‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 108 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tromper. Le monde entre cette nuit dans une ère nouvelle; l’enfant que vous engendrerez baptisera les Saxons, il surpassera tous les empereurs et donnera aux Germains 1 empire pendant mille années *. » C’est ainsi que Pépin demande à voir Berte, et qu’il engendre en effet Charlemagne.

Les poètes du quatorzième siècle, pour lesquels la division en trois gestes de tous les héros carolingiens était le point essentiel du cycle, avaient symbolisé cette division en faisant naître le même jour les chefs de ces trois familles, Charlemagne, Garin de Monglaneet Doon de Mayence. Ce dernier, dans lepoGme qui lui est consacré, rappelle ainsi cette triple naissance simultanée elles prodiges qui l’accompagnèrent :

Biaus pere, fet li ber, vous m’aliés contant Que, quand Halles nasqui, nasquirent dui enfant.

Je et Garin li ber, qui le cuer a vaillant.

Qui Monglane a conquis sur la gent mcscrcant :

Le soleil rougi tous et mua sou semblant,

Et li vent estriverent, la terre ala croullant,

Les nues de lassus alerent éclipsant;

Tel tourmente menèrent amont en l'air bruiant Que grant merveille fu à toute gent vivant.

Trois granz foudres queîrent des nues maintenant ;

La première quel à Paris la manant.

Par devant le palais Pépin le combalant ;

Là où ele quel list une fosse grant : lie la fosse vit on saillir de maintenant .1. arbre lonc et droit, flouri et verdoiant :

Tant cura Halles vivra, i sera son vivant *.

La première enfance de Charlemagne est racontée différemment dans les différentes versions de l’histoire de Berte. Nous choisissons celle de la chronique de Woltcr; elle offre des traits fort anciens et donne en outre une étymologie moins bizarre du nom de Charles. Quand Pépin a retrouvé sa femme, il recommande au meunier chez lequel il l’a rencontrée de venir lui apprendre s’il naît un enfant d’elle (il ignore ici quelle est la femme avec laquelle il a passé la nuit). Si elle met au monde une fille, le messager doit venir avec une quenouille et un fuseau ; si c’est un

< D’après le poème de M. Simroek, Bertha die Spinnerin , dans le Kerl. Het denbuch, p. 20.

* Doon de tonicncc, v. 5382 et suiv. Le

même récit se trouve dans les prologues de deux manuscrits de ce poème (voy. les notes de l’édition Peij.). Cf. aussi le début du Gérard d'Euphrate en prose.

LES RÉCITS

fils, avec un arc et une flèche An bout de quelque temps, le roi est assis à table avec la fausse Berte, quand arrive le meunier; il tient un arc et une flèche, et il décoche celle-ci sur la table de manière à renverser la coupe de la reine, sur quoi elle s’écrie : « Éloignez ce rustre (Karl), il est trop grossier. » Mais l’empereur, comprenant l’action du paysan, lui dit : « Il s’appellera Charles (Karl) *. » Plus tard, Charles, que le roi avoue pour son fils naturel, est élevé à la cour avec les autres enfants de Pépin. Il a souvent avec eux des querelles où se manifeste sa supériorité physique et morale. La reine prend le bâtard en aversion et oblige Pépin à l’éloigner. C’est alors le jeune homme qui apprend de sa mère la vérité sur sa naissance, et, par une habile combinaison, arrive à foire reconnaître au roi la véritable Berte '.

D’après la chronique de Weihenstephan, Pépin, auquel Berte s’cst fait reconnaître de suite, veut cependant garder le secret pendant quelque temps encore. Charles est élevé comme le fils du meunier. Il joue avec les enfants du voisinage, et montre déjà une force et une justice qui le font reconnaître par eux comme chel ‘. Il entre comme page chez un gentilhomme, auquel il fait gagner un procès fort important par une de ces subtilités que les contes du moyen âge avaient empruntées à l’Orient ', et dont on ne lui a pas fait honneur cette seule fois *. Ce gentilhomme le présente au roi ; la fausse Berte, sans savoir qui il est, se prend de haine pour lui, et cette haine décide Pépin à rompre le secret et à punir la perfide usurpatrice, dont la place est rendue à celle qui aurait toujours dû l'occuper

Les autres versions ne nous apprennent rien de particulier sur l’enfonce de Charlemagne; mais sa jeunesse est en revanche

* Ce symbolisme, dont on retrouve de nombreux exemples dans les lois et dans l’histoire des Francs, accuse la date recalée du récit.

* Karl veut dire originairement un homme robuste, dans toutes les langues germaniques. Il a ensuite pris le sens de nuire; par exemple suéd., dan. Karl, ail. Kerl , angl. Cari. Peut-être est-ce lo même mot que le russe Carole, roi.

» Wolf,/. /., p. 60-CI.

* Ce trait rappelle assez celui qu’Hérodote rapporte (liv. I, c. lit) sur la jeunesse de Cytus, élevé aussi comme un

fils de paysan, proclamé roi par les entants du pays, et prenant de même son rôle trop au sérieux.

* Cf. par exemple la Vie d'Ésope par Planude ; la plupart des anecdotes qui se trouvent dans ce singulier ouvrage sont d'origine orientale.

• On arapporté à Charlemagne,comme nous le disons plus tard (voy. ci-dessous, chap. vu), le célèbre jugement de ce genre rendu entre an chrétien et un juif, qui forme le sujet du Marchand de Venise.

1 Arétin, /. /., c. 4-5.

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