UVRE
Cette captivité, à laquelle le conduit dans Gaidon son travestissement, nous la retrouvons dans plusieurs des poèmes qui racontent ses guerres contre ses vassaux (cf. ci-dessus chap. V, p. 304, 322, 327).
La légende provençale de saint Honorât nous le montre même prisonnier des Sarrasins ; mais cette aventure est placée par Ramon Feraud du vivant de Pépin ; Charles, fait prisonnier par Agoland, est délivré gr&ce à l'intervention miraculeuse de saint Honorât \ Le chroniqueur italien Jacques d'Acqui, puisant sans doute dans une chanson de gestes perdue, raconte que plus tard, quand il fut empereur, Charles eut encore ce malheur, dont il se tira assez heureusement : « Cela, dit-il, semblé bien dur, mais cependant c'est vrai : Tempereur Charles fut pris, et voici comment, n y avait une forêt qui séparait les chrétiens des Sarrasins ; elle était très-abondante en bêtes fauves, surtout en sangliers, et Charles alla les chasser, accompagné de peu de gens. Il frappa de sa lance un sanglier énorme, qu'il avait poursuivi si longtemps que tous ses gens l'avaient abandonné; il restait là, près de la bête, attendant qu'on vint Tenlever, quand arriva Flambador, le fils du duc païen Marc ', avec ses soldats : il surprit l'empereur et le fit prisonnier, le prenant pour un simple chevalier chrétien ; il le conduisit dans sa prison de Montmeillant. L'empereur, quand on lui demanda son nom, répondit qu'il était Galin, fauconnier de Charlemagne : les païens autour de lui s'étonnaient de sa beauté et de sa grandeur. Marc appela alors un chevalier qui s'appelait Anselme de Moule, qui, banni de la cour de l'empereur par les calomnies des traîtres, était venu demander asile à Marc * : a Va, lui dit-il, à la prison, et vois quel est ce chevalier qu'on vient de prendre et qui est si beau. » Anselme vit l'empereur et le reconnut, et sentit une grande douleur; et quand Charlemagne l'aperçut, il se mit à lui dire en français ce qu'il devait répondre au duc Marc, et Anselme, revenu près du duc, lui dit : « Ce chrétien est un bon chevalier, fauconnier de l'empereur, qui s'appelle Galin. » Alors Marc, se souciant peu de lui, le laissa dans sa prison ^.
* Ms. La Val. 152^ V* xzx v« et sniv. comprend plas, sans cette explication, le Voy. à Y Appendice, n« XI. rôle d'Anselme.
* Sur cette expédition, et sur Jacques * Le texte dit : dimittit iilum cum aiiù d'Acqui, voyex à Y Appendice, n« XV. mcarceratis; mais on voit par la suite que
* Le texte ne dit pas cela ; mais on ne Charles ne fut pas relâché.
A ce moment, excepté le duc Naime, les douze pairs étaient allés assez loin de là combattre d'autres Sarrasins. Anselme alla trouver le duc Naime et les autres pairs, et leur dit de proposer promptement un échange de prisonniers, avant que les Sarrasins n'eussent reconnu Tempereur. Cependant, d'après ses indications, les douze pairs, leurs armes cachées sous leurs robes, et guidés par lui, traversent la forêt par un chemin qu'on appelle encore aujourd'hui de leur nom * : car on dit que les douze pairs le firent en une nuit, en coupant la forêt, pour arriver plus secrètement à Montmeillant. Dès qu'on les eut laissés entrer, à cause de leurs habits de moines, ils tirèrent leurs épées, et allant au château du duc Marc ils le tuèrent avec son fils Flambador et tous ceux qu'ils trouvèrent; ils délivrèrent l'empereur Charles et chassèrent les Sarrasins du pays '. »
L'amour de la chasse est attribué à Charles par un grand nombre de textes. De son vivant déjà un de ses courtisans, sans doute Angilbert (voy. ci*dessus, p. 35), composa un poëme qui nous a conservé un tableau fort curieux des grandes chasses impériales. Le moine de Saint-Gall parle aussi plus d'une fois de sa passion pour cet exercice. La découverte des eaux d'Aix, comme nous allons le dire tout à l'heure^ fut due, d'après plusieurs récits, aune aventure de chasse, et c'est à la même origine que l'auteur du Philomena rapporte la connaissance que fit Tempereur des pieux ermites de la vallée de la Grasse (voy. p. 90); de la même façon encore il connut, d'après Philippe Mousket, un autre ermite dont nous raconterons plus loin les rapports avec lui. Les chansons de gestes ont conservé le souvenir de l'amour de Charles pour la chasse ; mais ce goût ne lui réussit pas bien. Dans le Guitalin de la Karlamagnùs-Saga, il veut, malgré les conseils de Naime et d'autres sages barons, chasser trop près de Guitalin, et se fait enfermer dans la tour d'où Roland a tant de peine à le tirer (voy. ch. IV, § 3) ; dans Girard de Vienne c'est dans une partie de chasse imprudemment poursuivie qu'il tombe entre les mains de ses ennemis (ch. V, ili% et la même mésaventure lui arrive avec Jehan de Lanson (ch. V, i-^"*), et, comme nous venons de le voir, avec le pa!en Flambador.
Les poëmes donnent à Charlemagne trois résidences diffé-
* Le teite dit : quœ via vocatur tana- Noos i^^orons ce que ce root yent din. ftiMA IM9M adhie; dieUur enim, etc. * Mon, hist. Patr., SS. Ul, i50M.
368 LIVRE n.
rentes, Aix-la-Chapelle, Montloon ou Laon, et Paris. Dans Tordre où nous venons de les énumérer, elles correspondent à peu près aux degrés d'antiquité des poSmes ou au moins de la forme qui nous en a été consen'ée. L'ancienne Chanson de Roland, sauf une strophe interpolée (voy. ci-dessus, p. 22), ne connaît qu'Aix, la chapelle d'Aix. Il en est de même de toute la première branche de la KarlamagnùS'Saga : c'est à Aix que se passe le Couronnement de Charles \ C'est à Aix aussi qu'est la scène du Couronnement de Louis, ce poème si ancien, rattaché, dans sa forme actuelle, au cycle de Guillaume au court Nez, et dont nous parlerons plus loin; enfin, dans Aspremont, c'est à Aix que Charlemagne tient sa cour '. Les chansons sur lesquelles s'appuient ces divers poèmes remontent à des temps où on regardait encore Aix comme la capitale de l'empire.
C'est vers la seconde moitié du dixième siècle que la ville de Laon joua un grand rôle dans notre histoire et fut la vraie capitale des Carolingiens. Elle est celle de Charlemagne dans tous les textes rajeunis du Roland, dans la dernière branche d'Ogier le Danois, celle de Louis, fils de Charles, dans la Bataille d'Alis^ chans et les autres poèmes du cycle de Guillaume au court Nez. Elle partage ce rang avec Aix dans Aspremont. Dans les autres poèmes, où Paris la remplace généralement, Charles est néanmoins souvent appelé le roi de Montloon, formule faite et conservée.
Enfin Paris , devenu avec les Capétiens la première viUe de France, a déjà ce rang sous Charlemagne, d'après quelques poèmes anciens, mais renouvelés, tels que les branches I et XII d'Opter, Renaud de Montauban^ Guitalin^ et tous les romans de la seconde époque, Aye d'Avignon, Gaidon, Huon de Bordeaux, Jehan de Lanson, Otinel, etc.
De ces trois résidences, la seule qui ait donné lieu à des légendes est celle d'Aix-la-Chapelle ^ Les sources d'eau chaude et sa-
* Le poëme néerlandais de Charles et Ingelheim, où Godefroi de Vîterbe le Elegast remplace Aix par Ingelheim. fait naître ( Panthéon , col. 439, dans
* Keller, Aomuor/, p. 160. Pistorins), et dont le nom Tient de son
* Jl y a cependant d'autres lieux qui aventure avec Ele^t, d'après le poème font remonter à Charlemagne leur nom flamand cité plus haut ; le Siegberg, en ou leur origine Nous en avons mentionné Bavière (voy. ci-dessus, p. 194); le val plusieurs : Karlstadt en Bavière, où la Charlon, les bornes de Charles, dans les tradition qu'a suivie la chronique de Pyrénées(voy. p. 274); Plaisance en Italie Weihenstephan plaçait sa naissance ; (voy. p. 309) ; Francfort (voy. p. 286), etc.
lutaire qui y existaient depuis les Romains furent censées avoir été découvertes par Charles ou même créées pour lui. Dans la Cfumsofi de Roland, Blancandin, s'adressant à l'empereur lui dit : Marsile se rendra auprès de vous à Aix
Enz en tos bains que Deus pur yos i fist
iStr. X,v,154.)
Cette tradition ne se retrouve pas ailleurs. Les chanoines d'Aix, dans le prétendu diplôme de Chariemagne qu'ils présentèrent à Tapprobation de Frédéric ?' (voy. p. 62), le font parler ainsi : « Vous savez comment près du lieu qui, à cause de ses eaux chaudes, porte le nom d*Aix, je vins un jour chasser selon ma coutume ; mais au milieu des forêts touffues, ayant perdu mon chemin et séparé de mes compagnons , je trouvai des bains de fontaines chaudes, et un palais que jadis Granus, un des princes romains, frère de Néron et d'Agrippa, avait construit à cet endroit. Grftce à mon cheval, dont le pied rencontra les eaux chaudes, je retrouvai ces fontaines, et je fis reconstruire le palais, désert depuis longtemps et ruiné par Tftge^ et envahi par le^ ronces et les épines (BoUand, Jan. t. I, p. 889). » Cette légende est reproduite par Philippe Mousket (v. 2410 et suiv.). Une autre version, plus poétique, se rattache à un récit que nous retrouverons plus loin (ch. VIII).
Les légendes sur le palais d'Aix commencent de bonne heure. D'après le moine de Saint-Gall, tout alentour s'étendaient de vastes b&timents pour loger les gens de toute condition attachés à la cour, et le palais était construit avec tant d'artifice que Charles, en montant dans l'appartement le plus élevé, pouvait voir par une grille ce qui se passait de plus caché dans toutes les demeures (I. I, c. 30). Autour du palais de l'empereur, suivant la Karlatnaynù&Saga (1, 12, 20), s'élevaient douze autres palais splendides; on ne peut dire la multitude d'ouvriers qui avaient été employés à les construire. Ut logeaient tous les hôtes de l'empereur, mais lui-même était au milieu, et devant son palais il avait fait dresser une grande aigle, pour montrer que c'était le premier del'empire. Cette aigle, d'après l'historien Richer, était fixée au sommet du palais ; elle avait les ailes éployées, et elle semblait prendre son essor \
• Kdmi Bistoritt, Hl, 71 (Peru, SS. Hî, fi22\
D'après Turpin (ch. xxxi), répété par Philippe Mousket (v. 9694 et suiv.); Gharlemagne avait fait peindre dans son palais d'Aix les sept arts libéraux, et aussi les batailles de TAncien et du Nouveau Testament, de même que celles quïl avait lui-même gagnées en Espagne. Nous retrouverons dans la Cronica gênerai de Espana une mention curieuse de ces dernières peintures, mais rapportées à son tombeau.
Devant le palais il y avait une grande masse ou perron d'acier fondu ; mais l'origine et le but de ce perron sont rapportés diversement. D'après la Karlamagnùs- Saga, qui suit très-probablement de fort anciennes traditions, le roi avait fait fondre et dresser devant son palais une grande masse de fer et d'acier, pour qu'elle servît à l'épreuve des épées (I, 20). En effet, quand plus tard le juif Malakin lui donne, en rançon de son frère, trois épées forgées par Galant d'Angleterre *, il les fait essayer sur le perron d'acier. La première l'entame, mais se brise un peu au bout ' : de là son nom de Courte ou Courtain; elle fut plus tard donnée à Ogier ; les deux autres, qui sont données à Turpin • et à Roland, sont Almaceei Durendal. Une variante de ce récit se trouve dans Renaud de Montauban, où Ogier dit en s'adressant à son épée :
Ens el perron à Ais te fis jo essaier ; RoUans i feri primes et li cuens Oliviers^ £t je feri après^ s'en treoçai demi pié. Iluec vos brisai jo^ le cuer en ai irié; For ço avés non Corte, nel vos quier à noier.
Mais d'après la Chanson des Sesnes de Jean Bodel, ce perron, nous l'avons vu, a une tout autre origine ; il sert à rappeler la victoire des barons hérupés sur Gharlemagne (voy. ci-dessus p. 328).
La construction de la fameuse cathédrale ou chapelle ^ d'Aix a aussi été l'objet de plusieurs récits : le moine de Saint-Gall ra-
* Snr ce personnage, voy. P. Michel et troisième épée; mais la Cheouon de H/h- Depping, Véiand le Forgeron; E. du land {sir. CLVH), nous apprend qa'Al- Méril, Histoire de la Poésie Scandinave, mace était l'épée de Turpin. Voici encore p. 361 et suiv. un des cas, si nombreux, où ce poème et
' Ce détail est omis dans la traduc- la première branche de la Karlomagnàs"
tion islandaise; mais il était certaine- Saga se complètent et s'expliquent Ton
ment dans le texte français : il explique l'autre,
le nom donné à l'épée. * Sur le nom de Capella, donné à l'é-
* Ce trait a aussi été oublié dans le texte glise d'Aix, cf. Pertz, SS., t. I, p. 218 islandais; il ne dit pas à qui on donna la lEinh, Ann, s. a. 829).
LES RËCrrS. S7i
conte déjà des anecdotes, évidemment légendaires, sur ce grand outrage, qui excita à un si haut degré l'admiration des contemporains ; Philippe Mousket rapporte que les fameuses colonnes antiques que Charles fit tenir de Ratenne furent transportées à Aix avec Taide des démons :
.1. mestre ki bien sot canter Les fist venir par encanter; Li deables les aporta Pour le mestre ki Tenorta.
D'après des textes français perdus, mais dont la Karlamagnùs^ Saga nous offre la traduction, cette cathédrale fut l'objet d'un miracle fort extraordinaire. Quand elle fut b&tie en marbre, couverte d'argent et de plomb, et même d'or en plusieurs endroits, Charles la trouva un peu petite et supplia Dieu de l'agrandir, pour que tout le monde pût y tenir à l'aise : Dieu exauça ses prières, et tout d'un coup l'église se trouva beaucoup plus vaste (1, 12). L'inauguration de l'église et de la ville donna lieu à des fêtes splendides et à un immense concours de peuples ; le pape lui-même y assista avec une foule de barons et de prélats (1, 19). La cour plénière tenue à cette occasion est aussi décrite dans le Caronement Loeys :
Qaant la chapele fu beneoite à Es, Et li iDOBtier fu dédiez et fez, Cort i ot bone, tele ne verroiz mes; Xnil. conte gardèrent le paies.
(V. 27 et suiv.)
On y comptait 19 archevêques, 29 évêques, 26 abbés ; le pape y chanta la messe, et un évêque fit le sermon \
Le chapitre xx de Turpin nous a laissé, évidemment d'après ane chanson de gestes perdue, une belle description de la tente et de la garde de Gharlemagne. On sent, dans ces créations de l'imagination populaire, tout le prestige exercé par le souvenir du grand empereur*: «Autour de son lit, chaque nuit, cent vingt des forts orthodoxes étaient toujours placés pour le garder, desquels quarante passaient la première veille de la nuit, à savoir dix à la tète
> L'amour de Charles pour ion palais vivante dans le pays et dont nous parled'Aix est le suyet d'one légende encore rons plos loin.
372 LIVRE n.
et dix aux pieds, dix au côté droit et dix au côté gauche, à la main droite Tépée nue, à la gauche un flambeau ardent. De la même manière, quarante autres pendant la seconde veille et les quarante derniers pendant la troisième le gardaient jusqu'au matin. »
La Chanson de Roland va plus loin encore, puisque, comme nous l'avons vu, elle fait protéger par un ange le repos de Gharlemagne.
Son costume était très-simple, d'après le moine de Saint--GaU, et il aimait & opposer cette simplicité au faste des grands de sa cour.
Ses armes ont donné lieu à plusieurs légendes. L'épée Joyeuse est restée célèbre ; mais on ne s'accorde pas sur la manière dont elle lui était parvenue. D'après Girard d'Amiens, elle appartenait à Pépin ; les b&tards, qui voulaient supplanter leur frère Charles, se Tétaient appropriée comme le reste du trésor de leur père; mais un fidèle serviteur l'avait soustraite et la remit à Charles après ses premiers exploits au service de Galafre (f 35, r" B). Suivant la Cràmca gênerai de Espaha, c'était le roi more Braimant qui l'avait donnée à Galienne,et celle-ci en fit à son tour cadeau à Mainet (voy. plus haut, p. 236). La Karlamagniis-Saga raconte que ce nom de Joyeuse lui fut donné par Charlemagne à cause de la précieuse relique qu'elle renfermait. En effet, le roi des Grecs, que Charles avait secouru contre les infidèles (voy. chap. vu), lui avait donné entre autres reliques la pointe de la sainte lance; il l'avait fait incruster dans le pommeau de son épée, qu'il appela depuis lors Joyeuse (1, 50). Ce récit de la compilation islandaise est confirmé par la Chanson de Roland (str. CLXXXV) :
Asez saYum de la lance parler Dunt nosire Sire fut en la cruiz naffret ; Caries en ad ramure, mercit Deu !
En Toret punt Tad faite manuvrer.
Pur ceste honur e pur ceste bontet Li nums Joiuse Tespée fu dunet.
Il est assez difficile de bien comprendre l'éloge que le même texte donne à cette épée :
* Tarpin traduit ce mot par Gaudiosa Jocosa (ch. xiv), et Gaillelmi» Brito par (ch . nu), le traducteur du Phihmena par Jucunda.
Unches ne fu sa per^ Ri cascuD jur muet .XXX. clartez.
(Str. CLXXXV, V. 2502.)
D dit encore plus loin :
Lacet SUD helme, si ad ceinte Joiuse, Ki pur soleill sa claretet nen muet.
(Str. CCXIX, V. 2990.)
Une autre propriété de Tépée de Gharlemagne se trouve mentionnée dans un texte du treizième siècle, la Prise d'Alixandre:
L'empereur dit : « Foi que je doy L'espée de Saint Charlemaine Qui l'empire ot en son domainne, Qui tremble quant on la tient nue, J'ay grant joie de vo venue ^ »
Une nouvelle qualité de Joyeuse, Ténumération d'autres reliques incrustées dans son pommeau, et des détails sur le reste de Tarmure de Gharlemagne se trouvent dans ce passage à'Aspremont (JKf/. /à/., t. XXII, p. 310):
Adonc a Karles ses armes demandé. Desouz un arbre ot un paile geté :
Oui riche duc lui sont al pié aie, Chascuns ti a Tesperon d'or fermé.
Puis a vestu un bon haubert safré, Que il conquist au fort roi Melcabré Soz Tortelose à un estor champé* :
Trestout li pan furent à or safré.
Puis li lacierent un vert elme gemmé « En trente lius entor le col noé,
Que Karlemaines conquist à Duresté ;
Pierres i ot de moult grant nobleté,
Car eles sont de si grant poesté
Ne criement cop de nul branc acéré
Puis ceint Joieuse au senestre costé :
D'or est li pous, si est bien seelé;
De saint Denis et de saint Honoré
Reliques sont, ce set on par verte
• Ap. Pr. Michel, 6/oMim« à lachan- dix-septième siècle à Saint-Denis (Michel,
MM de Ao/tfKf, s. V. BoUmd. D'après les /. /.).
romans do cycle de Guillaume au court ' Cet exploit de Cbarlemagne nous est
Net, Cbarlemagne donna Joyeuse à GaiV- inconnu ; il se plaçait sans dooie à quel-
Uuioe. On U montrait cependant au que moment de l'expédition d'Espagne.
Qui Ta sor lui jà ne soit empensé Que au mangier Tait on empoisoné K
Une tradition fort ancienne racontait que la lance de Gharlemagne était la sainte lance elle-même, malgré la contradiction de cette légende avec la précédente. Hugues-Capet envoya en présent à Ethelstan, roi d'Angleterre, ce prétendu trésor, « la lance de Charlemagne, que l'invincible empereur n'avait besoin que de brandir contre les Sarrasins pour revenir toujours victorieux; elle passait pour être la même qui, enfoncée dans le côté du Seigneur par la main du centurion, ouvrit aux malheureux mortels, par cette précieuse blessure, la porte du paradis (Guillaume de Malmesbury, dans Pertz, t. X, p. 460)». Il est probable cependant qu'on la conservait aussi dans le trésor de Saint-Denis (voy. Chroniques de saint Denis, t. II, p. 210).
Le cheval de Charlemagne est appelé Tencendor dans la Chanson de Rolajid (str. CCXIX, v. 2993); la KarlamagnùsSaga lui donne le même nom *. Ce dernier texte nous apprend qu'il était de couleur grise, et qu'il avait été conquis en Espagne (I, 88); le poëme français raconte que Charlemagne en avait jeté mort Malpa<lin de Narbonne (voy. ci-dessus, p. 2S6). Le poëme de la Conquête de la Bretagne connaît seul le cheval Correngne^ que l'empereur aurait conquis dans sa guerre contre Âquin {Hist. Ktt.j t. XXII, p. 407),
L'enseigne de Charlemagne, d'après la Chanson de Roland^ n'était autre que l'oriflarame (str, CCXXIX, v. 3093); c'était originairement l'enseigne de saint Pierre, et elle s'appelait Romaine^ mais l'épée Joyeuse ayant donné aux Français le cri de Monijoiej ou Montjoie la Charlon^ elle avait aussi pris le nom de Montjoie (même strophe; cf. str. CLXXXV; KarlamagnùsSaga, I, 50). La tradition qui faisait remonter l'oriflamme à Charlemagne était d'aiUleurs bien établie au douzième siècle, et on la voit plus d'une fois mentionnée et adoptée par les historiens '. Pour compléter les renseignements que nous avons rassemblés sur la personne de Charlemagne telle que nous la présentent les monuments poé-
* Charles avait aussi possédé Dnren- * Le texte porte Tengardus; ce n'est
dal, dont il fit don à son neven Roland ; qu'une altération de copiste,
mais les nombreuses variantes de la tra- * Voy. du Gange, Dissertation surtcri"
dition à ce sujet rentrent plutôt dans flamme, et Génin, Préface de la Chanson
l'histoire de Eoland. de Boland.
tiques, il nous reste à parler du nom môme que ces monuments lui donnent, et que, dans les pays de race latine, Thistoire ellemême leur a emprunté. Les récits poétiques où il figurait sont en effet antérieurs à toute histoire écrite en langue vulgaire^ et il est certain que sans leur eiemple le nom de Charlemagtie ne se serait pas perpétué jusqu*à nos jours, et que le fils de Pépin s'appellerait dans l'histoire Charles I ou Charles le Grand ^ Au reste, l'épithète de magnus, qui maintenant est soudée indissolublement au nom de Charles, en est séparable dans les plus anciens monuments en langue vulgaire :
Caries li reis, nostre emperere magnes^
dit le premier vers de la Chanson de Roland; de môme plus loin (str. CCLXVII, v. 361 i), Tange, s'adressantà Charles, lui dit : (( Roi magne, que fais-tu? » Le Coronement Loeys dit aussi (Y. 14) :
Li maines rois ot à nom Charlemaine *.
Mais le nom composé de Charlemagne fut de très-bonne heure employé, puisque les chroniqueurs latins, trompés par la forme, le rendent quelquefois dès le dixième siècle par Carlomannus ou Carolomannus '.
Nous avons déjà mentionné les étymologies bizarres du nom de Charles ou du suffixe Magne qu'oCTrent certains textes poétiques (ch. 3); nous ajouterons ici l'interprétation du nom de Charles donnée par le Pseudo-Turpin : « Charles est interprété par lumière de la chair {caro, lux\ parce qu'il a dépassé en lumière de sciences et de vertus tous les rois charnels depuis Jésus-Christ *. » Le nom de Charlemagne ne sortit point des nations romanes *, qui l'avaient reçu des poèmes français, ce qui montre bien qu'il
> Les historiensfrançais de notre temps ^ Chapitre supplémentaire, dans Phil.
le nomment souvent Karl le Grand (Aug. Mousket, t. \\, p. 630.
Thierry) ou Charles le Grand (H. Martin); ^ Les Italiens disent Carlomagno; les
mais la plupart, fidèles à la tradition, Espagnols Carias Magno, séparant par
ont conservé le nom de Charlemagne, le l'écriture les deux termes d'un nom uni*
seul qui soit vivant dans la mémoire de que (sans quoi ils diraient Carlos ei Ma-
tooB. Ses contemporains, germains ou gno); les Provençaux Karlemains ou
romans, l'appelaient KaH, ou Karie, Caries marnes ; les Anglais autrefois
s Une autre version de ce texte, que Charlemeyne, maintenant Charlemagne,
Doos avons adoptée plus haut (p. 362), En français , on trouve Carlemaines^
dit : Li mieutbv rois, Chailemaines, Katlemaine; dans les très-
* Voy. Peru, SS., t. VU, table. anciens textes Charles li marnes.
a son origine dans notre poésie. Les Allemands, les Flamands, les Scandinaves ^, le nomment Charles le Grand, etlepoGte néerlandais Jacob van Maerlant dit même : « Les Welches * rappellent Charlemeine; je ne sais ce qu'ils veulent dire par là; on lit dans des livres véridiques qu'il s'appelait aussi Charles le Grand, comme on l'a vu •. »
Les textes qui comprennent mieux que Maerlant le sens du nom de Gharlemagne ne sont pas d'accord sur l'occasion qui la lui fit donner. D'après Girard d'Amiens (f* 67 r* B), il le prit après son couronnement, et simplement pour témoigner sa puissance et la grandeur de son empire. Albéric des Trois-Fontaines, suivant ici Hugues de Saint- Victor, attribue avec plus de raison ce surnom à la grandeur de son bonheur et de ses exploits (f* 33 r* B). Philippe Mousket, d'après la légende latine de sainte Amauberge, rapporte le surnom de Grand ^ à une anecdote que voici : a Un jour que le roi venait de chasser dans ce pays (en Aquitaine), il s'arrêta dans une très-belle abbaye, située près du bois. Dans la forêt habitait une ourse, qui mangeait souvent les hommes qui s'y aventuraient. La voilà qui accourt soudain, et chacun de s'enfuir dans le cloître, en criant : « Voici l 'ourse 1 » Nuï n'y demeura, blanc ni brun ; le roi était dans l'église^ et avec lui la sacristaine Landre; elle lui donna une barre qu'elle trouva : « Sire roi, ditelle, tenez, défendez-vous. )> Le roi prit la barre et fit trois fois le signe de la croix dessus. L'ourse entra dans l'église; le roi, delà barre, la frappa à la tête et la tua. Ses compagnons arrivèrent, et admirant le roi, qu'ils avaient laissé seul avec l'ourse, l'appelèrent depuis ce jour Charles le Grand (v. 4094 et suiv.). »
Mais une tradition fort accréditée faisait venir le mot Gharlemagne de la réunion du nom de Charles avec celui de Mainet, qu'il avait porté dans son enfance. C'est ce que dit la KarlamagnùS'Sagaj qui raconte, il est vrai, que Charles se déguisa sous le nom de Magnus dans des circonstances différentes des autres textes (voy. ci-dessus, p. 320) : nommé Charles au baptême, l'empereur prend en souvenir de cet épisode le nom do
* n fknt excepter la Karlamagfda» Mln'apasrairdeBaYoirquecesornoiii Saga; mais c'est une traduction du fran- de Grand wX le même que TafOxe marne; çais : l'histoire dit : Karl den Store. mais il suivait un texte latin^ sans doute
* Nom donné par les peuples Hois aux un des chapitres supplémentaires de peuples romans. Turpin, qui avait très-probablement en
s Dans Phil. Mousket^ t. Il, p. 167. vue le nom vulgaire.
Gharlemagne (Karlamagnus) à la confirmation. Quant au nom de Mainet lui-même, on en reportait probablement le choix à Torgine que nous avons rappelée plus haut, la naissance de Charles sur les bords de la Maine (voy. chap. 3); la chronique saintongeaise souvent citée semble croire qu*il fut baptisé sous ce nom. « Puis s'en torna Pépins en France, e quant il fu lai Magniez sis filz fu nez... Si comenda Pépins à XXX barons de France que quant Magniez seroit temporaus, qu'il en fissent rei (M. B. I. fr. 5714, P 25 V B). »
D'ailleurs le nom de Gharlemagne ne détruit pas celui de Charles; tous deux sont employés concurremment dans les textes poétiques ^
' Ce nom, qui doit donner régulière- Roland (str. Ul, y. 28 et pass.). Elle a
ment an eu siyet Charles, au cas régime donné lieu à une forme latine calquée
Charle, est décliné très-souvent CharleS' sur celle-ci, Carlo, Carlonts (Pertz, SS.
CharUm^ sur le modèle des imparisylla- t. VIII, p. 49). Au reste, le nom aile-
triqoesde la troisième déclinaison. Cette mand Karl pouvait peut-élre à aussi bon
erreur se tronve déjà dans la Chanson de droit donner Carlo que Carolus