‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 26 sur 77 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

LA PERSONNE DE CHABLElfAGNE.

Son téjoar. — Ses yertas. — Ses habitudes. — Ses armes. — Son nom.

Les premiers portraits de Gharlemagne que la tradition a recueOlîs sont empreints d'un caractère de grandeur et de puissance physiques dans lesquels le souvenir populaire cherchait l'expression des qualités morales correspondantes. Voici ce que nous lisons au chapitre 20 du Pseudo-Turpin, intitulé : « De la personne et de la vaillance de Charles. »

« Le roi Charles était brun de cheveux, rouge de face, de corps beau et gracieux, mais fier d'aspect. Sa stature était en hauteur de huit de ses pieds qui étaient fort longs : il avait les reins trèslarges, le ventre bien proportionné, les bras et les jambes masàb'j il était très-fort de tous ses membres, très-savant au combat el très-vailiant chevalier. Sa face avait en longueur une palme et demie, sa barbe une, et son nez environ une demie; son front avait un pied ; ses yeux léonins étincelaient comme des charbons ; ses sourcils mesuraient une demi-palme : celui qu'il regardait ému de colère, les yeux grands ouverts, était aussitôt épouvanté. La ceinture dont il se ceignait avait huit palmes de long, sans compter ce qui dépassait la boucle. Il mangeait peu de pain, mais le quart d'un mouton^ ou deux poules, ou une oie, une épaule de porc, un paon, une grue ou un lièvre entier ; il buvait peu de vin et mêlé avec de l'eau. Il était si fort, que d'un seul coup^ avec son épée, il fendait un chevalier armé de pied en cap avec son cheval ; il étendait sans effort quatre fers à cheval réunis ; il élevait rapidement dans sa main, de la terre jusqu'à sa tète, un chevalier debout tout armé. D était très-large en dons, trèsndroit dans ses jugements, éloquent dans ses discours. »

Tout en attribuant à Gharlemagne cette vigueur et cette stature extraordinaire, la tradition se le représentait ordinairement comme vieux. Après le jeune et brillant hôte de Galafre, célébré sous le

nom de Maînet, elle ne connaissait plus que l'empereur à la barbe fleurie; elle exagérait même sa vieillesse, dont elle avait d'ailleurs besoin pour expliquer le nombre prodigieux de ses exploits. Dans la Chanson de Roland^ on lui attribue déjà une vie prolongée fort au-delà des limites ordinaires, et toute remplie de combats et d'aventures : Marsile dit à Ganelon (str. XLI) :

« De Carlemagne vos voeill oïr parler ; Il est mult vieiz^ si a sun tens uset; Men escient, du us cenz anz ad passe t. ' Par tantes terres a sun cors demened, Tanz colps ad pris sur sun escut bucler, Tanz riches reis cunduit à mendisted.

Quant ert il mais recreanz d'osteier? » Guenes respunt : « Caries n'est mie tels. N'est hom ki l'veit et conoistre le set Que ço ne diet que Temperere est ber.

Tant nel vos sai ne preiser ne loer Que plus n'i ad d*onur et de bontet.

Sa graut valor ki Tpurreit acunter?

De tel barnage l'ad Deus enluminet, Mek voelt mûrir que guerpir sun barnet ^ 9

Ce magnifique éloge de Gharlemagne, si heureusement placé par le poôte dans la conversation de Marsile et de Ganelon, dominés malgré eux parla grandeur de leur ennemi, est pour ainsi dire la clef dans laquelle est écrit tout ce qui se rapporte à lui de ce poôme. Rien n'est plus imposant que le tableau qu'il nous trace de l'empereur au milieu de son camp au repos (str. VIII).

Li empereres se fait e balz et liez, Cordres a prise e les murs peçoiez; Od ses cadables les lurs en abatied :

Huit grand eschech en unt si chevalcr D'or e d'argent e de guarnemens cbers.

En la citet nen ad remés paicn Ne seit ocis u devient chresiièn.

Li empereres est en un grand verger, Ensembr ot lui Rollans et Olivier^ Sansun li dux et Anseis li ficrs^ Gefreid d'Anjou le rei gunfanuner^ Ësi i furent e Gerin e Gerers ;

* Le discours de Marsile est répété avec qui suivent. Sur ce procédé, voyez ciquelques variantes dans les deux strophes dessus, Introduction, p. 26.

LES RÉOTS. 347

Là ù cist furent des altres i out bien : De dulce France i ad quinze milliers.

Sur pâlies blancs siedent cil cevalers.

As tables juent pur els esbaneler, E as eschecs li plus saive e li veill, E escremissent cil bacheler léger.

Desuz un pin^ delez un eglenter^ Un faldestoed i ont fait tut d'or mer : Là siet li reis qui dulce France tient. Blanche ad la barbe e tut flurit le chef^ Gent ad le cors e le contenant ûer :

S*est ki r demandet, ne Testoet enseigner.

« Si on le cherche, pas n'est besoin qu'on vous enseigne qui il est. » Ce trait résume admirablement la supériorité morale qui se révèle par la supériorité physique.

Quand les messagers de Marsile lui ont fait leurs propositions de paix,

Li empereres en tint sun «hief enclin : De sa parole ne fu mie hastifs ; Sa costume est qu*il parole à leisir.

(Str. X.) De même, quand Roland a donné son avis dans le conseil,

Li emperere en tint son chef enbrunc ; Si duist sa barbe^ afaitad sun gernun.

Ne ben ne mal ne respunt sun nevuld.

(Str. XV.)

Ce u contenant fier » que la chanson de Roland attribue à Charlemagne, tous les textes qui parlent de lui sérieusement le lui reconnaissent. La tradition n*a .pas manqué de lui donner ce regard de Thomme de génie, ce regard dominateur, qui fascine ou terrifie à son gré. Nous Tavons déjà vju dans Turpin. Avant lui, le rooinede Saintr-Gall disait aussi, après avoir rapporté une malencontreuse réponse d'un évêque à l'empereur : « A ce mot effronté, l'empereur le regarda avec des yeux si étincelants, qu'il tomba par terre comme frappé de la foudre \ )> La poésie n'a eu garde d'oublier ce trait; elle appelle souvent l'empereur Charles au vis fier; et Philippe Mousket dit à ce propos :

■ Lit. I, ch. xix;cf. ch. ni.

E s'ot à nom, ce m'est avis.

Pour itant Karles au fier vis Qu'il eut fiere regardeûre.

Les Reali di Fronda disent aussi en parlant de lui (vi, 17) : « Il était si fier de figure et de regard, que nul ne le pouvait regarder en face qui n'abaissât les cils. » De même, en racontant le combat de Mainet avec Braimant (vi, 32) : « Quand Braimant le vit, il s'émerveilla comment il pouvait être qu'un cavalier aussi jeune eût mort Polinore ; et il regardait Charles fixement en face, et Charles le regardait aussi : mais finalement force fut au roi Braimant de baisser les yeux, tant Charles avait terrible la regardure (voy. encore les chap. 34 et 41 *). »

Mais le passage le plus beau, sur ce regard imposant, se trouve dans le poëme de Charlemagne à Constantinople (voy. le chapitre précédent): l'empereur, arrivé à Jérusalem, entre accompagné des douze pairs dans une église (v. 116 et suiv.) :

Là ens ad un alter de sancte paternostre ;

Deus i ad chantet messe^ si firent li aposUe, *

E les XII chaeres i sunt tûtes uncore :

La treezime est en mi^ ben seelée et close.

Kariemaine i entrât, ben out al queor grant joie :

Gum il vit la chaere> icele part se aprocet;

L'emperere s*assisty un petit se reposet,

Li XII peers as altres envirunt et en coste :

Ainzn*i sist hume nus ne unkes pus encore. —

Mult fu les Karlemaioes de celé grande bealté :

Vit de cleres colurs le musler peinturez^

De martirs e de virgines et de grant majestez,

E les curs de la lune et les festes anuels^

E les lavacres curre e les peisuns par mer.

Karles out fer le vis, si out le chef levez :

Uns judeus i entrât^ ki ben Tout esgardet :

Gum il vit Kariemaine, cumençat à trembler^

Tant out fer le visage, ne Tosast esgarder,

A poi que il ne chet, fuant s*en est turnet^

E si muntet d'eslais tuz les marbrins degrez.

Al patriarche vint, si Ten prist à parler :

« Allez, sire, al muster pur les funz aprester :

Orendroit me ferai baptlzer e lever :

Duze cuntes vi ore en cel muster entrer^

^ Cf. aussi ci-dessus, p. 324.

Oveoc euls le treiîme : une ne tî si formel ! Par le mien escientre^ ço est meismes Deus ! 11 e li duze apostle TusTenent visiter ^ »

Un poëme italien du commencement du seizième siècle, la Draga dOrlandOy reproduit avec assez de bonheur ce trait caractéristique :

Ognano ha scritto e Torpino il conferma, Ghe Carlo ebbe tal grazia da natura Ch'a qualunqu' haom tenea saavista ferma^ Gli generava nel petto paura^ E la faccia apparia paliida e inferma^ Quando la sua mostrava turba e oscura; Ma quando poi mostrava il viso umano^ Allacciava ogni cuor féroce e strano.

(Ferrario, III, p. 192.)

La longueur de sa barbe n*est pas moins souvent rappelée. Les versions du douzième siècle de la Chanson de Roland débutent par ce vers :

Caries li rois à la barbe grifaigne.

( RoncUvais, p. \ .)

Dans plusieurs textes on le voit jurer

Par ceste barbe qui al pis me ventèle*.

Une romance espagnole nous apprend que jamais dans sa vie on n'en avait coupé un poil (Wolf, Primavera, II, p. 300). Nous avons vu plus haut que Gharlemagne était le plus souvent envisagé comme un vieillard ; aussi sa barbe est-elle blanche {Roland, cité plus haut; Wolf^ /. L, etc.), et est-il fréquemment appelé f empereur à la barbe fleurie.

Ces divers passages nous montrent bien le Gharlemagne de la première, de la plus vraie tradition ; sa longue barbe blanche, par laquelle il a Thabitude de jurer, lui descend sur la poitrine ; ses yeux profonds et puissants inspirent la terreur ou le respect ; ses gestes sont majestueux, ses paroles rares et brèves^ ses médi-

■ M. Victor Hugo, fidèle à la tradition P» ceste barba qoe Taei bUnchêcr et à la vérité poétique, le représente aussi, {Bol., XVUI, 261);

dans AymeriUoî, P)tf cette barbe et par ceat men gemno

-V- r w PStf ma barbe, dit Karletyc'ftamentoo me balle

* Oa encore : {Gui de Ucwrgoffm, ▼. 132); etc., etc.

talions profondes. Ainsi se dessine dans les premiers monuments de son histoire poétique la figure de notre empereur.

Sa grandeur morale répond à son apparence. Il est à la fois sévère et doux, courageux et prudent, le plus sage au conseil, le plus hardi au combat. Nous avons vu ce qu'en dit Ganelon ; lorsque la Chanson de Roland le met en scène, il montre en action les qualités qu'on nous a dépeintes. Quand il préside l'assemblée de ses pairs, bien qu'il n'ait pas un pouvoir absolu et qu'il doive céder à l'unanimité de leurs suffrages *, il se montre grave, digne et. majestueux. Quand il prend part à la bataille, il fait l'admiration de tous par sa mine hautaine et belliqueuse, accomplit de merveilleux exploits, et finit par tuer de sa main le souverain ennemi (str. CCXIX et suiv.). Sa grande âme est aussi tendre que haute; il sait aimer ses amis, et se pâme trois fois de douleur sur le corps de son neveu Roland (str. CCVIII et suiv.); ses larmes coulent en abondance, et ses regrets sont pleins d'une pathétique simplicité :

« Ami Rollanz^ prozdoem^ juveDte bêle, Cum jo serai à Eis en ma cbapele^ Vendrunt H hume^ demanderoDt noveles; Je's leur dirai merveilluses e pesmes : Morz est mis niés, ki tant me fist cunquerre ! Encuntre mei revelerunt 11 Seisne, E HuDgre e Bugre et tute gent averse, Romain, Puillain e tuit cil de Paleme, E cil d'AfTrike e cil de Galiferne ; Puis en creirunt mes peines et mes suflraites. Ki guierat mes oz à tel poeste Quant cil est mort ki tuz jurz nos cadelet? E ! France dulce, cum remeins oi desute ! Si grant doel ai que jo ne vuldreié estre. )> Sa barbe blanche cumencet à detraire.

Ad ambes mains les chevels de sa teste.

(Str. CCXII.)

Les autres guerriers morts à Roncevaux ne sont pas non plus oubliés dans ses regrets ; quand il arrive sur le funeste champ de bataille, il s'écrie douloureusement : « Où êtes-vous , beau aeveu?

* Par exemple c'est malgré lui qu'on juger Ganelon , les pairs rabsolvent, et charge Roland de commander rarrière- Charles, malgré son désir de le punir, garde (str. LLX) ; plus tard, quand il fait est obligé de leur céder (str. CCLXXXIII).

U est rarcevesque e li quens OH vers?

U est Gerins e sis cumpains Gerers ?

U est Otuns e li quens Berengers, Ive et ïvorie que j'aveie tant chers î Qu*est devenuz li Guascuinz Engelers, Sanses li dux e Anseis li bers?

U est Gerars de Russillun li veilz ?

Li Xll per que j*aveie laiset? »

( Str. CLXXIX, )

Et quand il est revenu à Aix, quand il voit arriver à lui Aude, la fiancée de Roland, sa compatissante douleur lui laisse à peine trouver des consolations ; rien n'est plus émouvant que la naïve barbarie de celles qu'il lui offre :

As li Tenue Alde^ une bete dame,

Ço dit al rei : a 0 est Rollanz le catauie,

Ki me jurât cume sa per à prendre ? »

Caries en ad e dulor e pesance,

Pluret des oilz, tiret sa barbe blance :

« Soer, chère amie, d'hume mort me demandes!

Jo t*en durrai mult esforcet eschange.

C'est Loewis, ne sai que mielz jo parle :

Il est mes filz e si tendrat mes marches. »

Aide respunt : « Cest mot mei est estrange ! »

(Str. CCLXXlV.)

Le ccBur de la jeune fille se brise ; elle tombe morte aux pieds de Cbarlemagne. U ressent pour elle cette pitié profonde et douce des Ames fortes pour les cœurs tendres :

Aide la bêle est à sa fin alée ; Quidet li reis qu'ele se seit pasmée ; Pitet en ad, si'n pluret Temperere; Prent la as mains, si Fen ad relevée : Sur les espalles ad la teste clinée.

Quant Caries veit que morte l'ad travée. Quatre cuutesses sempres i ad mandées ; A un muster de noneins est portée :

La nuit la guaitent entrcsqu'à l'ajornée. Lune un alter bêlement Tentererent :

Mult grant honur i ad li reis dunée.

(Str. CCLXXV.)

Dans un autre poème, qui appartient aussi aux plus anciens qui nous soient parvenus, le caractère de Cbarlemagne, tracé à

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un autre point de vue, n'est pas moins grandiose. Le début du Coronement Loeys nous représente dans un beau langage la puissance de l'empereur Magne et le degré de hauteur où il porta la France :

Quant Dex eslut nonnante e dix roiaumes Tôt le meillor torna en doce France.

Li miudres reis et à nom Charlemaine : Cil aleva volentiers douce France.

Dex ne ûst terre qui «nyers lai n*apende : Il ala prendre Baivière et Alemaigne^ Et Normandie et Anjou et Bretaigne^ Et Lombardie et Navarre et Tosquane. — Rois qui de France porte corone d*or Preudons doit estre et vaillant de son cors; Et s'il est bom qui li face nul tort^ Ne doit garir ne à plains ne à bos Deci qu'il Tait ou recréant ou mort ; S*ainsi ncl fet^ dont pert France son los : Ce dist Festoire, coronez est à tort.

(V. 12etsuiv.)

Mais ici Gharlemagne est enfin recréant (Tostoier; il se sent las de l'empire, il aspire au repos et veut remettre à son fils Louis le lourd fardeau de l'État. En lui montrant la couronne qu'il va lui donner, il met à cette cession des conditions qui montrent comment il comprend la grandeur et aussi les devoirs qu'elle confère :

Notre emperere a son fil apelé :

« Biax filz, dit il^ envers moi entendez.

Vois la corone qui est desus Tautel?

Par tel covent la te veil je doner :

Tort ne luxure ne pecbié ne menez.

Ne traison vers nelui ne ferez.

Ne orpbelin son fié ne li todrez ;

S'einsi le fes, g^en lorrai Damedé,

Pren la corone, si seras corone.

Ou se ce non, fils, lessiez la ester :

Ge vos deffent que vos n'i adesez. ^

Fils Looys, vez ici la corone ?

Se tu la prens, emperere es de Rome :

Bien puez mener en Tost mil et cent bornes^

Passer par force les eves de Gironde,

Paiene gent craventer et cunfundre.

Et la lor terre doiz à la vostre joindre.

S'einû yens fere, ge te doing la corone. Ou se ce non, ne la bailles ta onques ^.

(V. 61 et SUIT.)

Dans la première partie d'Ôgier, qui contient des traits si anciens (voy. chap. iv, § 3), l'empereur est encore le grand empereur:

Aine mieldre roiz ne cauça d'esperon.

n a pour ses soldats des soins qui montrent sa prudente bonté :

Li empereres i fist mult que prodon.

Qu'en celc voie ot covent ses barons Que jà par Toie malade ne lairont S'en tel liu non qui soit à grant honor.

(V. 214et8uiT.)

La chanson d'Aspremont nous le montre aussi plein de courage et de dignité. Il sait combattre mieux que personne, et il domine encore, par sa majesté irrésistible, ses ennemis les plus acharnés (cf. notamment HisL liit., XXII, p. 309) ; il est même animé de sentiments égalitaires peu ordinaires au moyen ftge :

CbeTaliers fist de gent de maint lignage. Por qu^il i sache proesse et vasselage, Onques n'i ot aconté nul parage.

( Hut. un., xxn, sis.)

Cette tendance à ne tenir compte que du mérite, à faire peu de cas des rangs nobiliaires, que nous voyons attribuée à Charles dans le commandement de ses troupes, le moine de Saint-Gall la lui reconnaissait aussi dans le gouvernement de rÉglise(1, 3 ; voy. Tanecdote qu'il raconte au livre I, ch. 2).

A cette conception primitive de Charlemagne se rattachent diverses légendes isolées qui mettent en scène sa justice ou sa piété. Nous en donnerons ici quelques-unes, que nous fournira principalement l'Allemagne.

Nous avons déjà dit (p. 229) que la chronique de Weihenstephan attribuait à Charles, tout jeune encore, des décisions judiciaires empreintes de la sagesse subtile de TOrient. Divers autres contes du même genre circulaient en Allemagne, et deux ou trois

* Les Ten 152, 161, 175, 215 continueni ou répèu^nt ce (U^coms.

se sont conservés dans des j)etits poëmes de Meistersànger ' ; le plus célèbre est celui que Shakspeare a traité sous d'autres noms dans le Marchand de Venise *. C'est à ces récits, autant au moins qu'au souvenir de la rédaction des lois germaniques exécutée par les ordres de Gharlemagne, qu'est due l'expression proverbiale en Allemagne de Karl's Recht, le droit de Charles, pour désigner la bonne justice et aussi les anciens usages '.

Au reste les poëmes français anciens font aussi l'éloge de l'équité du grand empereur; le Couronnement de Louis dit, en parlant du palais d'Aix-la-Chapelle :

Por la jostice la povre gent i yet :

Nus ne se claime qui ires bon droit n'en ait ;

Lors fist Ton droite mes or nel fet Ton mes.

Philippe Mousket (v. 3S80) loue aussi la justice de l'empereur; qui ne permit jamais qu'on fit tort aux petits et aux pauvres.

Cette justice a été symbolisée par une curieuse légende. D'après la chronique de Weihenstephan (ch. xvn), il avait fait mettre à la porte de son palais une cloche; tous ceux qui voulaient lui parler n'avaient qu'à sonner, et le roi les recevait et leur faisait justice, fût-il à table ou au lit. Sur cette donnée, divers textes rapportent le récit suivant, que nous emprunterons à Enenkel, poëte autrichien du treizième siècle, auteur d'une Chronique du monde rimée :

(( Un jour Charles était assis à la table oîi il mangeait de la volaille et du poisson, comme doit le faire un roi, quand il entendit tinter la cloche. Il dit : « C'est un pauvre homme ; si on lui a fait quelque tort, je lui ferai justice, par ma vie, que ce soit un homme ou une femme ! » Aussitôt les portiers sortirent pour voir le pauvre homme qui avait sonné; mais ils ne virent personne : ils le rapportèrent à leur seigneur. La cloche sonna encore une fois. L'empereur leur ordonna d'aller voir de nouveau : « Si vous ne m'a-

* Voy. Gôdeke^ MUtelalier, p. 703^ Jiomanorum , mais rapportée à an antre Grasse, p. 302. roi, el dans le Pecorone de Ser Giovanni^

* « Du* droit de Temperear Charles, où sans doute l'a prise Shakspeare. comment il déci'a entre un marchand • Voy. Massmann, Kaiserchromk, III, et un juif, à l'occasion d'une livre de 997. Les livres de droit s'appelaient Itt^ref graisse de son côté que le marchand de Charles (Karles Buoch) ; on désignait avait engagée pour mille florins. » Bam- la honne mesure sous le nom de Karts berg, 1493; Strasbourg, 1494, in-4'^. Celte lot, das genau und treu voog (Massmann, même histoire est racontée dans le Gesta ib.).

menez pasrhomme qui demande ainsi justice Je vous punirai surle-champ. » En entendant les paroles du roi, les quatre gardes de la cloche sortirent aussitôt et se mirent à chercher l'homme ou la femme qui sonnait; mais en vain ils se penchèrent et regardèrent de tous côtés, ils ne virent personne qu'ils pussent ramener. Us revinrent alors auprès du roi, et dirent : « Nous ne voyons personne qui ait sonné la cloche ; chacun de nous s'est penché pour découvrir quelqu'un et vous le dire ; mais nous n'avons pu voir personne. » Mais pour la troisième fois la cloche se mit à sonner. Le roi leur fit de grandes menaces : « Si vous ne me ramenez pas à l'instant celui qui sonne cette cloche, en vérité je vous fais mourir misérablement. » Les quatre écuyers sortirent de nouveau, remplis d'une grande crainte. « Devons-nous périr, disaient-ils, quand nous sommes si innocents? Que Dieu nous soit en aidel » Alors l'un d'eux regarda dans la cloche, et vit qu'une longue couleuvre était enroulée autour du battant ; c'était elle qui agitait la cloche. Ds revinrent alors auprès du roi. n Amenez-moi, dit le roi, celui qui demande justice; je ne refuserai pas de la lui rendre. — Sire, répondirent-ils, il n'y a personne qu'une couleuvre enroulée autour du battant, qui agite la cloche ; c'est un monstre horrible à voir 1 — C'est un miracle de Dieu, répliqua le roi. Peut-être est-elle malheureuse et tourmentée, et veut-elle se plaindre à moi. Ouvrez les portes, laissez-la entrer; ce que Dieu veut que je fasse pour elle, je le verrai, et je saurai ce qu'il en est. » Et la couleuvre, sans bonté, descendit de la cloche et s'approcha librement de la porte ; le roi ordonna de la laisser entrer ; il dit : « Qu'a-t-eUe, cette longue couleuvre? sa démarche est pénible à voir. — Elle s'approche de vous, 9 dirent les seigneurs. Le roi défendit qu'on lui fit aucun mal. Elle vint jusqu'aux pieds du roi et resta ainsi devant lui. m Elle m'implore certainement, dit Charles, et veut que je lui rende justice. Fais-moi connaître le tort dont tu te plains, et il te sera fait droit. » La couleuvre commença alors à s'éloigner, et Charles ordonna à quatre hommes de la suivre. Elle les mena dans un jardin près d'un épais buisson ; là était un grand crapaud, qui causait sa douleur, car il était étendu sur ses œufs à elle. On frappa le crapaud et on l'apporta devant le roi, qui le jugea à mort. On le perça d'un épieu par l'ordre du bon roi Charles, et la couleuvre fut satisfaite*. »

* Maismann, KaUerchroniky 111,975-6, cite les divers textes où cette anecdote

Dans un autre récit, qui place à Zurich la scène de cette singulière histoire, la couleuvre prouve sa reconnaissance au roi; quelques jours après, il est paisiblement à table, quand elle entre, soulève le couvercle du verre royal, y dépose une magnifique pierre précieuse et s'éloigne. Charles prit la pierre et en fit don à sa femme \

La piété de Charlemagne a surtout inspiré de prétendues attributions de fondations ou de donations religieuses h sa libéralité. Les énumérer serait impossible ; le faux Turpin , la traduction interpolée qui en fut faite en Saintonge, lePhilomena, sont les textes les plus riches sous ce rapport. Plusieurs sources rapportent qu'il construisit vingt-trois monastères, d'après le nombre des lettres de l'alphabet ; ainsi on lit dans Philippe Mousket, v. 3686 :

Et tout si fist ïi, par son gré, Sour les laiires de Ta bé ce ; Si qu'el front de cascunc glise A une laitre par devise ; Et qui Testorie en meskeroit, U il alast^ ses i veroit *.

Nous ne rapportons pas ici les louanges banales dont l'ont comblé, surtout à ce point de vue, un grand nombre d'écrivains plus ou moins dévots, tels que l'auteur de la Vita de H65, Philippe Mousket,Girai'd d'Amiens e tutti quanti. Ces panégyriques monotones n'offrent aucun intérêt, ni pour l'histoire, ni pour la poésie. Ils effacent dans leur héros précisément ce qui méritait d'être accusé, la puissance et la grandeur morale, la force du génie et de la volonté. Les textes poétiques que nous avons cités sont bien supérieurs sous ce rapport.

Mais ces textes sont à peu près les seuls qui représentent Charles comme dominant ceux qui l'entourent, comme le roi puissant, brave, sage et juste, le majestueux empereur à la blanche barbe, au regard de lion, à la prudente parole. Déjà dans ces textes euxmêmes, ses actions sont moins importantes et surtout moins néest rapportée; la rlus ancienne forme nés, Le^de, 1723, in-i®, tomeïll, p:38!. d'aprèe lui est celle de Brànwaldius Au ' Ce trait se retrouve dans le Knri reste, la même aventure est attribuée à Meinet, f> 540, v. 32-3(î, dans la chronil'empereur Théodose dans les Gesta Ro- que de Weihenstephan, ch. ix ; dans Jacmanorum (ch. 105). q»es d'Âcqui ( Monumenia Hist. Pair.,

> Heinricns Brànwaldius, dans SS. I H, col. 1496), et dans plusieurs au- Schenchzer, Itinera peralpinat regio- très textes.

LES RÉOTS. 357

cessaires au récit que celles de seé guerriers principaux. A part quelques ouvrages qui le concernent spécialement, comme Mainet et Basin, il n*est de très-bonne heure que le spectateur ou au plus rinspirateur des actions de ses pairs, de Roland, d'Olivier, d*Ogier, de Guillaume. Cette manière de concevoir son rôle s'exagère peu à peu ; il recule de plus en plus au second plan ou, s'il reste au premier, c'est pour y flgurer tristement. Guerrier sans force, que ses barons font trembler; roi sans sagesse, qui commet à chaque instant des bévues et se perdrait sans les avis de Naime de Bavière ; juge sans équité, que sa passion aveugle toujours, et qui se jette par stiipide vengeance dans les plus évidents périls, il ne serait qu'un mannequin ridicule et odieux si les poètes, dominés malgré eux par la tradition grandiose des premières chansons, ne lui avaient conserxé une certaine dignité, un sentiment souvent iaux, mais au moins élevé, de sa grandeur et de ses droits, et enfin une inflexibilité hautaine qui n'en reste pas moins royale pour dégénérer presque toujours en entêtement. Ce qui préserve aussi sa figure de tomber complètement dans le burlesque ou l'abject, c'est le respect dont l'entourent, presque à leur insu, ces fiers sujets qui le bravent à chaque instant, mais qui sentent qu'ils sont dans leur tort et finissent par s'humilier. C'est de son plein gré que Renaud se rend à lui, et vient demander gr&ce à Timplacable ennemi qui l'a si longtemps guerroyé à tort ; que Girard de Vienne, après l'avoir fait prisonnier à genoux, pour ainsi dire, va dans son camp se remettre entre ses mains et lui demander quelle punition il lui infligera; que Garin de Monglane, après l'absurde et monstrueux enjeu qu'il a mis à leur partie d'échecs, refuse de profiter de ses avantages et de dépouiller son suzerain. Ce haut sentiment féodal, qui respecte l'empereur comme le chef de la hiérarchie chrétienne, qui réunit pour lui contre un vassal rebelle ceux-mêmes qui l'ont combattu longtemps pour leur compte, entoure encore d'une auréole sa tête autrefois si resplendissante. Mais il ne lui reste guère autre chose. Dans un des meilleurs pommes de la seconde époque, Ogier de Danemark lui parle ainsi en face :

c On dit que Karlemaîoes conquiert tons les reniei; Non fait, par Saint Denis, vaillant .lUI. deniers; Ains les conquiert Rollans et li cuens Olivien, Et Naimes à la barbe et je qui sui Ogien.

Quant vos estes soef en vostre lit couchiez^ Et mangiez les gastiaux^ les poons, les ploviers. Lors menaciez Espaigne la terre à essilier ; Mais vos n*en ferrés jà en escu chevalier ^! »

Cette grande vieillesse, qui faisait de lui comme un dieu au milieu des mortels, est conservée dans plusieurs de ces poômes; mais elle n'y est plus qu'un ridicule, et non une majesté. L'empereur est rassoie, comme disent souvent ses vassaux. Roland lui-môme, le modèle du dévouement féodal, ne lui ménage pas là-dessus de dures vérités :

Ce n*est pas grant merveille se vous estes félon ; Cent ans i ad premier que cauchastes speron : Puis que li hons vit trop^ il n'a sens ne raison *.

Les romans en prose enchérissent encore sur les po6mes, et le beau portrait que nous avons admiré d'abord dégénère décidément en caricature. Il y est tout à fait arrivé dans la poésie italienne, où Charlemagne, tyran fantasque et niais, rimbambito par le grand âge, jouet des traîtres qui ont toute sa confiance et le manœuvrent à leur gré, toujours ennemi de ses meilleurs serviteurs, vaincu, bafoué et méprisé de tous, ne conserve absolument d'autre grandeur que celle de son rang et sa qualité de chef de la chrétienté contre les Sarrasins *.

Après ces indications générales, il nous faut signaler quelques traits que la tradition rattache à la personne de Charlemagne et qui se sont modifiés avec elle. Le plus important est la faveur spéciale dont Dieu le couvre, les miracles qu'il fait pour lui, et la communication perpétuelle où il s'entretient avec lui par l'intermédiaire des saints et des anges. Dans Turpin, nous avons vu saint Jacques venir lui demander d'aller en Espagne ; Dieu lui indique par des présages l'événement des batailles qu'il livre et lui désigne ceux qui doivent y succomber. Les traditions de la ^e de Girone, conservées, comme nous l'avons vu, dans l'office de

< Gui de Bourgogne, v. 36 etsuiv. ^ ^ Jehan de Lansùn^Hist litt.,XX.l\fiT2).

Comparez ce passage de Yliiade, où * Tous les poèmes italiens ne ront pas

ÂchiUe dit à Âgamemnon : représenté ainsi. Ceux qui reposent sur

oott «ot'ic icA«|Mv i|i« Xfliç u>pinn^i, les compositions de Nicolas de Padoue le

oSt« mxovp Mv«t oi>v dpxniiunt» &7.««« moutreut sous un plus beau jour. Mais la

^"ZViSS'Ù^^J^lt'ç^^A^^ Pl^Pa"-'» ayant pour modèle les romans Attftse•lf•1i*•slfaT^•flnàvTfovtr1l|l. qui chauteut les vassaux rebelles , ont

(A^ 226-30.) suivi les errements que nous indiquons.

saint Charlemagne, représentent sous le même jour cette inter- Yention divine dans ses affaires. Déjà le moine de Saint-Gall rapporte plus d'un miracle que Dieu fit pour lui (par exemple I, 28, 29), et nous avons vu que, dès le neuvième siècle, on en racontait sur la guerre de Saxe (voy. ci-dessus, p. 285). La chronique de Novalese au onzième siècle nous apprend aussi que « le Seigneur tout-puissant daigna montrer par vision à Charles roi des Francs qu'il se h&tàt de soumettre l'Italie à son empire (1. III, ch. VI *) ». La Chanson de Roland a conservé ce caractère essentiel de la tradition primitive : elle met l'empereur en relation habituelle avec Gabriel, le messager du Seigneur; il veille sur son sommeil, passe toute la nuit à son chevet, et le bénit à son réveil (str. CLXXXVII, CCVI); au milieu du combat qu'il livre à Baligant, l'empereur chancelle^ il sent ses forces et son courage s'en aUer, quand Dieu lui envoie Gabriel pour le soutenir (str. CCLXVII); c'est Gabriel aussi qui lui ordonne ses expéditions; et nous remarquons même qu'il les lui impose sans que l'empereur le désire; quand l'ange lui apporte l'ordre de Dieu d'entreprendre une nouvelle guerre, après celle d'Espagne,

Li empereres n'i volsist aler mie :

a Deus ! dist li reis, si penuse est ma vie ! »

Pluret des oilz^ sa barbe blanche tiret.

(Str. ccxcvin.)

Ce trait est déjà dans Turpin (c. 2) : l'empereur ne songeait qu'à se reposer, quand saint Jacques lui apparaît et lui demande de venir en Espagne; il n'y va qu'à contre-cœur. Un autre miracle, qui se retrouve dans Turpin et dans Roland, est la répétition de celui que la Bible rapporte de Josué. Dans nos deux textes, il est d'une utilité assez médiocre ; il ne sert qu'à faire atteindre et tuer quelques milliers de Sarrasins, avant la grande et dernière bataille qui termina la guerre d'Espagne (voy. ci-dessus, p. 274). Dand Roland \\ est raconté avec une belle simplicité : Charles veut poursuivre les païens, mais la nuit approche, il va perdre leurs traces. Il descend de cheval, et prie Dieu de faire tarder la nuit et demeurer le jour.

Ais li un angle qui od lui soelt parler *, Isnelement si li ad comandet :

< Perts, SS., VU, p. 199. • Sam doale S. Gabriel; cf. pli» baot

(i Charles, chevalche! cartei ne faltclartet

Venger te poez de la gent criminel, v

(Str. CLXXXI.)

Les païens atteints et massacrés,

Li gentilz reis descendut est à piet^ Guichet s'a tere^ si *d ad Dea graciet : Quant il se drecet^ 11 soleilz est culchet.

(Str. CLXXXm.)

Dans Turpin, ce miracle est ridiculement exagéré : « Et aussitôt^ Charles courant après les païens avec toute son armée, le so-

leil se tint immobile, et ce jour fut prolongé pendant l'espace d'environ trois jours (c. XXVI) *. »

Nous avons déjà parlé à plusieurs reprises d'un autre miracle accompli pour Charlemagne, celui du cerf ou de la biche qui lui indiquent le bon chemin (voy. p. 249, 261, 262, 286, 287). Ce prodige était populaire en Allemagne au douzième siècle; c'est le seul que l'auteur de la Vtta de 116S rapporte d'après des récits et non d'après des livres : « C'est, dit-il, une chose qu'on entend souvent dire et raconter qu'un cerf, envoyé par le ciel, traversa un fleuve devant l'armée impériale, et lui permit ainsi de se mettre promptement à couvert '. » Bien qu'il remplace le cerf par une biche, c'est sans doute à ce passage que VOffice de saint Charlemagne avait emprunté le même fait, rappelé dans cette strophe de l'hymne qu'on y chantait * :

Jubilemus Altissimo In athleta fortiss>iaio, Cujus missa per spiritum Gerva duxit exercitum.

On peut rattacher à cette histoire celle de l'oiseau merveilleux qui guida son armée dans les forêts d'Esclavonie, d'après la légende latine du voyage à Jérusalem (voy. ci-dessus, p. 339).

Un autre prodige qui se trouve répété dans plusieurs récits rappelle celui que Dieu accomplit pour Moïse dans le désert, quand il fit jaillir de l'eau du rocher. La plus ancienne mention s'en trouve

< La traduction interpolée de Turpin fit Karles oreisoa à nostre Segnior, e

da n)8. Bibi. Imp. !24, parle de deux va- nostre Sire 11 alongia le iom (^ 4 r* B); ■

riantes de ce miracle : « Après segait cf. aassi f^ 3 r« A.

Caries Aigolant en Marempne, e quant * V 07. ci-dessus p. 63.

il fut lai si ftat most grant miracle; equi * Voy. p. 64.

dans les premières histoires de la guerre de Saxe ; après la destruction de l'idole connue sous le nom dlrmensûl, le roi, disent les chroniques de Saint-Denis, d'après les annales d'Eginhard, « demeura illec pour trois jours; mais comme Tost demeuroit là, le rus et les fontaines séchèrent pour la presse du temps. Si estoit tout Tosty hommes et femmes et bestes, à grant détresse, que ils ne trouvoient que boire, et moult souffroient grand mesaise de soif quant nostre Seigneur les visita, que il ne vouUoit pas que son peuple fîist à si grant meschief ; car il avint que quant ils se reposoient en droit heure de midi en leurs tentes, nostre Seigneur leur envoia Teau toute nouvelle, par le conduit d'un missel qui estoit delès les herberges, au pié d'une montaigne, à si grant picnté que il suIBsoit aux hommes et aux bestes de Tost *. )> C'est sans doute à ce miracle, admis dans la Vie de Cbarlemagne de 1165 ', que faisait allusion l'office de saint Cbarlemagne dans ce vers:

Qui de petra ducis ondas *.

La traduction interpolée de Turpin en connaît une variante, qu'elle rapporte aux guerres contre Agoland, et qui prouve la popularité de ce récit : « Harles s'en vinc en Beausse à une jornée de Paris, e arbergia tote l'oz en une terre loing d'eve ; e quant il furent arbergé, li chevaler e li cheval muriont de set par ço qu'il n'avoicnt point d*eve; equi moime Karles fiât oreizon à nostre Segnior, e qu'il lor donast eve, e il lor dona de Teve aqui ; par de\ant cheOne arbergie de baron sortit une fontaine la mieudre qui onques fust, e li Franceis s'en esjoïrent molt *. » Enfin la tradition d'un miracle semblable s'était conservée à Carcassonne, témoin ce passage d'un livre à moitié historique du dix-septième sfiècle que nous avons déjà cité. Les Sarrasins, ayant assiégé Cbarlemagne dans son camp devant Carcassonne, empoisonnèrent les fontaines ; alors « il prit sa lance, et la fichant en terre éleva les yeux au ciel qu'il conjura du profond du cœur de le vouloir assister de ses grâces, et en mesme temps, ô miracle! on veit abondamment couler de l'eau claire comme de l'argent. . . Cette belle et cristalline source qui sans avoir jamais tary que l'on sçache, a coulé et coule journellement ses eaux assés prez des

• Toin. Il, p. 73. • Voy. p. 64.

• Voy. cHieMQs p. 6S. ^ F* S v« B.

murs de notre ville,^est celle-là mesme que nous appelions la fontaine de Charlemagne, qui est le nom qu'on luy donna dez le moment de sa miraculeuse naissance, et qu'elle doit conserver éternellement *. »

Nous avons déjà signalé et nous rapporterons encore plus d'un miracle fait par Charlemagne *, et les textes même postérieurs lui en attribuent encore. Mais là aussi il faut distinguer deux périodes après les plus anciens monuments : dans la première, le miracle est encore sérieux, mais il est parfois bizarre (par exemple dans Basin et dans Charlemagne à Constantinoplé) ; dans la seconde, et surtout dans la poésie italienne, il n*est plus qu'une machine poétique assez banale et souvent même une parodie. Toutefois il faut reconnaître que la protection divine, manifestée par des prodiges, qui entoure Charlemagne, protection que son titre de saint justifiait à partir du douzième siècle, est un trait qui s'est maintenu assez fidèlement dans toute son histoire poétique et qui y contraste parfois singulièrement avec le rôle qu'on lui fait jouer.

A côté des miracles que Dieu fait pour Charles, se placent naturellement les songes prophétiques que lui attribuent plusieurs anciens textes. Nous remarquerons surtout ceux qui se trouvent dans la Chanson de Roland ^i dans la première branche à'Ogier, l'un des poëmes où la personne de Charlemagne est conçue avec le plus de fidélité à l'ancienne tradition. Ces songes se ressemblent en deux points : ils se rapportent toujours à des dangers courus par les plus chers amis de l'empereur, et ont le plus souvent pour personnages des animaux féroces ou des oiseaux de proie qui combattent. Voici ceux qui se trouvent dans Roland ; les premiers annoncent la mort des douze pairs et la trahison de Ganelon :

Caries se dort, li empereres riches ; SuDJat qu'il eret as greignurs porz de Sizer,

^ ^Q&BSi&fHist.descùmiesdeCarc.f'^,^. hom dist qu'il n'avoit vin^ e tramistli

* Nous en mentionnerons ici deux qui de l'eve , e iço fu li mieudre vin dao

se trouyent dans la traduction sainton- monde (F» 2 v« B). » Un autre consiste

geaise deTurpin du ms. 124, et qui sont en ce que Charles, en se levant un ma-

assez naïvement comiques. « E puis si tin, trouve sa lance verdoyante et fleurie

s'en vinc en Peiregorc à une fontaine (mais sans le sens que Turpin donne à

arbergier, e trova iloec un bon home, e un miracle analogue), ce qui ne la ren-

si li manda Karles au bon home que si dait guère, semble-t-il, plus propre à sa

il avoitvin, qu'il l'en donast; eliboos destination (Id.,ib.).

LES RÉaTS. 363

Entre ses poinz teneit s'hanste fraisnine ; GueDes H quens Fad desur lui saisie^ Par tel aîr l'a trussée et brandie Qu'envers le cel en volent les esclices. Caries se dort qu*il ne s'esveillet mie.

(Str. LVII).

Après iceste, altre avisiun sunjat :

Qu'il en France ert à sa capele ad Ais ; El destre bras li morst uns urs si mais ; Devers Ardene vit venir un leupart^ Sun cors demenie mult fièrement asalt ; D'enz de la sale uns veltres avalât.

Que vint à Carie les galops e les salz, La destre oreille al premer urs trenchat, Ireement se cumbat al lepart.

Dient Franceis que grant bataille i ad. Mais il ne sevent li quels d'els la veintrat : Caries se dort, mie ne s*esveillat.

(Str. LVm.)

Les deux autres sont placés après la mort de Roland ; il est remarqué expressément que c'est Dieu, par Tintermédiaire de Gabriel, qui les envoie à Gharlemagne.

Li angles est tute noit à sun chief ; Par avisiun li ad anunciet Une bataille ki encuntre lui ert :

Senefiance Ten demustrat mult grcf.

(Str. CLXXXVUO

Lie premier de ces songes a trait h la bataille où Charles doit tuer Baligant; il voit d'abord un ouragan épouvantable, qui jette le désordre et Teffroi dans son armée ; puis des monstres de toute espèce, serpents, dragons, ours, léopards, griffons, s'élancent sur ses chevaliers, qui l'appellent à leur secours :

Li reis en ad e dolur e pitet ; Aler i volt, mais il ad desturber :

Devers un gualt uns granz leons li vent, Mult par ert pesmes e orguillus e fiers; Sun cors meisme i asalt e requert : Prenent s'a braz ambesdous por loitier ; Mais ço ne set quels abat ne quels chiet; Li emperere ne s*est mie esveillet.

( Str. CLXXXVII, V. 2547 et suiv.).

L*autre songe est le symbole de ce qui se passera plus tard à

364 LIVRE n.

Âix, du jugement de Ganeloa que ses parents font acquitter, puis de son combat avec Thierri ; celui-ci est représenté par un limier (veltre) qui combat Ganelon désigné par un ours (str. CLXXXIX). Dans Ogier, le songe envoyé à Charlemagne se rapporte aux dangers que son fils Chariot court pendant que l'empereur dort ; il a eu ridée de faire une sortie nocturne contre les Sarrasins, et est lui-même tombé dans une embuscade :

Diei ! c*or nel set Karles de saint Denise, Qui se dormoit dedens son tref de Sire ! Une avisioD ot veûe et coisie.

Que il estoit es plains de Romenie * Si iert Callos et Ogiers li nobiles Et li dux Naimcs à la barbe florie :

Entr'aus avoient une beste aqucllie, MuU fu lassée, sempres l'eussent prise.

Quant trois lion mervillous li saillirent. Qui Kallemaine e son fil envaîrent ; Gallot renfant H abatirent prime, E puis Namon a la barbe florie.

Quant Ogiers tîdI à la cicre hardie :

Deus en a mort à la spée forbie, Li tiers s'enfuit parmi la desertie.

Les poômes postérieurs ne nous ofTrent plus de ces songes prophétiques. Charlemagne n'y joue pas un rôle assez actif pour que ce qui lui arrive soit raconté en détail, et surtout y a trop peu d'importance pour qu'on envisage les événements de son point de vue personnel.

Notons encore quelques traits de la physionomie ou des habitudes de Charlemagne dans les piëmes. On le voit souvent se déguiser pour surprendre ou épier ses ennemis. Ainsi dans Turpîn (1. IX) il se déguise en messager pour venir parler à Agoland, le connaître et examiner son camp : « Il changea ses riches vêtements, déposa sa lance, et rejetant son écu derrière son dos, comme c'est l'usage des messagers en guerre, il entra dans la ville avec un seul soldat. » Dans Doon de Maience, il pénètre aussi à la cour de Yangibeaut de Saxe, non-seulement travesti, mais vieilli artistement :

0 le roy ot un mestre qui le fist tresmuer. Et pâlir et cangier et yiel homme sembler, Les cbevenx caouir et la barbe mesler.

LES RËCrrS. 365

Et la chiere fronchir, les espaules combrer. Et la barbe canue à son menton gluer, N'ot pas XX et V ans; mes bien cuidast jurer Plus de .G. en eûst qui Ten velst aler.

(V. 7417etsuiv.)

De même dans Gui de Bourgogne, voulant s'introduire dans la iriUe de Luiserne, l'empereur a recours à la même ruse ; il appelle un pèlerin ou paumier :

Entre lui et le roi sont andui despoillié; Karles testi la guige^ mist le cbapel el cbief; Les bousiaus a lié des! au col du pié, L*escberpe cordowane a à son col lacié ; Il a pris le bordon grant et gros et antier. Karles se regarda, si vit blanchir ses pies ; En sa main tint H rois .L quenivet d*acier : En plus de XXV leus en fait le sanc glacier. Après les a boutés en .1. tas de fumier ; Moult par furent hideus quant les en a sachiez.

(V. 1284 a suiy.) Or escoutez dou roi com s'est deafigurez : Le col vers les espauUes commença à trembler. Et ot la bouche torte contrcmont vers le nez... Il traîne sa hanche com se il fust quassez.

(V. i324etsuiv.)

C'est aussi sous le costume d'un pèlerin que , dans Gaidon, il s'introduit dans la ville d'Angers, qu'il assiège :

Charles H rois à la barbe chenue Avoit sa robe maintenant desvcstue :

Une esclavinne, qui fu noire et velue, Vest en son dos «ans nulle arcsteûe ; Son vis a laint de suie bien molue ; Prent .1. chapcl de grant roe tortue Et .1. bordon dont la pointe icrt aiguë, L'escharpe au col qui bien estoit couzue. François en rient, quant Vont aperceûe.

(V. 9770 et suit.)

Mais cette tradition a suivi la même marche que les autres; dans Tùrpin, le déguisement de Charles lui réussit à merveille ; il voit ce qu'il voulait, trompe Agoland et lui échappe habilement. Dans Gaidon, son déguisement n'aboutit qu'à le faire prendre par ses ennemis ; dans Doon de Maience et dans Gui de Bourgogne il est aussi découvert, et l'entraîne dans les plus grands dangers, dont le tire à peine le secours de ses amis plus prudents.

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