‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 17 sur 77 · LA LÉGENDE 1)£ CHARLEMAGNE EN ITALIE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE 1)£ CHARLEMAGNE EN ITALIE

Le Roland furieux a longtemps été admiré comme un monument isolé, comme la production toute personnelle d'un des plus heureux génies de la poésie méridionale. L'ancienne critique esthétique savait vaguement qu'il avait eu un prédécesseur dans le Roland amoureux du Bojardo, mais dédaignait de s'enquérir plus exactement de ce que pouvait fitre ce plomb vil changé en or sous les mains de l'Arioste. Bien que le Furioso continue tous les épisodes de VInnamorato, bien qu'il soit destiné à des lecteurs tout pleins du premier et par conséquent inintelligible en plus d'un endroit pour ceux qui ne connaissent que lui seul, on se bornait à constater que le poète de Reggio avait fait oublier tous les essais qui avaient précédé son œuvre. L'histoire littéraire, quand elle commença à 6tre autre chose que l'art de dresser un catalogue bibliographique, sentit le besoin de remonter plus haut. On lut Bojardo, on découvrit Pulci. Un pas de plus fut fait quand on se mit à étudier , quoique très-superficiellement encore , les vieux poëmes tels que la Spagna, la JRegina Anchroja, la Learuira, etc. ; l'initiative de ce travail appartient à Ginguené, qui y montra une bonne volonté et une intelligence historique remarquables pour son temps, bien que très-loin d'être suffisantes. Valentin Schmidt, en Allemagne, s'engagea plus avant dans cette voie, et apporta dans son travail plus de critique et d'attention, et surtout un amour sincère, parfois même excessif, du sujet. On rem(Mita un d^ré {dus haut, dans cette généalogie ascendante des pofimes du seirièjne siècle, quand on aborda les Reali diFrancia, dont Gamba donna enfin une édition lisible, et que M. Ranke, dans un Mér moire où il applique à la littérature toutes ses éminentes qualités d'historien, étudia à fond et analysa dans leurs parties inédites. Là s'arrêtait jusqu'à ces derniers temps la liste des documents de l'histoire poétique de Gharlemagne en Italie : entre les Reali et 006 chansons de gestes, pas d'anneau intermédiaire; aucun

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moyen d'expliquer les différences de deux séries de monuments qui se rattachaient évidemment Tune à l'autre, mais par une chatne maintenant brisée : une grande lacune s'ouvrait là dans l'histoire littéraire, et personne n'avait essayé de la combler.

Quelques publications récentes, sans se proposer ce but, ont mis à la disposition de la critique des moyens qui lui manquaient jusqu'ici. Leur nombre encore trop restreint s'accroîtra incontestablement, et permettra d'obtenir des résultats auxquels nous ne pouvons maintenant atteindre. Déjà cependant l'étude des textes qui touchent la question, étude plus attentive qu'elle ne pouvait l'être avant ces dernières années, dégage bien des points intéressants du vague où ils étaient noyés et peut fournir aux travaux subséquents plus d'une donnée positive. Nous essayerons donc de tracer, aussi nettement que le permettent des moyens d'information encore très-imparfaits, au moins le plan général et les grandes lignes de l'évolution dont il s'agît. Peu de sujets ont été plus souvent traités ; aucun ne l'a été avec moins de connaissance de la cause.

Les gens qui ont dit que les Français n'avaient pas la tête épique n'hésitaient pas à reconnaître au contraire chez les Italiens une grande prédisposition à l'épopée. Nous nous faisonsmaintenant de l'épopée une idée si différente que nous ne serions pas loin de déclarer inhabile à la faire naître la patrie de Virgile et du Tasse ', tandis que nous saluons de ce beau nom les œuvres de nos vieux trouvères. Ni l'épopée mythique des Indous ou des Persans, ni l'épopée héroïque des Grecs, ni l'épopée historique des Français, n'ont eu d'analogues dans la Péninsule ; jamais l'esprit national ne s'y esf construit de ces magnifiques légendes qui font l'orgueil poétique des autres peuples. Le plus ancien poëme épique écrit en Italie est une imitation d'Homère; les premiers chants héroïques qu'ait entendus l'Italie romane sont ceux que ses chanteurs populaires répétaient d'après nos jongleurs.

Ce n'est pas cependant que le sol italien n'ait produit de luimême quelques légendes sur l'empereur d'Occident, qvi était en même temps roi des Lombards. Mais les plus belles de ces légendes n'appartiennent pas à la race italienne : ce sont les derniers

« Voy. MomxDsea, Histoire rotnaine, tur (dernière éd.^Braunschweig, i865), trad. Alexandre, t. I, p. 2 ;-3; Bern- p. 18, 205, 461; Ruth, Gesch, der itai, hardy, Gnmdrits dkr rômischen Littem' Pocsie, H, p. 163.

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LES SOURCES. i6t

accents d'une nationalité germanique expirante, du grand peuple lombard, détruit par Gharlemagne. Les légendes que nous a conservées une chronique écrite au onzième siècle dans le monastère de Novalese, sont empreintes d'un sentiment d'hostilité contre les Francs et leur chef qui ne peut laisser leur provenance douteuse. Elles n'en méritent pas moins une place à part dans l'ensemble des traditions qui le concernent, et à côté des plus anciennes et des plus authentiques. Nous avons déjà cité le précieux passage de Benoît de Saint-André (p. 55) sur le voyage de Gharlemagne en Terre Sainte ; il montre que cette légende s'était accréditée de bonne heure en Italie, et nous la retrouvons encore au treizième siècle, dans la mauvaise compilation de Godefroi de Viterbe, avec des détails qui manquent aux autres versions et qui semblent bien populaires. Mais, à part ces faits isolés, à part quelques anecdotes monastiques transmises par des chroniques de couvents, l'Italie a emprunté à la France tout ce qu'elle a su de l'histoire poétique de Gharlemagne.

Dès le commencement du douzième siècle, la Chanson de Ro^ land était connue au-delà des Alpes. En 1131, les chevaliers et consuls de Nepi (dans les États de l'Église), se liant par serment à un pacte, souhaitaient à qui l'enfreindrait le sort de Judas et la mari infâme de Ganelon \ Dante connaissait non-seulement ce poème, et mais encore ceux du cycle de Guillaume au court Nez. Au ciel, dans la sphère de Jupiter ou des Princes, il voit Guillaume et Renouard au Tinel, à côté de Gharlemagne et de Roland {Par. XVIII, 43) ; et il ne peut mieux comparer le son d'une trompette infernale qu'à celui du cor de Roland :

Dopo ia dolorosa rotta^ quando Carlo Hagno perd) la santa gesta.

Non soDÔ si terribilmente Orlando.

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