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CHAPITRE VIII

LA LÉGENDE DE CHARLEHAGNE EN ANGLETERBE.

Bretons, Anglo-Saxons et Danois se disputent l'Angleterre depuis Charlemagne jusqu'à l'expédition de Guillaume le B&tard. Au milieu de ces guerres perpétuelles, il ne pouvait se former, parmi ces peuples morcelés, une légende poétique, et Charlemagne leur était d'ailleurs trop étranger pour qu'ils en eussent fait le centre de leurs récits. Quelques témoignages de chroniqueurs nous montrent seulement que la figure imposante et grandiose de l'empereur d'Occident avait fait sur les insulaires, séparés de son empire par la nature, une assez forte impression ' ; au reste, il entretint des relations avec plusieurs de leurs rois, et, peu d'années après sa mort, Alfred le Grand le prenait évidemment pour modèle. Plus tard, Hugues Capet , voulant être agréable à Ethelstane , lui envoyait la lance de Charlemagne , à laquelle lui-même, qui avait détrôné les descendants du grand empereur, ne tenait sans doute pas beaucoup *. Mais l'Angleterre n'entre pour rien dans la création de l'idéal poétique du grand empereur.

Quand les Normands eurent apporté dans la Grande-Bretagne les mœurs et la langue de la France, notre littérature s'y transplanta naturellement aussi. Pendant deux siècles, elle régna seule; il fallut ce laps de temps pour que l'anglo-saxon se relevât de sa défaite, et, s'appropriant une notable partie de l'idiome vainqueur, commenç&t à revivre sous cette forme nouvelle qui devait devenir la langue la plus répandue du monde entier. Les premiers essais de l'anglais furent naturellement tout à fait soumis à l'influence française : ce furent des traductions ou des imitations de la littérature qui seule encore était à l'usage des classes

1 Voy. l'anecdote rapportée dans notre ' Guillaome de Malmesbary, dans Ihre II, ch. xn. Pertï, SS., t. X, p. 460.

LES SOURCES. i&5

les plus élevées. Le plus illustre représentant de cette période méritait, d'un pofite français contemporain, Tépithète que les travaux de la critique contemporaine justifient de plus en plus :

Grand translateur^ noble GeofTroi Chaucer.

Au reste, cette littérature de traduction elle-même est pauvre, et eu outre son activité ne s'est pas beaucoup exercée sur notre épopée carolingienne. Elle n'offre d'ailleurs que peu d'intérêt, par la date tardive de son apparition, et ne mérite pas que nous nous y arrêtions longtemps. A l'époque où elle se forma, l'ordre d'idées et de sentiments d'oîi la légende carolingienne était sortie avait presque entièrement disparu, et d'ailleurs l'Angleterre, pour bien des raisons, était plus disposée à faire accueil aux poèmes qui célébraient Arthur et les compagnons de la Table-Ronde. Cependant le pays que les Normands avaient conquis en chantant la Chanson de Roland ne resta pas complètement fermé à notre poésie héroïque ; nous avons à énumérer quelques imitations de nos chansons de gestes carolingiennes.

1* La plu^ remarquable, et aussi la plus ancienne, est celle de ce même poème de Roland, celui que nous avons le plus constamment retrouvé dans nos études sur les emprunts faits par les étrangers à notre cycle. Les fragments que nous possédons du poCme anglais ne nous font pas vivement regretter ce qui manque '. L'auteur a connu, outre le Roland français, la chronique de Turpin, à laquelle il a emprunté un trait fort important '. U écrivait vraisemblablement au treizième siècle.

2^ Fierabras. Le poème anglais tiré de cette chanson de gestes. Sir FerumbraSj ne semble pas antérieur à la fin du quatorzième siècle, n suit assez fidèlement le Fierabras français. Le style en est meilleur que celui du Roland, et la lecture plus agréable *.

3* OtineL L'imitation anglaise, où le nom du héros a la forme Otuel^ est antérieure à 1330 ^; elle ne s'écarte pas de son original. Elle a été publiée par M. Nicholson, pour YAbbotsford Club, en 1836.

* H. Wright en a donné une analyse Turpin au nombre des combattants de

et 4m extraits dans Michel, la Chanson Roncevauz.

de Boiami, p. 279-284. * Voy. l'analyse et des extraits dans

' Les femmes sarrasines envoyées an Ellis, Metrical romances, p. 379 et suiT.

camp des chrétiens et qui les font pé- * £Ue se trouve dans le ms.Auchinleck,

cher. Il semble aussi n'avoir pas compris qui est à peu près de cette année-U.

i5(5 LIVRE PREMIER.

4" Charlemagne et Roland, Tel est le titre que nous croyons devoir restituer à un poôme qui n'a pas encore été jugé comme il doit Têtre. La première partie seule a été publiée, sous le titre de Roland et Ferragus, qui ne convient qu'à un épisode du récit , et EUis a analysé, comme poëme indépendant, sous le titre de Sir Otuely également insuffisant, la fin de la seconde partie. Ce poème, qui est une espèce de résumé des guerres de Charlemagne contre les Sarrasins, très-imparfaitement connues de son médiocre auteur, se divise ainsi : 1** le voyage de Charlemagne en Terre- Sainte, d'après la légende latine; 2** le commencement de la guerre d'Espagne, d'après les premiers chapitres de Turpin (jusque et y compris Tépisode de Ferragus); 3" Otuel, mais dans une autre version , plus mal écrite et versifiée ; 4* la fin du récit de Turpin.

Ce qui a trompé EUis, et après lui M. Nicholson, c'est que les deux premiers morceaux se trouvent dans un manuscrit, les deux derniers dans un autre, et qu'en outre, après la fin du second épisode, le scribe du premier manuscrit a placé VOtuel signalé plus haut, et non celui qui rentrait dans le po3me qu'il avait commencé à copier ; il les avait sans doute tous deux sous les yeux, et a préféré, avec raison, le premier, quitte à laisser là le poëme commencé. Mais la liaison des quatre parties est incontestable (cf. surtout les derniers vers du prétendu Roland et Ferragus). Ce poëme est donc une sorte d'ouvrage cyclique , mais qui ne peut se comparer à l'œuvre de Girard d'Amiens, au Karl Meinet ou à la Karlamagnùs-Saga. Il est écrit en stances de six vers, coupe très-usitée dans l'ancienne poésie anglaise ^ Il n'a aucune valeur de fond ni de forme *.'

Vers la fin du quinzième siècle, lord Berners, le célèbre traducteur de Froissart, mit en anglais le roman en prose de Hium de Bordeaux; ou ne possède plus actuellement de ce livre qu'un exemplaire unique, du milieu du seizième siècle. Il jouit cependant d'une grande popularité, comme le montrent divers témoignages, et surtout l'existence d'un drame tiré de ce roman : la troupe de Henslowe le jouait à Londres en 1593. C'est à Huon de Bordeaux que Spencer, et après lui Shakspeare, ont emprunté ce persoa-

* Voy. Ellis^ p. 346-379. gne, ont encore été imités en anglais.

* Bewve ctHanstone, Flore et Blan* Dans ilmy^ and ilmi/yotm^ Charlemagne cheflor, poèmes étrangers à Ghariema- ne figure pas.

nage d'Obéroa,qui joue un rôle si charmant dans le Songe dune nuit (fété\

Au quinzième siècle, le célèbre imprimeur Gaxton publia un livre intitulé : « The lyf of Charles the Great, fynysshed in the reducing of it into englyssbe the xvui day of juin ... MGGGGLXXXV ... Explicit per William Gaxton. » Gette Vie de Charles le Grand j qui est à présent d'une rareté excessive, a été généralement regardée comme une compilation faite par Gaxton ; on a loué le discernement qu'il avait montré dans le choix de ses sources, et on a remarqué qu'il avait donné un beau rôle au duc de Normandie, Richard sans peur, évidemment par patriotisme *. On lui a fait honneur surtout des sentiments exprimés dans la préface, adressée à tm de ses amis particuliers, Henri Bolomyer, chanoine de Lausanne. Mais ce nom suffit pour nous faire voir que Gaxton avait simplement traduit, et, comme il le dit lui-même, réduit en an^ glais le livre des Conquestes de Charlemaigne ou de Fierabrasj dont nous avons cité plus haut (p. 98) la préface, adressée à maistre Henri Bolomier, chanoine de Lausanne. Quant au rôle de Richard sans peur, il se trouvait aussi développé dans le livre français, qui l'avait pris lui-même dans le poème de Fierabras.

Tel est le contingent, plus que pauvre, de l'Angleterre, dans le trésor de la légende de Gharlemagne. Nous ne nous souvenons pas que plus tard, au seizième siècle, dans l'incomparable mouvement dramatique qui se produisit à Londres et d'où sortit l'œuvre de Shakspeare, aucun de ces poètes qui mettaient à contribution Thistoire et les traditions du monde entier ait exploité les récits carolingiens.

Comme appendice à ce chapitre, nous devons dire un mot des emprunts qu*a faits à notre légende la poésie galloise. Il est intéressant de bien constater que cette poésie a plus d'une fois imité la nôtre, ne fût-ce que pour ébranler la certitude de ceux qui voient la source de nos romans de la Table-Ronde dans les Mabinogion du fameux Livre rouge d'Hergest. Lady Ouest, l'éditeur de ces curieux récits, dit en effet dans sa préface : « R y a en outre quelques histoires, comme Amyn et Amie, sir Bevis d'Hamtoms, les Sept Sages, et V Histoire de Charlemagne^ si évidemment d'origine étrangère et tardivement introduites en Galles (elles n'offrent

* Noos emprantons tons ces rensei* Bordeaux , page xxxiii et suivantes. gœme&ts à la prélace de Buon de * Voy. Bévue britannique, mars 1844.

pas une allusion ou un nom gallois), et d'un mérite intrinsèque si mince, que, bien que comprises dans le Llyfr Coch (Livre Rouge), elles n'ont pas Tombre d*un droit à faire partie du canon des romans gallois. Aussi, bien que je les aie traduites et examinées, je ne leur ai pas donné place dans ces volumes ^ » Cette omission est doublement regrettable, surtout en ce qui concerne V Histoire de Charlemagne; en effet, d'un côté ce texte aurait pu nous fournir quelques renseignements nouveaux; d'autre part il aurait jeté un grand jour sur une question encore bien obscure : le fond du récit étant incontestablement français, nous aurions vu s'il se transformait entre les mains de l'imitateur gallois d'une façon qui le rapprochât des autres Mabinogùm et qui justifiât Topinion de ceux qui voient dans tous ceux de ces Mabinogion qui se rapportent à des sujets traités en français des imitations de nos poèmes '. En outre, nous connaissons assez les éléments de l'histoire poétique de Charlemagne pour déterminer à peu près leur date respective, et nous aurions trouvé là une base solide pour fixer la date tant controversée de ces contes gallois. U est donc à désirer qu'on livre à la critique ces documents intéressants '.

* The Mabinogion, 1. 1, p. xviii. signale M. Sachs {Beitrûge, p. 36) dans

* V07. surtout Rochat , Ueber einen le manuscrit n« III (quinzième siècle) de bisher unbekannten Percheval. la bibliothèque de Gesus Collège à Ox-

s Le Beuve dtHansione, VÂmis et ford. Le Charlemagne 7 est attribué à ÂmUe et le Charlemagne du Livre Bouge Madawy Selgf II ne les fait pas connatsont sans doute les mêmes que ceux que tre davantage.

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