LIVRE CREMIER
au temps de leur puissance, une race supérieure et destinée à la suprématie sur toutes les autres *.
11 est donc naturel de penser que c’est ce peuple vainqueur, ce peuple si fier de ses exploits et de son courage, qui trois siècles auparavant s’exaltait si poétiquement dans le prologue de sa loi ', que c'est, disons-nous, ce peuple qui a le premier célébré avec enthousiasme le grand Karl, son chef et son plus illustre représentant. D’ailleurs, on a pu remarquer que les témoignages allégués plus haut pour prouver l’existence de chants contemporains se rapportent tous à des chants franciques ou.tudesques : ce sont les Francs qui chantaient leurs héros après la victoire même ; ce sont eux qui conservaient aussi depuis des siècles leurs vieilles épopées populaires que Charlemagne fit recueillir * ; ce sont eux qui avaient célébré ses ancêtresou ses prédécesseurs. Enfin leur idiome, habitué depuis plusieurs siècles à la forme poétique, semble avoir dû se prêter merveilleusement à de nouvelles chansons; nous possédons un fragment épique écrit dans leur langue au huitième siècle *, et nous avons déjà mentionné le Ludunijslied de 8711. Toutes ces raisons paraissent décisives, et acquièrent plus de poids encore si on soumet la Neustrie à une sorte d’enquête contradictoire. Passant depuis longtemps de tyran en tyran, sans participation aux affaires, dépouillée du sentiment de nationalité romaine qui l’avait longtemps soutenue, la Gaule romane n’avait pas d’existence politique avant le partage de l’empire. Sa langue, dont le plus ancien monument connu apparatt vingt-huit ans après la mort de Charlemagne, semble dans ce texte encore bien informe et hésitante ; elle s’est dégagée du latin sans avoir trouvé ses lois propres; elle n’a pas quelques-uns des caractères les plus essentiels du français s;
’ l'n passade du moine de Saint-Gall fait très-bien sentir cet état de choses. Il s'excuse de désigner sous le nom de France tout le pays eri-deçà des Alpes (Gaule, Suisse, Belgique, Allemagne), ce nom n’appartenant en réalité qu’à l’Austrasie. « Mais, dit-il, en ce temps-là, à cause de la puissance du glorieux Charles, Gaulois et Aquitains, Éduens et Espagnols, Allemands et Bavarois ne se trouvaient pas peu honorés quand on voulait bien les désigner comme des Francs mérne sujets, » par opposition aux Francs dominateurs, qui étaient ceux
de l’Austrasie (1. 1, c. x).
1 « Gens Francorum inclita, anctore Dei condita, fortis in armis, firma in paris fœdere, profunda in consilio.corpore nobilis, incolumna candore, forma egregià, audax, velox et aspera, etc. » ( Prologue de la loi Salique.)
4 Eginhard, Viia Cnrr.li Mfujni, c. 50.
4 Hilhbraht enti Hadhubrant (Hildebrand et Hadebrand). Il suffit de rappeler en outre le grand poème d'Otfrid sur la vie du Christ, composé pour Louis le Germanique.
4 Par exemple l’article manque.
LES SOURCES
elle ne semble pas en état de supporter la poésie. Enfin aucun monument roman ne peut se placer à côté du Ludivigslied , aucun débris n’a subsisté d’une cantilône héroïque composée en langue française a ces époques reculées; le plus ancien te.\te poétique qu’elle ait à montrer n’est que du dixième siècle et est purement religieux.
Malgré ces arguments, que nous avons brièvement exposés, nous croyons pouvoir affirmer qu'ii y a eu des chansons romanes contemporaines de Charlemagne. La plus grande preuve que nous puissions en apporter est l’existence de l’épopée française à une époque assez rapprochée de celle-là. On s'accorde à la reculer au moins jusqu’au onzième siècle, et nous espérons montrer quelle était formée de toutes pièces dès le dixième. Mais, en s’en tenant à la Chanson de Roland, qui ne sent combien ce poème, au premier coup d’œil si primitif, suppose de prédécesseurs et de ramifications de la poésie? 11 contient des allusions à de nombreux poèmes, perdus aujourd'hui pour la plupart, et oubliés déjà des chansons de gestes du douzième siècle ; seul il est venu à nous d’une série de com[K>sitions dont rien ne limite le nombre et qui étaient incontestablement les unes avec les autres dans un rapport qui ne peut exister qu’aprèsun assez long développement de l’épopée. Comment d’ailleurs les Romans du dixième siècle, auxquels on fait d’habitude l'honneur d’avoir créé notre poésie épique, auraient-ils conservé de Charlemagne un souvenir assez vivant et gardé à sa mémoire un culte assez ardent pour en faire le sujet de tous leurs poèmes? Ils étaient assurément incapables de concevoir l’idée toute moderne d’étudier les documents écrits et de construire des poèmes avec des matériaux historiques. Si, comme on le prétend, le génie et l’idiome de la France n’ont été qu’à cette époque mûrs pour la poésie épique, il est absolument certain que les premiers /rout eurs auront chanté les événements et les hommes de leur temps ; s’ils ne l’ont pas fait, s'ils ont au contraire ramené à Charlemagne, centre de leurs compositions, les faits mêmes que leur transmettait la génération immédiatement précédente, c’est qu’un grand cycle épique, déjà formé autour de ce nom, leur avait été légué par leurs ancêtres, c’est que depuis Charlemagne la poésie romane n’avait pas cessé de reproduire, en les modifiant suivant les changements de la langue et des mœurs, les primitives cantilènes qu’avait créées de son vivant