINAVES

Le grand rameau de la race germanique qui est connu sous le le nom de Scandinave, a, comme on le sait, son histoire et sa poésie à part. Les Norois, comme les appelaient nos pères, séparés du reste de TEurope par leur situation géographique, ne furent pas sujets aux mêmes vicissitudes que les autres peuples. Ni la conquête romaine ne les atteignit, ni le grand mouvement des invasions ne les ébranla. Demeurés également inaccessibles à la civilisation antique et au christianisme, ils étaient encore au neuvième siècle dans un état tout à fait barbare, qu'on donne à ce mot sa meilleure ou sa plus mauvaise signification. Ce fut alors que se déclara chez eux ce besoin d'expansion et d'invasion qui semble avoir son heure marquée dans la vie de tous les peuples. Les grandes expéditions par terre étaient incompatibles avec la position de leur pays * : ils ne se rattachaient au continent que par les provinces glaciales du Nord, où ils n'auraient trouvé que des populations plus sauvages encore qu'eux-mêmes. Ce fut donc la mer qui transporta leurs bandes guerrières sur toutes les côtes où 0 y avait espoir de victoire et de pillage. Leurs barques d'osier les menèrent d'un côté en Russie, de l'autre en Allemagne, en Angleterre, en France, en Espagne, et jusque dans la Méditerranée. Pendant deux siècles, ils furent l'épouvante de l'Europe chrétienne ; leurs terribles incursions ne contribuèrent pas peu à renverser de fond en comble l'édifice de Gharlemagne, et bien des fûts originels de l'histoire des nations modernes trouvent leur raison déterminante dans les efTets des pirateries normandes. Cet incToyaUe mouvement se calma vers la fin du dixième siècle \ c'est l'époque où les Normands de pirates se font conquérants ; ils s'éta-

' Il Cim remarquer qa*à cette époque et figure ainsi dans Vhistoire européenne.

k Douiemarli est plutôt germanique que On a même douté que sa langue fftt déjà

KindiaaYe; il lait partie de la ligue des Scandinave; on a pensé que IVtémcnt

AUenaods idolâtres contre Gharlemagne, gothique en faisait le fond.

blissent en Normandie et en Angleterre ; dans leur pays même l'expatriation devient de plus en plus rare, et la civilisation commence à germer ; il semble que la fermentation précédente ait été nécessaire pour préparer le développement d'une activité mieux dirigée.

Cette activité, dont le principal but fut l'introduction et la propagation du christianisme, se concentra dans les pays Scandinaves pendant plus de deux siècles ; ils rentrèrent de nouveau dans leur isolement primitif et n'eurent avec l'Europe méridionale que des rapports religieux. Mais quand l'œuvre de la conversion fut achevée^ la Scandinavie, se trouvant à un état de culture presque égal à celui des autres nations chrétiennes, se rapprocha d'elles, et les influences poétiques qui dominaient alors les pays germaniques et romans s'exercèrent aussi dans les régions septentrionales.

Ce fut la Norvège qui entra la première dans ce mouvement. Ce pays, qui avait été le véritable centre de la fermentation de l'époque précédente, qui était la patrie de la poésie eddique, avait atteint au treizième siècle un haut degré de prospérité et un commencement de civilisation remarquable. Haquin Y (Haakon Haakonson, 1217-1263), qui acheva de détruire le paganisme en Norvège, semble avoir voulu compléter son œuvre en substituant aux vieux chants mystiques, dans la. mémoire de ses sujets, les œuvres de la nouvelle poésie chevaleresque *. Sous son règne, outre un grand nombre de poëmes appartenant aux difTérents cycles du moyen âge *, on traduisit une collection considérable de nos meilleures épopées carolingiennes. Plusieurs de ces tra-. ductions sont encore manuscrites et se conservent à la bibliothèque royale de Stockholm ; telles sont celles de Girard de Vienne ', de Beuve d^JIanstone *, et d'autres '. Mais les plus importantes ont été réunies de manière à former une histoire suivie de Char-

« Déjà son père, Haquin IV (1202- ^ Bevus saga ok firu Josvene (Geoîlroj^

1204) avait traduit lui-même du français p. 35).

la lé^nde de Barlaam et Josaphat. * Plusieurs de ces récits ne nous sont

* Voyez là-de$sus les Notices et fx- connus que par les titres^ et ces titres traits des Manuscrits cottcemant t*histmre sont souvent ou trop vagues on étranges. (m la littérature 'le la France qui sont con" (Voyez par exemple ilickes, Thésaurus, serves en Suède, Danemark et Norvège, 1. 11, p. 310 et suiv.) Les savants scandipar M . Geoffroy (Paris, 1855, tirage à naves se sont plus occupés de poèmes part des Archives des Missions), d'aventure ou de ceux qui se rattacheat

* Geirards jaris ok VHhjaims Gei" au cycle d'Arthur que des récits carolinrorduonar saga (Geoffroy, p. 38). giens.

LÈS sotPiCÈS. U^

lemagne ; et cette compilation, désignée sous le nom de Kdrlamagnùs-Saga, est un des monuments les plus précieux de Thistoire poétique du grand empereur. L'auteur islandais se distingue, grandement à son avantage, des compilateurs dont nous avons déjà parlé, Girard d'Amiens et l'auteur de Karl Meinet. Il a d'abord sur eux une première supériorité, c'est qu'il leur est antérieur et qu'il n'a guère employé pour son travail que des poëmes de la bonne époque. En outre il a traduit ses originaux en prose avec une fidélité et une simplicité si grandes, que sa version peut servir quelquefois à la critique du texte français.

La Karlamagnùs-Saga a été soumise, un demi-siècle environ après sa composition, aune révision qui ne s'est pas bornée à rajeunir quelques mots déjà surannés. Le réviseur a modifié sensiblement une branche et en a ajouté une autre en entier. Nous avons donné ailleurs l'analyse de plusieurs branches et quelques détails sur chacune*; nous pouvons nous borner ici à en rapporter le titre et à en indiquer rapidement les sources :

!• Charlemagne. Cette branche est celle où le compilateur a le plus mis du sien ; il a rassemblé divers récits et fragments de récits épars en plusieurs lieux, qu'il a plus ou moins arbitrairement détachés de leur contexte et mis l'un à la suite de l'autre. Il débute par la traduction,* extrêmement précieuse, d'un poëme français perdu que nous appellerons le Couronnement de Charles (ch. 1-33) ; les vingt-cinq chapitres suivants seront presque tous mentionnés dans le courant de notre travail et ne sauraient être rapportés ici. Ils nous ont conservé beaucoup de détails qui ne se trouvent plus dans les textes français et qui sont en général trèsutiles pour l'intelligence de notre épopée. Ils semblent s'appuyer particulièrement sur les poëmes les plus anciens ; ce qui le prouve, c'est la concordance très-fréquente de ces chapitres avec des allusions de la Chanson de Roland qu'ils expliquent et développent. A l'époque oîi ils ont été rédigés, il existait évidemment encore plus d'une de ces chansons de la première époque dont nous avons signalé la perte (p. 70) ; il ne serait pas impossible, par conséquent, qu'on en retrouvât quelques-unes au fond des bibliotht^ ques du nord de l'Europe ; peut-être cependant l'auteur islandais

• Voy. Bihl, de V École des Chartes, p. 1-42. Les branches analysées en dé- 5« lérie, tome V, p. 89-123 ; 8« série, 1. 1, tail sont les l". H», ÏH», IV«, V« et IX«.

150 LIVRE PREHIER.

étaît-U venu en France et avaît-îl connu là les récits qu'il a rapportés ensuite dans sa patrie.

2" Dame Olive et Landri. Cette branche, qui ne se trouve pas dans la plus ancienne rédaction, est une variailte du poôme encore inédit de Doon de la Roche * ; elle n'a qu'un rapport trèsindirect avec Charlemagne.

3"" Ogier le Danois. La traduction islandaise ne reproduit que la première branche de ce poème ; elle suit avec une grande fidélité, sauf dans la fin, le texte français qui a été publié.

4* Le roi Agoland, C'est la chanson A'Aspremont, mais avec des variantes assez considérables; le rédacteur islandais y a mis comme introduction les premiers chapitres du Pseudo-Turpin ; le réviseur a interpolé ces chapitres pour préparer le récit de la chanson de gestes ; ces interpolations semblent être le produit de son imagination, qui d'ailleurs ne s'est pas donné large carrière. 8® Le roi Guitalin. Nous avons déjà parlé de ce poème, antérieur à celui de Bodel et qui en difïère notablement. Nous reviendrons sur la comparaison des deux chansons, quand nous parlerons des divers récits sur la guerre de [Saxe. Voilà le second poëme français perdu qui nous est conservé par la Karlamagnùs^ Saga; il était écrit en alexandrins, et n'était, selon toute apparence, que le rajeunissement assez fidèle d'un texte très-ancien. 6"* Otuel. C'est le poôme d'Otinel, épisode sans valeur traditionnelle intercalé dans le cycle de la guerre d'Espagne, sans doute vers la fin du douzième siècle.

7® Le voyage de Charlemagne à Jérusalem ; traduction trèsexacte du poème français publié par M. Francisque Michel.

8** Roncevatix. Le compilateur islandais a suivi d'assez près le texte d'Oxford, et ne paraît rien connaître des rédactions françaises renouvelées. Mais il offre avec ce texte une différence capitale, et qui est importante pour l'histoire de la tradition ; il ne sait rien des événements qui remplissent les strophes cxci-ccLxxin, c'est-à-dire du combat de Charlemagne avec Baligant et de la prise de Saragosse; nous reviendrons ailleurs sur ce point. En outre la plus ancienne rédaction n'est pas tout à fait terminée, et le réviseur en a évidemment tronqué la fin; cette fin nous est conservée en abrégé dans la traduction danoise dont nous parl^

» V07. Sachs, Beitrage, p. 3 et suiv.

LES SOURCES. iSl

rons tout à l'heure. A partir de cet endroit, on ne possède plus en islandais que le texte renouvelé.

9* Guillatane au court Nez. Cette branche ressemble beaucoup au poème français du Montage Guillaume; toutefois elle en diffère en plusieurs points, et surtout en ce qu'elle place les événements sous Gharlemagne et non sous Louis le Pieux, comme tous les pofimes qui appartiennent au cycle de Guillaume d'Orange.

10^ La mort de Charlemagne. L'auteur de cette branche, qui est, comme nous l'avons dit, le réviseur de l'ensemble, s'est contenté de traduire quelques chapitres du xxix' livre de Vincent de Beauvais. Cette partie de la Karlamagnùs-Saga est donc sans intérêt.

On voit de quelle valeur est pour notre sujet cette compilation noroise : c'a été pour nous une bonne fortune que la publication qui vient d'en être faite. L'éditeur, M. Unger, nous a fourni dans sa /V^/oce tous les renseignements nécessaires sur le côté particulièrement Scandinave du sujet, et nous a singulièrement facilité, par son long Sommaire, le dépouillement de l'ouvrage à notre profit. Il est à souhaiter que les autres documents islandais que nous avons mentionnés plus haut soient bientôt mis au jour; ils peuvent servir à éclaircir plus d'une question encore obscure. Peut-être aussi, à en juger d'après quelques titres, nous révéleraient-ils en Scandinavie un mouvement d'invention propre et de création autour de la légende carolingienne, analogue à celui que nous signalerons plus tard en Italie.

La Karlamagnùs^Saga ne pouvait demeurer comme enfouie dans un idiome qui, depuis le douzième siècle, avait cessé d'être la langue commune des pays Scandinaves. EUe fut sans doute intégralement traduite en suédois ; mais nous n'en possédons plus qu'un fragment comprenant les branches VIII et IX ^ Nous n'avons pu étudier cette version *, qui présente, dit-on, quelques particularités '. La littérature suédoise ne semble pas d'ailleurs s'être beaucoup occupée des traditions carolingiennes ; elle a accordé plus d'attention aux romans de la Table-Ronde ou aux récits d'aventures.

* Pobtié (Uns le tome IV de Rletz, {Svenska Poesiens historia, Orebro, 1839^ Setipiorti medci tnedii <gvi {Lunû, 1842 t. I, p. ll(Mi4) ne peut suffire, car il déet a. s.f in-8*). La Bibliothèqoe Impé- clare s'appuyer en partie sur le livre da* riale ne possède que deux volumes de cet nois dont nous allons parler. oovnge. ' C'est ce qu'en dit Brandt^ Pedenen*

* L'aoalyM qu'en donne LénstrSm Skrifter, t. V, p. 531.

En Danemark, la Karlamagnùs^aga fut traduite ou plutôt abrégée, et devint sous cette forme et avec le titre de Chronique de l'empereur Charlemagne {Kejser Karl Mdff^us kronike) extrêmement populaire. Elle Test restée jusqu'à nos jours et se réimprime encore souvent. Cette traduction fut longtemps attribuée à Ghristîern Pedersen , écrivain célèbre à divers titres ; mais le dernier éditeur des œuvres de Pedersen, M. Brandt, a montré qu'il n'avait été que le réviseur d'un travail plus ancien. Il existe en effet dans la bibliothèque de Stockholm un manuscrit de ce même ouvrage, daté de 1480, c'est-à-dire antérieur à la naissance de Pedersen^ et une édition en avait été donnée dès ISOl. D'ailleurs, Pedersen dit lui-même, dans sa conclusion, que son travail s'est borné à rajeunir le style et à corriger les fautes d'impression de l'édition précédente*.

La Chronique danoise est, avons-nous dit, un abrégé du livre islandais. Elle suit la rédaction la plus ancienne, ce qui fait qu'à partir de la fin de la neuvième branche, où s'arrêtent les manuscrits de celle-là, elle offre un intérêt particulier. Elle montre que la défectuosité des manuscrits nous a seule privés de la suite de la première rédaction islandaise ; en effet certains traits que le livre danois n'a en commun qu'avec le texte d'Oxford du Roland ne peuvent lui avoir été empruntés au quinzième siècle, mais viennent certainement de l'islandais, qui est généralement d'accord avec ce texte. Il est donc probable que la Karlamagnùs-Saga contenait originairement, comme la Kronike^ mais plus développées, les trois branches suivantes, qu'il faut intercaler après la huitième :

i** Le roi Ivein ou Vivien; résumé d'un très -ancien poème français, dont on ne connaissait l'existence que* par une obscure allusion des derniers vers de la Chanson de Roland.

2*" Baudouin et Sibile; épisode de la guerre de Saxe, qui manque à la fin de la cinquième branche, et que le compilateur en avait séparé plus ou moins arbitrairement.

3** Ogier le Danois; très-importante variante de la partie du poème postérieure à la première branche.

Vient ensuite, comme dans le texte conservé de la Karlamagnùs-Saga^ l'épisode de Guillaume au court Nez (branche IX),

* Voy. Brandtj /. L, Anmaerkninger, p. 525 et suiv.

et enfin la Mort de Charlemagne, mais assez différente de celle de l'islandais, plus populaire et moins empruntée aux sources latines. Le livre danois, outre qu'il a le mérite d'un récit attrayant et d'une forme qui lui a assuré une popularité durable, est d'une assez grande importance pour l'histoire de la légende, et vient heureusement compléter la Karlamagnùs-Saga. Pendant que son original était oublié dans les bibliothèques, il se conservait dans la mémoire du peuple , et passait même, par une singulière fortune, dans le dialecte actuel de cette langue islandaise à laquelle il avait été emprunté. Les bibliothèques de Stockholm et de Copenhague renferment des manuscrits de cette rétro-traduction exécutée au dix-septième siècle, et elle vient d'être récemment imprimée *. Pedersen, le réviseur de la Chroniqxie de Charlemagne^ est l'auteur d'un autre livre non moins populaire, Ogier le Danois (Bolger Danske)^ dans lequel il a compilé et raccordé avec assez d'adresse tous les romans français sur ce guerrier, depuis les plus prlmitife jusqu'à ceux où l'élément historique a tout à fait disparu devant la féerie. Le nom du héros assurait déjà à ce livre, en Danemark, un succès qui ne s'est pas démenti depuis trois siècles *. La littérature Scandinave nous aurait offert un plus riche butin s'il nous avait été possible d'en étudier tous les monuments, de comparer, par exemple, les Saga^ dont nous avons énuméré quelques-unes avec leurs originaux français. Malheureusement la plupart sont encore inédites, et d'autres sources, où nous espérions trouver plus d'une indication utile, sont inacessibles en France *. Nous avons souvent déploré, dans tout le cours de notre travail, Tinsuffisance des ressources qu'offrent nos grandes bibliothèques pour l'étude des littératures étrangères; mais cette lacune ne nous a été nulle part plus sensible que pour cette partie de nos recherches.

* A RdkiaTig en Islande ( Unger, K. viser (Copenhague, i853, in-i*"). Les li-

Soya, p. xn. )• vres qui existent à la Bibliothèque Impô-

' Publié par M. Brandt, avec la Chro- riale sont trop souvent défectueux; on

">?iic de Charlemagne, dans le tome Y n'a par exemple de Rietz (voyez plus

<iea ouvres de Pedersen. haut) que les tomes II et 111, de Bâck-

' Ainsi nous n'avons pu trouver deux strdm {Svensha FolkbOcker, Stockh. 1845,

livres de première importance et de di- in-S"*) que le tome I. 11 est difficile de

meonoas considérables : Atterbom , dire si ces défectuosités doivent être at-

Swmktt Siare ok Skalder ( nonv. édit., tnbuées à des acquisitions incomplètes,

Siockbolm, 1863, 6 vol. in -8^), et à des pertes accidenteUes, ou simplement

S. Gmndtvig, Datmarks garnie Foike- au désordre du classement.

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