LIVRE II
la Catalogne, il implora humblement le secours du Christ et de la sainte vierge Marie.
« Quand sou oraison fut terminée, regardant au ciel , il vit la bienheureuse Marie portant son fils. Il vit aussi saint Jacques et saint André, l’un à droite, l’autre à gauche. En les regardant, ébloui de leur splendeur, il entendit la Vierge qui lui disait : « Ne crains rien, Charles, soldat du Christ, bras et soutien de l’Église, parce que nous serons avec toi dans la guerre, et nous te donnerons la victoire.
« Mais quand tu auras passé les monts Pyrénées, tu assiégeras la ville de Girone, et enfin, bien qu’avec peine, tu la prendras ; là, à mon honneur et vénération, tu élùveras une église cathédrale. Je te bénirai et je t’élôverai au-dessus de tous les guerriers de ce monde. Et tu auras mon neveu saint Jacques pour guide et pour protecteur de toute l’Espagne. » A ces mots, la vision disparut.
« Alors saint Charlemagne anima son armée, et ayant vivement attaqué les infidèles, ils se mirent à tourner le dos et à fuir de toutes leurs forces, ne pou\ant résister aux chrétiens. A la fin, ayant obtenu la victoire dans cette plaine qu’on appelle Milet , il édifia une église sous l’invocation de l’aptUre saint André ; là est maintenant un monastère de religieux. Ayant pris ensuite des châteaux et des villes du val de Pire (va Mis Piri) et du Roussillon, et étant venu au lieu qui s’appelle Saclusa, saint Charles apprit que le roi Marsile y avait été deux fois enfermé par les chrétiens; à cause de cela on appelle Saclusa ce lieu, qui se nommait auparavant Montaigu.
« Ayant chassé de là las infidèles, il arriva au sommet du mont qu’on appelle Albarras ; par la suite on l’appela Maupertuis (mal par tus), parce qu’il y trouva de la résistance pour passer. Alors saint Charles divisa son armée en deux moitiés ; il envoya l'une par le col de Panissas, où il éleva une église en l’honneur de saint Martin, l’autre par les escarpements des montagnes. Mais les Sarrasins, voyant cela, s’enfuirent jusqu’à la ville de Girone, craignant d’être enfermés et pris au milieu.
« Ce qu’apprenant, saint Charles détruisit toutes les forteresses qui menaçaient le passage des chrétiens, et, continuant son chemin, il poursuivit les impies jusqu’à Girone; arrivé au lieu ditrfes Rameaux, il édifia une église en l’honneur de saint Julien ; Roland (Rotnlarulo) bâtit aussi au même endroit une chapelle h
LES RECITS
sainte Thècle, vierge ; et le bienheureux Turpin, archevêque de Reims, éleva là un autel à saint Vincent.
« Ensuite, saint Charles, se mettant pieusement en marche, alla vers la vallée d’Ostalais (Hostallesii). Et étant sorti du lieu qu'un nomme Sent-Aladir, il marcha à la rencontre des Sarrasins, sur lesquels il remporta honneur et victoire ; aussi construisit-il là un couvent de moines, plaçant le grand autel sous l’invocation de la glorieuse Vierge. Mais comme ce lieu fut amer aux Sarrasins, les habitants du pays l’appelèrent depuis Sainte-Maried’Âmer.
u Parti de là, saint Charles revint au mont de Barrufa, qui est près de la vallée Ténébreuse, et assiégea la ville de Girone : il ne put la prendre cette fois, bien qu’il lui donnât plusieurs assauts. Il arriva cependant, un vendredi, que la face du ciel devint lumineuse, et qu’une croix grande et rouge, resplendissante de toutes parts, resta pendant quatre heures, au vu de tout le monde, sur la mosquée de Girone, là où est maintenant l’église cathédrale. 11 tomba aussi des gouttes de sang ’. »
Ce récit, pour être complet, devrait raconter la prise de la ville. 11 est remarquable qu’aucun des noms qu’il mentionne, et qui semblent populaires, ne se rencontrent ailleurs. Les légendes sur lesquelles il se fonde ne sc répandirent pas en Espagne, et on n’en retrouve rien dans les poètes ou dans les historiens de ce pays.
Nous avons dit ailleurs (p. 205) comment s’était formée, grâce surtout aux inventions successives des jongleurs, la version espagnole de la guerre de Iloncevaux. On l’a considérée à tort, soit comme historique, soit comme s’appuyant sur une tradition véritablement nationale. Rodrigue de Tolède (1. VI, c. 10-1 f), auquel Alfonse X l’a empruntée en grande partie, l’avait lui-même demandée aux juylares ; mais il avait retranché de leurs récits certains traits qu’il considérait sans doute comme injurieux pour ses compatriotes, et qu’Alfonse a néanmoins rétablis ; telle est l’alliance de Bernard deCarpio avec Marsile pour combattre Charlemagne. Rodrigue avait lu, en outre, mais sans l’accepter en tout, la chronique de Turpin ’. Le récit d’Alfonse 3 trahit,
• Migne, Œuvres de S. Charlemagne, vêchd la primatie d'Espagne, dont ta
L 11, p. <363. Chronique faisait honneur à l'archevêque
* Rodrigue avait d’autant plus de mo- deCompostellc. Yoy. Boll. AA. SS. Jui., tifs pour ne pas adopter le récitdu Rseudo- VI, p. Vit).
Turpin qu'il réclamait pour son arche- » fol. moi, f» ;il v" A et suiv.