‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 131 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Un peu avant de mourir, Roland avait sonné du cor, et l’empereur, de l’autre côté des montagnes, l’avait entendu ; il revient en toute hâte, mais il n’arrive à Roncevaux qu’au moment précis où Roland vient d’expirer'. Il se livre, ainsi que toute l’année, à des lamentations amères ; Ganelon, soupçonné dès l’abord, a été chargé de chaînes*.

Cependant la mort des vingt mille Français a coûté aux Sarrasins la destruction de deux armées immenses et d’une partie de la troisième; Marsile, dont le bras a été coupé par Roland, s’est enfui à Saragosse*. Quand les chrétiens arrivent à Roncevaux, on voit encore au loin, sur la route, la poussière soulevée parles derniers Sarrasins qui se retirent. Charles se met à leur poursuite pour venger ses braves, mais le jourva baisser, on ne pourra les atteindre : l’empereur alors implore Dieu, et un ange vient lui annoncer que la clarté ne lui fera pas défaut; en effet, il atteint les païens près de l’ fibre, les extermine, et quand ils sont tous tués le soleil se couche *. Les Français campent à l’endroit où ils se trouvent ; l’empereur est assailli la nuit de visions inquiétantes. Le lendemain les chrétiens arrivent à Roncevaux : là les pleurs et les regrets recommencent ; Charles se pâme trois fois sur le corps de Roland, et donne tous les signes de la plus vive douleur1 * * * 5. On enterre les morts chrétiens, en conservant, après les avoir em-

1 Dans Turpiri, deux guerriers s'é-

chappent de la bataille, Baudouin, frère

de Roland, et Thierri, qui viennent an-

noncer h Charles, le premier le désastre général, le second la mort de Roland.

L’auteur de Gaidon connaissait une version analogue, mais cependant assez différente : Thierri seul survit, et Roland l'envoie lui-méme à Charlemagne. — Dans le poème d'Oxford, Thierri ne prend aucune part au combat, et Baudouin, frère de Roland et llls de Ganelon, n’est qu’un enfant, qui est resté en France La version de Gtm/on et de Turpin est évidemment postérieure et due à un désir de vraisemblance ; il fallait expliquer comment on connaissait dans tous scs détails un événement dont aucun témoin n’avait survécu. La vraie poésie se soucie peu de pareilles considérations.

* Dans la Korlamagniu-Saga, on l’enferme dans une prison.

* D’après Tnrpin, Marsile est tué dans la bataille ; Belvigand s’enfuit, et ou u’en entend plus parler.

* Le récit de Turpin offre encore ici l’exemple d’une altération inintelligente: chez lui, Charles arrivé à Roncevaux s'} arrête et y passe la nuit, et c’est la journée du lendemain qu’un miracle allonge pour lui permettre d’atteindre les Sarrasins. En outre, le soleil s’arrête pendant trois jours ! — Il y a dans le récit de ces événements, entre les divers textes poétiques, des différences de détail que nous ne relevons pas ici (voy. Grinint, Introduction au Ruotandes Uct).

‘ Sur l’intercalation dansle texte d'Oxford, à cet endroit, d’une tirade appartenant à une autre rédaction (CCXI), voy.

Introduction, p, 22 M. Muller ne nous

appreud pas si cette tirade se trouve dans le manuscrit de Venise; Conrad et la Karlamognùs-Saga sont ici trop abrégés pour pouvoir être utiles.

LES RÉCITS. 273

bauraés, le corps et les entrailles de Roland, d'Olivier et de Turpin

Dans le poème latin, dansla version islandaise et dans Turpin, la vengeance du jour précédent suffit; elle termine la guerre, et Charlemagne rentre en France. Mais tous les textes Je la chanson de gestes française, d’accord avec les versions germaniques, intercalent ici un épisode tout nouveau, Au commencement delà guerre, Marsile avait envoyé demander secours à Baligand, l 'amiral de Babylone: il arrive, avec une immense armée, précisément au moment où Marsile, cruellement blessé, et n'ayant plus d’espoir, vient de s’évanouir de douleur dans son palais de Saragosse. Baligand lui promet de réparer tous ses désastres, et bientôt les regrets des Français sont interrompus par le défi que leur envoie 1 amiral. Charles range son armée en bataille; après un combat acharné, il engage lui-même la lutte avec Baligand; soutenu par un ange, il finit par vaincre et tuer le chef suprême des païens: Marsile, en apprenant ce nouveau malheur, se retourne contre le mur et meurt \ Charles prend Saragosse, fait tuer ou baptiser tous les païens, emmène la reine Bramimonde qu’il veut convertir par la douceur, et retourne victorieux en France.

Cet épisode est-il primitif ou postérieur au reste? Les textes où il manque sont-ils plus anciens que ceux qui l'offrent, ou, au contraire, sont-ils incomplets et tronqués? M. Grimm sc prononce tout à fait pour la première solution ; d’après lui, Turpin, en faisant mourir Marsile dans le combat contre Roland, suit la tradition authentique ; les autres textes se contentent de le faire blesser, parée qu'il doit servir de point d’attache entre l’ancien récit et le nouvel épisode qu’ils veulent ajouter; le poème latin et la Knrlunvigiiits-Snga suivent aussi un récit plus ancien eu cela que le texte d'Oxford.

Mais il faut remarquer que ces deux derniers textes rapportent, comme les divers poèmes français, que Roland blessa seulement Marsile; si donc ce trait est caractéristique des récits où Baligand doit figurer, c’étaient des récits semblables qu’ils connaissaient,

• Divers textes rapportent qn’un mira- Dur. ndal des légendes qui semblent an* cle permit de distinguer les corps des cienni», mais que nous ne pouvons rapcltré liens de ceux des infidèles; nous peler ici.

avons raconté plus haut (p. 258) une his- * Voyei un trait semblable an Livre toire analogue. — On trouve aussi sur des Rois , liv. II, ch. XX, i.

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