M/, XXXI
L'Italie empruntait à la France non-seulement ses poèmes *, mais même leur mise en scène, pour ainsi dire, etleurmode d'exécution. Sur le thé&tre de Milan, au treizième siècle, parmi différents jeux
* Lfbas, Ree* if inscriptions, 5« cahier, Roland et d'Olivier sur le portail de p. 191 'cité dans G^nin, Chanson de Ro- S. Zenon à Vérone; leur date et leur at-
!p p. xxi). tribution ne nous semblent pas encore
* Noos ne parlons pas des statues de bien établies.
mimiques, parurent des jongleurs qui chantaient de Roland et (TOlivier ^ Muratori a rassemblé un grand nombre de citations pour prouver que ces jongleurs exerçaient le plus souvent leur métier en public, dans les rues et sur les places *. Il faut même croire qu'ils y avaient assez de succès pour gôner la circulation publique et provoquer des rassemblements trop nombreux ; c'est du moins à cette cause qu'on doit sans doute rapporter la décision des citoyens de Bologne qui, en 1288, défendirent à ceux qui chantent les guerriers français de stationner sur les places '. Malgré de semblables tentatives, le goût du peuple pour ces rhapsodes ne se refroidit pas ; il était encore aussi vif au quinzième siècle qu'au treizième, comme nous le montre une historiette racontée par le Pogge : il s'agit d'un honnête bourgeois milanais, qui, ayant entendu un de ces gens qui chantent au peuple les ge^ tes des héros raconter la mort de Roland, rentre chez lui plongé dans une telle douleur que sa femme et ses proches ne peuvent qu'à grand'peine l'en consoler ^. Une autre Facétie du même auteur nous fait voir que ces chanteurs populaires étaient le plus souvent des improvisateurs : un auditeur non moins tendre que le premier, ayant entendu le jongleur annoncer que le lendemain i] dirait la mort d'Hector, lui offrit une somme pour ne pas faire mourir sitôt un si brave guerrier ; le chanteur accepta et retarda ce funeste événement pendant autant de jours que le compatissant bourgeois en paya : quand la rançon du fils de Priam vint à manquer, il mourut, au grand désespoir de notre homme '.
Tous ces témoignages appartiennent au nord de l'Italie : c'est là en eiïet que se, propagèrent surtout les chansons de gestes fran-
* Caniabant hi<!nones de Bolando et mortem Rolandi^ qui septingentis jam
0/iviero; finito cantu , bufoni et mitm ferme annis in praelio occobuit, cœpit
tfi eytharis pulsabant et decenti corporis acriter flere, etc. » {Fac, 81, éd. de Jean
motu se drewnvolvebant (Muratori, Afdh- Petit, Paris, 1511.) quitates ttalica, t. 11 (Milan, 1739), col. ^ « Quidam audiebat qnempiam ex
844). cjnsmodicantoribos, qui in fine sermonis
' Voyes Muratori, ^n/t^iï.^ t. Il^diss. ad illiciendam andientium plebem prae-
XXDC. dixit se postridie mortem Hectoris reci-
< Ut cantatores Fnmdgenarmn in pia^ tatumm. Hic noster, antequam cantor
teis communis ad amtandum otnnino mO' abiret, pretio redemit ne taro cito Hecto*
ran non ponnii^ (Muratori, /. /.). rem, Tîrum bello utilem, interficcret.
^ « Hic persimilis est, inquit, viro me- 111e mortem poslero die distniit. Aller
diolanensi, qui die festo cum andisset vero saepios pretium dédit, sequentibas
anum de grege cantatorum (qui gesta diebus, pro Titae dilatione, etc. » (/6.
heroum ad plebem décantant) recitantem FocM,)
çaises \ C'est là aussi que se produisit un phénomène qui n'a pas encore été étudié de près, qui est très-délicat à observer, et qui exerça une influence considérable sur le développement de l'épopée chevaleresque en Italie.
n existe à Venise toute une série de manuscrits, successivement décrits et examinés avec plus ou moins de soin par de nombreux savants *, et qui contiennent des poèmes français écrits en Italie. Ces poèmes peuvent se diviser en trois classes : ou bien ce sont des textes connus de chansons de gestes, copiés par des scri-/ bes italiens qui les ont plus ou moins altérés ; tels sont VAspremoni, le Beuve d'Hanstone et le Roland^; d'autres, comme Berte, Mainei, Macaire, traitent les mêmes sujets que des poèmes français connus, mais dans une forme qui ne peut être originairement française, ou ajoutent à leurs modèles des traits qui ne s'y trouvent pas ; d'autres enfin, tels que V Entrée en Espagne et la Prise ' de Pampelune, ne correspondent à aucune chanson de geste ' connue.
La première classe n'offre aucun intérêt particulier : elle fait pendant à la série des textes écrits en Angleterre, où la langue française est aussi fort maltraitée par les copistes. Les deux autres nous offrent au contraire un phénomène curieux, celui d'étrangers écrivant en français des poèmes sur des sujets françds.
Le fiait en lui-même^ quelque singulier qu'il paraisse, a des analogues ; il suffit de citer le Ifésor de Brunetto Latini,la Chronique vénitienne de Martine da Canale, les Voyages de Marc Pol, les œuvres de Rusticien de Pise, pour prouver que le français était la langue littéraire du nord de l'Italie vers la fin du treizième siècle % c'est-à-dire à l'époque où les poètes siciliens et napolitains commençaient à cultiver l'idiome national, et un peu avant que
* Mimtori était ri persuadé de Tex- à&niXeiBibliothèque de r École des chartes, trrme diflorion en Italie des récits caro- enfin M. Mossafia dans ses HandschrifUù fin^eos, qu'il fait Tenir le mot ciariare, che Studien, Il (Vienne, 1863).
hAbler^ de Charles (voy. Diez, Etym, > Une leçon de VÀspremont, apparte-
Wh., If 126). nant à cette classe, se trouve à la Bibl.
• Le premier a été M. Paul Lacroix Impériale de Paris (ras. fr. 7618). Le co- ' OU^riatftmM sur quelques points curieux piste se nomme à la fin Joannes de Bo' ée rhtêtoire de France, Vil, 147 et suit.), nottia (Hist. litt., XXII, 59).
ftppuit lai nous citerons surtout M. Ad. ^ Voyez là-dessus les divers témoif^na-
a^ler dans son Bomvart,M. Bekkerdans (;es qu'a rassemblés M. Victor Le Clerc
lc« Mémoéff* de V Académie de Berlin dans VHùstoirelittëmirfii, XXIV, p. 5(4
(1839,^ Mil. Guessard et Léon Gantier et suiv.).
Dante et les autres grands trécentistes donnassent au toscan le rang que n'avait encore pris aucun des dialectes de la péninsule. Quelle que soit l'explication qu'en pourront donner les Italiens, il faut bien admettre qu'il y avait alors en Lombardie un public pour ces compositions ; un certain Nicolas de Vérone, auteur d'un poëme sur la Passion, débute ainsi :
Seigneur^ je vous ay jà pour vers et pour sentance Gontié maintes istoires en la langue de France ^.
De tels po6mes étaient évidemment destinés à des auditeurs italiens. C'est donc à ce mouvement remarquable, qui doit désormais avoir sa place dans l'histoire de la littérature italienne, que se rattachent les po6mes de Venise. L'auteur de V Entrée en Espa^ gne ne laisse aucun doute sur sa patrie :
Mon nom vos non dirai, mais suis Patayian, De la citez que fist Antenor le Troian, En la joiose marche del cortoîs Trevisan \
Ces poésies offrent donc un double intérêt : le premier de forme, qui n'est pas présentement de notre compétence *, le second de fond. Nous remarquerons seulement, pour ce qui touche la langue dans laquelle ils sont écrits, qu'elle n'est pas la même dans tous : dans deux d'entre eux, V Entrée en Espagne et la Prise de PampelunCy elle est fortement italianisée, mais assez régulièrement altérée et ne manque même pas de certaines qualités d'expression ; dans d'autres, tels que Berte, Mainet et Macaire^ elle est complètement assauvagie, comme on disait autrefois ; elle échappe presque à toutes règles et trahit chez l'auteur une profonde ignorance de l'idiome qu'il prétend écrire. Mais pour tous les poèmes que nous avons rangés dans nos deux dernières classes il est également impossible d'admettre un original français, au moins en tant qu'ils l'auraient partout suivi : des rimes telles
* Hift, Hit, XXIV, p. 546. Un autre dise ici notre Padouan, il n'a pu résister Nicolas est Tauteur d*an immense tra- plus tard à Tenvlë de nous apprendre vail sur Attila, treaulatatus de diromca son nom; il s'appelait Nicolas.
in iingua Fronde {Hisi. Htt., ib., 547). ' Le seul savant qui ait encore traité
Ce Nicolas se désigne ainsi : per Ntoo- cette question est M. Hussafia, dans les
iaum olim d. Joharmis de Casola de Bo- préfaces qu'il a mises à ses excellentes
fiofiûi (P. Heyse, Rom, Inedita, p. 163). éditions de la Prise de Pampelwte et de
* L'Entrée en Espagne, p. 4. Quoi qu'en Maeaire.
que : voire (videre) : avoire (habere) : glaire {Entrée en Espagne)^ dir: servir : enpir : obéir : sir {Pampelune) , imperé (empereur) : riié (héritier) : masné (maisnie) : Salamoné (Salomon) : contré : Baivé (Macaire), donà (donné) : crestentà : sera : volontà : mosira {Berte)y n'ont jamais pu exister dans un poëroe composé en France. Nous sommes donc autorisé à regarder ces productions comme nées en Italie et par conséquent à attribuer à l'invention italienne ce qui s'y écarte des récits français. Le meilleur procédé, pour faire cette critique des parties originales de nos pofimes, sera de les examiner successivement et de signaler, autant qu'il nous sera possible, les traits qui leur sont particuliers.
Les deux textes d'Aspremont conservés à Venise * offrent, il est vrai, une assez longue introduction qui manque dans les manuscrits de France ; mais nous ne pensons pas qu'elle soit du fait d'un Italien. On a déjà remarqué, en efiet, que des allusions à cette partie du poëme se trouvent dans le texte ordinaire *; en outre la Karlamagniis^Saga (ui, 8-7) renvoie à un original français, sinon identique, au moins analogue. D'ailleurs la langue de cette introduction n'est que du français mal écrit; la mesure et la rime se laissent assez facilement rétablir. Nous n'avons donc pas à chercher ici d'invention italienne. Il en est de même de Roncevaux ', de la bataille d'Aliscans ^ et de Gui de Nanleuil *•
Les pofimes qui font le sujet spécial de cette étude sont contenus dans trois manuscrits. Le premier, désigné fort improprement sous le nom de Doon de Maience, est une compilation à laquelle nous semble convenir le titre général de Pépin et Ckarlemagne * ; elle comprend en effet deux poèmes relatifs au premier et cinq qui se rapportent au second. Le compilateur était Italien ; il a relié les différents récits par quelques vers de sa façon, qui consistent généralement en simples formules, telles que : « Nous avons chanté de Beuve, maintenant nous allons chanter de Berte » , et ainsi de suite. Les pofimes qu'il a admis sont les suivants :
* Ht fr. rv et VL M. Bekker (Mém, Ta-t-U mis à profit pour son édition. ée râieod. de Berlin, 1839, p. 2i3 et suiv.) « Ms. û*. VIH.
a poblié le débat de ces denx^nanus- ^ Ms. û*. X.
crits. Voy. aussi Romvarl, p. i et soiT. * Le manoscrit étant incomplet do
* Hiti, litt,, XXII, 60-61. commencement, il nous manque le pro-
* Ms. fr. IV et VII. Le premier de ces lo^pie général du compilateur, dans le* aumnacrits est extrêmement précieux , quel il aurait sans dnnte expliqué ce qu'il eo ee qu'il a pour hase le même texte entendait faire. C'est le manuscrit coté que celui d'Oxford; aussi M. MûUer Fr.XUl.
lEHt LIVHS PREMIER.
1* Beuved'Banstone. Comme Pépin joue un rôle, bien qu'épisodique, dans ce poSme, le compilateur a cru pouvoir le placer en tête de son recueil. Il s'est contenté ici de transcrire très-mal un original Trançaie, si ce n'est qu'au milieu de la chanson il intercale le poCme, tout à fait indépendant, de
2' Berte '. Le caractère du texte change ici ; la langue et la \-ersîâcation prennent une couleur tout autre ; nous ne pouvons mieux les apprécier qu'en reproduisant le jugement d'un babile critique sur celles de Macaire, ojaï sont tout à fait identiques : « C'est une langue mixte, dont le français ftinne la base, mais où pénètrent de tous cAtés des formes et des mots empruntés au dialecte vénitien ou plutôt à cette espèce de langue littéraire, qui essaya, avec très-peu de succès, de s'établir dans le nord de l'Italie aux treizième et quatorzième siècles '. ^Le mètre est tout à fait irrégulier; on voit bien que le compilateur a eu dans la pensée le vers de dix syllabes ; mais il n'arrive à compter juste que dans des vers entièrement rares. Il a le plus grand soin de la pureté des rimes, quitte à ne l'atteindre qu'en imposant aux mots qui riment des formes impossibles même dans son dialecte. Tels sont à 1er pour à le, esté à l'infinitif, vergognie et irie (rimant avec mie), comme participes masculins', et une inanité d'autres*. » Le compilateur ne transcrivait donc pas un texte français; il composait, d'après le récit français, un nouveau poCme dans celte langue étrange, analysée avec soin dans l'ouvrage que nous venons de citer.
Nous ne possédons malbeureusement pas le poCme qu'il avait sous les yeux ou plutôt simplement dans la tète ; c'était un texte
■ Les rubriques sont doonées dans Keller, Bomvarl, p. ii-49; cf. Gues&ard, 1. 1. M. MussalU a bien voulu nous abandonner la copie qu'il a prise de ce poème ; il manquait â son envoi les deux premières tirades.
' Depuis qu'ilaécritceslignea, M. Musfa&î. a étudié ce curieux phénomène philologique et littéraire, el a publié des spécimens de celte langue singulière dms sa trèE-intéreisaate brochnre intitulée •.MonumeniiantKhi iVifiimi (Vienne, Itiet). Au reste, noua pensons que cette langue a fortement subi l'influence fran-
çaise, et que des textes comme ceux qoe nous examinons ont servi en qoelqne sorte d'intermédiaires entre le français, écrit, comme nous l'avons vu, dans le treizième siècle au nord de l'Italie, et l'idiome des Monummti antichi.
* Ces mots sont indiqués par erreur comme se trouvant aux vers 9041 ; bseï 940-9tl .
* Macaire, p. vu. Cette manie de rendre les rimes exactes i l'œil se retrouve dans tous les manuscrits de Venise; l'application de ce procédé aui rudes assonances du Roland fait un elTet vraiment comique.
antérieur au remaniement d'Âdenès, lequel fit oublier tout ce qui l'avait précédé. U conserve, en effet, comme nous le montrerons ailleurs, certains traits appartenant à la tradition primitive, qui ne se retrouvent plus dans Adenès. Mais en revanche il en a qui lui sont propres, et qui méritent d'autant plus d'être relevés que nous en remarquerons de semblables dans d'autres parties de la compilation.
Le premier qu'on remarque est le changement de plusieurs noms : le père de fierté s'appelle Âlfari, sa mère Bélissent, tandis que Flore et filancheflor sont les noms français ; Aquilon de Bavière remplace Huidelon, le père de Naime; levoyer qui recueille Berte n'est plus Simon, mais Sinibaldo; en général, sauf les noms des personnages tout à fait principaux, tous les noms diffèrent de ceux du texte d'Adenès et ne se retrouvent dans aucun autre.
Un trait beaucoup plus important est la conception particulière du sujet. Dans les différentes versions de l'histoire de Berthe que nous signalons ailleurs, le crime par lequel elle est dépossédée de son rang légitime est l'œuvre tout isolée soit d'une compagne de la reine, soit d'un chevalier de Pépin. Ici la fausse princesse qui supplante Berte est rattachée à itout un lignage de traîtres, à la maison de Mayence, et agit de concert avec ses parents; aussi, quand elle est brûlée, la famille jure-t-elle de la venger, et le poôme suivant, Karleto^ nous montre l'accomplisse* ment de cette vendetta : les Mayençais poussent les b&tards de Pépin, leurs parents par leur mère, à empoisonner le roi et Berte, et à usurper le trône du jeune Charles. Tous les autres poëmes contenus dans cette compilation développent la môme idée : quand Charles, venant d'Espagne, où il avait trouvé un asile chez Galafre, arrive à Rome, le Pape se trouve être un Mayençais ^, qui est tué par les royaux; dans Ogier^ le l&che Aloris de Mayence fuit en abandonnant la bannière qui lui était confiée; dans Macaire, c'est encore un Mayençais qui calomnie la reine filancheflor et cause tous ses malheurs ; et un passage de ce môme poème (p. 5) nous &it voir que dans l'esprit de l'auteur c'était aussi à la maison de Mayence qu'appartenaient les traîtres qui causèrent les persécutions de Charles contre les fils d'Aimon et la mort des douze pairs à Roncevaux. Dans cette conception de l'ensemble du cycle caro-
* Goetiard, /. i., p. 400.
168 UYR£ PREMIER.
lingîeo, nous reconnaissons facilement une idée que nous avons déjà remarquée chez les trouvères français de la deuxième et de la troisième époque (p. 77), la tendance à rattacher tous les traîtres à une même famille. Les poèmes français nous disent aussi que cette famille remontait à Doon de Mayence, mais toutefois, et c'est là la différence qni les sépare de notre compilation italienne, ils ne désignent jamais l'ensemble des traîtres sous le nom de cil de MayencCj de maison de Mayence^ comme les textes de Venise, et répithète générique de Mayençais leur est complètement inconnue. Doon de Mayence a d'ailleurs suivant eux douze fils, dont un seul, Griffon, est la tige des traîtres, et il ne saurait leur venir à ridée d'opposer aux fils d'Aimon les Mayençais, puisque Âimon lui-môme est un fils de Doon.
Cette désignation se montre donc pour la première fois dans les poèmes qui nous occupent, et nous pensons que c'est là qu'elle a été inventée. Ce fait, quelque minime qu'il paraisse, est, comme nous le verrons, très-important pour la critique des autres monuments italiens ; nous devons donc donner les motifs qui nous le font admettre. Outre le Doon de Mayence, héros du poème de ce nom et chevalier sans reproche, les chansons de gestes en connaissent un autre, le traître usurpateur qui figure dans Beuve ^Hansiane. Le compilateur italien a commencé son recueil, nous l'avons vu, par ce dernier poème ; il a pris le Doon de Mayence qui y figure pour celui qu'il connaissait simplement comme l'aïeul de Ganelon et autres ; il a vu dès lors dans tous les Mayençais une race de traîtres, et a désigné par cil de Mayence cette famille perfide que les poètes français appellent les parents Ganelon, le lignage Hardré, etc. U semble que l'auteur du Doon de Mayence français eût prévu cette confusion, quand il écrivait ces vers, qui auraient été pour notre Italien, s'il les avait connus, un salutaire avertissement : a U y eut, dit-il, plu> d'un Doon à Mayence;
Chil Do dont je vous chant, qui chest fet a empris. . . Chen ne fu pas chil Do, le traître faillis. Qui Beuvon de Hau tonne cacha de son pals. . . Ains est 11 anchions et li premerain vis Dont la geste saillr des barons de haut pris. Qui ont sus Sarrazins le bon resne conquis . . . Pour chen le vous ai dit que n*en soie repris. Que tel i a de vous qui en estoit pensis. »
(Y. 6655 et suiv.)
LES SOUHCES. 169
Ainsi, puisque l'idée et le mot de MayençaiSj qui apparaissent pour la première fois dans la compilation de Venise, trouvent dans cette compilation même leur raison d'être, il faut que les textes où nous les retrouverons s'appuient sur elle : et ce premier résultat de nos recherches se confirme par le fait qu'on ne les rencontre que dans des ouvrages italiens ou imités de l'italien.
Parmi les personnages qui sont toujours du côté du bon droit et en opposition avec les Mayençais, nous remarquons Bernard de Clermani, nom inconnu aux sources françaises * ; ce nom ne semble figurer qu'épisodiquementdans la compilation qui nous occupe ; nous le verrons, dans des ouvrages postérieurs, prendre une importance de plus en plus grande et devenir le nom patronymique de toute une vaste lignée, qui représente le bien comme celle de Mayence représente le mal ' et qui fait équilibre à celle-^i, de telle sorte que la royauté, au milieu de ces deux races ennemies, penche tantôt vers l'une, tantôt vers l'autre. Mais cette conception fondamentale des poëmes italiens postérieurs n'a encore dans notre compilation, au moins autant qu'on peut en juger par les fragments connus, qu'une de ses deux moitiés bien constituée ; l'autre devait naître plus tard, par l'effet de cette logique qui avait déjà produit en France les poèmes cycliques et qui tend, dans l'épopée populaire, à rendre de plus en plus concrètes, sensibles et visiblement opposées, les principales idées auxquelles elle a dû sa naissance.
Après la conclusion de Beuve (fHanstone ', dans lequel est intercalé, comme nous l'avons dit, le poCme de Berte, le compilateur passeà
3* Karleto. Ce poëme a pour base une chanson de geste perdue, Mainet. Il offre les mêmes particularités que Berte ; plusieurs noms sont changés ; les plus remarquables de ces changements sont ceux de Mainet en Karleto, et de Galienne en Bélisani. De même Tolède, dont tous les textes s'accordent à faire la résidence de Galafre (voy. 1. II, ch. m), devient Saragosse. Malgré cela, ici encore on trouve quelques traits fort anciens, qui montrent que le
^ Nous ne savons à quoi se rapporte land , est fils de Bernard de Clermont.
réptthète donnée à Charlema^e dans * Ce poëroe ne rentre pas dans notre
Otmei (au Variantes, p. 76, Charles de cadre, et nous n'avons pas comparé la
Cl^retnonl), rédaction du compilateur avec le texte
* Peut-être notre compilateur avait-il français (inédit) ; il nous semble cepen
déjà développé cette idée, puisque d'à- dant avoir remarqué des différences as*
prés loi (dans Berte) Milon, père de Ro- sez fortes.
170 UVRIi PREMIER.
compilateur avait sous tes yeux un bon poème français. Nous avons déjà dit que les Mayençais jouent ici le même rôle que dans Berte ; ajoutons que la fin parait avoir été fortement altérée par le compilateur : il y a introduit des épisodes (tels que celui de Sansoneto), qui semblent provenir uniquement de son invention,
4" Berte et Miîon. Ce pofime diffère essentiellement des deux précédents, en ce qu'il n'existe aucune chanson française qui lui corresponde ; tous les renseignements que nous fournissent sur Berte, mère de Roland, les sources françaises ou tes imitations étrangères, sont même en contradiction absolue avec le récit de notre texte, comme nous le dirons ailleurs (1. II, cb. x) ; on cbercberait en vain dans toute la littérature si riche que nous avons mise à profit, une seule allusion & ce récit. Eu outre, il est & remarquer que la scène du poëme est en Italie ; c'est là que se réfugient les amants poursuivis par la colère de Charlemagne ; c'est à Sutri que Roland se fait reconnaître à son oncle et obtient te pardon de sa mère, et cette tradition, si inconnue en France, est encore vivante de l'autre cdté des Alpes. Ces considérations doivent suffire pour que nous refusions à cette partie de notre compilation une origine française. Nous ne pensons pas non plus que l'auteur l'ait inventée ; elle est trop conforme à la poétique populaire et contient de trop belles scènes pour que nous puissions l'en supposer capable. C'est sans doute une histoire répandue autour de lui, mais étrangère à Gharlemagne, qu'il a intercalée dans le cycle qu'il voulait résumer. Il est à remarquer que la provenance italienne de ce récit s'accuse aussi par le caractère tout romanesque qu'il présente, caractère étranger aux poëmes carolingiens. L'introduction du romanesque dans notre cycle, avec la conception des deux grandes familles hostiles, forme, on peut déjà le voir, le trait distinctif de son développement en Italie. Les érudits qui nous ont fait connaître les manuscrits de Venise n'ont rien cité de Berte et Milon; on peut juger seulement, d'après quelques vers de transition (Guessard, /. /., p. 403), que la langue et la versification sont parmi les plus barbares et les plus éloignées du français ; on y trouve à la rime Bon pour Rome (= Milon). Notons encore que cette histoire est annoncée à pluàeurs reprises dans le po6me de Berte au grand pied ; on voit par là que le compilateur avait bien l'ambition de fondre en un
seul tout les récits divers auxquels il imposait sa détestable forme. C*est dans la môme pensée qu'il a étroitement rattaché cette histoire de Berteà un autre récit, qui n'avait avec elle aucun rapport originaire, mais qui lui permettait d'amener Gharlemagne en Italie. Ce récit est le suivant :
5* Ogier le Danois* \j^ compilateur suit ici, assez fidèlement dans les traits généraux, la première branche d'Ogier, les En^ fonces. Il donne an sultan Gorsuble le nom d' Ysorés.
6' Quicamenço ia chacon cornent li Danois alo à Marmore. Entre cette branche et la précédente se placent des événements que le compilateur rappelle, mais qu'il ne raconte pas, la guerre d'Aspremont et les luttes de Gharlemagne contre Girard de Fratte (Guessard, /. L, p. 406). Quant à ce sixième poëme, il nous semble reposer sur le récit français des branches II-XII d'Ogier, mais sur un récit oral, et qui s'était singulièrement altéré dans la mémoire du compilateur. La première partie, toute l'histoire du Masimo Cunte, est probablement de son invention ; dans la suite, nous voyons les traits de notre chanson de geste déplacés, transposés, altérés d'une façon qui ne s'explique guère que par le souvenir confus d'un récit entendu jadis. Ainsi, dans Ogier, Gharlot, fils de Gharlemagne, tue d'un coup d'échiquier Baudouin, fils d'Ogier, pendant que le père est à la chasse, et celui-ci, pour se venger, suscite à Gharles une guerre terrible. Ici Gharlot tue Baudouin à la chasse, Ogier pardonne au meurtrier, mais plus tard, jouant avec lui, il le tue d'un coup d'échiquier, ce qui atptire contre lui toute la colère de l'empereur. Toute la guerre du •Danois et de Gharlemagne manque ; Ogier se laisse emprisonner sans résistance. Dans le po6me français, quand on délivre C%ier et qu'on lui demande de combattre Brehier, qui vient d'envahir la France, il s'y refuse, à moins qu'on ne lui livre Chariot, sur lequel il veut venger son fils ; une fois qu'on le lui a rerois, il va le tuer, quand un ange vient le lui défendre, sur quoi Ogier se contente de donner au prince une buffe; ici, Ogier, ayant tué Gharlot longtemps avant l'arrivée de Brehier, ne peut demander sa mort ; il ne consent à combattre qu'à la condition d'asséner à Gharles lui-même trois bons coups. Ges rapprochements mettent en lumière le rapport du poème de Venise avec la thanson française.
1* Macaire. Ici encore notre compilateur rappelle en deux
172 UVRE PHEHIER.
mols(Guessard,/. /., p. 408) l'expédition d'Espagne et la déroute de Roncevaux,
î^ Liqual R Taire un de qui de Hagan,
mais il ne les raconte pas. Son pofime se place k côl^ de Berte •) au grand pied et de Mainet; c'est une imitation, arbitrairement
altérée en quelques points, d'un poSme français perdu. Nous retrouvons là son habitude de changer les noms des personnages (Sibile devient lilancheflor, Richer Floriamont), et de rattacher tous les traîtres h. la famille des Mayençais.
L'épisode de Macaire est le dernier du manuscrit ; il ne terminait cependant pas la compilation primitive. On Ut bien à la Qn un explidt, mais il est le fait du scribe, qui n'a pas pris la peine de supprimer le dernier vers de Macaire,
Da qui aTanti se renOTa la caoçon,
vers qui annonce une suite. Divers indices nous porteraient d'ailleurs à croire que c'est aussi le scribe qui a retranché les parties auxquelles, comme nous l'avons dit, il est fait allusion sans qu'elles soient racontées. Il est probable, par conséquent, qu'on trouvaitdans la compilation: Aspremont, Girard de Fratte, la Conquête de l'Espaijne, Roncevaux, et en outre un dernier récit qui servait de conclusion. Elle embrassait ainsi un nombre considérable de poëmes, qui avaient tous reçu des mains du compilateur une forme analogue. Nous avons déjà fait ressortir les principaux traits distinctifs de son oauvre; nous verrons plus tard quelle influence doit lui être attribuée sur les pofimes italiens postérieurs. Le manuscrit qui ta contient est du quatorzième siècle, et sans doute h peu près contemporain de la composition. Le copiste est dans son genre aussi mauvais quelepoSte; tous deux étaient probablement de ces jongleurs dont nous avons constaté plus haut l'existence en Italie ; la compilation porte en effet tous les caractères d'ime œuvre destinée à être chantée au peuple. Pa popular rite se montre principalement dans la liberté avec laquelle l'auteur traite son sujet, liberté que nous n'avons pas trouvée dans les imitations germaniques, dues & des poStes plus lettrés. La matière de France, tout en conservant une forme à demi française encore, commence déjà à prendre une couleur propre, où se démêlent et la nationalité et l'individuaUté même de l'imitateur. Ce
remarquable caractère est encore bien plus accusé dans l'œuvre dont nous allons maintenant rendre compte, d'après deux autres manuscrits de Venise \ Ce vaste poème, que nous appdlerons t Espagne (nom que nous justifierons plus tard), ne nous a pas été conservé dans son entier. La première partie {l'Entrée en Es^ poçne), qui ne comprend pas moins de vingt mille vers, se trouve dans un manuscrit dont M. Léon Gautier a donné l'analyse et de nombreux extraits ' ; le fragment de la seconde partie qu'on a improprement appelé la Prise de Pampelune a été récemment publié avec beaucoup de soin par M. Mussafia'. Toutefois ni l'un ni l'autre de ces savants n'a reconnu que les deux manuscrits appartenaient à la même composition ; nous sommes donc obligé de donner ici quelques-unes des raisons qui nous déterminent à admettre ce fait. ^ La langue de la Prise de Pampelune a été étudiée par M. Mussafia avec le même soin que celle de Macaire, dont elle se distingue grandement à son avantage, comme nous l'avons déjà indiqué. Cette langue offre des particularités remarquables, qui se reproduisent avec la plus grande conséquence , et qui ne se retrouvent, au moins avec cet ensemble et cette suite, dans aucun autre texte analogue. M. Mussafia les a relevées dans son Introductian^ et nous les avons minutieusement vérifiées l'une après l'autre dans V Entrée en Espagne; elles s'y retrouvent toutes*, sauf quelques traits purement orthographiques qui sont le fait du copiste de la Prise de Pampelune. Ce copiste, très -supérieur à celui du premier manuscrit, a soumis tous les mots à un système graphique qui s'écarte quelquefois de celui qu'a adopté l'autre \ La versification offre la même ressemblance *, si ce n'est que la Prise de Pampelune est écrite , d'un bout à l'autre , en alexandrins, tandis que, dans V Entrée en Espagne^ il y-a au moins autant de morceaux en décasyllabes. Mais on y rencontre aussi des
' Mf . fr. V et XXI. on trouve d'ailleon coDcurrenunent Tac-
* BihUothèq^ de FÈcole des chartes, cenluation ordinaire {Entrée en Espa» 4* série, t. IV. Noos citons le tirage à gne, passim; Pr. de Pamp., y. 68, 1490^ pari, elles vers d'après les folios du ms. 2129, 2137, etc.).
lodiqués par M. Gantier. * Telle est surtout la substitution de
* Première partie des Altpraniùsische Vo à 17 après une consonne. Le ms. XXI, Gtdkkte. dit al, el, Maiceris, le ms. V ao, eo,
* Noos relèverons principalement la Maozeris,
sinfolière accentuation de la désinence • Ainsi l'emploi intempestif de l'éli-
eni des troisièmes pers. plor. (Mussafia, sion (Mussaûa, p. vi) est aussi fréquent
p. vii; Entrée en Espagne, f^ 54 v^, i v% dans les deux textes {Entrée en Espagne,
14 v«, 21S j; etc.) ; dans les deux textes, P» 54 r«, 4 f, 225, 290 y, etc.).
parties considérables où les vers de douze syllabes sont seuls (d'après les extraits publiés, nous avons pu reconnaître deux de ces séries, dont l'une a environ 3,500, l'autre 2,800 vers); il n'y a donc rien d'étonnant à ce que tout le fragment dont il s'agit soit écrit dans ce mètre. Au reste, il suffit de lire successivement une tirade de chacun des manuscrits (surtout si on en choisit deux sur la même rime) pour se convaincre de leur parenté évidente.
 ces considérations de forme s'en joignent d'autres plus puissantes, qui se tirent du sujet des deux poëmes. Les personnages du premier se retrouvent dans le second, et de telle sorte qu'on ne sait qui ils sont si on ne lit que la Prise de Pampelune. Tels sont Malceris, Isorés, noms et rôles tout à fait propres à ces deux po6mes, et inconnus à tous les récits français. Quant aux héros dont les noms sont connus d'ailleurs, les deux poèmes s'écartent souvent de la tradition et s'accordent ensemble dans la peinture qu'ils font de leur caractère; nous ne relèverons que celui d'Hestous de Langres, le railleur perpétuel :
Si rampoignoit Hestols cum il estoit usé^ Dont moût s*en nsoient environ le bamé^
dit V Entrée en Espagne (f 224 r^), et nous le retrouvons aussi facétieux dans la Prise de Pampelune {Préface, p. v, p. 140). U est fait allusion, dans ce dernier fragment, à des aventures que raconte le premier, et qu'il raconte seul, que son auteur déclare même positivement avoir inventées, comme nous allons le voir : telle est la liaison de Roland avec Sansonnet, le fils du calife de la Mecque, qu'il avait converti dans ses courses en Asie et ramené avec lui. Nous donnerons plus tard une raison encore plus décisive pour appuyer notre opinion sur ces deux poèmes ; nous pensons cependant que ce que nous avons dit suffit pour que nous puissions dès à présent la regarder comme établie. Nous avons déjà nommé l'auteur, Nicolas de Padoue, et ce poète, jusqu'à ces derniers temps inconnu, ne mérite pas l'oubli où il est tombé. Les qualités réelles de son œuvre suffiraient à le distinguer de la foule des jongleurs vulgaires ; il est, par exemple, à mille lieues audessus du compilateur de Pépin et Charlemagne; il a de l'esprit, une vivacité de récit qui fiiit pardonner ses langueurs, une imagination assez fertile et cependant un plan bien suivi et heureu-
LES SOURCES. i75
sèment tracé ; il a surtout une habileté remarquable pour le dialogue, et une véritable éloquence dans quelques-uns de ses discours. Mais la langue hybride qu'il s'est faite diminue beaucoup ses mérites ; bien qu'il la manie avec un certain talent, elle n'en reste pas moins quelque chose de monstrueux , qui empêche de goûter ses inventions; s'il avait écrit en italien, il aurait sans doute gardé jusqu'à nous une réputation qu'il ne retrouvera plus maintenant.
Ses mérites esthétiques ne sont cependant pas ce qui nous le re^ commande le plus ; son poème a une véritable importance histori-* que; il occupe dans l'histoire des rapports poétiques de la France a%'ec l'Italie une place des plus remarquables. Nicolas s'était proposé d'écrire toute l'histoire de l'expédition d'Espagne. Il cite comme garants, outre Turpin, Jean de Navarre et Gautier d'Aragon. Il donne ici l'exemple, si souvent suivi par ses compatriotes, d'alléguer de &usses autorités en preuve d'aventures de pure invention. U a certainement connu Turpin, qui est la base de son nkit, mais les deux prétendus clercs espagnols sont purement? imaginaires ; ils complètent, suivant Nicolas, le récit de Turpin ; chacun de ces irai otor en raconte plus ou moins.
Mais cil Ganter dist plus de nus autr'on.
Puisque trois témoins aussi imposants sont d'accord en général, ajoute notre Padouan,
E par quoi donques les fotbles jogleor Gantent d'Espaigne et vont contre celor Chetroverentl'estorie? etc.
On voit qu'il oppose son récit à celui des jongleurs ordinaires, qui s'appuyaient sans doute sur les poëmes français. De ces pommes, il a connu la Chanson de Roland (dont il développe, en en faisant des épisodes de son récit, quelques allusions), et en ddiors de ce texte des chansons de gestes beaucoup plus modernes, à ce qu'il semble. Nous ne pensons pas toutefois qu'il leur ait emprunté autre chose que le ton général et les motifs principaux de son poème. Bien que nous n'ayons que peu de lumière sur la fcraie originaire de l'histoire de l'expédition d'Espagne, tout ce
que nous en savons est en opposition avec le récit de Nicolas ; nous tiouTons bien chez lui les villes, les ennemis que mentionnent Turpin ou les pommes français; mais tout cela est autrement amené, autrement raconté, et souvent tout différent. Ainsi tous les textes s'accordent à dire que le si^e de Pampelune fut trèslong, mais seul Nicolas connaît le nom de Malceris et d'Isorés, et toutes les aventures qu'il rattache à ce si^. On voit dans Gui de Bourgogne que Charlemagne avait conquis une ville appelée FEstoile, mais c'est Nicolas qui y a placé, comme souverain, un Aliumajor, dont le nom, formé par une méprise du Pseudo-Turpin, avait été donné par celui-ci au roi de Cordoue. Charles frappa Roland à l'occasion du siège de Nobles : là-dessus les textes fif^nçais, depuis le poëme d'Oxford jusqu'à Jean de Lanson, fournissent de nombreuses allusions ; mais aucune ne se rapporte à ce que raconte notre auteur. Il en est de même d'une infinité d'autres faits. La seule source qu'il suive quelquefois d'assez près est Turpin ; le combat de Roland avec Ferragus ne sort pas trop du cadre de la chronique latine ; mais il en est déjà assez différent pour faire sentir la très-lai^e part que l'imagination de Nicolas de Padoue a eue dans la composition de son poème.
U y a d'ailleurs une partie considérable de ce poème pour laquelle il le déclare lui-même. Après avoir résumé par avance les aventures qu'il prête à Roland en Orient, il ajoute :
Tôt ce Tos saurai dir, cfCen sui estez houiar.
(P«2l3if».)
Et encore :
Por voloir castoier 11 coaR et 11 van^ E fer en coriolsie retorner 11 villan, E les retors de tere encroire en cosell san. Me Hit mis à trover dou meitor cristian Conques oîst canter jogleors en roman, etc.
Et en effet, tout ce long épisode (environ neuf mille vers) porte les caractères de l'invention. Il se place à côté et à la suite des poèmes français où on fit passer en Orient successivement tous les héros carolingiens, pour leur faire accomplir les aventures les plus extraordinaires, poèmes de valeur et de date inégales, dont
Huon de Bordeaux est le tj-pe, et qui laissent voir Tinfluence des romans de la Table-Ronde et des pofimes des Croisades.
Entre la fin du manuscrit XXI, qui s'arrête avec le retour de Roland devant Pampelune toujours assiégée, et le début du fragment contenu dans le ms. V, qui nous montre Pampelune déjà au pouvoir des chrétiens, se place une lacune assez peu considérable, mais regrettable, parce que le morceau perdu introduisait sur la scène un personnage inconnu à la première partie, et qui joue un grand rôle dans la seconde, où il figure dès le premier Ters. Ce personnage est Désirier (Désier, Didier), roi des Lombards ; nos poëmes ignorent complètement sa participation à la guerre d'Espagne, et son intercalation ici suffirait à nous indiquer la nationalité de l'auteur. Elle se montre à plein dans ce qu'il raconte de Désirier : on y voit d'abord la haine héréditaire des Italiens contre les Allemands; ceux-<;i, les Tiois(Tedeschi) de Tannée de Charlemagne, veulent ravir aux Lombards l'honneur d'une victoire et la place qu'ils ont conquise; Désirier et les siens en font un grand carnage ; sur la plainte des Allemands, Charlemagne veut les venger, mais, quand Désirier a expliqué à Roland oc qui s'est passé, celui-ci le justifie auprès de son oncle :
^ S*il sconfist ceus Tiois^ il fist com prous e bier. Car î le Toloient de sa maison jetier> E atoir onoor de ce che i n*avoient à fier ^
Charles alors, pour compenser sa première colère, promet à Désirier de lui accorder tout ce qu'il lui demandera. Désirier ne lui demande que trois grftces; la première,
C*est que frans soient sempre tous ceus de Lombardie ;
La seconde, c'est que tous les Lombards, sans distinction de oabsance, puissent être chevaliers ; la troisième, c'est que tous aient le droit de porter l'épée au côté même devant les rois. Le patriotisme du poëte ne pouvait se mettre plus en évidence.
Outre la lacune que nous venons de signaler, il y en a, dans le corps même duman. XXI, une autre que M. Gautier a reconnue, mais dont il n'a pu apprécier l'étendue V Enfin le ms. Y est aussi
* V. 2^6 et «aiv. Oéjà dans 1 1 première tagnards {montenûr») , comme Pampc^ partk, ^• 128-136» le« Ttots jouent un lune, y. 219. rtle pe« MUant. lU sont appelés mon- ' Gautier, p. 46, note.
incomplet de la fin que du commencement ; d'après les promesses de l'auteur (ms. XXI, f* S4 r°), il devait raconter en terminant la trahison de Ganelon suivant Turpin ; par conséquent il ne devait pas admettre que ce prélat fût mort sur le champ de bataille, et il se séparait en cela de nos chansons de gestes.
L'œuvre de Nicolas de Padoue ne peut être utilisée pour l'histoire poétique de Gharlemagne ; nous excluons, dans le choix que nous faisons des légendes qui s'y rapportent, tout ce qui est invention personnelle. Elle ne rentre dans notre sujet que par sa place dans la littérature italienne. Elle est, croyons-nous, postérieure à la compilation que nous avons précédemment analysée. Si en efTet nous avons eu raison de chercher dans cette compilation l'origine du nom et de l'idée de Mayençais^ nous devons penser que Nicolas de Padoue les a puisés là; or, lui aussi, commue le compilateur anonyme, il admet tout un lignage de traîtres (P* 3 r**), et ce lignage est celui de Mayence : Ganelon est appelé le sire de Maganze (f* 1 r°) ou Ganelon de J^aiance (dern. fol.), noms que ne connaissent pas les poëtes français. Nous pensons même que l'ouvrage de Nicolas a fort bien pu être entrepris pour compléter la compilation du ms. XIII, dont l'auteur alors n'aurait pas rimé la guerre d'Espagne; c'est au moins ce que peuvent faire conjecturer les derniers vers du ms. XXI, où l'auteur nous dit qu'il s'est plu à rimer V Entrée d'Espagne,
Por ce ch'elle n'estoit pas rime componue.
La maison de Clermont compte aussi chez lui les mêmes membres que chez le compilateur anonyme ; c'est ce que montre le nom de gentil duc de Clermont donné à Roland. Quant à l'élément romanesque que nous avons reconnu dans le manuscrit XITI, Nicolas de Padoue est loin de l'avoir abandonné; il entre pour une bonne part dans son récit des aventures de Roland en Orient ; toutefois l'amour ne joue ici qu'un rôle très-secondaire ; Nicolas a généralement conservé le ton sérieux, les motife purement religieux ou guerriers des chansons de gestes.
Les deux ouvrages que nous venons d'analyser représentent à notre avis le premier degré de la famille des poëmes italiens. Immédiatement imités des poèmes français, ils en font déjà sensiblement dévier l'inspiration et les récits. L'idée cyclique s'est exprimée en eux de deux façons : d'abord en ce qu'ils réunissent
plusieurs poëmes distincts pour en faire des récits continus, en* suite en ce qu'ils rattachent, au moins accessoirement, tous ces récits entre eux par l'idée de plus en plus claire de l'antagonisme des traîtres et des preux, de la maison de Mayence et de la maison de Clermont. Ds offrent dans l'histoire littéraire un phénomène doublement intéressant : celui de longs poëmes écrits dans une langue étrangère^ et celui d'un cycle poétique transplanté dans un pays étranger et y développant de nouveaux aspects. Au moment où la poésie carolingienne cesse en France d'être féconde et se borne à des suites, à des répétitions et à des renouvellements, die trouve en Italie comme une seconde floraison. Celle-ci, il est vrai, est, au point de vue historique, infiniment moins importante : elle n'a ni la spontanéité, ni la richesse, ni la beauté de la nôtre; mais elle est précieuse en ce que, développée par une culture tout artistique, elle a fini par produire, entre des mains habiles, des fruits sinon plus substantiels, au moins plus éclatants et plus exquis. Malgré l'individualité que nous avons signalée dans les poëmes de Venise, ils sont soumis, comme toute production humaine, à certaines lois générales; ces lois devaient agir à peu près de la même façon dans toutes les œuvres analogues que produisit sans nul doute au quatorzième siècle le nord de l'Italie, et dont nous n'avons conservé que ces précieux fragments. Nous les retrouverons, de plus en plus nettes, dans les compositions postérieures dont ces poèmes forment la base.
L*ère de la production en Italie de romans carolingiens écrits en vers français ne doit pas avoir dépassé le premier tiers du quatorzième siècle. En effet le poème de la Spagna remonte au qua* torzième siècle, et ce poème s'appuie sur un récit en prose italienne, tait diaprés Nicolas de Padoue, qui appartient à la grande compi- ^^Àaaîs&RealidiFrancia, laquelle date environ de 1350. C'est donc entre 1300 et 1330 que se place le curieux mouvement dont nous venons de parler; car il faut admettre un certain intervalle entre les poèmes firanco-italiens et les Reali : ces deux ordres de productions correspondent évidemment à deux moments différents dans Iliistoire et la civilisation de l'Italie.
Le second degré, dans la filiation des poèmes chevaleresques du seizième siècle, est la mise en prose italienne des poèmes franco-italiens. Nous n'avons aucune lumière sur l'époque précise, le lieu et les auteurs de ce travail. Gamba croit que le recueil
i80 LIVRE PREMIER.
publié depuis longtemps sous le nom de Reali di Francia n'a guère pu être écrit en Toscane ni en Vénétie ; l'étude du langage, pour laquelle on doit le regarder comme une autorité suffisante, le détermine à voir dans l'auteur un Lombard ou un Romain ^ Nous serions très-disposé à placer la patrie de ce recueil dans le pays que nous avons vu de tout temps le plus préoccupé des traditions poétiques françaises, en Lombardie. La première édition parut à Modène en 1491. Les manuscrits n'ont pas encore été étudiés avec critique ; Salviati dit en avoir vu un qui datait de 13S0 *, L'édition de 1491 est l'unique source de toutes celles qui l'ont suivie, et dans • lesquelles , suivant le sort commun de ces ouvrages longtemps populaires, le texte . a été de plus en plus altéré. Il se réimprime ainsi tous les ans en Italie, sans que les éditeurs prennent même la peine de s'en référer à l'édition de Gamba '. Celle-ci, parue à Venise, chez Alvisopoli, en 1821, est la seule qu'on puisse citer; elle est soigneusement revue sur les éditions anciennes, eUe donne un sens satisfaisant et rétablit les passages dont la suppression rend les autres presque inintelligibles. Mais Gamba n'a malheureusement pas consulté les manuscrits. Cette négligence générale fait que l'on n'a jamais imprimé que ce qui était contenu dans la première édition. Or cette édition était loin de comprendre tout l'ouvrage, comme on s'en aperçoit à la simple inspection du livre \ H s'arrête en efTet au moment où commence proprement son sujet, après la naissance de Roland et les premiers exploits de Gharlemagne. En outre la généalogie des Royaux de France^ donnée à la fin du Uvre V, comprend une foule de noms, évidemment destinés à reparaître dans le courant de l'ouvrage, et qui n'y figurent aucunement. Le livre VI et dernier contient le préambule de la guerre contre Âgolant, et en parlant de cette guerre à venir il est dit : Corne la historia tocca seguefido, ce qui cependant n'est aucunement justifié par les quelques pages qui suivent. D'ailleurs un versificateur dont nous reparlerons, qui avait conçu le projet, vers la fin du quinzième
' Voy. Grasse^ Sagenkreise, p. 305. bile), et doat réditeur déclare avoir suivi
' Voy. Grasse^ p. 308. ses traces et parle de sa « sostenuta fa-
< Par exemple y Védition de Venise , tica » et de ses dépenses pour arriver à.
Molinariy 1825, qui porte sur son titre donner un bon texte, n'en offre pas
les mêmes promesses que celle de Gamba moins les fautes et les lacunes des édi-
{da molti errori purgaia, e per la prima tiens ordinaires.
volta ridotta ad una lezione inteUigi- * Cf. Banke, /. /.
LES SOURCES. iSl
siècle^ de mettre en octaves tous les Realiy trace à l'avance le plan de son travail, et embrasse dans ce cadre, outre les six livres qui ont depuis été imprimés, les quatre suivants, qui ne l'ont jamais été : Aspremont, les Quatre Fils Aimon, F Espagne et les Narbonnais*. Pulci, à la fin de son Morgante Maggiore^ racontant toute Tbistoire de Cbarlemagne d'après les Reali, place aussi à la suite des événements qui font le sujet du sixième livre l'histoire d'i45premani, puis l'Espagne, et rappelle ensuite Ogier le Danois et les Quatre Fils Aimon (XXVIII, 56 et suiv.).
Ces deux citations montrent déjà que le texte des Reali devait comprendre plus ou moins de livres suivant les divers manuscrits, et ce fait n'a rien qui doive surprendre. Le livre n'est en efTet qu'un recueil de divers poëmes franco-italiens mis en prose, et rien n'empècbait un copiste d'y ajouter une histoire déjà ramenée à cette forme, mais que le premier compilateur n'y avait pas comprise. M. Ranke a enfin découvert à Rome, dans la bibliothèque Albani, un manuscrit des premières années du seizième siècle, dans lequel se trouvent trois livres inédits des Reali, Aspramonte, la Spagna et la Seconda Spagna. Le manuscrit débute par cette rubrique : hichomindasi la honorata storia cKè chiatnata Aspramonte, che fue dopo el libro chiamato el Mainetto che fue elsezo libro de Reali di Francia *. Cette précieuse trouvaille a été appréciée à sa valeur par l'éminent historien, qui a donné une rapide analyse des deux premiers de ces livres; il regardait le troisième comme plus récent et étranger au reste de l'ouvrage. Depuis, la bibliothèque Âlbani a été dispersée, et on ne sait ce qu'est devenu ce manuscrit *; heureusement, un savant firançais, M. Henri Michelant, avait fait copier il y a déjà quinze ans , les rubriques de V Aspramonte et de la Spagna. Il a mis ces copies à notre disposition, avec une bonne grâce dont nous devons lui savoir d'autant plus de gré qu'il compte bien les publier lui-même; elles nous permettent d'arriver à quelques résultats fort importants sur Torigine des Reali.
Outre les six livres connus, on doit donc admettre l'existence de six autres livres, tous inédits, de cette compilation, livres qui n'ont
< Mén. de r Académie de Berlin {Phi- latine (ao palais Pitti à Florence), deux
iofophische Classe), 1835, p. 406 et suiv. manus(:rits d'un roman en prose intitulé
* Cette perte est réparable au moins Aspramonte, qui est très-probablement
pour r JfpTfmon^; car on voit dans M elzi le même que celui delà bibliothèque
(p. SS), qu'il existe à la Bibliothèque Pa- Albani.
pas tous été insérés dans tous les manuscrits : Aspremont et VEs-pagne ne manquaient vraisemblablement dans aucun; mais il paraît que tous n'admettaient pas Ogier le Danois, les QuatreFUs Aimon et la Seconde Espagne. Quant aux Narbonnais, dont la scène est postérieure à Gharlemagne^ on comprend qu'ils aient manqué dans plusieurs copies.
L'ensemble de l'ouvrage, ainsi complété, se divise en deux parties, l'une qui s'appuie sur des traditions françaises (liv. IV et suiv.), l'autre qui est antérieure à notre époque héroïque, et qui comprend les trois premiers livres. Dans cette première partie, où l'histoire de la maison royale de France remonte jusqu'à Constantin, nous trouvons bien des récits qui ne sont sans doute pas d'origine française ; mais il y a aussi un livre ( Fioravante) qui correspond au poème récemment publié de Floovant. Le rapport des deux ouvrages semble indiquer que cette chanson de gestes a subi le même travail que celles sur Gharlemagne ; on y voit les mêmes changements de noms que nous avons signalés comme habituels au compilateur du ms. XIII de Venise, le développement de l'élément romanesque, et même quelques traits qui semblent propres à la poétique de ce même compilateur ^ Dans ces trois livres, au reste, se dessine déjà et s'établit l'idée fondamentale de tout l'ouvrage, celle de l'antagonisme de la maison de JAayence et de la maison de Glermont. Ce trait nous ramène décidément aux poèmes franco-italiens et nous conduit à y chercher l'origine de ces histoires en prose. Cette origine s'accuse de plus en plus nettement, comme nous le verrons, dans les livres suivants. Toutefois, il serait par trop heureux que les poèmes franco-italiens qui nous ont été conservés soient précisément ceux que le traducteur en prose a eus sous les yeux : nous trouverons donc des variantes considérables, mais nous reniarquerons toujours deux particularités importantes : l'une, que l'idée et le caractère fondamental des poèmes franco-italiens se retrouvent dans les Realt; l'autre, que, quand les Reali racontent des événements inconnus à la tradition française, ils sont, le plus souvent, d'accord avec les manuscrits de Venise, et que
* Tel est remploi constant d'an buf- d'où il a sans doute été emprunté^ dans
fone pour faire des messages et donner le début de la Bcrte au grand pied du
des nouvelles. On retrouve ce buffone ms. XIII^ dans VÈspagne des heaii, et
dans Y Aspremont italianisé du ms. IV , ailleurs encore.
cet accord se trouve principalement dans les cas où nous avons dû attribuer aux auteurs mêmes des poëmes franco-italiens l'invention ou Taltération de leurs récits \ On petft donc admettre, en thèse générale, que les chansons de gestes françaises ont passé par le langage et la forme des manuscrits de Venise pour arriver aux compilateurs des Beali, et que ceux-^i n'ont pas puisé directement à une source française. Les poèmes franco-italiens sont, en quelque sorte, le cordon ombilical qui rattache la poésie carolingienne dltalie à sa mère française; tant qu'on n'avait pas étudié cet intermédiaire, le rapport de Tune à l'autre était inexplicable.
L'idée de l'antagonisme des Mayençais et de la maison de Qermont est, avons- nous dit, l'&me des Beali; l'auteur l'a trouvée dans la compilation du ms. XIII ou dans des poèmes qui avaient subi l'influence de cette compilation; mais il l'a étendue et précisée. Il fait remonter cet antagonisme jusqu'au temps de Constantin ; celui-ci avait un frère appelé Lucino, dont le fils, Sanquino, eut une fille appelée Maganza , laquelle donna son nom au château patrimonial de cette famille. La maison de Glermont se rattache aussi au sang royal ; elle a pour auteur Octavien du Lion, fils de Floovant, et bisaïeul de Beuve d'Hanstone. Le fils de Beuve d'Hanstone, Gui , a deux fils, Bernard et Glermont (Chiaramonte) : E di Chiaramonte non rimase erede, ma egli , ftct fore un casidlo^ che fu chiatnaio Chiaramonte ' ; Bernard, dit alors de CUrmont, a six fils : Aimon d'Ardenne (Darbena), Girard de RoussiUon^ Beuve d'Aigremont, Léon,^ P^P^y Othon, roi d'Angleterre, et Milon d'Anglante '. On voit combien la tendance généalogique s'est développée; elle devient, dans les Reali^ une préoccupation perpétuelle et semble être la seule cause finale de plus d'un chapitre.
La forme même de cette compilation* se distingue par son caractère sérieux. L'auteur est un de ces étranges savants dont le
*■ Cet accord se remarque aassi dans jera), le Nadres des chansons de gestes,
raliéntioQ des noms. Ainsi Roland, corrompu par Nicolas en Nazere, est
eomte d'Anglers, appelé comte cTAn- dans les Aea/i Lazzera, etc.
flwti, garde ce nom dans les Beali; Hes- * Liv. V, chap. dem. C'est ce Ghiara-
foue de Lon^rei^ devenu chez Nicolas do monte qui, d'après Puici, se Ût ermite,
Fadooe, de LengUs, dont nne erreur aura et que Roland délivra de trois géants
lait fengies, est dans les Reali prince {Morg. Magg., II, 3).
d'Angieterrt; le Navara de Turpin (Na- ' Voy. page 169, note 2.
moyen âge nous offre quelques exemples, mêlant aux récits les {dus fabuleux des réminiscences historiques, fixant rigoureusement la date d'événements impossibles*, précisant les détails* et pesant les autorités avec le soin minutieux d'un chroniqueur ', grand docteur d'un blason ^ et d'une géographie * fantastiques, et grand Gsdseur surtout d'étymologies ridicules '. Il faut louer, en revanche, la simplicité de son langage et la naïveté de son récit, surtout dans les livres où il ne fait que traduire ; quant à la part d'invention qui lui revient dans ceux dont nous n'avons pas les originaux, elle est difficile à préciser.
Laissant de côté les trois premiers livres imprimés, antérieurs à notre sujet, et aussi les livres IV et V qui traitent de Beuve d'Hanstone , nous allons passer en revue les diverses histoires que nous trouvons dans les sept livres qui restent, et dont un seul est publié. Nous en rechercherons les sources d'aussi près que nous le pourrons; mais la connaissance imparfaite que nous avons des livres des Meali et des poèmes de Venise qui sont inédits, la perte totale de plusieurs des uns et des autres, rendra ce travail nécessairement incomplet.
1* Berteau grand pied {Reali, VI, 1-17). Ce récit diffère en plusieurs points de tous les autres, et même de celui du ms. XIII de Venise. Ainsi les noms ne sont ni ceux d'Âdenès, ni ceux du compilateur franco-italien ; les motifs des aventures sont différents ; certains traits qui ne sont que là paraissent plus anciens que tous les récits connus (ch. vs). D'un autre côté, la perfide compagne de Berte est de la maison de Mayence conmie dans le ms. XIII, et, à moins que le compilateur n'ait eu de lui-même l'idée de complé-
* Negli anni di nostro Signor G. C. 322 egli fece il ialcone d'oro (1, 22).
JI^ 1). — Imperatore era in qael tempo * Nella provincia di Bergogna, presso
Arcadio, e Papa era lonocenzio Albano^ i confini d'AIemagna^ è un poggio alto^il
e correTa allora Tanno 345 (II, 18). quale è spiccato délie Alpi tre giornate,
* ]o YÎ aviso che Berta ha un pié mag- detto Apennino, e chiaroato monte Juras giordeir allro, ed è il pié destro Çy\, 2). (I, 22). Cf. VI, 42 el/xi-w.
* Qiii sono due opinioni tra gli autori. * E posele nome Maganza per il regno L'nno dice che Mainetto gli diede di un' che avea cambiato (1, 22). — Dal re Sar arma corta sotto Telmo nel viso; e l'ai- lamone nacque Lione, il quai per fuso tro dice cbègli diede del porno délia spada dell'arco fu chiamato Chirone (V, 9). — nella bocca e gli rappe tre denti (VI, 33). La prima Tolta che io le ^di, si lo yidi Cf. Ranke, /. /., p. 416. io che il rotolava et in franzoso è a dire
* Cominciô Sanquino a portar neU' rotolare roorlare : io voglio per rimemoarme un falcon pellegrino, di sua pena, ranza che il habbia nome Roorlando nel campo céleste, e coi pîedi su un monte (VI, 53). — Cf. VI, 17, et ci-dessous, d'oro. Qnesta è la propria arma ; ma poi livre II, ch. iii
ter par ce trait sa i-ouception générale des Mayençais, il Ta emprunté au texte franco-italien. Mais il est probable qu'entre lui et ce texte se place un autre poëme du même genre, écrit par un Italien qui était déjà pénétré de Tidée généalogique, mais qui travaillait d'après un poGme français antérieur à celui d'Adenès et autre que celui qui avait servi au jongleur du ms. XIII. Le nom d'EIiseita renvoie en effet à VAltste d'Adenès, ce qui prouve que celui-ci avait trouvé ce nom dans son original. Un trait qui appartient à l'imitateur italien, et qui est des plus malheureux, c'est d'avoir fait de la douce Berte une virago : c'était, dit-il (c. 1), lapiù forte cavalcatrice di tutte le donne del mondo. Et quand les Mayençais viennent l'attaquer, elle s'arme, prend une lance et se bat à outrance avec l'un d'eux i ma se ella Fuccise nol soj remarque le judicieux conteur (c. 16).
2^Mainei{c. 17^1) . Le rapportde cette histoire avec ses sources est aussi compliqué que pour la précédente: le nom de Mainet, inconnu au ms. XIII, et celui de Galienne (Galerana) au lieu duquel il donne Bélissent (cf. p. 169) attestent que les jB^a/t sont revenus en quelques points à la tradition française ; d'un autre côté, bien des circonstances, telles que la part des Mayençais aux crimes de Lanfroi et Heudri, la mention de Marsile, Baligant et Falsiron comme fils de Galafre, et de Saragosse au lieu de Tolède comme résidence de ce roi, la présence à Rome d'un pape mayençais que remplace un pape de la maison de Glermont, le secours donné par Girard de Fratte aux ennemis de Charles, coïncident avec le ms. XIII de Venise. D'autres traits sont évidemment de l'invention italienne : telle est l'histoire tout-à-fiiit dénuée de fondement traditionnel d'Ogier le Danois. Ici aussi il nous semble qu'on doit admettre entre la compilation de Venise et les Reali l'entremise d'un pofime franco-italien perdu. Il esta remarquer que les Reali mentionnent par avance (c. 39) Malceris, Altomar (Altumajor) et Serpentin de TËstoile, personnages de l'invention de Nicolas de iMoue. Cet auteur n'aurait-il pas soumis à une révision et livré sous une forme à lui personnelle les branches deux et trois de la compilaUon antérieure? Ce n'est là qu'une conjecture, mais nous serions d'autant plus disposé à l'admettre que nous constaterons dans la suite la fidélité avec laquelle les Reali le suivent pour l'histoire de U conquôte de l'Espagne.
3* Berte et Milan (c. 51 -{(4). Ici, avons-nous dit, le compilateur
du ms. XIII est, selon toute vraisemblance, le premier auteur de ce récit, au moins en tant que rattaché à Gharlemagne et à Roland. Aussi les Reali suivent-ils ici le texte de ce manuscrit de beaucoup plus près ; les variantes qu'on peut relever sont de celles que le compilateur du recueil en prose a fort bien pu se permettre sans avoir d'autre source sous les yeux que le poëme franco-italien. Telle estla suppression de tout Tépisode des Enfances Ogier{d. p. 171), ce qui amène nécessairement un autre motif donné à Charles pour venir en Italie ; tel est aussi le voyage de Milon en Orient, qui se rattache au livre suivant, Aspremont. Cependant la même révision que nous admettons pour les deux récits précédents a fort bien pu atteindre aussi celui-ci : les variantes s'expliqueraient même alors plus naturellement.
i^Asprem(mt{Aspramonte, 1-200). Nous ne pouvons examiner en détail le rapport de ce récit des Seali avec les versions françaises. Il faudrait d'abord éclaircir celui des manuscrits de Venise IV et VI avec ces versions, et ce travail sur un point isolé demanderait de trop longs développements, d'autant plus que la chanson de gestes française est encore inédite. Nous ferons seulement observer que le compilateur du ms. XIII rappelle la guerre d'Aspremont avant d'aborder l'histoire d'Ogier le Danois, ce qui porterait à croire qu'il avait aussi traité ce sujet, mais que le manuscrit ne nous a pas conser\'é son travail (cf. p. 172). Si cette conjecture est fondée, il lui avait déjà donné la forme que présentent les Reali ; car il place immédiatement après, comme ce texte, l'histoire de la guerre de Charlemagne contre Girard de Fratte.
S"* Girard de Fratte {Aspramonte^ 200-259). Cette histoire ne se trouve dans aucun poëme français ; elle demanderait une étude attentive ; peut-être contient-elle le fond d'un très-ancien poème sur ce personnage beaucoup plus célèbre que bien connu, qui a plus d'un point de contact avec Girard de Roussillon et Girard de Vienne. Mais c'est encore ici une recherche à laquelle nous devons renoncer, pour ne pas étendre outre mesure les bornes de notre travail.
6* Ogier le Danois, Nous ne possédons plus rien de ce livre des Reali, qui ne nous est indiqué que par une allusion de Pulci. Cette allusion est toutefois suffisante pour nous faire voir que le roman en prose suivait encore ici la compilation de Venise, et cet accord est d'autant plus frappant que ce récit, dans la forme que
lui a donnée le compilateur, a dû naître, comme nous l'avons vu, de la confusion de ses souvenirs personnels. Celui qu*a suivi Pulci racontait, comme le ms. XIII, qu*Ogier avait tué Chariot, et appelait de même Bravier le Sarrasin, que nos po6mes nomment Brehier *.
7* Les Quatre Fils Aimon. Cette histoire figure parmi celles que le versificateur des Heali comprenait dans son sujet ; il la place après la guerre de Girard de Fratte et avant Y Espagne. Nous ne savons rien de la forme qu'elle avait revêtue en Italie ; mais Nicolas de Padoue fait à ce récit une allusion qui ne se rapporte pas aux textes français que nous en connaissons (f 218).
8* L'Espagne (Spagna). Voici la partie des Reali qui est la plus intéressante pour notre sujet. Dans le manuscrit Âlbani, elle suit immédiatement YAspramonte; elle comprend un très^long livre divisé en 188 chapitres, dont les rubriques vont nous permettre de bien constater la source. Cette source n'est autre que le poëme de Nicolas de Padoue, que le compilateur en prose avait sous les yeux dans son entier, tandis que nous n'en possédons plus que des fragments. Nous allons le faire voir par une étude rapide de son travail.
Les 83 premiers chapitres correspondent parfaitement aux ftilios 1-268 du manuscrit analysé par M. Gautier. Comme c'est dans cette première partie que se trouve le curieux passage où Nicolas déclare trouver lui-même ce qu'il raconte, on ne peut assigner au récit des Reali une autre source que le Patavian, D'ailleurs des détails évidemment d'une invention toute personnelle se retrouvent même dans les rubriques '. Quand ces rubriques au-
* Ce poème raivait Aspremont dans bords d'un yase plein d'ean les règnes de r^rdre chronologique adopté par le com- la terre, puis il place un petit batelet sur p'tetear, puisque c'est en le commençant cette eau. C'est du côté vers lequel se di- •îali rappelle Af^oland et Girard de rigera ce bateau que Charlemaprne a Tin- Fraoe. Voici ce qu'en dit Pulci {Morg. tention d'aller. Le batelet s'arrête du côté May., XXVni, 64). de l'Espagne; Marsile pâlit d'effroi (P> 7
B a«l DanrM, a com* è fo eriitiuio. ^S Gautier, p. 12). » De même Spagna,
T. 4«l caf»i chUmato Donfort* ; cb. VII : « Chôme lo re Marsiglio non sa-
E CM is priciûM u tenne Cariomano pendo chome lo rs Charllo si volesse an •
qocl dcit« a Carlotto U morte ; dare, diliber6 saperlo, e and6 a uno suo
cba TtaiM qoei Braviari atraoo, j^ardino e tolse uno bacino pieno di
mbtettè taiti iPaïadm di corta ; ^^^^ ^ ^^ j.^^ d'inchantamento seppe
^ • ^ <»«1»* Mâfca ■Ignora, ^^^^ ç^^^jj^ ^^^^^^ ^^^^ ^ ^^ ^^^
• Ainsi, dans Nicolas de Padoue, «Mar- core Nicolas, r» 128-136, et Spo^na, sale, qui /W bon mgromans^ écrit sur les c. 44-45.
i88 LIVRE PREMIER.
ront été publiées on pourra facilement s'en convaincre ; la coïncidence ne peut être douteuse (Malceris {Pr. Pamp. Maozeris, Meali Mazerigî), Isorés, Sansonet, tous les personnages créés par Nicolas, se retrouvent dans les Reali; les caractères, dont le dessin lui appartient le plus souvent, offrent les mêmes traits ; les événements se suivent dans le même ordre. Les quelques variantes qu'on peut relever sont insignifiantes.
Au folio 268 s'ouvre, dans le manuscrit de Nicolas, une lacune que M. Gautier a crue seulement de quelques tirades, mais qui est en réalité beaucoup plus considérable. Elle est remplie par les chapitres 83-124 de la Spagna et contient non-seulement la défaite de Malqidant (Machidante), mais un long épisode qui nous ramène au camp de Charles devant Pampelune, et où l'on voit Olivier revêtir les armes de Roland et jeter la terreur dans les rangs des païens, comme Patrocle, couvert de l'armure d'Achille, épouvante les Troyens dans Y Iliade (c. 104-110).
A partir du ch. 12S, l'accord recommence entre les deux textes et se poursuit fidèlement jusqu'à la fin du ms. XXI {Spagna^ c. 130). Puis la lacune qui sépare cette fin du commencement du ms. V est remplie par les chapitres 131-142. Ces chapitres contiennent un remarquable épisode, celui de Macaire, qui est pr^ paré au M 3 du ms. XXI {Spagna, c. 12). Ce Macaire est le lieutenant laissé par Charles en France ; il appartient à la maison de Mayence et par conséquent est un traître. Aussi veut-il enlever à Gharlemagne, en son absence, son trône et sa femme, et ses desseins ne sont renversés que par un miracle que nous raconterons ailleurs (1. II, ch. ix). Charles ramène de France, où il a été punir l'usurpateur, le fils de Salomon de Bretagne, Guron ^, que nous voyons en effet figurer dans le ms. V *. Au ch. 139 on raconte comment Désirier de Pavie (Desiderio) , roi des Lombards, se décide à venir au secours de Charles, et nous avons vu que cette introduction devait nécessairement se trouver dans la lacune entre
* Ce Guron est appelé Chiron ou Chi- Guron d'un côté en Gûme (d'où Lùme),
rone dans les Reaii et Gione dans le poëme de l'autre en Chirone.
de la Spagna dont nous parlerons plus * Et Ganelon, qui est, dans la Spagna,
tard. C'est évidemment une variante de l'oncle de ce Macaire (Schmidt, Helden*
manuscrit; Chiron est la forme qu'a ged., p. 92), dit en parlant de Garon
adoptée Pulci. Nous avons cité plus haut {Pr, Pamp., 2859) :
rétymologie qu'en donne le texte ini- p^^^ ^^^ ^erit rendra
primé des Rsali; le manuscrit suivi par a Guron de Bertagne du mien niés ch'il fist
l'édition de 1491 avait altéré le firançais pendre ?
LES SOURCES. i89
les deux manuscrits. Au milieu du chapitre 142, le livre en prose rejoint le ms. V \ Mais ici l'accord cesse d'être complet. Le prosateur trouve son original trop long, et Tabrége considérablement. Du vers 1412 de la Prise de Pampelune jusqu'diU vers 2705 environ, le récit de Nicolas manque dans les Reali; Tépisode de l'ambassade de Guron (2705-3865) semble écourté {Spagna (c. 143- 146). Tout le reste du fragment de Nicolas de Padoue qu'a publié M. Mussafia manque également dans la Spagna, et le chapitre 147 reprend à un endroit où le texte franco-italien nous fait défaut. Toutefois, il suffit de lire les rubriques des derniers chapitres, oh sont racontées la prise de l'Estoile sur Serpentin, puis la bataille de Roncevaux, pour reconnaître la manière de Nicolas de Padoue, son art de jeter de l'intérêt dans ses épisodes, et ses écarts de la tradition généralement adoptée. On voit que, pour la fin de l'expédition d'Espagne, comme pour le commencement, il a trouvé dans Turpin le fondement général de son récit, mais qu'il a brodé i sa manière ce canevas très-concis. La partie où les Reali nous représentent seuls son poSme contient d'ailleurs bien des traits qui sont annoncés ou préparés dans les longs fragments que nous ont conservés les manuscrits de Venise XXI et V *. On peut donc r^arder conmie un fait établi que le livre des Reali appelé la Spagna repose sur le poëme de Nicolas de Padoue, qui lui a sans doute aussi fourni son titre. Ce fait, que mettrait en lumière avec plus d'évidence la publication du poème de Nicolas et de la prose italienne, est important dans l'histoire littéraire : il nous montre combien l'épopée carolingienne suit en Italie une marche autre qu'en France ; au lieu d'être le produit inconscient de la tradition populaire, les récits sont des inventions artistiques, et ils ne se transmettent plus de bouche en bouche, mais bien de livre en livre.
* « Chôme lo re Desiderio, prese la mêmes : le roi Salomon de Bretagne ttrra {ft asalir la terre, Pr, Pamp., 209) parle précisément comme dans VEntrée el palaâo, non vol^^a lasciare entrare en Espagne ; Hesions, ùevenn A&UAÎo, est altri, e chosi a CharUo per suoi inbas- toij^oura grand railleur. D'après Ranke ciadori intese che aveva ragione, e chosi (/. /., p. 411), l'envoi de Serpentin à Desiderio gii domandô tre grazie, e ftiro- l'Estoile est annoncé dès le début de la gU coacedute, e di poi licenzi6 e' maestri, guerre (par conséquent au ch. x des Beali) t battetotsi totta Pampalona y si non e' et se trouve sans doute aussi dans VEnen morte, e Mazarigi si fuggi in champo trée en Espagne. D'ailleurs nous avons di tre gioroi che fue battezato. » déjà dit que Nicolas de Padoue an-
* Ainsi les personnages déjà connus se nonce, dans le ms. XXI , son intention retroaveat id : Grandonio, Isorés, Fal- de traiter aussi la bataille de Roncevaux Ârone. Les caractères semblent aussi les (voy. Gantier^ /. /., p. 4 et suiv.).
9° La seconde Espagne, Nous ne possédons pas les rubriques / de ce livre, qui dans le manuscrit Albani est copié à la suite du précédent. M. Ranke n*en dit que très-peu de chose : cr Ce livre contient, dit-il, les combats du roi laissé en Espagne par Charles contre Marsile, qui n'est pas mort, mais simplement fugitif. » Ces quelques mots suffisent à faire reconnaître le sujet de notre poëme à'A'nséis de Carthage. La traduction italienne est désignée comme ayant été faite par un certain Terroso, et M. Ranke voit dans cette mention la preuve que ce livre est postérieur aux autres. Cependant le livre précédent prépare celui-ci en plusieurs endroits : c'est ainsi que Marsile, au lieu d'y être tué comme dans tous les autres textes, s'enfuit en Egypte (c. 180), et qu'il est dit que Charles ût Ânséis roi d'Espagne et le couronna avant son départ (c. 183-4). Il faut donc admettre, ou que l'auteur de la Seconde Espagne a modifié le texte de la première, ou plutôt que ces deux livres ont été revus par un même écrivain, qui pourrait bien être dans ce cas le compilateur de tous les Reali di Franda,
10® Les Narbonnais. La Seconde Espagne se termine par l'annonce du livre suivant, i Nervonesi, et nous avons déjà vu que le versificateur des Reali comprenait ce livre dans son plan. On le regarde comme perdu *, mais il est très-probable qu'il existe en manuscrit à la bibliothèque Magliabecchi de Florence (Pale. I, cod. 16). Ciampi ' indique en effet ce manuscrit comme contenant, sous le titre de Libro de' Narbonesi, « les exploits des fils d'Aimeri de Narbonne en faveur de Charlemagne contre les prétentions de la maison de Mayence. » Ceci n'est probablement que le début du livre, qui correspond au Couronnement de Louis, « D fut composé en français, ajoute Ciampi d'après le manuscrit, par ErbertOj duca di Sammartino^ et traduit en italien par Andréa da Barberino. » Cet Herbert est évidemment Herbert le Duc, de Dammartin, qui nous est connu comme auteur d'une des branches les moins anciennes du vaste cycle narbonnais. Foulque de Candie. Ainsi les Narbonesi devaient comprendre aussi ce poëme, et embrasser par conséquent à peu près tout le cycle ; ils dépassaient donc de beaucoup les limites de notre sujet.
Voilà ce que nous avons pu recueillir du second degré deldi filiation des poëmes chevaleresques de l'Italie. D'après M. Mussafia
* Voy. Lachmann, Préface de Wol- * Gesta C, M. ad Carcastonam, Fréfram, p. xxu. foce, p. dern.
LES SOURCES. 19i
{Maeaire^Préf. p. v), il y aurait encore ua assez grand nombre de livres populaires italiens inédits. Il serait à désirer qu'ils fussent publiés, ou au moins analysés avec soin ; on pourrait ainsi soumettre à une vériûcation sufGsante les idées que nous avons émises. Pour les résumer, nous dirons que, suivant nous, ces romans en prose reposent essentiellement sur des poèmes écrits en mauvais français par des Italiens, et que pour les Reali en particulier, on ne peut méconnaître qu'ils ont pour fondement les manuscrits franco-italiens de Venise^ Limitation est immédiate pour Nicolas de Padoue ; en ce qui concerne ^a compilation du ms. XIII, il faut sans doute admettre un intermédiaire; mais cette circonstance n'empêche pas que cette compilation n'entre pour une lai^e part dans le texte du livre populaire. Le savant critique que déjà nous avons cité tant de fois avait pressenti ce rapport; il dit en effet, dans sa Préface à la branche du ms. XIII qu'il a publiée : « Les productions des jongleurs italiens, comme était notre compilateur, ne sont pas sans intérêt, parce qu'elles forment la transition entre les bonnes vieilles épopées et les livres populaires italiens, pour la plupart cycliques... Ainsi le manuscrit qui nous occupe offre avec les Reali di Francia une grande ressemblance, tant en général, par rapport à la marche de l'action et à la manière de rattacher les épisodes, que plus spécialement dans plusieurs détails. »
La phase qui suit, dans la poésie épique italienne, celle des romans en prose, n'a pas d'analogue chez nous. En France, les livres populaires furent la dernière transformation de la vieille épopée; en Italie ils furent le point de départ d'une activité nouvelle. La scène principale de cette activité semble se déplacer; nous quittons la Lombardie pour la Toscane. Les jongleurs de Milan et de Dologne, qui chantaient sur les places leurs poèmes franco-italiens, oiit fini par fournir la matière de la grande compilation des Reali; cette compilation devient à son tour la source uù puisent les improvvisatori florentins. Ceux-Ia aussi chantaient devant le peuple : témoins les nombreux passages de leurs poèmes où ils reproduisent à peu près, eu s'adressant à leurs auditeurs, le& formules de nos jongleurs français. « Combien de ces chants, a dit Schmidt avec taison, n'auront jamais été écrits ! combien d*autres, écrits, n'auront jamais été imprimés M » U nous en est
• WU. Beideng.j p. 80.
cependant parvenu un certain nombre, que nous devons distinguer en deux classes, auxquelles la succession chronologique semble assigner le même rang que la logique qui préside au développement des faits littéraires. La première comprend les poèmes dont les auteurs se sont contentés de versifier les livres en prose venus de Lombardie ; la seconde se compose des œuvres où les Italiens, abandonnant la tradition, mais s'etTorçant de garder son esprit et sa forme, ont trouvé eux-mômes, comme avait fait le premier Nicolas de Padoue.
Le plus ancien des poèmes de la première série paraît être Buovo (TAntofia (1* éd. Bologne, 1480*), composé par un Florentin anonyme dans le courant du quatorzième siècle. Le sujet de ce poème le soustrait à notre examen : nous nous bornerons à dire que Fauteur ne suit pas son texte avec beaucoup de scrupule et se permet des additions et des embellissements considérables.
L'auteur de la Spagna est plus fidèle au roman en prose que nous avons décrit plus haut sous le même titre. Il se nomme luimême, à la fin de son poème, Sostegno di Zanobi, de Florence, et tout porte à croire qu'il le composa dans le courant du quatorzième siècle (i^ éd. Bologne, 1487). Le poème de Nicolas de Padoue, par rintermédiaire des Reali^ est le guide dont il ne s'écarte pas ; il le suit jusque dans les détails *, et si Ton trouve quelques épisodes ajoutés, on doit croire que Sostegno avait sous les yeux quelque manuscrit plus complet '. Les suppressions que le compilateur en prose a opérées dans la dernière partie (voy. ci-4essus) se remarquent aussi dans les vers. Nous renvoyons pour de plus amples détails aux nombreux livres qui ont examiné le poème de Sostegno ; il a été jugé de la façon la plus différente par les divers
* Nous suivons pour ces indications bi- La wiTicella, e poi legendo disse
bliojrraphiques la 2« édition de Melzi. Po' ni«K>mancia sopra bacino Tenl :
« Nous citerons ici le passage corres- ^ nsTiccila subitamente .1 to1.«,
, . ax 1 Girando usai per paesi diTersl*
pondant à celui que nous avons noté plus ^ ^. .^ ^^^ l^C^^^ ^ ^evolie haut (page 187, note 2) dans Nicolas de gen dicesstte Toite par riteoeni i
Padoue et dans les Heali : NeU' paesl dlspagna ella percoase ;
Poi fcce MarsIUo ragunare ^^ fennossi e poi perdi suo ispirto.
Tutta sua barooia in un giardino, {CiuUo 1.)
Ed.v«.u,a«itartf.porta« est Tambassado d'Alorin et
Apresso a una fonte un gran bacmo, / o\ i .1^ xt v
E poi una nare di cera fece fare, d'Anselmo (c. 8), la pnse de Narbonne
E daTanti a quel populo saracino (c 32), qui semblent manquer daps le
Fece emplir el bacino d'aqua, e si ve misse, texte des Reetli,
critiques ; mais toutes leurs appréciations manquaient de base : c'est à Nicolas de Padoue que doivent s'adresser les observations qui regardent le fond du poème, et sous ce rapport la Spagna a généralement reçu des louanges ; quant à la forme, nous ne pouvons nous en occuper ici. Elle est précieuse en ce qu'elle peut être considérée comme le prototype de la forme épique en Italie : il est curieux de suivre dans les ouvrages subséquents les modifications successives par lesquelles elle passe; de voir, par exemple, les prières à Dieu et aux saints qui commencent un grand nombre de chants devenir des railleries chez Pulci, des invocations païennes chez Bello, des hommages adulateurs ou des considérations morales chez Bojardo, et aboutir enfin aux célèbres débuts des chants de TArioste , modèles inimitables de gr&ce et d'ingénieux badinage.
Nous ne savons si le livre intitulé Nova Spagna d^Amor e morte de Paladini, par L. Gabriel (Venise, s. d.)^ n'est pas la versification de la Seconde Espagne ou Anséis de Carthage; mais il parait plus probable que ce n'est qu'un poème plus récent et accommodé à un goût nouveau sur le sujet de la Spagna.
D'après la courte analyse de YAspramonte que nous ont fournie les historiens littéraires, ce poëme ne suivait pas trop fidèlement le livre des Reali dont nous avons parlé plus haut. On en ignore l'auteur; mais il est probable qu'il vivait à peu près au moment où son livre a été imprimé pour la première fois (vers 1487) : il était Florentin.
Le Libro del Danese (!'• éd. Milan, 1498) repose sur l'histoire d'Ogier le Danois telle que nous l'avons vue dans le ms. XIII de Venise, telle aussi que la connaissait Pulci, sans doute d'après un roman en prose (voy. plus haut). Le Maxime cunte est devenu Mansmione; mais le trait principal, à savoir que Chariot, après avoir tué Baudouin, est tué par Ogier, se retrouve ici ; de même Qgier, emprisonné à cause de ce meurtre, est délivré pour combattre le païen Bravieri. Mais, à partir de ce moment, le poète cesse de s'attacher à une autorité connue, et toutes les aventures qui suivent semblent être simplement sorties de son imagination. Ce très-médiocre auteur est appelé par plusieurs historiens Girolamo Tromba ; mais il paraît que c'est sans fondement.
NoUs devons sans doute rapporter au livre des Narbonesi la :iouroed'un poème dont on n'a encore reucontré qu'un exemplaire
et qui s'appelle^ comme une de nos chansons de gestes du cycle de Narbonne, le Couronnement de Louis (la Incoronaztone del re Aloysi figliuolo de Carlo. Magno). L'impression est du qjLiinzième siècle; elle ne porte ni lieu ni date, mais elle paraît être de Florence. L'auteur, Michelangelo de Volterre, est, pensons-nous, aussi inconnu que son œuvre.
Le poëme de cette catégorie qui est devenu le plus populaire est celui qui a pour titre : Innamoramento di Milone (TAnglante e di Berta^ composé sans doute par un Toscan au commencement du seizième siècle (1" éd. Milan, 1539), d'après le livre VI des Reali^ qui a lui-même pour base, comme nous l'avons vu, la compilation du ms. XIII de Venise. Le petit poëme florentin jouit dès son apparition d'un succès qui ne s'est pas démenti; il se réimprime encore chaque année dans des éditions incorrectes qui se vendent par milliers d'exemplaires. Si le sujet en est, originairement italien, comme nous l'avons dit plus haut, l'Italie, on le voit, s'est reconnue dans ce récit.
Nous avons déjà parlé d'un auteur qui entreprit de mettre en vers l'ensemble des Reali, Cet homme courageux se nonunait Christofano ou Cristoforo, et était de Florence ; il passait pour le roi des improvisateurs populaires et s'était décerné à lui-même le titre de VAltissimOj sous lequel il est connu dans l'histoire littéraire, n vivait à la &n du quinzième siècle et au commencement du seizième, et il ne fut pas jugé indigne d'être couronné publiquement. Nous avons énuméré plus haut les livres des Reali qu'il considérait comme composant Tensemble de ce recueil ; il n'en a versifié que deux, le premier, qui ne comprend pas moins de quatre-vingt-dix-huit chants, et le second, Fioravante (Venise, 1506); car tout porte à croire que ce second poëme, où il n'est pa^ nommé, émane aussi de lui. M. Ranke, le seul critique qui ait examiné son œuvre, assure qu'il se contente de rimer la prose des Reali, sans s'en écarter autrement. Au reste, le titre de son livre porte Cantato aW improviso^ et on conçoit combien il est plus facile à un improvisateur de suivre un texte que d'inventer en même temps le fond et la forme de ses vers.
D'après cette revue, nous voyons que tous les récits des Reali n'ont pas été mis en vers. Pour l'histoire de Chaiv lemagne , nous constatons l'absence de Berte au grand piedj de Mainetj des Quatre Fils Aimon et des Narbonnaisy sauf le
début \ Mais ces récits n'en étaient pas moins familiers à toutes les mémoires, et les Reali dans leur ensemble sont te fond sur lequel s'étagent les constructions de plus en plus \astes du roman poétique italien.
Dès la clôture de cette première période, qui consiste simplement en imitations,la plupart des grands traits qui doivent persister sont dessinés : dans ces poèmes, Gharlemagne joue un rôle trèssecondaire, Roland est mis au premier rang ; la maison de Mayence et la maison de Glermont sont perpétuellement opposées. Aspre^ mont fournit un des grands motifs qui se retrouvent par la suite à satiété : un roi païen délibère avec ses vassaux d^envahir la chrétienté. Un autre est dans YEspagne : un paladin, offensé par Gharlemagne, s*éloigne de la France et court le monde, généralement TOrient, en rencontrant les aventures les plus diverses. L'i45pramontef à son début, en contient un autre, qui apparaît seulement dans la version des Reali : c'est l'introduction d'une femme guerrière, Galacielle, si souvent imitée depuis.
L'origine d'un autre trait propre à la forme italienne des récits carolingiens est plus difficile à préciser : nous voulons parler des exploits de Renaud de Montauban, autres que sa guerre contre Gharlemagne. Le premier linéament de ces récits se trouve dans la chanson de gestes française où, après avoir fait la paix avec l'empereur, il va en Terre-Sainte, conquiert Jérusalem et y établit un roi. Mais aucun poème français, en dehors de celui-là et de ses suites, ne parle de Renaud ; aucun surtout ne lui attribue de part dans les guerres de Gharles contre les Sarrasins et dans la conquête de l'Espagne. Peut-être est-ce Pulci qui le premier l'introduisit dans le cercle des paladins consacrés par la tradition et le plaça 8ur le même rang que Roland.
L ouvrage de Pulci est à la fois le couronnement et la parodie de tous les poèmes que nous venons d'énumérer. Ge sont les seuls qu'il connaisse, et peut-être, au moment où il écrivait^ vers le milieu du quinzième siècle, n'avait-on pas encore ajouté de fictions complètement nouvelles à celles que les Reali avaient transmises. Son li^re fait donc doublement époque, et par son importance dans la surceÉ^ion hi>torique des poèmes italiens, et par sa valeur artistique. Pour la première fois avec Pulci la personnalité du poète
* D'âpre Ferrario (t. H, p. !74, n^ 1), dans un petit poome intitult; UPadiglione les atenlorei de Berte sont racontées de/rePi]p|itfio^qiicMelzinenAentionnepas.
devient prédominante dans son œuvre, et pour la première fois aussi le style est traité avec un art qui a conscience de lui-même. Enfin, tout en conservant à la matière épique Taspect général que lui avaient donné les Reali et les poèmes qui en dérivent, Pulci enchérit sur leurs inventions et développe certains traits dans un sens qui décidera les poëtes postérieurs. Chez lui, toutes les données antérieures sont poussées plus loin, et la physionomie italienne de répopée carolingienne s'accuse de plus en plus. Dès le début, Roland quitte la cour de Gharlemagne où il a été offensé et va successivement dans les pays les plus lointains, où il rencontre des aventures extraordinaires. Renaud, parti pour le retrouver, suit sa trace à travers le monde, et n'accomplit pas moins d'exploits surprenants. Gharlemagne est décidément un vieillard presque tombé en enfance, jouet de ceux qui l'entourent; Ganelon est le type accompli du traître ; aidé des autres Mayençais, il ourdit perpétuellement contre la maison de Glermont les trames les plus noires et correspond sans cesse avec les rois infidèles. Le géant Morgante, caricature des Ferragus et des Renouart des po6mes précédents, représente de plus en plus la force massive et la bonhomie brutale qui restent attachées à ceux de sa taille. La belliqueuse reine Antea, qui veut combattre Gharlemagne, développe aussi cette indication d'Aspramonte dont nous venons de parler, concurremment avec la belle Meridiana, chez laquelle la valeur n'exclut pas la grâce. L'ironie avec laquelle le Pulci traite son sujet semble avoir échappé à ses contemporaifis : ils ont imité à l'envi son poëme, tout en ne reproduisant pas ce ton perpétuellement railleur.
Gette ironie d'ailleurs est encore un élément de la poésie épique italienne ; reprise plus tard par d'autres poètes, elle a été appliquée aux époques suivantes avec plus ou moins de succès. Ghez Pulci, elle est à la fois très-voilée et très-mordante ; on a pu se demander si l'auteur était réellement plaisant, en voyant le sérieux imperturbable avec lequel il parle. Mais ce sérieux était nécessaire à son dessein de parodie et ne rend son poème que plus réjouissant pour ceux qui savent le comprendre. Nous n'avons pas à en parler ici à ce point de vue ; il nous suffît de signaler son influence sur les ouvrages qui l'ont suivi, et où se retrouvent et se développent encore tous les traits que nous venons de signaler.
Ces ouvrages forment la seconde série des poèmes italiens, ceux qui sont de pure invention, tout en restant fidèles à certaines données générales. Nous les croyons tous postérieurs à Puici ; en effet, outre qu'on est porté à lui attribuer plutôt qu'à des poëtes sans talent les inventions qui leur sont communes, nous avons vu qu'il n'en cite aucun, et, quand on admettrait qu'il n'a voulu s'en référer qu'aux poèmes traditionnels, il n'avait évidemment pas à sa disposition les éléments de critique qui nous permettent de les distinguer des autres.
On a cependant attribué une antiquité plus grande au moins à l'un de ces poèmes, la Regina Anchroja (1" édit. Venise, 1479), mais sans en donner de raison suffisante. On retrouve ici le départ et les aventures de Roland ; la reine Ântea de Pulci est l'original d'Ânchroja. Au même type se rattache Rovenza au marteauy l'héroïne du poème de ce nom (1'^ édit. Milan , s. d.) : ici c'est Renaud que les calomnies de Ganelon exilent de la cour et qui finit par vaincre la terrible Sarrasine. Dans Altobello e re Trojano (1" édit. Venise, 1476), et Persiano, qui en est une continuation, la donnée générale à'Aspramonte est développée. Les trahisons de Ganelon, les exploits de Renaud et de Roland, courant toujours le monde l'un à la suite de l'autre, forment le sujet du poème assez remarquable de Leandra innamorata, par Durante di Gualdo (r* édit. Venise, 1S08), qui semble avoir eu un ^nd succès et n'avoir pas été sans influence sur les compositions postérieures *. D'ailleurs, plusieurs autres ouvrages s'occupent de Renaud : c'est sans doute dans l'un d'eux qu'apparatt pour la première fois Bradamante, la sœur de Renaud, le pendant chrétien donné aux Galacielle et aux Meridiana. h* Innamoramento di Carlo Magno (1" édit. 1481) remet encore en scène le valeureux fils d'Aimon, avec un succès qui fut surtout durable en Espagne (>'oy. le chapitre suivant).
Toute cette génération de poèmes complète la physionomie italienne du Gbarlemagne poétique ; nous en avons déjà indiqué les traits. Quelques-uns viennent s'y ajouter dans un ouvrage qui est ^ P^ près k cette série ce que le Morgante est à la précédente : à
' Onrante écrit non en octave», mais en perché è più bwve • è più reMoante ; «ittins; il donne de «on choix une rai- l« <>"«*»* <>• ®^<o ^«"» **^^® P'*"**
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la fois épanouissement, intermédiaire vers un autre moment du développement et jusqu'à un certain point parodie. Cet ouvrage est le Mambriano de Francesco Bello, dit r Aveugle de Ferrare{'Yli!96). La fantaisie de Tauteur se donne libre carrière dans les aventures qu'il prête à ses héros; mais il conserve les formes consacrées ; ce qu'il semble ajouter de son cru, c'est l'intervention des fées : Carandine joue dans son œuvre un rôle très-analogue à celui d'Alcine dans le Bojardo.
Il n'est pas sûr cependant que ce dernier lui ait emprunté cette idée ; on pourrait même croire que c'est Bello qui a été l'imitateur. En efTet, les deux poètes moururent à deux ans de distance, et ce fut Bojardo qui précéda dans la tombe l'auteur de Mam-' briano : or celui-ci dut composer assez vite son poème, qu'il récitait sans doute à la taHlè de ses protecteurs^, tandis que l'autre mit de longues années à écrire le sien, qu'il laissa inachevé. D'ailleurs l'introduction des fées était toute naturelle pour Bojardo, qui s'était proposé, comme l'a judicieusement remarqué Schmidt, de fondre ensemble les récits et l'inspiration des poèmes sur Gharlemagne et des romans d'Arthur, la matière de France et la matière de Bretagne. Son œuvre porte en outre d'un bout à l'autre le cachet de sa personnalité et la marque d'une invention voulue et réfléchie ; le Mambriano, au contraire, œuvre d'ailleurs spirituelle et facile, est le fruit d'une imagination assez capricieuse, qui n'a pas dû se faire scrupule d'emprunter quelques traits à un émule.
Quoi qu'il en soit, le Roland amouretucde Bojardo ouvre une phase nouvelle dans l'histoire de la poésie chevaleresque en Italie. Il conserve les données fondamentales que nous avons vues se préciser l'une après l'autre dans les poèmes successifs, mais il les élargit dans tous les sens, et ajoute surtout à sa matière un élément nouveau : l'amour, non pas l'amour chaste et presque austère de Roland pour Aude, dans notre vieille épopée, ni l'amour trop facile de certains épisodes de Alambriano^ mais l'amour romanesque, chevaleresque et galant qui, né dans les contes de la Table- Ronde, avait produit les romans admirés dans toute l'Europe de Perceforest et de Giron le Courtois. A cela s'ajoutent mille broderies charmantes ou étranges : la pompe , les fêtes, les brillants
< Ce farent d'abord les Gonzague de rare, aa service desquels était en même Mantoue^ mais plus tard les Este de Fer- temps Bojardo.
tournois, deviennent un ornement sans cesse prodigué et un motif aisé d'amplifications poétiques ; la surprise, provoquée par des enchantements perpétuels, des coups d'épée extravagants, des aventures du fantastique le plus libre, remplace le sérieux intérêt de la lutte entre païens et chrétiens ; tout un monde impossible, vrai r6ve d'une cour italienne au seizième siècle, se dresse devant l'esprit, qu'il éblouit de ses prestiges, mais pour s'évanouir sans y laisser de traces. Les personnages agissent sans motifs, ou par des motifs qui ne peuvent paraître sérieux que dans ce monde de convention pure ; les caractères, malgré une variété de dessin remarquable^ revêtent tous la même couleur générale et le même vernis de brillante et banale courtoisie, de galanterie raffinée, de bravoure hasardeuse et fantasque : Roland est amoureux d'une princesse de Chine, c'est tout dire. Ces quelques observations ne peuvent porter que sur le genre du poème ; quant au talent de l'auteur, on ne peut le méconnaître. Mais nous avons peine à comprendre l'indignation de certains critiques contre l'Arioste, pour avoir jeté sur cette création complexe et hors nature son ironie souriante : comme poète épique, Bojardo ne peut être pris au sérieux, surtout pour nous qui mesurons la distance entre son échafaudage de théâtre et les vieux monuments de la grande tradition populaire. Le malheur est que lui-même se prenait tout-àfait au sérieux et ne pensait pas s'écarter de la vérité humaine et poétique. D croyait de bonne foi à ses paladins, à ses amazones, à ses géants et à ses enchanteresses ; il inventait avec conscience ses personnages impossibles et faisait sonner toutes les cloches de Scandiano quand il leur avait trouvé des noms sonores. Esprit d'ailleurs noble et étendu, sentant vibrer en lui et sachant faire résonner la note héroïque, joignant à un amour passionné de son sujet une connaissance de Tantiquité, une expérience de la vie et une pratique des cours qui se réunissent rarement^ il a mérité dans Iliistoire littéraire de sa patrie une place d'honneur; mais, quoi qu'on en ait pu dire, sa grande gloire est d'avoir préparé l'Arioste. Le Roland furieux est en effet un des poèmes que fit éclore l'ou- ▼rage de Bojardo * : il le continue et n'introduit en réalité dans
* VOrUmdù imûmortUo, oatre qa'il a aux douzième et treizième rièdes), a en
é^ refait, ptr Domenicbi d'abord, puia un contiouateur autre q^ie l'Arioete, trèa-
Berni (juste comme no» vieilles inconnu et, dit-on, méritant de Tétre :
de gestes étaient renouTelées Nicolo degU Agostini (1538).
200 LrniE PREMIER.
l'œuvre aucun ingrédient nouveau. Tout Tancien canevas dont nous avons étudié la formation, toute la machinerie du comte de Scandiano, le nonchalant poëte les a acceptés comme il les trouvait. Rivalité des maisons de Clermont et de Mayence, invasions des Sarrasins en France, voyages des paladins sur la terre et sur Tonde, Sarrasines et chrétiennes combattant mieux que des hommes et ne se révélant que quand leur casque brisé laisse ruisseler les flots de leurs cheveux blonds, enchanteurs et fées, nains et géants, et par-dessus tout Tamour, déplus en plus capricieux, la bravoure, tout-à-fait folle, la course désordonnée aux aventures, tout cela, et combien d'autres choses ! était amené à TArioste par le courant des poèmes précédents, tous fondus dans VOrlando innamorato. Mais d'un sourire il métamorphose ce monde conventionnel ; tous ces héros et ces héroïnes s'aperçoivent subitement qu'ils ne sont pas en chair et en os, qu'ils sont des visions à demi conscientes, des rêves de méridienne, et ils poursuivent leurs aventures, toujours plus compliquées, plus incroyables, plus diverses, en riant eux-mêmes de tout ce qu'ils font et disent. En vain le bon Bojardo proteste : tous les personnages de son cher poëme, tous les interprètes de son idéal factice, comme s'ils avaient entendu le cor magique d'Obéron, se mettent à chanter en dansant ; et, quand la musique a cessé, il se trouve cependant que, sans trop savoir comment, ils ont accompli leur destinée et joué à peu près le rôle qu'il leur avait prescrit. C'est vraiment tout ce qu'on pouvait leur demander, et l'Arioste s'est montré plein de conscience. Mais, estil besoin de le dire? ce n'est pas là ce qui fait sa gloire et son charme impérissable : c'est son génie tout à lui et rien qu'à lui, c'est la désinvolture, la grâce et la vivacité sans cesse rajeunies de son esprit séducteur, l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa conception du monde, son imagination voluptueuse si riche, qui se joue de ses visions lumineuses; c'est cette poésie si brillante et si légère, qui ne sera jamais la poésie des jours graves, des méditations ou des luttes, l'écho des profondeurs de l'âme et des aspirations du cœur, mais qui restera toujours l'enchantement des heures oisives, des rêveries indolentes, le miroir changeant des sourires intérieurs, aérienne, colorée et passagère comme les nuages d'un ciel de mai.
A mesure que le côté traditionnel de la poésie carolingienne s'efface devant les inspirations personnelles et les jeux de la fan-
taisie, elle nous devient, on le conçoit, de plus en plus étrangère. Nous ne dirons donc rien des innombrables poèmes que Tltalie a en&ntés aui seizième et dix-septième siècles, sur Renaud, sur Roger, sur Bradamante, sur Marfise, ou leurs descendants. De ces poëmes, les uns se rattachent au Bojardo, les autres, et c'est de beaucoup le plus grand nombre, ont pour modèle TArioste. La critique littéraire doit'relever le talent de quelques-uns de ces imitateurs, tels que Dolce, Lodovici, Brusantino, et le dernier de tous, Fortiguerra (f 1735); ils n'ont aucun droit à figurer dans notre travail. Nous mentionnerons seulement, comme indiquant dans la poésie épique une direction nouvelle, le Rinaldo du Tasse, qui s'appuie sur le roman français des Quatre Fils Aimon, et qui est une tentative de traiter la matière cait)lingienne dans la forme et le style de la poésie héroïque romaine. Cette tentative n'est pas assez heureuse pour nous arrêter, d'autant plus que l'auteur de la Jérusalem a faussé ou complètement négligé le côté traditionnel du sujet. Il ne laissa pas que d'avoir quelques imitateurs, et l'Italie compte bien une demi-douzaine de prétendues épopées sur Char* lemagne, oubliées profondément depuis longtemps \
Nous avons essayé de résumer en quelques traits principaux l'immense mouvement de la poésie carolingienne en Italie. Arrivés au bout de ce travail, nous craignons à la fois d'en avoir trop dit et d'en avoir trop passé sous silence. Nous espérons qu'on excusera cette prolixité par l'absence de travaux antérieurs satisfaisants, et qu'on n'oubliera pas, avant de nous reprocher des lacunes, le caractère tout artistique de cette poésie, qui ne nous permettait pas de nous y appesantir trop longuement. Son histoire se divise, comme nous l'avons vu, en cinq grandes périodes : poèmes franco-italiens, — les livres en prose, — les poèmes liens imités de ces livres, — les poëmes où l'invention des auteurs se donne libre carrière à la suite de Pulci, — les poèmes qui ont pour base YOrlando innamorato. Dans la première seule de ces périodes, la poésie italienne puise directement à la source française, et déjà elle modifie sensiblement ce qu'elle lui emprunte. Les premiers caractères de ces modifications se dessinent de plus en plus nettement et se compliquent d'autres altérations dans les périodes suivantes, qui s'appuient les unes sur les autres,
• Elles toQt énribérées dans Melci , p. 23-24.
Enfin, dans les derniers produits de cette poésie, on ne retrouve plus guère de la tradition française que le cadre général, les noms et une certaine forme consacrée pour les événements. L'épanouissement splendide du génie italien dans le Roland furieux a trop fait oublier la tige gui le porte ; nous l'avons patienunent suivie jusqu'à sa naissance^ et nous avons montré qu'elle enfonçait tou^ tes ses racines dans le sol français. Puissent des travaux plus détaillés, plus approfondis, éclairés par une étude plus complète des documents, jeter bientôt sur ce développement longtemps obscur une lumière définitive! C'est aux savants italiens qu'appartiennent de droit de semblables recherches, et, si nous en jugeons par le mouvement d'études qui se produit actuellement à Florence, à Pise et à Bologne, les ouvriers ne manqueront pas à la t&che.
Note ADDinoimELLE. La Grèce^ où les poèmes de la Table-Ronde ont été connus et imités, ne paraît pas avoir fait le même accueil à ceux du cycle carolingien. Nous n'y avons trouvé aucune trace de nos chansons de gestes. Les chroniqueurs paraissent avoir connu le Pseudo-Turpin ; un abrégé de son récit se trouve dans Laonicus Chalcocondylas, au quinzième siècle.