‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 59 sur 77 · ET DES ÉPOPÉES FRANÇAISES, DE M. L. GAUTIER · texte numérisé non relu

ET DES ÉPOPÉES FRANÇAISES, DE M. L. GAUTIER

PAB

PAUL MEYER

PARIS

LIBRAIRIE A. FRANCK

■Cl !>■ EICHIUBC, CT.

consistent en ces deux points : l*que les cantUèneA ou vutgaria car' mina devaient, pour être susceptibles de déTeloppement, avoir un caractère narratif plus prononcé que le chant de Saucourt, par exemple, œuvre surtout lyrique et d'ailleurs tout individuelle et très-artistique ; 2® que la tradition, même n'étant pas soutenue par la poésie, a pu être la source à laquelle ont puisé directement les auteurs de certains poèmes. Quant à l'opinion qui voit l'origine de nos chansons de geste dans les cantilènes germaniques, elle man* que de tout fondement, comme j'aurai à le montrer lorsque j'examinerai le livre de M. Gautier.

Sans entrer prématurément dans cette discussion, je puis dès maintenant signaler Tune des preuves que M. G. Paris apporte à l'appui de son opinion. Il s'agit de la découverte qu'il a faite dans Pertz (Script. 111, 708-10) d'un fragment daté du dixième siècle par l'écriture, et dont la forme, si altérée qu'elle ait été^ soit par l'ignorance d'un copiste^ soit de dessein prémédité, est celle d'un pocime en hexamètres. H. G. Paris a pu sans peine en remettre quelques vers sur leurs pieds ^ Le sujet du poème est un combat de Charlemagne contre les Sarrasins. En dépit d'une rhétorique pédantesque et de remploi ridicule des formules mythologiques, on j reconnaît l'imitation savante d'une chanson de geste, d'un poème romand car outre que M. G. Paris y a relevé des romanismes, les noms des personnages Ernaldus, Bertrandus^ celui-ci qualifié de palaiinus (li palazins Bertrans), BemarduSy Wibelinus^ ne sont rien moins que nouveaux dans notre épopée. La découverte de M. G. Paris (et c'en est une, car personne n'avait su reconnaître ce texte pour ce qu'il est) a donc une extrême importance. Elle place dans l'inter^Ie obscur qui s'étend de la vie réelle de Charlemagne à sa vie fabuleuse un document sûr qui parait se rattacher, comme on le verra plus loin, à une tradition historique, et d'où nous pouvons inférer qu'an dixième siècle le développement légendaire était déjà très-avancé et s'opérait dans des bouches romanes.

Le chapitre III, la Légende de Charlemagne dans PÊglise^ n'est pas l'un des moins intéressants du livre, mais c'est celui qui s'écarte le plus du sujet général. Les compositions cléricales dont il offre la

t. M. Bartscb annooce {Germaniay XI, 220) qaMI se propose de tenter la rettitutioD de tout le morceau.

2 le dis Tùman pour ne rien préjuger, car M. G. Paris prétend ^e Todginal était proTençal, tandis que je le croÎA français. Ce point sera discuté plus tard.

série appartiennent à* la légende de Gharicmagne en ce sens qu'elles prennent pour point de départ des traditions populaires et naïves ; mais elles entrent de plein droit dans la calégorie des faux parce qu'elles modifient ces traditions en vue d'un but déterminé, tel que celui de donner la vogue à un pèlerinage ou les apparences de l'authenticité k des reliques.

Ainsi, il n'y a pas de doute que l'idée d'un voyage de Charlemagne à Jérusalem était répandue au dixième siècle, alors que Benoit, mdne de Saint-André deSoracte, en fit usage dans sa chronique; mais il la fausse en la faisant servir k l'intérêt de son couvent, qui, k l'en croire , aurait reçu de Charlemagne revenant d'Orient les reliques de saint André.

Un siècle plus tard, nouvelle application de la même légende et nouveau faux : cette fois c^est un moine de Tabbaye de Saint-Denis qui prétend justifier ainsi la possession par son monastère de quantité de reliques, c II parait probable, dit M. 0. Paris, que la foire du Lendit fut instituée pour les montrer aux fidèles» (p. 55). Sans doute, c'est Ik du moins ce qu'on lit au commencement de Fierabras.

Des falsifications analogues se retrouvent, mais avec des tendances diverses qui trahissent des auteurs différents, dans un ouvrage célèbre, la chronique du Pseudo-Turpin. Des recherches de M. 6. Paris S il résulte que l'on doit distinguer dans cet apocryphe deux parties qui nepeuvent être de la même main. Les cinq premiers chapitres sont l'œuvre d'un moine de Saint-Jacques de Gompostelle possédé du désir de rehausser la gloire du patron de son église, et le reste, plusieurs fois remanié, comme l'attestent des variantes et des interpolations importantes, est d'origine française. Dans ladeuxième partie, certains manuscrits forment une classe k part, une récension spéciale, où la main d'un moine de Saint-Denis se trahit en plusieurs endroits, notamment dans un passage où la France entière est donnée par Charlemagne k la célèbre abbaye ^. Enfin la légende de Chariemagne fut encore exploitée lorsqu'il eut été canonisé par la volonté de Frédéric Barberousse, qui, par un phénomène qu'on a vu se reproduire depuis, portait, en sa qualité degrand empereur, un vif intérêt k son illustre prédécesseur. 11 fit composer par quelque moine resté inconnu une vie de Charlemagne spécialement destinée k l'édification, ouvrage de

1. DtM la thèse Utiue : De Psendo-Turpino, Pam, Franck, 18S5.

2. « Omaeni Franciam eccleti» ejus in praedio dcdil. • De Pieudo-Tmrpimo ^ p. 17.

circonstance dont les sources sont , outre les historiens anciens , la légende latine du voyage à Jérusalem et le Pseudo-Tufpin. C'est aussi vers le môme temps que le chapitre d'Aix-la-Chapelle se fit accorder par Frédéric les privilèges les plus considérables à Taide d'un acte faux dont quelques éléments sont empruntés à Thistoire fabuleuse de Charlemagne.

Tout cela est fort misérable et mérite peu qu'on s'y arrête.

Le chapitre IV, La légende de Charlemagne en France, nous retiendra plus longtemps, caries questions les plus graves que soulève Tétude des origines de notre épopée y sont étudiées. M. 6. Paris y revient en peu de mots sur la constitution de l'épopée française, sujet déjà traité plus à plein dans Tintroduction ; il s'attache à déterminer l'étendue qu'avait, à sa période primitive, cette épopée, et discute longuement l'une des questions les plus délicates de notre histoire littéraire : l'existence, d'une épopée provençale aujourd'hui perdue. Sur tous ces points je suivrai M. G. Paris, lui soumettant mes objections, et m'efforçant de justifier des idées assez différentes des siennes.

Le parallélisme que M. G. Paris cherche à établir, aa commencement de ce chapitre, entre la formation de l'épopée et celle de la langue française ne me semble pas heureux. L'auteur s'est à son insu laissé dominer par les idées qui courent sur les origines de notre langue, et selon lesquelles on se représente le français comme se foi^ mant vers le temps de Charlemagne. On peut parler du moment où une épopée se forme : ce moment, c'est, pour serrer d'aussi près que possible le phénomène qui se produit alors, l'époque où des traditions jusque-là flottantes et absolument impersonnelles sont réunies, coordonnées, rédigées, par le poète qui, tout en en respectant le fond, les revêt d'une forme définie et durable. Le moment où une langue se forme n'existe pas, ou pour, mieux dire, sa condition est d'être en perpétuelle formation. Les a immenses progrès » accomplis par le français depuis 842, date des serments, jusqu'au chant de sainte Ëulalie (fin du neuvième siècle), me frappent beaucoup moins que M. G. Paris. Je crois seulement que le copiste du ms. unique de Nithard a donné au texte des serments des formes qui les font paraître un peu plus latins que ce qu'ils sont réellement. Je ne vois d'ailleurs aucun rapport nécessaire entre le développement de la langue et celui de la poésie, surtout épique ; et puisqu*à Tépoque mérovingienne il existait des chants épiques en langue vulgaire, comme le prouve le témoignage si souvent cité de la vie de saint Faron

(voir M. G. Paris, p. 47 ), on ne peut refuser d'admettre que tout état de la langue conyient k l'épopée. Si la nôtre 8*est produite au dixième siècle, ou même dès la fin du neuvième, c'est qu'alors se sont rencontrées les conditions nécessaires k sa formation : des traditions héroïques dont le développement n'était pas contenu par la connaissance de l'histoire réelle, et une société à demi barbare, le clergé restant tout à fait étranger à la conversion de ces traditions en pommes , et se bornant, comme on Ta vu, k les faire servir , le cas échéant, k ses intérêts.

«La première question qui se présente k nous, dit M. 6. Paris, est celle de l'antériorité qu'il convient d'attribuer dans les origines de répopée k la langue d'ofl on k la langue d'oc, k la France du Nord ou k la France du Midi ( p. 68 ). » Il me semble que la question ne se pose pas absolument dans ces termes. Ainsi présentée, il parâttrait acquis que de part et d'autre, au Nord et au Midi, l'épopée a existé, ce qui est précisément le point douteux. L'originalité de l'épopée du Nord restant, au moins dans sa plus grande partie, hors de contestation, il s'agit de savoir si au Micfi il y a eu production épique, et telle est en effet la question que M. 6. Paris s'efforce de ré* foudre dans le second paragraphe de ce chapitre. Il ne peut s'agir k notre époque de discuter le célèbre paradoxe de Fauriel sur l'origine provençale de l'épopée chevaleresque. Maintenant que nos plus anciennes chansons de gestes sont publiées , un caractère essentiellement français apparaît si clairement dans la plupart d'entre elles que les arguments de Fauriel sont, a priori et avant toute discussion, frappés d'impuissance, mais il reste k déterminer si quelquea-uns de nos poèmes français n'ont pas été composés d'après d'anciens poèmes provençaux perdus. La solution de M. G. Paris est celle-ci : « Il y a eu dans les deux contrées, et simultanément, développement spontané d'une poésie épique nationale; une fois formées, les deux épopées, qui avaient en commun le sujet, les héros et l'inspiration, se sont fait de nombreux emprunts ; mais l'épopée du Nord, plus riche, plus variée, plus populaire, a eu en outre sur sa rivale le grand avantage de se mieux conserver et de nous léguer des monuments infiniment plus nombreux (p. 69). n Nous verrons plus loin sur quelles bases repose l'hypothèse d'une épopée provençale.

D*abofd occupons-nous des premières chansons de gestes françaisea, celles auxquelles M. 6. Paris consacre le premier paragraphe de ce chapitre. L'auteur remarque justement que les plus anciennes

ont disparu, mais les motifs qu'il en donne ne me semblent pas d'une égale valeur : « Nées à une époque où la langue se transformait rapidement, dit-il, elles vieillirent bien vite, et celles qui n'eurent pas la chance d'être promptement renouvelées tombèrent rapidement dans l'oubli (p. 69-70). » Que la langue se soit «transformée » ( le mot est bien fort) plus rapidement au neuvième siècle qu'au douzième par exemple, c'est ce que nous ne savons pas ; le vrai motif, c'est celui que M. G. Paris invoque immédiatement après, k savoir que « l'écriture ne descendait pas k reproduire les chants vulgaires; » et en effet c'est du douzième siècle ( et ordinairement de la fin) que datent nos plus anciens mss. romans.

Rechercher les traces de ces anciennes chansons perdues, est une œuvre difficile autant qu'attrayante : on scrute minutieusement les textes; on rassemble, on compare les allusions, et c'est avec une joie croissante qu'on voit apparaître de plus en plus distinctes les vieilles figures des héros épiques. Il est bien difficile, même à l'esprit le moins subjectif, de résister à la tentation de forcer un peu Iss indications fournies par les textes. Aussi est-il bon qu'après un essai de ce genre intervienne le contrôle d'une critique rigoureuse, voire même sceptique. Tci, quelle que soit d'ordinaire la sûreté des vues de M. G. Paris, je crains bienquece contrôle soit nécessaire. M. G.Paris considère Roland comme le seul poème subsistant de toute une série de chansons de gestes relatives à l'expédition d'Espagne et à quantité d'autres guerres. Le procédé par lequel il en découvre la trace est d'une grande simplicité. Toutes les fois que dans Roland il est fait allusion à un fait étranger à l'action du poënie, M. G. Paris en induit l'existence d'une chanson relative à ce fait. Ainsi Ganelon vient à dire :

« £r mainsedeit li emperere suz Fuiubre;

Vint i ses niés, out vestue sa brunie,

E out preiet dejuste Carcasonie;

En sa main tint une vermeille pume :

« Tenez, bel sire, dîst Rollanz à sou uncle,

« De trestuz (?) reis vos présent les curunes. >

(ÉdîtioD Th. Mûller, y. 3S3-38S.}

M. G. Paris s'autorise de ce passage pour inscrire au nombre des chansons perdues «la PrisB de Carcassonne^ accomplie pendant les longueurs d'un siège par Roland séparé de Tarmée » ( p. 71 ).

Robndy près de mourir^ s'adresse à son épée Durendal et rappelle les eonqaéles qu'il a faites avec elle pour Charlemagne :

4 Jo Ten eanquis • Anjou e Bretaîgne»

Si Ten eunquis e Peitou et le Maine ; Jo Ten eunquis Piormendie la frandie»

Si l'en eunquis Provence e Equitaigne, E Lumbardie e trestute Romaine ; Jo l'en eunquis Baivere e tute Flandres E fiuguerie e trestute Puillauie. . • •

Autant de conquêtes, autant de poèmes « qui nous montrent par conséquent combien était vaste le cycle formé autour du grand empereur dès le onzième siècle a ( p* 72 ). Les inductions de M. G. Paris ont le tort d'être fondées chacune sur un seul fait, ce qui est bien peu; cependant, ce serait assez pour les accepter, à titre d'hypothèse probable, si d'autrea explications n'étaient pas pour le moins aussi vraisemblables. Dans le premier texte il s'agit tout simplement d'une expédition, d'une razzia faite sous les murs de Carcassonne ; c'est un petit fait que l'auteur de Roland peut fort bien avoir inventé. Il est vrai que dans une rédaction postérieure * cette expédition devient une conquête, mais qu'importent les développe* ments secondaires du récit alors que nous en avons une forme très* ancienne? Quant au second texte, on peut dire que la tradition présentait au poète Charlemagne comme un grand conquérant^, et Roland comme le plus valeureux de ses guerriers. Qu'a-t-il fait, sinoa justifié par une énumération de provinces conquises l'opinion traditionnelle?

Il est cependant des cas où les allusions de Roland ont une précision qui ne laisse point de doute, sur l'existence des récits auxquels elles se rapportent. Tel est le texte relatif à la prise de Nobles par Roland et au massacre de ses détenseurs (couplet cxxxvi). L'allusion est d'autant moins douteuse qu'il y a dans la Earlamagnui-êaga un passage où le même fait est rapporté, quoique d'une façon un peu diflérente *• Mais la question est de savoir si ces deux allusions se rapportent à une tradition populaire ou à

1. Voir la varisate dlée rar ea psnace par M. Tb. MûUer, p. 24 de loa éditioa.

2. voir la pnoiière partie da PwDdo-Tarpia, éilit HdfTenberg, cliap. II.

3. Voir raaslTM de M. a Paris, mbi, de VÉcoU tfei chartes, 5, v, tOS, et MUt, poéi. de C*., p. 2SI.

un poème. Pour Tauteur de la Kartamagnus-saga^ qui écrivait au commenGement du ireiziàme siècle, Phési talion n'est pas possible ; sûrement il a eu sous les yeux un poème français où était racontée la prise de Nobles. Biais ce qui est certain au treizième siècle Test-il au onzième? Et eston bien autorisé à supposer antérieure à Roland d'Oxford ladianson qu*a connue l'auteur delà Karlamagnus-saga? Pour moiv je considère comme tout aussi vraisemblable l'hypothèse que l'auteur de Roland a puisé dans une tradition qui n'était pas encore devenue un poème. La môme observation peut être faite à propos de l'allusion au meurtre de Basin et de Basile^ dont M. 6. Paris fait aussi un poème antérieur à Roland. Remarquons que ces deux cas sont ceux où l'hypothèse de M. 6.- Paris est le mieux fondée; pour les autres^ elle me semble à peioe vraisemblable* Toute mon objection se réduit à ceci : en principe on ne peut nier qu'il ait existé des chansons de gestes contemporaines à Roland et même plus anciennes ; loin de le contester, je suis porté à regarder comme de véritables chansons de gestes les tmigaria carmina et les eantilenœ dont parlent les auteurs du neuvième siècle ; mais je considère comme une prémisse fausse l'idée que tous les faits légendaires fournis par la tradition ont été chantés, et qu'ils l'ont été avant la composition du Roland d'Oxford. Force est bien de reconnaître qu'il n'en a pas été ainsi pour les récits que nous a transmis le moine de Saint-Gall ; on doit user de la même réserve à l'égard des allusions contenues dans Roland.

Si Ton doit, dans l'état actuel de'ia science, retirer à la première époque de notre épopée les poèmes que M. G. Paris voudrait y faire entrer sans autre preuve que les'allusions de Roland^ il y reste cependant un certain nombre de chansons de gestes dont l'existence è cette époque est hors de doute, bien qu'aucune ne nous ait été transmise sous une forme antérieure à la seconde moitié du douzième siècle, et que plusieurs se soient complètement perdues. M. G. Paris les répartit entre trois groupes : dans le premier, il place A$^ premoni (conquête de la Ponille), les Enfances d'Ogier (guerre d'Italie), (Suiialin (guerre de Saxe), Ralan (guerre d'Italie)^ Basin et le Couronnemenl de Louis; le dernier de ces poèmes n'étant pas toute la chanson que nous possédons sous le même titre et qui appartient au cycle de Guillaume au Court Nez, mais l'un des éléments dont elle a été composée. Dans un second groupe, M. G. Pa*

I I. Roland^ éd. Th. Mûller, ▼. 206, 291 et 490.

ris range des podmes qu'il regarde comme un peu moins anciens que les précédents : Berie^ Mainet et la Reine SUrile. Enfin, dans le troisième groupe, viennent prendre place les plus anciens des poèmes qui racontent les luttes de Charlemagoe et de ses vassaux, mais qui en réalité sont fondés sur des traditions de la décadence carlovingienne : Ogier de Danemark^ Girard de Roussillon^ Doon de Nan^ teuiif Renaud de Montauban^ Girard de Vienne^ etc.

La seconde époque est celle où on compose de nouveaux poèmes en dehors de la tradition, une fois celle-ci épuisée (Gui de Bcurgo^ gne, Anséis de Carthage^ Gaidon^ Àye d'Avignon^ Gui de Nanteuil, JeandeLansan^ Huon de Bordeaux j etc.)y et où les poèmes anciens, dont la langue et la versification avaient vieilli, sont refaits (le Gui^ êeelin^ de J. Bodel, Aimeri de Narbanne^ le Girard de Vienne^ de Bertrand de Bar-sur-Aube, etc.).

La troisième époque peut être appelée cyclique. On s'y préoccupe surtout de grouper les héros par familles ; et c'est alors que naît la grande division en trois gestes : du Roi^ de Doon de Mayenee et de Garin de Monglane, On comble comme on peut les lacunes des généalogies, on compose des poèmes pour servir de lien entre ceux dont on entreprend le classement; on s'attache à compléter l'histoire des héros en narrant les parties de leur vie, leurs enfances, principalement, qui avaient été négligées (par exemple la première partie du Doon de Mayenee); ou encore on imagine de fabuleux exploits pour leurs ancêtres ou leurs descendants (Gaufroir Garin de Mangiane, Triétan de Nanieuily etc.).

Nous arrivons maintenant au paragraphe que M. G. Paris intitule V Épopée provençale, et où il expose les raisons qu'il a de croire à l'existence de toute une série de poèmes en langue d'oc aujourd'hui perdus. C'est, comme on devait s'y attendre, la geste de Guillaume au court nez, qui est la base de son argumentation. Il remarque que la scène des chansons de ce cycle est en Provence, que les personnages portent des noms fréquents au midi; que l'un d'eux, Aimeri de Narbonne, est appelé dans la chronique d'Albéric de Trois-Fontaines NemericuSy « et il est impossible de ne pas voir dans ce nom la forme provençale N'Aimerics ou Nemerics » (p. 81); qu'enfin on rencontre dans ces mêmes poèmes la mention fréquente d'oliviers. Si nous pesons ces divers motifs, nous les trouverons bien légers. 11 n'y a point lieu de chercher à des poèmes français une origine méridionale parce que les guerres contre les Sarrasins y ont le midi de la France pour théâtre. La légende est en ce cas d'ac*

cord avec Thistoire. Des noms méridionaux (Aimeri, Bertrand et quelques autres) s'expliquent suffisamment par la tradition sans qu'il soit nécessaire de les supposer empruntés à des poèmes en langue d'oc. L'argument tiré de la forme de Nemericus semble de prime abord une preuve directe de cet emprunt, mais il n'est pas fondé. Il suppose en effet que la particule N s'est toujours placée devant les noms de grands personnages; ce qui est inexact. Le texte qui fait ici autorité est naturellement le seul poème épique des pays de langue d'oc, Girartz de Roxsilho. Or la particule N n'y est employée que trois fois : deux fois elle accompagne un terme injurieux S et, dans le troisième cas, elle est appliquée à un personnage d'un rang infime, le chantre Benaci \ Dans ce poème, les hauts barons sont toujours qualifiés de Don, et c'est seulement dans des textes plus récents {Flamenca, Ferabras, etc.) que l'emploi d'^n se généralise. D'ailleurs l'explication de M. G. Paris a le défaut de ne pouvoir rendre compte de cas exactement semblables à celui du Nemericus d'Albéric : saint Anthelme, évèque de Belley an douzième siècle, est parfois appelé Nanthelmus ', et on ne peut supposer ici la présence de la particule provençale N. Force est donc dans ce cas, comme dans celui de Netnericus^ de laisser inexpliquée l'épenthèse de Vn. J'ajoute que ce n'est pas chez Albéric qu'on peut espérer trouver la trace d'anciens poèmes provençaux, supposé qu'ils aient existé. Ce chroniqueur n'a évidemment connu que des poèmes français, et môme ne les a connus (comme le remarque M. G. Paris lui-même, p. 80) que dans des rédactions relativement récentes où la généalogie de Garin de Monglane est déjà formée, et qui ne sont pas anté* rieures à la fin du douzième siècle.

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