‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 11 sur 246 · CXIV · texte numérisé non relu

CXIV

On pourrait objecter toutefois que ces récits populaires ont pu se transmettre longtemps avant de revêtir la forme poétique, et que la Chanson de Roland n'est une autorité que pour les mœurs du siècle où elle a été rédigée; mais l’existence de chants contemporains est attestée par des écrivains du neuvième siècle même. Ermoldus Nigellus, qui a écrit en vers latins la Vie de Louis le Pieu.r, nous dit en parlant des exploits de ce prince :

tiare remit orbis oraoslate, vulyoqnv résultant;

Plus populo résonant, quant canat arte ni élus.

Or cet usage n’a certainement pas commencé à Louis le Débonnaire ; ses ancêtres avaient aussi été l'objet de chants populaires ; le poGtc saxon qui a versifié Eginhard nous dit, vers la fin du neuvième siècle :

Est qttoque jam notum : vulgaria carmina magnis Laudibus cjus avos et proavus célébrant,

Pippinos, Carolos, Hludovitos etThcodricos Et Carlomannos Hluthariosque canunt.

1 Il est escrit dans la geste francor... ' Un passage plus significatif encore Il est escrit en l'anciene geste. .. se Coure dans Raoul de Cambra i; vny.

[Roi., CXIU, 1443; CCLXXVll, 3742.) plus bas.

, LES SOURCES

II ne cessa pas non plus avec les premiers successeurs de Charlemagne; le hasard nous a conservé un de ces chants contemporains, celui auquel donna lieu la bataille de Saucourt, gagnée le S août 882 par Louis III contre les Normands ', et il serait facile de rassembler un grand nombre d’allusions à ce sujet éparses dans les chroniqueurs de ce temps-là’. On est donc certain de ne se pas tromper en affirmant que la poésie populaire, habituée à célébrer les événements ou les hommes qui frappaient l'imagination des masses, n’a pas manqué à sa coutume pendant le règne de Charlemagne, et quelle a au contraire redoublé ses chants devant les exploits et la personne du grand empereur.

On a beaucoup agité dans ces derniers temps une question qui se rattache trop étroitement à notre sujet pour que nous puissions nous dispenser de la traiter au moins sommairement : ces premières chansons, qu’on est convenu de désigner sous le nom de cantilènes, étaient-elles en langue tudesque ou en langue romane’?

La première hypothèse semble d’abord la plus vraisemblable; de tous les peuples qui composaient originairement l’empire de Charlemagne ou qui vinrent successivement s’y joindre, ceux qui devaient avoir pour lui le plus d’enthousiasme et être le plus portés à en faire un héros national, étaient évidemment les Francs austrasiens. C’est de l’Austrasie, qui avait incontestablement gardé à peu près intact son cachet germanique, que la race carolingienne était sortie ; c’est elle qui avait vaincu la Neustrie avec Charles- Martel ; c’est elle qui était la terre dominante, le pays souverain entre tous. Elle fournissait les ducs qu’on envoyait partout gouverner les provinces ou défendre les frontières; elle possédait la capitale, construite par Charlemagne dans son pays; sur son territoire se réunissaient les grandes assemblées où les ambassadeurs arrivaient de toutes parts rendre hommage au chef qu’elle regardait comme le sien. Les Francs austrasiens étaient devenus pour l’Europe du neuvième siècle ce qu’avaient été les Romains

1 Publié souvent, entre autres dans YElnonensia de Wületns et Hoffmann.

1 Voy. entre autres, sur ce point, E.du Méril, Poésie Scandinave, p. 471, note 3, et tout ce qui suit ; Mélanges archéologiques, p. 297 et suiv.; Godeke, Mille/ aller, p. 21.

8 Le germanisme a été soutenu par M. d’Héricault, dans son Essai sur F origine de l'épopée ; M. Paul Meyer a soumis son argumentation à une critique incisive et s’est prononcé pour l’opinion contraire dans la Bibliothèque de l'École des chartes ( 5e série, tome 11, p. 84).

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