‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 129 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

d’Espagne conquises par Charlemagne, il avait trouvé cette indication dont il a fait un des motifs de son récit : « Mais la cité de Luiserne qui siet en un val qui a nom Vauvcrt ne put il prendre jusques au dernier an; car elle estoit trop forte et trop garnie. En la parfin l’asségia et fut entour quatre mois ; mais quant il vit que il ne la pourrait prendre par force, il fist sa prière à Dieu et monseigneur saint Jacques, lors chaïrent les murs et demoura sans habiteurs. Et une grant eaue, ainsi comme estanc, leva emmi la cité, noire et obscure et horrible. ; si nooient dedans g ram poissons tous noirs qui jusques aujourduy sont veus noer parmi cel estanc » Plus loin , quatre villes sont maudites pour ce même motif, d’avoir trop longtemps résisté à Charlemagne.

Ce petit poème de Gui de Bourgogne, antérieur sans doute à la lin du douzième siècle *, et remarquable à plusieurs titres \ nous ramène au moment où s’ouvre la Chanson de. Roland :

Lors commande li rois que l'ost soit destravée ;

S’iront en Reinschevaus & leur fort destinée.

Et en effet, Marsïle , envoyant des ambassadeurs à Charlemagne, leur dit, au commencement du texte de Turold :

Il est al siégé a Cordres la citet.

Et Cordres est prise quand les messagers arrivent auprès de l’empereur (VIII, 97).

La Chanson de Roland ou de Roncevaux, qui contient le récit des événements suivants, est, nous l’avons dit plus d’une

1 Traduction des Chroniques de Saint- Denis, II, 214. — Nous avons dit ailleurs que ce chapitre était plein de récits loc&nx, dont quelques-uns semblaient d'origine arabe. Cette ville changée en lac avec ses habitants métamorphosés en poissons se retrouve dans les Mille et une Sud s ( Histoire du jeune sultan des lies- Noires),

* 11 est cité dans Gaidon (v. 9-10) qui n’est pas postérieur. A la mention des Deux (rotors nbaul, cités dans la Préface, p. IX, il faut joindre celle d’Albéric des Trois-Fontaincs : « De Guidone, lilio Samsonis ducis Burgundie, in regem

a jnvenibus in Francia elevato, dum Karolus mngnus es set in Hispania, et de gestisejusdem Guidonis satis pulchra docanlatur sive fabula sive hysioria (f* 48 r* B), » et celle de Philippe Mousket, qui rappelle, en nommant Gui de Bourgogne, « que c’était celui qui avait re*;u des jeunes enfants la couronne (v, 4670 et suiv.). »

9 Cette expédition des enfants rappelle les Croisades d'enfants du douzième siècle. La curieuse légende que nous empruntons plus loin à la Kaiserchronik n’est pas sans rapports avec cette histoire.

LES RÉCITS

fois, le sommet de notre épopée. La tradition qui l’a inspirée est la plus authentique et la plus populaire de toutes celles qui nous sont parvenues; toutefois nous ne la possédons déjà plus tout à fait sous sa forme primitive. Le plus ancien texte qui en existe, celui d’Oxford, qu’a pour ainsi dire signé un certain Turold, contient des traits, des variantes, des épisodes entiers qui accusent des remaniements et des altérations postérieurs à l’éclosion première de la chanson. Dans les autres textes, tels que les divers rajeunissements français, le poSme allemand de Conrad, la traduction islandaise, etc., la tradition, généralement plus altérée, a quelquefois, exceptionnellement, conservé des traits plus antiques; enfin, en face de cette série de puCmes, le récit de Turpin représente à peu près seul une autre forme de la légende, qu’on a regardée comme plus ancienne et plus fidèle encore que celle du manuscrit d’Oxford. Nous ne pouvons entreprendre dans le détail la critique de la tradition et de ses diverses formes; nous nous contenterons de résumer le récit du plus ancien texte, en indiquant les principales variantes des autres. Ce travail nous est rendu facile par celui que Wilhelm Grimm a fait sur le môme sujet, avec un soin digne de tout éloge ; nous n’arriverons pas cependant, sur ce rapport du Roland avec le Pseudo-Turpin, aux mômes conclusions que lui

Charles a conquis presque toute l’Espagne; il assiège Cordres. Le roi de Saragosse, Marsile, convoque ses barons, et leur demande de lui conseiller ce qu’il doit faire pour ne pas être écrasé par l’empereur de France *. Blancandin lui conseille d’envoyer promettre à Charles soumission et conversion, et de lui donner des trésors et des otages. Charles quittera l’Espagne, et on verra alors ce qu’on peut faire. Cet avis est accepté, et Blancandin lui-même,

1 Nous ne tenons aucun compte, pour ce qui suit, des poèmes italiens, qui n’ont conservé en propre aucun trait de la tradition primitive', nous parlerons plus tard des récits espagnols.

* Dans le poème latin publié par M. Francisque Michel (voyez plus haut, p. 103), Charles, après avoir soumis l’Espagne, veut se retirer; mais Roland le conjure de ne pas le Caire avant d’avoir conquis Saragosse, la seule ville qui résiste encore, et indique Ganelon pour al-

ler demander à Marsile sa soumission

Ce début se retrouve à peu prés dans Turpin, si ce n’est que là Marsile a pour frère Belvigaud, et que tous deux gouvernent Saragosse pour le grand roi de Perse. C’est une des confusions de noms et de faits fréquentes dans Turpin (voy. plus haut sur Agoland); il a placé mal à propos ici le Baligaud, roi de Perse, qui figure dans la fin du poème français.

Son Belvigaud ne joue plus d’ailleurs aucun rôle dans l’action.

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