I.ES RÉCITS
d’autres romans font à cette histoire. La plus importante se trouve dans Renaud de Montauban. Charlemagne rappelle lui-même dans ces termes ses aventures de jeunesse :
Jà fui je flus Pépin, issi com vos savés.
Et Itertaiu la roïne qui tant ot le vis cler.
Il fu mord ris en France et à tort enherbés,
Et je rhaciés de Franre, dolans, cschailivcs.
Eh Espaigno en alai à Galafre sor mer; lluec fui je formant dolens et esgarés,
Fors jetés de ma terre et de mon parenté.
Là fis je tant par armes que je fui adobés,
E conquis Galienne, m'amie o le vis cler;
Si laisa por m'amor XV rois coronés.
Li apostoles Miles m'aida à coroner;
Je ving en douce France o mon riche bamé.
Et si pris tos les sers qui furent el régné 1 :
Je les fis tos ardoir et ta poudre venter.
Le récit est déjà plus complet : une autre allusion , mais assez postérieure, va nous donner les noms des deux frères bâtards; elle se trouve dans Garin de Monglane :
Scgnor, vos savés bien, quant Pépin fu feuis,
Karlcmaines, ses fies, fu cachiés de Paris;
Par force l'en carhièrent et Hainfroiz et lieudriz.
Ala s'enta Galafre, au roi des Arrabis,
Ailla lui de sa guerre contre ses anemis.
Quant il l’ot trait à fin et ot Braibant occis.
Et il ot Durendal, le rice branc, conquis.
Lors s'on revint (li rois) en France en son pais ;
Tant Gst par son grant sens, par force et par amis,
Que il fu coronés au roostier S. Denis ;
Les .11. sers fist destruire et lor mellors aidis.
(Ms. Bibl. impér. 2729 ’.)
Une autre allusion se trouve dans le roman français de Fierabras, en rétablissant le texte altéré par le copiste. C’est un Sarrasin qui, pour détourner son roi d’épargner un chrétien, lui dit (v. 273b) :
' Par les sert il faut sans doute entendre les partisans des deux bâtards, désignés souvent par ce nom , comme fils d’une serve ; Girard d'Amious ne
les nomme pas autrement; cf. aussi ta citation suivante
* Pans Reiffenberg, PhU. Mousket, t. II, p. ccxxxix.
I)u rice Challcmaine vous dcvroit ramenbrer,
Que tant non Galafre, qui l'ot fait adouber;
Puis li tolli sa fille, Galiene au vis clcr.
L'enfant Garsilium en fist desircter *.
II faut aussi un peu corriger le texte du passage suivant, qui prouve que cette légende était connue de fort bonne heure en Provence. L’auteur de la première partie du poème provençal sur la guerre des Albigeois, qui écrivait dans les premières années du treizième siècle, dit (v. 20G9) : Karlemaine
Que conques Galiana, l'espos, al rci Rraimant,
La filha de Galafre, lo certes amirant De la terra d'Espanha *.
Il faut joindre à ces allusions celle qui se trouve dans la chronique d’Albéric de Trois-Fontaines, à l’année 763 ”, une aux vers 6609 et suiv. de Doon de Mayence *, une dans Garin de Monglane * et quelques autres moins significatives, éparses dans divers textes *. Le poème dont toutes ces citations attestent l’existence ne s’est pas conservé dans sa première forme. Les principales versions de cette légende qui sont parvenues jusqu’à nous sont les suivantes :
1° Le roman franco - italien en vers de dix syllabes, du manuscrit de Saint-Marc XIII (voy. ci-dessus). Les rubriques ne peuvent nous donner de ce récit qu'une idée assez incomplète 7 ; voici la très-courte analyse qu'elles nous permettent d'en faire. Les deux fils de la fausse Perte, appelés ici Lanfroi et Land ri, empoisonnent Pépin et Berte; leur jeune frère consanguin, Chariot
* Le texte publié donne duc Milon au lieu de Challcmaine, mais la leçon adoptée ne se trouve que dans un assez mauvais manuscrit du quinzième siècle. Au second vers, nous remplaçons qui par que, Cirart par Galafre , et qu’il par qui V. La mention de Galienne , de Garsilc ou Mnrsile (cf. le poème A'Otinel), et la circonstance de l'adoubement, ne permettent pas de douter que notre leçon no soit bonne.
* M. Bartsch avait déjà proposé A peu près la même restitution, /. p. 7.
8 Ms. de la Bibl. Impér. lat. 489CA, fol. 31 v°, col. B. Les bâtards s’appellent Heldricus et Raginfretlvs.
4 L’allusion d’Albéric semble se rapporter à un poème assez différent de tous les autres.
k Hist. litt., t. XXII, p. 441. Les deux frères s’appellent Honfroi et fleudric.
6 Nous mentionnerons seulement celle de Thomasin de Zirclære, qui parle de Galienne dans son Welxche Gast, écrit en allemand avant 1216 (cf. Wolfram von Eschenbach, édition Lachmann , p. xxivij). Voy. plus haut, liv. 1, ch. v (page 125).
’ U faut y joindre l’analyse succincte donnée par M. Guessard dans la bibliothèque de V École des chartes , 4* série, III, 399.
LES RECITS
(Karleto), l'héritier légitime du trône, souffre les plus mauvais traitements de leur part. Un jour, dans une circonstance que n’indiquent pas les rubriques, le jeune prince exaspéré frappe son frère avec une broche de cuisine. Cet acte audacieux met sa vie en danger, et le fidèle Morand de Rivière emmène Chariot en Espagne. Les fugitifs arrivent à Saragossc, où règne le roi Galafre1, qui les prend à son service et « fait grand honneur à Chariot l’enfant. » Le roi Braibant fait défier Galafre par un messager; dans la guerre qui s’ensuit, Chariot tue Braibant et s’empare de sa bonne épée Durandal (Direndarde). On devine ensuite que Chariot passe en Italie, où, de concert avec le roi de Hongrie, il secourt le pape Milon contre le roi sarrasin Brunor. 11 rentre ensuite dans son royaume, bat et prend les deux frères, qui sont jugés et condamnés, et se fait couronner par le pape \
2” Le premier livre du Charlemagne de Girard d’Amiens. Ce récit, tout-à-fait remanié dans le goût chevaleresque de la fin du treizième siècle, n’a pas grande valeur à nos yeux. La Bibliothèque des Homans (octobre 1777, p. 119-132) en a donné une longue analyse, que M. Bartsch a résumée dans son livre. Cette analyse n’est jias très-exacte; mais nous rejetterons à l'appendice celle que nous en avons faite. Nous remarquerons seulement que les deux frères, dansGirard, s’appellent Rainfroi etHeudris,demème que dans Albéric et dans Adenès; et que Morand n'est pas ici le fidèle compagnon et le sauveur de Charles, mais un Turc des plus preux, l’un des barons de Galafre, qui se lie avec les chrétiens arrivés à Tolède, reçoit le baptême et est-plus tard comblé de biens par Charlemagne *. Celui-ci, pendant tout le temps de son séjour en Espagne, porte le nom de Mainet, sans qu’on dise pourquoi il l’a adopté.
3° La Crdnica general de. Espana. Comme ce récit est assez différent des autres, qu’il est remarquable par sa grâce et sa poésie, et qu’il n’a pas été signalé jusqu’à présent, nous en donnerons
1 Tous les autres récits placent Galafre à Tolède, sauf les Renli di Fronda.
* Les rubriques ne disent rien de Galien ne ; mais Chariot l’aimait comme dans les autres récits et finissait aussi par l’épouser ; seulement ici elle s'appelle Bélissant (Gucssard, /. p. 400).
8 Dans l’analyse de la Ribliolhèque des Romans, Morand de Rivière joue le même rôle que dans le poème de Venise et les Reali; mais les auteurs peu soigneux de ce travail ont mêlé, comme nous l’avons déjà dit, les Rea/l et Girard d’Amiens, en prétendant n’analyser que ce dernier.