‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 135 sur 246 · LIVRE n · texte numérisé non relu

LIVRE n

comme nous l’avons remarqué ailleurs, de l’hésitation entre dixerses versions, également répandues en Espagne; cependant le roi de Castille a suivi en général avec confiance l’archevêque de Tolède; il invoque, pour repousser le? récits qui s’éloignent de celui-là, le respect du livre, de ce qui est écrit, en opposition avec l’incertitude et l’invraisemblance des chants contradictoires des jongleurs. Voici du reste ce qu’il raconte :

« Trente ans passés du règne de don Alton se le Chaste,.... conte l’histoire que le roi don Alfonse, se voyant vieux et chargé de jours, envoya son message en secret au roi Charles, empereur des Romains et des Allemands, et aussi roi des Français, pour qu’il vint l'aider avec les Français dans les batailles qu’il avait contre les Mores, disant qu’il lui donnerait le royaume, puisqu’il n’avait pas de fils »

Charles promet, à ces conditions, de secourir Alfonse ; les messagers reviennent. « Et les riches hommes du roi don Alfonse le Chaste, quand Us surent pourquoi les ambassadeurs avaient été envoyés au roi Charles, grande peine leur fut au cœur, et Us conseillèrent au roi de révoquer ce qu’il avait envoyé dire à l’empereur, ou siiion Us le chasseraient du royaume et prendraient autre seigneur, car Us aimaient mieux mourir libres que d’ôtre, à cause de lui, malheureux et asservis par les Français, et celui qui

parla le plus raide en cette affaire fut Bernard Et bien

que le roi eût grand chagrin de cela, il fut contraint de faire ce que lui conseillaient ses riches hommes ; et il envoya derechef ses messagers au roi Charles, qui était empereur des Romains, révoquant ce qu’il lui avait promis. Et l’empereur, quant il l’entendit, fut très-irrité contre le roi don Alfonse, parce qu’il lui avait menti, et il le menaça beaucoup, et lui envoya dire par ses lettres qu’il se mit sous sa seigneurie et fût son vassal. Et Bernard, quand il sut cela, fut très-courroucé, et de la grande douleur qu’il eut, il alla aussitôt, avec grande chevalerie, chez un More qui avait, nom Marsile, qui était roi de Saragosse, pour l’aider contre l’empereur Charles, avec lequel il avait guerre. Et le roi Charles laissa sa guerre contre les Mores, et dirigea son armée contre ce peu d’Espagnols qui restait. Et venant vers Espagne, il assiégea Tudèle, et l’aurait prise sans la trahison que fit celui qui l'accompagnait, qui avait nom Gaueion. Et l’empereur vint à Najera, et

LES RÉCITS

la prit, et prit aussi le mont qu’on appelle Jardin 1 (mais les Mores le recouvrèrent bientôt), et l’empereur Charles laissa ses garnisons dans le pays, et vint contre l’Espagne. Et quand il arriva aux monts Pyrénées, là demeuraient' quelques chrétiens qui avaient échappé à l’épée des Mores ; ces chrétiens eurent trèsgrande peur de l’empereur, et pleurant des yeux demandèrent merci à Dieu, et qu’il leur donnât secours et les défendit de ce grand empereur qui venait sur eux, car ils ne pensaient plus pouvoir vivre, d'un côté, parce qu’ils étaient très-peu et trèslassés pour la persécution des Mores, et d’autre côté, parce que sur eux venait un si grand et si puissant seigneur que l'empereur Charles de France. Et les Asturiens, et ceux de Biscaye, et les Navarrais, et les Gascons, et les Aragonais, quand ils surent cela, dirent qu'ils aimaient mieux mourir qu’entrer dans la servitude des Français, et. ils se liguèrent tous, et ils allèrent trouver le roi don Alfonse, et ils marchèrent tous ensemble contre Charles, empereur et roi de France. Et l’empereur laissa une partie de son armée à l’endroit des monts Pyrénées qu’on appelle Roncevatix, pour garder les bagages, et l'empereur fut dans une vallée qu’on appelle encore aujourd’hui Val de Charles *, et conduisit par là son armée, parce que c’était la route la plus unie et la plus fréquentée des monts Pyrénées, et par là passèrent ses troupes, et vinrent jusqu’au sommet du passage. Et aux premiers rangs venaient ces hauts hommes de France : don Roland, qui était gouverneur de Bretagne, et le comte don Ancelin, et don Renaud de Montauban, et don Girard, gouverneur de la table de l'empereur Charles, et le comte don Thierri d’Ardenne, et le comte don Jarluyn, et le Gascon Engelier, et l’archevêque Turpin, et don Ogier des Marches, et Salomon de Bretagne, et beaucoup d’autres hauts hommes, dont nous ne pouvons dire ici les noms. Et le roi don Alfonse avec les peuples susdits arriva là avant lui. Et le roi Marsile, roi de Saragosse, amena sa grande armée de Mores et de Navarrais, tous ceux qu’il avait avec lui, et vint de son côté avec Bernard, en même temps que l’empereur Charles, et ils arrivèrent tous là. Et Bernard dit adieu à toute crainte, et alla frapper sur les Français de son côté avec les Mores du roi Marsile. Et le roi don Alfonse attaqua aussi de son côté avec ceux qui l’accompa-

* Le texte porte Bardino, mais il faut poemes, le Mont Ganim de Turpin. lire Jardino, c’est le Montjardin des * Voy. ci-<lessus, p. 278.

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