LIVRE PREMIER
mais il y a plus, il est dit expressément dans le texte qui nous est parvenu que le poème a pour base une chanson composée par un témoin de la bataille, évidemment en français 1 ; et un auteur du dixième siècle, Aimoin , nous montre des Bourguignons, c’est-à-dire des Français, se faisant précéder à la guerre par un jongleur qui chantait les exploits de leurs pères ( res fortiter y estas et priorum bella prœrineret) .
Il résulte de tout ce que nous avons dit que Charlemagne a dû être célébré de son vivant même et immédiatement après sa mort, dans des chansons tudesques et romanes. Nous dirons ailleurs ce que devinrent ces deux grandes classes ; il nous suffit d’indiquer ici ce qu’on peut conjecturer sur leur forme. Elle était sans doute rapide, brusque et concise; l’événement dont il s’agissait était brièvement raconté, et quelques détails seuls étaient traités avec une ampleur lyrique au moins autant qu'épique. Des tableaux saisissants et sans lien, des dialogues heurtés, des exclamations de joie, d’admiration ou de douleur, tels étaient leurs principaux éléments *. 11 est probable que les vers se groupaient en strophes, allitérantes pour les chants germaniques, assonantes pour les chants romans ; dans ces derniers, il est permis de supposer que la division eu strophes était rendue plus frappante par un refrain *. A cette époque, les chanteurs (jongleurs, ménestrels, etc.), ne semblent pas avoir encore formé une classe distincte ; en tout cas la plupart des guerriers savaient eux -mômes répéter ces rudes poésies, et chantaient comme Achille les hauts faits des héros, x3.i* ôvôpiùv. Ainsi arrivaient aux lils les chants qui avaient célébré les pères, et se formait la tradition poétique qui devait aboutir à l’épopée carolingienne.
Charlemagne avait en effet surexcité trop vivement l'imagination populaire pour que cette légende commencée de son vivant ne lui survécût pas. Dans toutes les parties de son vaste empire qui se détachèrent plus tard pour former des royaumes séparés,
' Moût par fu preus et saiges Bcrtolais ; De la bataille vi tôt les grcignors fais: Cbançon en flst, n'oreis milor jamès; Puis a calé oie en maint palais.
( Raoul de Cambrai , p. 26.)
1 On en retrouve quelque chose dans le Ludvngshed, bien que ce poème ne soit pas, a proprement parler, une chan-
son populaire, et qu'il ne faille pas par conséquent juger les autres d'après lui. C’est l'œuvre d'un moine et non d'un guerrier. (Voy. Gervinus, I, Si ; Gôdcko, 21)
* Il en reste des traces dans Roland et dans Gormond et Isembarl. Vov Wolf, l'eberdie Lais, p. 25.
LES SOURCES
le souvenir du grand empereur se conserva pendant bien des siècles, modifié suivant les lieux et les temps. Peu à peu, dans les contrées où des causes que nous examinerons plus tard avaient dû le rendre particulièrement vivace, de toutes les traditions confuses et variées se formèrent quelques groupes de récits qui, réunis et centralisés, perpétuèrent dans la mémoire poétique des nations cette figure surhumaine ; nous aurons plus tard à étudier chacun de ces épanouissements de la légende. Nous n’en trouverons pas d’antérieur au onzième siècle ; soit qu’il ait fallu deux cents ans à la poésie pour prendre pleine conscience d’elle-même et transformer en épopée les fragments dont elle se composait, soit plutôt que le dixième siècle, époque barbare entre toutes, ait négligé de nous transmettre ses poèmes, nous n’avons pas de monuments, soit en roman, soit en allemand, plus anciens que la Chanson de Roland, dont on peut assigner la date à la fin du onzième siècle '. Mais cet intervalle, stérile en apparence, ne fut pas plus perdu pour la poésie que ne l’est pour la plante la période obscure où le germe se développe et s’attache de ses racines à la terre nourricière, tandis que sa tige naissante cherche l’air et le soleil. L'épopée de Charlemagne germait aussi, s'enfonçant de plus en plus dans le souvenir populaire et jetant des pousses de tout côté. Les grands poèmes qui suivirent suffiraient à le démontrer; mais nous avons des preuves plus certaines encore de l’existence, dans ces temps obscurs, de légendes sur Charlemagne. Les chroniqueurs des neuvième, dixième et onzième siècles, gens peu poétiques en général, annalistes sans intelligence et sans intérêt, nous laissent parfois entrevoir, par quelque allusion passagère, par un récit épisodique, par un mot, qu’ils croyaient ou qu’on croyait autour d’eux à un Charlemagne déjà bien poétisé, et qu’on lui attribuait des actions dont il n’avait pas mérité la gloire. Nous citerons dans un autre endroit ces passages précieux, premiers linéaments des traditions futures, qui sont disséminés dans les historiographes d’alors; grâce à l’admirable recueil auquel M. l’ertz a pour toujours attaché son nom, il nous a été possible de rassembler à peu près tous les documents de ce genre qui existent. Leur indication serait inutile ici.
Nous aimons mieux montrer par deux témoignages extrême-
' Nous essayerons de prouver l'existence de l’épopée romane au dixième siècle.