‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 119 sur 246 · LIVRE H · texte numérisé non relu

LIVRE H

sous la forme vague et altérée de récits locaux, elles ne nous arrêteront pas aussi longtemps que d’autres parties de notre travail.

t" La Prise de Carcassonne. 11 existait divers récits de la manière dont cette ville fut prise; il ne nous en est parvenu aucun sous forme de poème. La Chanson de Roland, dans un passage assez obscur, semble indiquer que Roland aurait pris Carcassonne pendant la guerre d’Espagne et dans une -sorte d’expédition personnelle : c’est Ganelon qui, pour faire voir à Blancandin l’arroganre de Roland, lui dit (str. XXX, v. 383 et suiv.) :

Er main sedeit l'empercre suz 1 urnbre :

Vint i scs niés, out vestue sa brunie E out preiet dejuste Carcasonic.

En sa main tint une vermeille pume :

« Tenez, bel sire, dist Rollanz à suu uncle,

De trestuz rois vos présent les curunes. »

Un rajeunissement du treizième siècle paraphrase ainsi ce passage :

Li empereres estoit enmiun pré...

Vint i Hollant son auberc endosé;

Conquis avoil par sa grant poesté Eatranges terres et de lonc et de le.

Et Carcasonc une bone cité '.

Cette prise de Carcassonne par Roland n’a laissé, que nous sachions, de traces nulle part. D’après un récit assez ancien, Charlemagne l’avait assiégée en personne, et les murs de la ville, après un long siège, s’étaient inclinés devant lui, mais sans tomber tout à fait. « Il y parait encore aujourd’hui, » nous dit Philippe Mousket, qui rappelle cette tradition (v. 12043 et suiv.); onia retrouve dans le Philomena (p. 2), qui paraît suivre ici une légende populaire ; il ne la rapporte d’ailleurs qu’en passant et dans l’introduction à son sujet.

La ville de Carcassonne a conservé des traditions locales, où règne une grande confusion, suivant l’usage de ces récits altérés par le temps, et qui n’ont peut-être pas une date bien reculée. Ces traditions conservent d’ailleurs le trait de la muraille qui s’incline, et on montre encore, parmi les tours de l’enceinte fortifiée que M. Viollet-le-Due vient do restaurer avec tant de soin,

1 Ms. (le Versailles cité dans i’édition M aller, sur ce passage.

LES RÉCITS

celle qui depuis ce temps est restée penchée; on l’appelle la Tour Charlemagne. On ajoute même au récit un trait qui sans doute est également ancien. Un roman, suivi par Gatel, qui malheureusement ne le désigne pas, lui a fourni les détails suivants : Charlemagne, ne pouvant prendre la ville, lève le siège, u Et comme il se vouloit retirer, une tour, que l’on appelle encore la tour de Charlemagne, laquelle est hors de la ligne des autres, s’avança et en le saluant s’inclina; et d’une autre tour qui estoit aux mcsmes murailles le couvert tomba, comme si elle eût voulu, dit le roman, sortir le chapeau devant Charlemagne ; ceste tour est encore descouverte, et, comme dit la tradition, l’on ne l’a peu depuis couvrir*. » D'après le naïf historien des comtes de Carcassonne, Besse, la chose se passa plus tôt. L’empereur avait mis le siège devant la ville, alors au pouvoir du roi sarrasin Anchise. « Mais voyant par merveille quelques tours de la ville s’incliner devant son camp, comme si elles eussent voulu desjà le saluer pour seigneur et maistre, et oster le chapeau devant Sa Majesté et luy faire la reverence, il reconnut que par une providence toute spéciale de Dieu il la prendroit bientost. La chose advint ainsi en peu de jours après que Anchise pressé do la famine fut contraint de la luy rendre *. n Mais à ce récit, évidemment né du fait même qu’il prétend expliquer, se joint, dans Besse, l’intervention d’un personnage tout à fait inconnu aux anciens textes, dame C areas, sorte de géante païenne, puis convertie, qui, d’après lui, auraitdéfendu la ville contre Charlemagne dans un autre siège. Celui-ci, désespérant du succès, s’en allait; mais la Sarrasine le suivait de près en l'appelant et en sonnant du cor; un homme de l’arrière-garde cria à Charlemagne : Carcas te sonne , d’où le nom de la ville *. Dans un bas-relief qui se trouve sur une des portes de Carcassonne, et qui est gravé en tête du livre de Besse, dame Carcas est représentée armée; au-dessus on lit : Carcas siun, autre étymologie du nom de la cité. D'après Besse, Charlemagne lui fit épouser un certain Roger, et de cette union vinrent les Rogers, comtes de Carcassonne. Ces prétendues origines de noms et de familles sentent tellement les fabrications des rhétoriciens du quinzième siècle et de leurs imitateurs que l’on doit se tenir en garde contre

1 Catel, llisl. du Lanyueiloc (Toulouse, (Béziers, 1643, in-4°) , p. 58. La figure de 1633, in-fol.), p. 409. Carcas se voit au frontispice de ce livre.

* Besse, Hist. des comies de Carcassonne 3 Besse, 1. 1.

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