LIVRE PREMIER
l’enthousiasme des Français. Pour échapper à cette rigoureuse conséquence, il n’y a qu'un moyen, c’est d’admettre que ce legs poétique fut fait aux poêles du dixième siècle par la poésie franque expirante, et qu’à un moment donné, quand la langue française fut assez développée, quand le génie français fut assez fort, les chants tudesques devinrent des chants romans. Cette solution est absolument inadmissible ; il suffit d’y réfléchir un instant pour s'apercevoir combien elle est contraire aux lois de l'histoire et particulièrement à celles qui régissent les phénomènes populaires, la fusion de races longtemps étrangères l’une à l'autre. 11 faut admettre une génération de Francs sachant le tiois et le roman, parfaitement au courant des vieilles cantilènes germaniques et consacrant leurs loisirs à les traduire en français. Cela est impossible ; la poésie et la langue des Francs ont insensiblement disparu, sans qu’ils pussent en transmettre rien au peuple qui les absorbait, excepté ce qu’il leur avait emprunté du temps de leur puissance. D'ailleurs en Gaule les Francs se romanisèrent beaucoup plus tôt qu’on ne pense ; les leudes de Charles le Chauve, qui entendirent et prêtèrent le serment de 842, étaient certainement des Francs d’origine et ne comprenaient plus l’allemand : parmi eux, il faut y songer, se trouvaient à coup sûr bien des guerriers qui avaient servi sous Charlemagne, et qui cherchaient sans doute les jouissances de leur orgueil et de leur sens poétique à chanter ou à entendre des vers qui le célébraient. Si les hommes du dixième siècle avaient été étrangers à toute tradition poétique sur Charlemagne, qui donc les aurait portés à accueillir ces traductions de poèmes germaniques sur un héros qui ne les intéressait pas , et pourquoi auraient-ils édifié sur ce fondement étranger toute leur poésie nationale? Au reste, une façon raisonnable d'expliquer historiquement le passage de l’épopée française du tudesque au roman est vraiment impossible à trouver; il faut renoncer à cette supposition, qui d’ailleurs ne s’appuie sur rien ', et dès lors on est contraint d'admettre dès le neuvième siècle l’existence de chants en roman sur Charlemagne.
Nous croyons l’avoir démontrée à posteriori ; voyons si on ne serait pas conduit au même résultat par l’examen à priori. Nous
1 M d’Héricault s’appuie sur le Lud - rnond et Isembart ; mais voyez ce que lu) t ûigslied, rapproché du pot me de Oor - a répondu M. Meyer.
LES SOURCES
avons recueilli des témoignages surl’e.xistence de cantilènes franciques ; n’en trouverons-nous pas d'analogues pour les cantilènes romanes? L’auteur de la Vie de saint baron , qui écrivait au neuvième siècle *, rapporte qu’un des actes de la vie du saint fut rappelé dans une chanson qui se chantait, dit-il, dans les places et dans les carrefours, par les femmes et les enfants. Saint Faron était évêque de Meàux, en terre romane, comme on voit; il vivait au septième siècle, sous Clotaire II, en l’honneur duquel fut composée juxta rwsticitatem la chanson dont il s’agit. Il est bien difficile d’admettre que cette chanson fût en allemand, car assurément on ne le comprenait déjà qu’assez peu dans la Brie : elle était selon toute probabilité en roman ; la question serait tranchée si, au lieu d’en donner sept vers d’un latin mauvais mais en somme latin, l’annaliste avait transcrit, comme Nithard en 842, le texte même de la chanson. Toutefois ces quelques vers laissent transparaître le génie de la poésie et de la langue romanes, d’une façon qui s’explique beaucoup moins qu’elle ne se sent. On a pu en donner une traduction fidèle et aisée en langage du douzième siècle; nous ne croyons pas qu’il fût possible delà traduire en ancien allemand. Clotaire II aurait donc été chanté en roman ; cette supposition reçoit une grande vraisemblance quand on retrouve dans l’épopée française, reportés, il est vrai, à Charlemagne, des récits qui certainement lui étaient primitivement consacrés *. Il en est de même de Dagobert, autour duquel semble s’être formé tout un cycle auquel les Romans ne durent pas rester étrangers, puisque leur poésie postérieure en a gardé la trace J. La même conclusion s’applique, nous l’avons vu, à Charlemagne, avec bien plus de force encore; ici les preuves matérielles nous manquent; mais au siècle qui suivit le sien nous trouvons un fait qui démontre l’existence de cantilènes romanes contemporaines des événements. Personne ne prétendra nier, après les derniers travaux de l’histoire et de la philologie, que la Champagne et la Picardie ne fussent au dixième siècle des provinces romanes, dans lesquelles on ne parlait plus l’allemand. C’est dans ces provinces que se livra, vers 943, la bataille où périt Raoul de Cambrai. Nous possédons un poëme sur ce sujet, il n’a pu naître d’une chanson germanique, et ce fait suffirait pour appuyer la thèse que nous soutenons ;
1 C’est probablement llildegaritis , * Voy. I. III, ch. n.
mort évêque de Meaux en 815. 1 thid.