LIVRE II
en Espagne : nous allons le reproduire presque on entier. Charles a conquis l’Espagne et la Navarre ; il a pris Arles par ruse (voy. ci-dessus, page 258) et Girone par famine. « L'empereur et ses hommes entrèrent en Galice : là, le roi des païens leur fit de grands maux ; les chrétiens furent tous massacrés, Charles put s’échapper à peine. Aujourd’hui encore la pierre sur laquelle il s’assit est mouillée'; pleurant à chaudes larmes, il s’accusa de ses péchés. Il dit : « Seigneur Dieu, grâce maintenant pour ma pauvre âme; retire mon corps du monde, afin que le peuple ne m’humilie p is de ses reproches. Jamais plus je ne serai joyeux. » L’ange vint le consoler et lui dit : « Charles, cher à Dieu, tu auras bientôt de la joie. Envoie tes messagers chercher les jeunes filles ( les femmes mariées, ils les laisseront au logis); Dieu veut ici montrer sa vertu. Crains et aime Dieu, et ces jeunes filles te regagneront ton honneur. »
«Les messagers firent diligence et allèrent partout dansl’empire: ils réunirent les puceljes et les rassemblèrent ad Portam Cesaris * ; là les attendait l’empereur. A l’assemhlée vinrent en grand nombre les jeunes filles, cinquant e mille et trois mille encore, je vous dis la vérité, et soixante-six par dessus : l’empereur en loua Notre- Seigneur. A l'endroit qui s’appelle le val de Charles' arrivèrent les pucelles de toutes parts : elles se ceignirent et s’armèrent; elles se rangèrent en bataillons comme des hommes. Là, l’empereur admira mainte noble vierge.
«Les sentinelles païennes s’étonnèrent grandement quel pouvait être ce peuple : il leur semblait très-extraordinaire. Ils vinrent dire en grande hâte au roi : « Seigneur, nous avons tué les vieux, mais voici que les jeunes sont arrivés ; je crois qu’ils veulent satis faire sur nous leur colère : ils ont une large poitrine. Seigneur, n’essaye pas de les combattre ; ce sont de bons champions; leurs
1 Le curé Conrad s’est souvenu de ce trait, et l’a transporté, en ajoutant une circonstance merveilleuse de plus, dans son récit de Roncevaux ; quand Charles a retrouvé le cadavre de Roland et le contemple, « le sang lui sortit des yeux ; la pierre sur laquelle il était assis est encore mouillée aujourd’hui là où le sang a jailli (pv257, v. 19-22). » De même le Slricker, v. 10605-69 \ Karl Meinet, f° 467, v. 22-23.
* C’est ce que Turpin appelle Portât.
Cisereot, et le texte d’Oxford les Portes de Cizrr ou de Cizre.
8 Turpin parle aussi de la vaUis Co~ roli , le ml Charlon dans les traductions françaises. Il y avait aussi un endroit appelé les borne* de Charles; Guillaume le Breton dit dans sa Phitippide, liv. 1, v. 164 :
Usque »ub Hi^pinos fines portusqr.e reiuotoj,
Qui Car ali tAetœ popuUn voce vocintur.
LES RÉCITS
cheveux sont longs, leur démarche est belle; c’est une nation hardie. Combattre ne nous servirait de rien : tout ce que la force peut réunir ne saurait leur résister; leur mine est terrible. » Ainsi les sages conseillèrent le roi ; il envoya ses otages à l’empereur, et se fit baptiser ; il crut en Dieu, lui et tous les siens, et il aima la chrétienté. Ainsi Dieu donna la victoire à Charles sans coup férir ; les pucelles reconnurent bien que le Dieu du ciel était avec elles.
« Charles et ses guerriers retournèrent dans leur empire. Les jeunes filles arrivèrent, fatiguées de la marche, dans une verte prairie ; elles plantèrent leurs lances en terre et s’étendirent en forme de croix ; elles passèrent là la nuit. Il se fit un grand miracle : les lances se mirent à verdir, à jeter feuilles et fleurs; elles formèrent un bois qu’on peut voir encore, et qui s’appelle le bois des lances '. Le puissant Charles construisit là une église belle et solide à l’honneur du Christ, de la vierge Marie et de toutes les vierges, parce que la chasteté et la pureté des vierges lui avaient donné la victoire ; et cette église s’appelle Dotnini sanctitas *. »
Il est permis de croire que ce curieux récit est un des rares débris des traditions germaniques sur Charles; il rappelle une singulière légende rapportée par Paul Diacre, sur l’origine du nom des Lombards*.
Une autre variante de l’histoire de la guerre d’Espagne, mais celle-là tout à fait locale, se trouve danslesleçons de l'office composé à Girone, d’après les souvenirs populaires, en l’honneur de Charlemagne (voy. page 64) ; cet office, rédigé seulement au quatorzième siècle, porte des traces de l'influence du Pseudo-Turpin et des falsifications monacales que nous avons plus d’une fois signalées. II contient cependant des traits évidemment anciens. Voici les huit leçons qui racontent la guerre de Charles contre Marsile, le seul roi païen qui figure ici :
« Saint Charlemagne, voulant obéir aux ordres de saint Jacques, résolut d’aller en Espagne et de soumettre ce pays à la foi catholique. Ayant pris et fortifié la ville de Narbonne, où l’Espagne commence, et parvenu à la terre de Roussillon, qui est l’entrée de
1 Nous avons déjà vu ce miracle dans * Voy. C.rimm-Thcil, Traitions aile-
Turpin clailleure (voy. ci-dessous p. 265). mnm/.», t. Il, p 30. Voy. aussi l'Ap-
* Kaiserchrmik, v. H931-15030. pendice, n« X.