‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 123 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Reims et s’en inspirèrent : aussi voyons- nous alors apparaître d'autres expéditions dans la péninsule ibérique. C’est entre deux de ces expéditions, après un retour de Charlemagne en France, que se place, par exemple, le petit poème d ’OtincI'. Nous avons déjà mentionné l’erreur fréquente par laquelle Fterabras, dont la scène doit certainement être en Italie, a été transporté en Espagne. De même, et toujours par suite de la lecture de Turpin, la traduction saintongeaise de sa chronique place en France et en Espagne la guerre contre Eaumont, qui devait être rapportée du sud de l’Italie *. Nicolas de Padoue et ceux qui l’ont suivi, plus fidèles en cela à la véritable tradition, ne connaissent qu’une guerre d’Espagne, bien qu’ils l’aient remplie d’épisodes tout à fait inconnus à nos chansons de gestes ; mais d’autres poèmes italiens en ont raconté de nombreuses. Comme nous l’avons dit ailleurs, les poèmes italiens ne peuvent être pris par nous en considération que quand ils s’appuient sur la tradition ; ceux qui ne renferment que des inventions arbitraires ne sauraient nous arrêter, et c’est le cas, par exemple, de la Regitia Amhroja, du Morganle maggioree t de plusieurs autres qui placent en Espagne la scène de leur récit entier ou de quelques-uns de ses épisodes. La tradition espagnole que nous a conservée la Crdnica general, bien qu'en la combattant quelquefois, parlait de deux expéditions; mais, en réalité, ces deux n’en font qu’une, celle qui comprend la défaite de Roncevaux et la vengeance qui en fut prise ; seulement, ici cette vengeance n’a pas lieu immédiatement, mais dans une expédition subséquente; les Espagnols n’étaient même pas d’accord là-dessus, beaucoup d’entre eux croyant que l’empereur était mort au moment de venir venger .Roland ’. La Karlamagmts- Saga parle de plusieurs guerres d’Espagne, mais c’est uniquement l’embarras du compilateur, ne sachant où intercaler les diverses légendes que lui fournissaient les poèmes français, qui l’a porté à admettre diverses guerres où il a pu tout faire entrer ; la même chose est arrivée à Philippe Mousket, qui, en outre, cherchait à concilier entre eux Eginhard, Turpin et les trouvères : il dit expressément (v. 4724-5) que Charlemagne n’avait pas été en Espagne avant que saint Jacques lui apparût, et cependant, plus haut (v. 3130 et suiv.), il avàit raconté, d’après Eginhard, l’ex-

1 Voy. la Préface des éditeurs, p. vj. • Nous reviendrons plus bas sur le

* Voy. ci-dessus. récit de 1a Crxinka general.

LES REÇU S

pédition de 778. Les deux compilateurs ont admis le récit de Turpin et ceux des poèmes, ce qui a produit une grande confusion chez l’un et chez l’autre, comme nous l'avons déjà fait voir. Nous rattacherons toutes ces variantes à une seule expédition, en ne tenant compte que de ce qui s’appuie vraiment sur la tradition poétique.

La première branche de la Karlamagnùs- Saga nous offre (c. 50 et suiv.) une sorte d'introduction à la Chanson de Roland , qui est si bien dans l’esprit de ce poème, et correspond si justement à quelques allusions jusque-là restées obscures, qu’on peut regarder ce récit comme celui dont le vieux poème est la suite. En voici le résumé :

L’ange Gabriel apparaît à Charlemagne 1 et lui ordonne de conduire une grande armée en Espagne. L’empereur fait faire d’immenses préparatifs, qui se prolongent pendant deux ans. La troisième année il se met en marche avec cent mille hommes et un grand nombre de chariots chargés de provisions. En chemin il rencontre la Gironde, où il n’y a ni pont ni bateau. Le roi se met en prières, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve et indique ainsi à l'armée le gué qu’elle doit suivre.

David Aubert, qui s’attache à Turpin pour le commencement de la guerre d’Espagne, rejoint ici notre texte ; on lit à la rubrique de son chapitre 38 : « Comment les François passèrent Geronde par la grâce de Dieu, et conquirent Bordele la cité à l'emprise du noble duc Rolant. » La Karlamagnùs-Saqa ne connaît pas cette prise de Bordeaux ; mais il y est fait allusion dans un vers de Gui de Bourgogne *, et ou retrouve très-probablement le fond de la chanson où elle était racontée dans ce passage de la traduction de Turpin, interpolée en Saintonge, dont nous avons parlé plus d’une fois s. « D’equi Rollanz, Lendemain, quant li floz de la mer s’en fu tornez, passa ostre toz sos, e vinc vers la vile de Bordeu, e encontra un Sarrazin qui se alot déduire; si l’ocist Rollanz. E ecil Sarrazins si avoit le ruelior cheval de paicnisme ; e Rollanz laissa scs armes e son cheval, e prist les armures dau Sarrazin e ala vers la vile de Bordeu, e vinc a une porte ou aveit desus une sale le Sarrazin qu’il aveit mort, si aveit nom Salatraps. Li por-

1 C'cat toujours Gabriel qui ordonne à 1 Vers 69.

Charlemagne ses expéditions dans la Prime* conquit Bordele par ma chevalerie.

Chayison de Roland {voyez ci-dessou*! * Ms. Uibl. Imp. fr. 134 , f° 5 r* B;

ch. vu). fr. 5714, P* 57 r« B.

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