LIVRE II
avec lesquelles je pusse aller à la bataille, j'irais bien les rejoindre. » Et Galienne lui dit : « Charles, si vous voulez me faire à moi telle promesse que je vous dirai, et c’est que vous m’emmènerez avec vous en France et me ferez chrétienne et vous marierez avec moi, je vous donnerai tout ce que vous avez demandé. » Et l’enfant don Charles lui dit: «Je ferai de bonne volonté tout ce que vous désirerez, et je vous promets que si vous m’armez comme vous le dites, je vous emmènerai avec moi en France, et je vous prendrai pour femme. » Et Galienne, quand elle entendit cela, fut très-contente et en eut grand plaisir; car elle savait bien que tout ce que disait l’enfant serait vrai, parce qu’elle l’avait vu dans les étoiles. Aussitôt elle lui apporta les armes, et elle-même l’aida à s’armer; et quand il fut armé il monta sur un cheval qu’elle lui donna, qu’on appelait Brunchete; et aussitôt il s’en fut autant que le cheval put 4e porter au lieu où les siens étaient malmenés. Et sachez maintenant, vous qui entendez cette histoire, qu’entre ces armes que Galienne donna à l’enfant Charles elle lui donna aussi l’épée, appelée Joyeuse (Giosa) , que lui avait donnée en don ce More Braimant. «Charles arrive au lieu du combat, où il tue beaucoup des hommes de Braimant; celui-ci averti accourt à la rencontre du nouveau combattant. « Et quand Braimant vit le cheval qu’il avait donné en don à Galienne, de la grand cire qu’il eut il fut jouter avec l’enfant Charles pour le cheval qu’il lui voyait monter; et l’enfant Charles, comme il était déjà en âge’, ne craignit pas; et ils furent se frapper l’un l’autre à grande force de leurs chevaux , si bien que leurs lances se brisèrent dans leurs poings, et ils mirent la main à )’épée, et ils se portèrent tant de coups que c’était merveille. Et Braimant, quand il vit la grande force de l’enfant Charles et sa bonne chevalerie, demanda qui il était, et l’enfant Charles lui dit son nom, et celui de son père et de son aïeul. Et le More, quand il l’entendit, en eut plus grand deuil; mais il commença à le menacer, lui disant que jamais plus il ne reverrait sa terre, et l’enfant lui dit: « Ce que tu dis est entre les mains de Dieu. » Et Braimant lui dit aussitôt : « Je te
1 L'expression espagnole, apercebido, et son courage, les barons s'en rdjouisest intraduisible dans notre français ma- sent :
derne Le sens et le mot se trouvaient DM à . . cll aptmu
dans 1 ancienne langue. Dans A rnis rl Pir ,U1 „UI0IU nc,. tcrre, | ,
quand le jeune fils d'Amilo révèle par un trait audacieux son intelligence
LES RECITS
tuerai» ; et il mit la main à son épée qu’on appelait Durantlal (Durandarte), et lui en donna un coup terrible sur le sommet du heaume, si bien qu’il lui coupa une grande partie des cheveux de la tête et de l'armure du corps ; mais Dieu ne voulut pas qu’il le frappât dans la chair, et de ce coup l’enfant Charles fut très-troublé, et il appela sainte Marie à son aide. Et il leva l’épée Joyeuse qu’il tenait à la main, et en donna à Braimant un si grand coup sur le bras droit qu’il le lui coupa, et le bras tomba à terre avec l’épée Durandal. Et Braimant, quand il se vit ainsi frappé à mort, commença à fuir tant qu’il put. Et l’enfant. Charles descendit de cheval, et prit l’épée Durandal qui gisait à terre ; puis il chevaucha à grande presse et suivit Braimant, avec les deux épées dans les mains, et il atteignit Braimant entre Cabahas et Olias. Et comme il l’atteignit, il lui donna de Joyeuse un coup qui lui fît deux parts du corps, et Braimant tomba mort à terre. Et l’enfant Charles descendit de cheval , et alla prendre le fourreau de l’épée Durandal et toutes les autres armes que portait Braimant, et.lni trancha la tête, et il la porta en don à Galienne. Et ceux du parti de Braimant, quand ils se virent sans seigneur, désemparèrent le champ et s’enfuirent. Et les Français gardèrent le champ do bataille, et y trouvèrent beaucoup d’or et beaucoup d’argent , et maintes tentes bien riches et maints riches joyaux...
«Et l’enfant Charles, quand il sut que le roi don Pépin son père était mort, délibéra avec ses chevaliers sur ce qu’il fallait faire, et ils lui conseillèrent de retourner en France et de recueillir le royaume que Dieu lui donnait. Et un écuyer qui était là, entendant cela, lui dit : « Seigneur, j’ai ouï dire à Galafre qu’il ne vous laisserait pas aller quand même vous le voudriez, et qu’il vous ferait très-bien garder, vous et les vôtres. » Et l’enfant Charles, quand il entendit cela, se tourna vers le comte don Morand et tous les hauts hommes qui étaient avec lui, pour savoir ce qu’ils pensaient qu’on dût faire en cette conjoncture ; et le comte don Morand dit qu'il tenait pour bon que Galienne fût en ce secret, et qu’il lui plût d’attendre qu’elle sût de leurs nouvelles et qu’on l’envoyât chercher pour l’emmener en France, «et nous dirons au roi Galafre que vous voudriez aller à la chasse s’il le trouvait bon, et quand il l’aura accordé nous ferons ferrer nos bêtes en telle guise que le derrière aille devant, et ainsi nous pourrons partir sans
que nul sache où nous allons. » L’enfant le trouva bon , et dit que c’était bon conseil que disait le comte don Morand, et tous les autres s’y accordèrent. Et incontinent ils allèrent dire au roi Galafre que l’enfant Charles voulait aller à la chasse, s’il le permettait, et le More le leur octroya. Et les Français montèrent aussitôt à cheval et prirent leur chemin. Et le roi Galafre, quand il vit que les Français tardaient beaucoup, soupçonna qu’ils étaient partis , et les lit chercher par toute la terre , mais on ne les put trouver. Et quand l’enfant Charles fut éloigné de Tolède, il ci «nmanda au comte don Morand de retourner chercher Galicnne et de l’enlever comme il pourrait. Et Galienne était toujours dans l’attente quand elle vit venir le comte don Morand qui devait l’ernmener. Et étant ainsi elle vit venir le comte, et descendit bien vite et sortit par une poterne qu’il y avait, et fut près du comte, et le comte la prit aussitôt, et alla avec elle toute la nuit. Et le lendemain au matin le roi Galafre demanda Galienne sa fille, et comme on ne la trouva pas, le roi more comprit que les Français la lui avaient enlevée et s'en allaient en France avec elle. Et aussitôt il envoya après eux beaucoup de chevaliers vaillants, et ils atteignirent le comte à Montalvan , qui est en Aragon, et combattirent avec lui; et les Mores eurent l’avantage, parce qu'ils étaient nombreux, et prirent Galienne. Et le comte, ayant de cola grande vergogne et grand déplaisir, encouragea les siens, et il fut frapper sur les Mores et les traita fort mal, et les vainquit, et leur reprit la dame, et tua beaucoup d’entre eux. Et don Morand s’en fut alors avec Galienne au milieu de ces monts par crainte des Mores, et ils allèrent sept jours, sans jamais entrer en lieu habité, parce que la contrée était pleine de Mores, et au bout de peu de jours arrivèrent à Paris. Et l’enfant Charles, quand il sut qu'ils venaient, sortit pour les recevoir avec une très-grande chevalerie et les emmena avec lui dans son palais, et fit aussitôt baptiser Galienne , et l’épousa comme il l'avait promis. Et l’enfant Charles reçut la couronne du royaume, et on l’appela depuis ce temps Charles le Grand, n
Nous remarquerons dans ce récit qu’il n’est aucunement question des deux bâtards ; l’exil de Charles a lieu du vivant de son père, et c'était sans doute la plus ancienne tradition, qui s’est ensuite confondue avec une autre. Dans la belle scène entre Charles et Galienne on reconnaît aisément l’écho de la chanson de
LES RÉCITS
gestes française ; et on retrouve dans d’autres poèmes des imitations évidentes de ce passage
4° La Gran Conquista de Ultramar. Cette version de notre légende a été publiée à part par M. Wolf ' et analysée par M. Bartsch Nous ne nous y arrêterons donc pas. Les deux bâtards s’appellent ici Ranfre et Eldoys; l’auteur espagnol, plus familier que son original français avec les noms arabes, n’a pas appelé le roi de Tolède Galafre, mais Haxen ; par une singulière confusion, tandis qu’il donne à la fille de Haxen le nom de Halia, il raconte que le palais de son père s’appelait los palacios de Galiana. C’est d’après ce récit que Lope de Véga a. composé la comédie intitulée aussi los Palacios de Galiana * : il ne reste rien , dans cette pièce, de l’esprit du moyen Age; les faits et les caractères y sont travestis d’une façon quelquefois heureuse, mais le plus souvent fade et même ridicule, comme il arrive trop souvent dans le théâtre espagnol \
5° Les Reali di Francia. La compilation italienne, qui suivait sans doute un poème franco-italien, mais un peu différent de celui de Venise, a des traits heureux ; aussi l’analyserons-nous avec quelque détail, bien que M. Bartsch l’ait déjà fait Les deux bâtards, Lanfroi et Heudri (Olderigi), commencent par empoisonner Berte, pour se venger de la mort de leur mère, la serve qui avait longtemps usurpé sa place, de concert avec les Maycnçais ’. Ils assassinent ensuite Pépin et veulent en faire autant à Chariot (CarleUo) ; mais celui-ci, qui a surpris leurs projets, prend la fuite pour sauver ses jours. « Charles prit son chemin vers Orléans, et par le chemin trouva un pâtre de son âge qui gardait les troupeaux. Charles s’approcha de lui et lui dit: «Veux-tu changer tes habits avec les miens? h Le pâtre dit : « J’en suis con-
1 Par exemple dan» Jourdain de Blaires (v. 1682 et sniv.). L’éditeur de ce poème regarde avec raison cette «cène comme une de» plus remarquables productions de la poésie du moyen âge ; il nous parait très-probable qu'elle est une variante de celle qui se trouvait dans le Charles Mainet perdu.
* Veber zwei nieilerlttndùche Volksbùcher, WieUj 1857, in-4% p. 92-105.
» Veber K M., p. 15-19.
‘ Comeduu, part. xxm. Madrid, 1638, in-*”.
5 Les anachronismes et le défaut de couleur locale tant reprochés au théâtre français du dix-septième siècle ne sont rien à côté de ceux des Espagnols. La critique allemande est encore un peu arriérée dans ses jugements sur Lope et Calderon , beaucoup trop exaltés par Schlegcl et l’école romantique, qui ne craignait pas de les opposer â Shakspeare. Lisez par exemple le livre de M. Schack.
• Veber K. Meinet, p. 12-15.
’ Sur ce trait, voy. liv. I, ch. uc.
LIVHE II.
tent, » et prit les habits de Charles, et lui donna les siens. Le père du pâtre vendit les riches vêtements, sauf le giubbarello. » Charles arrive à l’abbaye de Saint-Omer, où il revêt la robe de moine ; pendant ce temps les Mayençais font couronner Heudri roi de France; Lanfroi est sénéchal et connétable (1. VI, ch. 49).
Cependant Morand de Rivière ( Morando di Riviera), ancien gouverneur ( bnilo ) de Charles, le cherche par tous pays ; quatre ans sc sont écoulés depuis la mort de Pépin et il ne l’a pas trouvé encore; un jour il rencontre un pâtre qui avait sur le dos un ■ giubbarello de soie tout brodé. Morand lui demande d’où il le tient, et les indications du pâtre le mènent à l’abbaye où Charles vivait sous le nom de Mainet ( Mainetto ), n’ayant révélé sa condition qu’à l’abbé. Il retrouve Charles et l’emmène avec lui. Tous deux s’en vont en Espagne ; ils arrivent à Saragosse, où règne le roi Galafre, et sont admis à son service « pour taillera table devant ses fils Marsile, Baligant (Raluganie) et Falsiron.» Galienne (< Galeana ), tille de Marsile, voit un jour Mainet dans ses fonctions, et s'éprend de lui sur-le-champ. Elle lui fait des avances auxquelles répond assez peu le jeune prince, uniquement préoccupé de son retour en France (///., ch. 20-22).
« 11 arriva qu’un jour Galienne alla dans la salle devant le roi Galafre, et vit Mainet servir son père, et revenue auprès de sa mère elle lui dit: « Vous me faites servir par un vieillard, et devant mon père, qui est vieux, sert Mainet qui est jeune; je veux que dorénavant il taille devant moi.» La reine, le soir, fit tant que Galafre y consentit. Un jour Galienne dit en riant à Mainet: « Où est ta belle? » Mainet alors devint tout rouge, ne lui répondit pas, et de honte changea de couleur. La confidente (segretaria) lui dit alors : « Dis-moi, Mainet, as-tu jamais connu amour de dame? » Mainet alors sc souvint de la mort de son père, et soupirant il commença à pleurer, et de ses larmes il vint à Galienne une si grande tendresse pour lui, qu’elle se mit à pleurer, et lui demanda d’où il était et qui il était. II répondit: « Je suis de Barcelone, et suis fils d’un marchand qui périt en mer. » La confidente s’en émerveilla, et Mainet dit : « Comment pourrait noblement (gentilmenie) aimer quelqu’un qui n’est pas de noble lignage, comme moi, qui de naissance suis bourgeois?» Galienne le regarda en face et sc mit à rire. Mainet continuant son discours dit : a Je n’aimerai jamais femme tant que je ne serai pas retourné
LES RÉCITS
dans ma maison» Après qu’ils eurent mangé, Mainct s’en
partit, mais avec un certain battement de cœur, que contre sa volonté il sentait pour Galienne (c. 23). » Le roi Galafre, voulant marier sa fille, annonce un grand tournoi auquel doivent prendre part beaucoup de princes sarrasins. Mainet veut y combattre; mais il s'aperçoit que les armes qu’il a apportées de France ne vont plus à sa taille, «par quoi il les a jetées à terre, maudissant sa fortune, et tout mélancolique s’en alla dans une salle au bout de la chambre, et s’assit, appuyant sa main à sa joue, et tenant un genou sur l’autre et son coude sur ses genoux Il était auprès de l’entrée de la salle, et soupirant faisait en soi-méme mille imaginations : et pendant ces soupirs arriva la confidente de Galienne, voulant passer par la salle, et comme elle entra dans la salle elle vit Mainet et l'entendit soupirer, et elle se tira arrière et se mit à l’écouter, et Mainet, ne croyant pas être entendu, disait: « Obi malheureux que je suis, quand retournerai-je dans mon royaume, où mon père porta si noble couronne ! » La confidente rapporta toutes ces paroles à Galienne, qui le manda incontinent devant elle. Mainet se jeta à ses pieds, et Galienne lui dit : « Mainet, si je te fais armer, veux-tu me jurer de ne pas prendre d’autre femme que moi, et de m’être fidèle amant? » Mainet répondit : « Je vous jure que tant que vous vivrez, jamais je n’aimerai autre femme que vous. » Et ils se jurèrent l’un à l’autre une foi mutuelle (c. 24). »
Mainet est naturellement vainqueur au tournoi ; mais il se retire sans qu’on puisse retrouver ses traces, et le roi Galafre ne sait à qui donner sa fille. Galienne cependant découvre le vrai nom de Mainet, sc fait baptiser et l’épouse en secret (c. 23-26).
Le roi d’Afrique Braimant fait demander Galienne à son père ; mais celle-ci déclare qu’elle n’épousera jamais que l’inconnu vainqueur du tournoi, et que si on ne peut le retrouver elle ne se mariera pas. Braimant furieux de ce refus vient assiéger Saragosse avec le roi Polinore (Polinoro). Ce Polinore fait prisonniers Galafre, Marsile, Baligant et Morand. Mainet s’arme et arrive au lieu
1 C’ïsl la pose classique de la mélancolie au moyen âge. Les trouvères en offrent de nombreux exemples, et le minnesinger Walter de la Vogelweide dit exactement de môme : « J'étais assis sur
une pierre, et avais croisé mes jambes l’une sur l'antre ; sur mes genoux j'avais posé mon coude. » Michel-Ange a reproduit et immortalisé cette attitude traditionnelle dans sa statue du Pensieroto.