‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 118 sur 246 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

E le grant roce contrcmont vers le ciel.

« E Diexl dit Halles, et car me consilliés De cest passage dont je suis esmaiés;

Car je n’i vois ne voie ne sentier Par où je voise ne puisse rcpairier. »

Dot ama Halle et si l'avoit mult chier.

Si li envoie un message moult (1er.

Parmi les loges vint uns cers eslaissiés,

Blans comme nois, quatre rains ut el cief :

Voient François parmi Mongieu se fiert.

Et dist li rois • « Or après, chevalier!

Vci le message que I)ex a envoie. «

François l'entendent, aine ne furent si lié;

Après le cerf aquellent lor sentier.

Mongieu passa li rois qui France tient:

Aine n'i perdi sergant ne chevalier,

Ne mal ne mule, palefroi ne somier :

Huitjors i mista passer toi entiers.

(V. 2G2 et suit.)

On retrouve ailleurs et le souvenir de l’impression produite par ce passage des Alpes sur la France et le miracle du cerf ou de la biche \

Li rois herberge de là outre Mongis;

Crans sunt les os qui le resne ont porpris,

Li jogléor ont lor vicies pris,

Grant joie mainnent devant le fil Pépin;

Li rois fut liés, si ot béu dn vin.

(V. 282 et suiv.)

Bientôt les deux armées sont en présence ; la bataille s’engage, près de Sutre (Sutri). Le porte-bannière de l’empereur, Alori, est un lâche ; il prend la fuite au milieu du combat, et les Français sont près d'être vaincus. Charles lui-même court les plus grands dangers ; il ne doit la vie et la victoire qu’au courage du jeune Ogier le Danois. Le poème se termine naturellement par la défaite » des Sarrasins 1 * * * 5 ; nous ne pouvons l’analyser ici en détail ; le rôle de l’empereur y est trop peu important pour que nous nous y ar-

1 Cette impression, rendoe là avec

simplicité et force, a abouti dans Aspre-

mnnt A des exagérations romantiques qui accusent une époque moins ancienne

(voyez le commencement du fragment

de ce poème publié |«r Bekker).

* Nous en reparlerons plus tard.

* 11 y a deux lins un peu différentes, suivant deux versions dont une seuli s’est conservée eu français; voy. Biklit ■ thé que de l'École des chartes, 5* série, t. V, p. 122.

LES RECITS

rétions longuement. Nous remarquerons seulement deux traits sur lesquels nous revendrons : le songe par lequel Charlemagne est averti des dangers que court son fils Chariot, et la description de la tente de l’empereur. Le caractère et les aventures de ce Chariot nous occuperont spécialement par la suite.

3° Dalan. Nous ne connaissons ce poëme que par la courte analyse de Philippe Mousket (v. 4666 et suiv.) : « Puis Rome fut prise par force, et toute la population mise à mort, le pape tué, Château- Miroir ' pris, et toute la ville brûlée. Le duc Gariu et les siens entrèrent en Château-Croissant ’ ; car les Sarrasins, Turcs et Persans, avaient amené trop de monde et de Syrie et d’Espagne. Les chrétiens désespérés envoyèrent demander secours au bon roi Charlemagne, qui tenait sa cour en France. Le roi leur envoya Gui de Bourgogne...., et Richard de Normandie. Ils reprirent le Miroir ; le duc Garin, qui tenait Pavie et avait conservé Château- Croissant, prit aussi part à la bataille. Charles arriva lui-même,

amenant ses troupes rassemblées de maint pays il se dirigea

vers Rome et fit grand mal aux païens. C’est alors qu’Olivier combattit l'orgueilleux Fierabras ; il le vainquit, et reconquit les deux barils que celui-ci avait pris à Rome ; il les jeta dans le Tibre, afin que personne ne pût plus boire du baume qu’ils contenaient; c’était celui-là même dont Jésus-Christ fut embaumé. Enfin tous les païens furent tués et les chrétiens reprirent Rome; on fit un autre pape, et Charles revint en France, louant Dieu et saint Pierre. »

La première partie de ce récit ne se trouve dans aucune chanson de gestes conservée ; mais un épisode de la seconde s’est détaché de l’ensemble et a formé, considérablement amplifié et remanié, le poëme de Fierabras. Nous pourrions facilement démontrer, si nous ne craignions de sortir de notre sujet, que Fierabras suppose connus du lecteur les événements rapportés par Philippe Mousket ; il nous introduit in médias res, et ses premiers couplets, très-rapides, sont un résumé de la chanson de Balan, adressé à des auditeurs qui la connaissaient *. Mais l’arrangeur a

1 Ça rtiauj-M i réours ; jo ne laie ce que

ce nom désigne.

‘ Est-ce le château Saint-Ange, ainsi nommé d'après Crescenttus?

.* C'est Fierairas qui nous donne le

nom de cet amiral. Voyet particulièrement les vers 31 et suiv., qui ressemblent beaucoup A ceux de Mousket. Gui de Bourgogne jouait certainement un grand râle da. t ce poème; il avait accompli

beaucoup modifié, d'après le goût de son temps, les données de son original; d'abord il a transporté la scène en Espagne ’, puis il a substitué à la fin toute simple du vieux poème un dénoûment bien plus chevaleresque : Gui de Bourgogne épouse Floripas, la fille de Balan, convertie au christianisme, et est fait roi d’Espagne, de moitié avec Fierabras, devenu aussi chrétien. Tout le caractère de cette chanson de gestes, les nombreuses allusions qu’on y trouve à la littérature poétique *, les lieux communs qu’elle lui emprunte constamment *, tout se réunit pour nous la faire considérer comme une production relativement très-moderne. Mousket ne la connaît pas, puisqu’il donne un tout autre dénoûment à l’expédition contre Balan. Albéric des Trois-Fontaines n’en parle pas non plus; et il n’y est fait allusion dans aucun texte antérieur au quatorzième siècle *. Il semble même, d’après certaines indications de la fin, qu’elle ait été composée dans un intérêt tout monastique, et pour donner auprès du peuple aux reliques de l’abbaye de Saint-Denis, occasion de la foire du lendit, le haut renom que la légende latine sur Charlemagne à Jérusalem leur avait promis auprès des clercs *.

On a trop souvent relevé les imitations de Fierabras, et cette composition touche trop peu à notre sujet pour que nous les rappelions ici ; nous nous bornerons à remarquer que la compilation

sous les murs de Rome de prands exploits; car c’est IA, d'après le v. 2339 du poème, que Floripas l’avait connu.

1 Cependant la tradition était si sûre que le combat de Fierabras et d’Olivier avait eu lieu en Italie, que le poète n’a pu toujours se soustraire à son influence. Mousket nous dit qu’Olivicr jeta les barils dans le Tibre; de même Fierabras (v. 1039) :

Près fu du far de Rom«, «es a dedans jetés.

* Nous avons cité plus haut une de ces allusions, celle qui se rapporte au poëine de Atninet.

* Et qu'elle exagère. Par exemple, l'insensibilité traditionnelle des princesses sarrasines converties pour leurs pères restas païens devient révoltante et ridicule dans Floripas , qui veut elle-même égorger son père. Notons aussi l’introduction de féeries incounues aux vieilles

gestes (comme la ceinture magique de Floripas), et le mélange perpétuel «l’un comique très-souvent bas.

* Les éditeurs du Fierabras français ont démontré, par une ingénieuse et solide argumentation, que le po« me provençal était, non l’original, mais la copie du poeme en langue d'oïl. Nous recommandons le procédé qu’ils ont employé à ceux qui voudraient faire de semblables recherches; peut-être, par exemple, pourrait-il servir à faire retrouver un original français sous le texte normand de la Chanson de Holand.

* Voy. plug haut, liv. I, ch. ut. L’auteur de Fierabras a certainement connu cette légende; il lui a emprunté le miracle du gant de Charlemagne qui se tient en l'air sans être soutenu pendant longtemps pour que les saintes épines ne tombent pas. (Voy. Mol and, Ong litt.

delà France , p. 119 ; Fierabras, v. 6109.)

LES RÉCITS

de David Aubert a fait précéder ce récit du prulugue qui devrait se trouver en tête du poème pour qu'il fût clair : « Comment le noble empereur Charlemaine seeut que l'admirai Üalaam avoit destruit la cité de Romme, occis le saint Père, et de l’entreprise qu il vouloit faire; et comment le vaillant prince ala sur l'admirai et sur Fierabras d’Alexandrie, son fils (livre 11, ch. i). n

Tels sont les trois poèmes qui nous montrent Charlemagne repoussant del’Italie les invasions sarrasines conduites par Agoland, Corsubleet Balan '. Nous aurons plus tard l’occasion de le retrouver guerroyant dans ce pays ; mais ce ne sera plus contre les musulmans, ce sera contre les Lombards ou contre ses vassaux rebelles.

§ II. — te Guerres d'Espagne.

Les traditions qui se rapportent aux guerres de Charlemagne contre les Sarrasins d’Espagne sont plus nombreuses et plus compliquées que celles qui ont trait à l'Italie. Dans cet amas de légendes qui se croisent et se contredisent, il est souvent difficile d'introduire une classification rigoureuse; nous tenterons cependant d’y porter plus de lumière qu’on ne l’a fait jusqu’ici, et de rendre à chaque récit la place qu’il doit occuper dans l’ensemble de la tradition. Nous ne prétendons pas toutefois ramener à une histoire logique et suivie toutes ces inspirations indépendantes de l’imagination et de la mémoire populaires; nous voulons seulement distinguer, pour ainsi dire, chaque courant spécial dans le grand Ilot légendaire, et constater l’incroyable richesse de notre vieille épopée.

Mais, avant d’aborder ce sujet, il nous faut passer plus rapidement en revue les traditions et les poèmes qui ont pour objet la conquête du midi de la France sur les sectateurs de Mahomet. Les plus importantes de ces traditions ont été rapportées, non à Charlemagne, ni à Charles Martel, auquel elles auraient dû se rattacher, mais à Guillaume au court Nez, que les poètes font vivre au temps de Louis le Pieux. Elles sortent donc de notre cadre, et comme celles qui y rentreraient, célébrées sans doute dans des poèmes provençaux *, n’ont pour la plupart été conservées que

* Nous négligeons le petit poème d’O- évident qu’il n’a rien de traditionnel. tincl, qui raconte anssi une expédition * Voyex ce que nous avons dit là-Uesde Charlemagne en Italie; il est trop sus, liv. I, ch . iv, § 2.

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