‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 130 sur 246 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

à la tête d’une ambassade nombreuse, vient demander à Charles les conditions auxquelles il accordera la paix à Marsile. L’empereur assemble son conseil ; Ganelon, contre l’avis de Roland, fait décider qu’on ne rejettera pas les offres de Marsile et qu’un ambassadeur lui portera les volontés de Charles. Naime, Roland, Olivier, Turpin, s’offrent pour remplir ce message', l’empereur les refuse tous ; il sait que c’est une mission périlleuse, il ne veut pas risquer un des pairs. Roland désigne alors Ganelon, et tous les suffrages sont d’accord avec le sien; mais Ganelon, qui se rappelle le sort de Basin et de Basile ', jure, au cas où il reviendrait sain et sauf, ce qu’il n’espère guère, de se venger de Roland *. 11 rejoint Blancandin et part avec lui pour Saragossc, emportant la lettre de l’empereur ; en chemin il ne peut s’empêcher d’exhaler sa haine contre Roland, et Blancandin le fait déjà consentir à la trahison. Cependant, arrivé à Saragosse, il s’acquitte de son message avec une telle hauteur que Marsile indigné veut le percer de son javelot; Blancandin apaise son maître, et lui fait part ensuite des dispositions de Ganelon. Alors Marsile vient rejoindre le Français dans son jardin *, cause amicalement avec lui, et Ganelon finit par jurer de tromper l’empereur sur les intentions de Marsile, et de faire placer Roland à l’arrière-garde ; les Sarrasins entoureront la petite troupe d’une immense armée, qui sera détruite, mais une seconde en aura raison. Marsile et les siens comblent le traître de caresses et de présents *.

1 Dans les rajeunissements, Roland ne se propose pas.

* Voyei plus haut, p. 267.

* Le poème latin a conservé ce trait, mais Roland désigne Ganelon pour aller chei Marsile sans première ambassade de la part de celui-ci ; dans Turpin, on ne dit pas que ce fût Roland qui eût fait choisir Ganelon.

* Dans tous les rajeunissements, dans Conrad et dans le Stricker, c'est sous un pin que Ganelon jure son crime. Conrad dit même espressément: «On appelle ceci le Conseil du Pin, parce que c’est sous un pin que tout fut conclu avec l’infidèle Ganelon (p. 68). a Ces mots semhlenb indiquer qu’on chantait ce morceau a part , comme une rhapsodie détachée.

Le pot me latin place aussi celte scène sous un pin, mais il en fait un récit

asser différent, et qui parait ancien.

5 D'après Turpin, Ganelon n’avait aucun motif de haine contre Roland, il se laisse simplement corrompre par l'or de Marsile. W. Grimm voit là un trait plus ancien; nous sommes d'un avis contraire; le rapprochement de Ganelon et de Judas nous semble bien plutôt ecclésiastique que popnlaire. — Il en est de même de ce qui suit : d'après Turpin (suivi en cela par le fragment anglais, ap. Michel, p. 280), Ganelon ramène au camp du vin et des femmes sarrasincs; les Français s'enivrent et forniquent, et leur défaite du lendemain est la conséquence de leur fatigue et la punition de leur péché. Cette idée, qui a tant d’analogues dans le faux Turpin, n'a rien de commun avec l’inspiration héroïque et nationale de notre épopée.

l.ES RECITS.

Revenu au camp, Ganelon rapporte que son ambassade a eu le plus heureux succès, et que Marsile, l’année suivante, viendra à Aix recevoir le baptême; il envoie en attendant le tribut exigé. L’armée joyeuse se dispose à rentrer en France. Le lendemain, Charlemagne, qu’ont tourmenté des songes prophétiques, consulte ses barons pour savoir à qui sera confié le poste le plus périlleux, celui de chef de l’arrière-garde: Ganelon fait désigner Roland, malgré le mauvais vouloir de l’empereur; Roland se réjouit de cette mission1; il ne veut prendre avec lui que vingt mille hommes ; les douze pairs se joignent à lui. L’armée française se met en marche: bientôt l’empereur et les siens atteignent la Gascogne.

Cependant les païens approchent de l’arrière-garde. Olivier les découvre du haut d un tertre* : étonné de leur nombre, il demande à Roland de sonner son cor d’ivoire, dont le son retentit au loin; Charles l’entendra et reviendra pour les secourir. Roland s’y refuse par un sentiment d’honneur exagéré ’, et la bataille commence. Nous ne saurions la raconter ici ; elle se termine par la mort des douze pairs et enfin par celle de Turpin et de Roland ‘.

' Cf. ci-dessus, Introduction, p. 22.

* Les éditions antérieures à celle de M. Mflllerfont monter Olivier surun //in; mais le dernier éditeur lit sur un pui, avec toute raison; en effet le ms. de Venise et les rajeunissements donnent put , et la Karlamagntls~Saga, qui traduit ici littéralement, dit de même (VIII, 21) : « Olivier monta sur une haute colline. » D’ailleurs il est plus naturel de se représenter Olivier debout sur un rucher qui domine le pays que grimpé sur le haut d'un pin, avec sa lourde armure. — Courad et le Stocker ignorent ce trait, ainsi que le poème latin; il est curieux que, des quatre fragments néerlandais, un s'arrête juste A ce moment, et deux autres commencent aussitôt après.

* Ce célèbre épisode, un des plus beaux morceaux de notre poésie épique, manque complètement dans Turpin, qui raconte d’ailleurs la bataille assez différemment eu tout.

* Turpin ne meurt pas, naturellement, dans le récit qui lui est attribué. Quant à Roland, dans le Pseudo-Turpin il meurt

de ses blessures ; dans la Cltanson de Rolamt, il ne semble succomber qu’i la fatigue ci i la rupture des veines des tempes, qu’il s ’est brisées en soufflant trop violemment dans son cor. Plus lard, il fut convenu qu’il était mort de soif, et qu’il ne pouvait perdre de sang par blessure (voy. ci-dessus, p. 261). C’est pour cela que, dans les rajeunissements, Ogier conseille de punir Ganelon en l'enfermant dans une tour et en lui donnant à manger, mais non a boire :

De aotf morra d’une angon—e mortel,

Com fi.L Rollana li ber en Ronsceral.

(Michel, p. XXII.)

De la était venu le proverbe mourir de la mort Roland, pour dire : avoir grand soif : «Nonnulli... non dubitarunt signi- (icare Rolandum... siü miserrime exstinctum ; inde nostri, intolerabili siti et immiti volentes signilicare se torqueri, facete aiunt Rolatuli morte se perire » (Champier, de Re cibaria, XVI, 5); voy. aussi Rabelais, liv. Il, ch. vi. Regis, sur ce passage de Rabelais, prétend que Roland mourut à’ hydrophobie.

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