Qui voira, Raynoaard, Lex. rom., I
les points douteux, de rectifier les erreurs, de réparer ou au moins de signaler les omissions ; de faire en sorte, en un mot, qu'après cette épreuve, il ne reste du livre rien que de bon aloi.
J'ai rempli cette tâche selon la mesure de mes moyens. II est à désirer que, chacun venant à produire ses critiques sur les points qu'il a spécialement étudiés , V Histoire poétique de Charlemagne ait un jour à subur une refonte générale, afin de reprendre la tète des études auxquelles elle a fait iaire un si grand pas.
Il ne serait ni à propos ni équitable de faire subir au livre de M. L. Gautier la même épreuve qu'à celui de M. G. Paris. Les deux ouvrages diffèrent essentiellement par le but comme par la méthode. M. G. Paris a fait une œuvre de haute érudition, qui suppose chez le lecteur Thabitude des procédés de la critique et une certaine connaissance du sujet. C'est une vaste monographie traitée à la fiiçon d'un mémoire scientifique, où on indique brièvement les faits connus, réservant les développements aux faits nouveaux. M. L. Gau* tier, au contraire, s'adresse aux gens du monde en même temps qu'aux savants : il fait un ouvrage que chacun peut aborder sans préparation et comprendre sans étude ; et de là nécessité pour lui de développer selon une mesure égale toutes les parties de son sujet. En un mot, les Épopées françaises ^ sont une œuvre de vulga« risation faite autant que possible d'après les sources. U y aurait donc injustice à exiger qu'un ouvrage de cette nature fût nouveau dans toutes ses parties, et tout ce qu'on est en droit de demander, c'est qu'il se maintienne constamment au niveau de la science.
U n'entre pas dans mon plan de vérifier si M. Gautier a partout satisfait à cette condition. Je laisse de côté les points qui me paraissent suffisamment élucidés pour chercher la solution des questions controversées. Ces questions sont naturellement celles qui s'élèvent à l'origine de notre épopée, et c'est pourquoi mon examen se bornera à peu près aux 200 premières pages du tome I des Épopées françaises.
L'idée dominante du livre est que la France possède une vaste
I. Par épopée M. Gtntier entend un poème. AoMi comptot-U les épopée» per oen- Isiiies (voir p. 44). C^est perdre Ia propriété des termes : Tépopée e»t l'ensenltle des poàMt épiques d'nne nation, de tes epos, pour employer le mot que les AUeBiands ont eapraDté aux Grecs.
épopée, dans laquelle figurent des pofimes d'une incontestable leur qui assurent à notre littérature primitive la première place entre les littératures romanes. C'est une idée absolument vraie et qu'il importe de faire pénétrer dans un public lettré, mais un peu lent à élargir le cercle de ses préférences. Maintenant, que l'amour du sujet ait entraîné Fauteur à des exagérations de langage, qu'il ait cédé à un sentiment singulièrement exclusif en plaçant la chanson de Roland à la même hauteur que l'Iliade, c'est ce que je n'ai pointa examiner ici. Je me place au seul point de vue de la science^ à qui les appréciations esthétiques sont étrangères* Peut-être l'auteur eûtil mieux agi dans l'intérêt de son livre en modérant l'expression d'un sentiment à coup sûr très-sincère; mais d'ailleurs je ne vois pas en quoi une opinion personnelle, que le lecteur est bien libre de ne point adopter, peut nuire à l'exposé des origines de notre épopée, de ses développements, de son système de versification et des autres questions qui sont véritablement le fond de l'ouvrage.
Ce qui peut être critiqué, ce n'est pas une appréciation isolée, si choquante qu'elle puisse paraître, c'est mie tendance générale à juger plutôt qu'à exposer, c'est aussi la recherche de l'effet à laquelle l'auteur s'abandonne trop souvent, c'est pour tout dire en un mot le caractère subjectif du livre, caractère qui se révèle dans la nuance donnée aux faits, et parfois dans des préoccupations toutes personnelles qui se font jour en des questions où il conviendrait plutôt d'exposer simplement les résultats dus aux travaux d'autrui. Je me borne présentement à ces simples indications sans y insister plus que déraison; l'occasion pourra se présenter d*en confirmer l'exactitude.
M. L. Gautier exprime dans son premier chapitre l'opinion que les premières paroles qui sortirent de la bouche du premier homme furent un hymne au Ci*éateur. Ainsi naquit le poème lyrique. Puis vint la poésie épique, de laquelle sortit le drame. Nous n'entrerons pas dans l'examen de ces théories.
La première question d'un ordre purement scientifique qui se présente à M. L. Gautier est celle de l'origine de notre épopée. On a vu, par ce qui a été dit au début de ces Recherches, que les opinions sont divisées sur ce point. Les uns pensent que notre épopée est purement romane; les autres la confondent à ses débuts avec l'épopée germanique. M. L. Gautier s'est rangé à cette dernière opinion. Une autre question est de savoir de quels éléments se sont composées nos chansons de geste; j'entends les premières, et non
poiot celles qui ont été trouvées à plaisir. Soni-eUes le développement de brèves cantilènes (puisque c'est le terme consacré), ou bien la matière en a-t^elle été fournie par la tradition Y Je ne crois pas que jusqu'ici cette question ait été nettement posée; la seconde alternative^ qui dans la grande majorité des cas me parait la plus vraisemblable, semble n'avoir pas été aperçue, et on s'en est tenu généralement à la première, qui ne diffère point de la théorie que Wolt a appliquée avec tant d'éclat à l'épopée homérique. C'est aussi celle qu'adopte M. L. Gautier.
Telles sont les deux questions i^pitales que soulève l'origine de notre épopée. Voici en quels termes H. Gautier résout la première : c Les épopées françaises, les chansons de geste, sont d'origine et de nature essentiellement germaniques. On peut même affirmer que peu d'origines sont aussi évidentes, aussi entières, et qu'aucun autre élément national n'est venu se joindre à l'élément germanique dans la composition de nos poèmes. C'est ce que nous établirons tout à Tbeure , à l'aide de textes irrécusables, et dont la clarté satisfera tous les yeux » (p. 10). Avant de produire ces textes irrécusables, M. L. Gautier a recours à plusieurs démons^ trations tirées du contenu des poèmes. Il cherche à établir par des observations générales que tout y est germanique, à part les idées introduites par le christianisme. Ainsi, l'idée de la guerre est toute germanique dans nos chansons de geste, la royauté y est toute germaine , la féodalité dont l'esprit les anime est d'origine barbare; enfin « tout le droit germanique se retrouve dans nos chansons de geste. >
Prises dans leur généralité, ces considérations contiennent une assez grande part de vérité; mais toutefois, ainsi qu'on le verra plus loin, elles n'impliquent pas que notre épopée ait été germanique à son origine. Remarquons, en passant, que l'argumentation générale de M. L. Gautier se résout souvent en des preuves d'une grande faiblesse : ainsi, lorsqu'il tire avantage de ce fait que les noms de nos héros épiques sont germains (p. 11). U est vulgaire qu'en Gaule, surtout au nord, les noms germaniques deviennent à la mode à partir du septième siècle environ, et remplacent à peu près complètement les noms romains > ; d'ob U suit qu'on ne peut plus les considérer comme l'indice de la nationalité de ceux qui les portent,
* I. Voir, mr ks oomt propret et le rapport de leor fome avec la nationalité à Tépoqoe méfovingieBiie , de» mémoires de M. LelilaBt et de M. Bonrqoelol, dans les Mim. delaSoe.de$ annq., t XXVIU.
M. L. Gautier entame un nouveau chapitre intitulé : c Les épopées françaises sont d'origine germanique. Deuxième dénumstror tion. » Cette deuxième démonstration consiste dans renoncé de deux vérités manifestes : 1° que l'épopée française n'est pas d'origine romaine; 2^ qu'elle n'est pas d'origine celtique. Ici^ pas de contes* tation possible. Personne n'a jamais songé à faire sortir des ruines d'une littérature caduque, à grand'peine soutenue par quelques lettrés, une épopée jeune et populaire comme fut la nôtre; et, d'autre part, il est trop évident que ce n'est pas dans les traditions bretonnes qu'on trouvera les origines de la légende carolingienne. Mais, encore une fois, il n'y a aucune rigueur à conclure : a Nos épopées sont d'origine germanique, b Le défaut de ce raisonnement est dans son principe. C'est un syllogisme dont la majeure serait celle-d : l'épopée française est d'origine germanique, romaine ou celtique. Or cette majeure est fausse, car elle contient un dénombrement imparfait : il y a en effet une autre alternative dont M. Gautier n'a pas tenu compte. C'est une erreur de supposer que les trois nationalités gauloise , latine et franque aient été encore nettement distinctes au temps où on est autorisé à placer l'apparition des premiers rudiments de notre épopée : au neuvième siècle. A cette époque , ces trois races étaient suffisamment fondues pour avoir échangé plusieurs de leurs traits caractéristiques; d'autres s'étaient émoussés, de nouveaux s'étaient produits; et du mélange de ces races était résultée une nationalité nouvelle qui, à cette époque, ne peut être désignée convenablement que par l'épithète romane ^ Cette nationalité devait beaucoup aux Gallo-Romains (qu'il ne faut pas chercher à scinder en Gaulois et en Romains) : elle avait conservé leur langue, ce latin rustique ou vulgaire qui, transporté dans les provinces de l'empire par les soldats et les colons romains , devait s'y développer lentement et s'épanouir en une infinité de dialectes destinés à des fortunes si diverses. Des Germains, elle avait recueilli surtout les institutions, toutefois en leur faisant subir de profondes modifications. Ainsi s*était formé en Gaule , par la combinaison d'éléments antérieurs, un milieu nouveau. A priori, il n'y a aucune invraisemblance à supposer que notre épopée soit sortie de ce milieu, et, dans ce cas, il serait tout simple qu'elle présentât des traits germaniques puisque
1. Maturelleinent je laisse à part l'Austrasie, restée à pea près gennaniqoe, et U Bretagne celtique.
le milieu loi- même en contenait L'hypothèse d'oneépopée sortiedu milieu roman a même d'autant plus de probabilité que la nationalité romane occupait plus d*espace sur le territoire de la Gaule. M. Gau* tier ne l'a point aperçue, et par là son raisonnement se trouve vicié.
M. Gautier entreprend alors une « troisième et dernière démonstration » de la c germaniciié de nos chansons de geste. > Il annonce qu'il se servira de textes historiques dont personne ne pourra contester Tautorité : c Nous nous bornerons à peu de citations, dit-il, mais nous les voulons irrécusables. » Voyons ces textes : ce sont les célèbres témoignages de Tacite et d'Éginhard sur les anciens chants des Germains i. M. Gautier en tire les conclusions qu'on en a tou* jours tirées : à savoir, que les Germains étaient « un peuple poétique, > que leur poésie c était avant tout nationale, » que a ces poésies remontaient pour la plupart à une époque fort reculée, etc. » Cela s'appelle prouver autre chose que ce qui est en question, c vice très-ordinaire dans les contestations des hommes, a dit la Logique de Port*Royal ; et en effet, l'identité des épopées germanique et romane n'ayant pas été prouvée, les conclusions qui sont applicables à Tune ne le sont pas à l'autre-
Parla même raison, je considère comme tout à fait étranger à no« tre épopée le célèbre prologue de la loi salique dont M. Gautier s'occupe dans son sixième chapitre.
Dans le septième, M. Gautier traite « de la persistance des cantilènes durant la première race > ; il y parle du célèbre chant dont la vie de saint Faron nous a conservé quelques vers. Au rapport du biographe, ce poème était composé dans la langue vulgaire du pays, sans aucun doute le latin rustique, on pourrait dire le roman. M. Gautier n'a pas cédé, comme tel savant allemand, à la tentation d'en faire un chant gennanique. Il y aurait à cette hypothèse une objection péremptoire ; c'est que le chant en question était populaire dans un pays qui n'était pas germanisé, la Brie (car c*est là, selon toute apparence, que l'évéque de Meaux Hildegarius, biographe de saint Faron, l'aura recueilli). Toutefois, M. Gautier ne peut se défendre de supposer que ce chant « a existé en hmgue tudesque et en langue vulgaire 3. > Pure supposition. Il croit aussi qu'Hildegarius c n'a rien traduit, et nous offre le texte original de la chanson dans cette langue qu'il appelle avec dédain mstica et nuiicitas^