LIVRE II
puaient, et tous se mêlèrent, et cette affaire fut très-forte et trèscruelle, mais enfin le roi don Alfonse vainquit. Et en cette bataille moururent don Roland, et don Ancelin, et le comte don Renaud, et don Girard, gouverneur de la table de l’empereur Charles, et tous les plus hauts hommes des Français, dans la vallée que nous avons dite. Et l’empereur Charles, quand il vit venir les siens fuyant aval la montagne, il sonna un cor qu’il portait, et quelques-uns des siens qui fuyaient et étaient égarés se rassemblèrent au son du cor, et ceux même qui gardaient les bagages le rejoignirent, par crainte de Bernard et du roi Marsile, seigneur de Saragosse, parce qu’ils avaient entendu dire qu’il venait par le port d’Aspa, et qu’il allait attaquer les bagages, ce qui n’était pas vrai, car Bernard fut toujours à l’avant-garde, là où les Français furent vaincus et dispersés, comme nous avons dit; quelques-uns disent qu’à l’arrière-garde alla le roi Marsile, mais ce n’est pas vérité. Et l’empereur Charles, quand il vit que toute son armée était défaite, les uns morts et les autres en fuite, pensa que s’il voulait aller plus avant, les Espagnols lui fermeraient le passage, et qu'il ne pourrait les combattre sans grand dommage et perte pour les hommes qui lui restaient, et il retourna en Allemagne pour revenir une autre fois en Espagne. Et aucuns disent qu’il assembla une grande armée et vint vers Saragossc et y assiégea le roi Marsile, et que Bernard, avec le roi Alfonse, vint à son aide, et que le roi Marsile sortit contre eux et leur livra une grande bataille où beaucoup périrent des deux côtés, mais qu’enfîn les chrétiens vainquirent, et que ce roi de Suragosse mourut là avec, tous les siens, et que l’empereur Charles entra dans la cité et y trouva grandes richesses d’or et d’argent et d'étoffes de soie, dont fut grande merveille ; et qu après cela, Charles retourna en Allemagne pour se préparer à venir une autre fois en Espagne. Et ils disent qu'il emmena Bernard avec lui et le fit roi d’Italie; mais comme nous ne trouvons pas ces choses dans les livres anciens, à cause de cela
nous ne les affirmons pas Et ores sachez, vous qui cette
histoire oyez, que quoi que les jongleurs chantent en leurs chansons et disent en leurs fables, que Charles l’empereur conquit en Espagne maints châteaux et maintes cités, et qu’il y
eut mainte» batailles avec les Mores cela ne peut être, si ce
n’est qu’il conquit quelque chose en Cantabrie. Il y conquit Barcelone et Girone, et Ausone et Urgel ; mais le reste qu’ils racon-
LES KÉCITS.
tent 11’est pas à croire, et comme vous entendez, cet empereur ne conquit en Espagne aucune autre ville, sinon celles-là que nous
avons dites On doit certainement plutôt croire ce qui semble
naturel et raisonnable, et ce qu’on trouve en livre et en écrit, que les fables de ceux qui content ce qu’ils ne savent pas. »
Ces diverses légendes, reproduites, altérées ou mômes créées par les jongleurs espagnols, ont laissé leurs traces dans les romances postérieures. Nous ne pouvons considérer ces romances que comme des fragments épars, qu’il est souvent difficile de mettre à leur place dans l’une ou l’autre des séries de récits poétiques. Elles s'écartent trop, en général, de la tradition authentique pour que nous ayons à les mentionner ici '.
§ III. — Les Guerres contre /es Saxons.
La guerre de Saxe se mêla, déjà pour les contemporains, de traits fabuleux que se transmirent ensuite les chroniqueurs (vov. par exemple Eginh. Ann. s. a. 772, 774, Ann. Ijiuresh. s. a. 774, 776). Nous donnerons ailleurs ceux qui se rapportent le plus directement à Charlemagne. Ils ont en général pour caractère de représenter l’armée franque dans un grand danger, d’où la tire l’intervention divine. L’un de ces récits nous la montre même en déroute ; transmis par un historien allemand des premières années du onzième siècle, il semble empreint à un certain degré des idées qui représentaient Charlemagne comme un ennemi de la liberté germanique *. « Lorsque le roi Charles , battu par les Saxons, s’enfuit et arriva au Mein, les Francs ne trouvèrent pas
1 M. Francisque Michel a publié (Chanson de Roi and f p. 22G) un chant populaire basque, sur la déroute de Ronce vanx. U n’y a en réalité de populaire, dans ce chant, que la fin du troisième et du septième couplet, les noms de nombre récités d’abord depuis un jusqu’à vingt, puis en sens inverse. Tout jwrtc à croire que le premier éditeur de ce chant, M . Eugène de Montglave, en est aussi l’auteur ; on voit que c’était un homme d'esprit, qui, après avoir relu Oflsian, et en s’appuyant sur l'histoire réelle, a fabriqué ce petit poème fort bien réussi. La mention du roi Charlemagne et de son neveu chéri
Roland stifllt pour éveiller les doute*; ils se confirment par le ton général de la chanson et par l’emploi d'expressions comme lantzasco (de lances), coloreico banderac ( les bannières colorées), escajta (fuis), etemitatean (éternité). D’ailleurs, sauf les quatre vers désignés ci-dessus, qui sont peut-être quelque ancienne formule magique, les Basques ne connaissent rien de cette chanson.
* Les vers suivants, que Liudprand (972) met dans la bouche de Henri l’Oiseleur, excitant ses guerriers à combattre les Turcs (933), peignent bien la façon dont l'Allemagne du dixième siècle se re-
UVIIE II.
le gué où ils auraient pu passer le fleuve et se soustraire à la poursuite de leurs ennemis. On dit qu’alors une biche leur apparut, passa devant et leur indiqua le chemin. Les Francs passèrent ainsi le Mein, et depuis le lieu prit le nom de Franken/urt (gué des Francs), » d'où le nom actuel de la tille de Francfortsur-le-Mein ’. Nous avons déjà vu (p. 250) un cerf montrer à Charlemagne le passage des Alpes, et une biche lui indiquer (p. 261) le gué de la Gironde.
La Chanson de Roland connaît une conquête de Saxe, à en juger par un de? vers où Roland énumère les victoires qu'il a remportées pour l'empereur :
K en Saisonie fait il ço qu'il dcmandcl.
(Str. CLXXIV, v. 2330.)
Nous ne possédons actuellement en français qu’un récit de la guerre de Saxe, celui que Jehan Bodel composa vers la fin du douzième siècle. Ce poème porte tous les caractères d une composition beaucoup plus personnelle que celle de la plupart des chansons de gestes. Il ne peut être regardé comme un simple remaniement de la vieille chanson dont l’existence est attestée plus haut, et cela tout d’abord pour une raison décisive, c’est que Roland ne figure pas dans le Guiteclin de Bodel, et même qu’il est mort quand le poème s’ouvre. Mais nous possédons différentes données sur un pofime assez différent de celui du trouvère artésien, et qui répond beaucoup mieux à l’idée qu’on peut se faire de la chanson primitive. Voici d’abord ce que dit la Kar/amagnùs-Saga (I, 45-47) : « Pendant que Charlemagne revient d’Italie en France, Roland et Olivier vont avec vingt mille hommes assiéger la ville de Nobles, dont le roi Fouré était préparé à soutenir un siège de vingt ans. Charles est à peine rentré à Aix, qu’il reçoit de Saxe la nouvelle que le roi Vitakind a pris et brûlé Mulersborg et mutilé l'évêque. R s’avance avec son armée vers la Saxe; mais il est arrêté au passage du Rhin : il n’y a ni pont, ni
présentait ses rapports avec Charlemagne (cf. iiv. I, ch. v):
In< hta Saxon uni ceu leo frcndoti»
Délia per innutnera gen* erat olim :
De* Mit. liæc iv-irolo. ense crucoto,
Qui nibimel totuui straverat erbem :
Fugut hic viclu* Victor ubique.
Qnod aibi no» redira* sabdidlt omnes Id Domini pieUM ge^sit, ad hoc qnod Participe» volait me mIuUb.
(.Anlnpodnsis, np. Perd, S.S. 111,293.)
1 Tliictmari Mrrselurg. Chromcon, dans Urimm-Tlieil, Traditions allemandes, 11, U7 (Perte, SS., 111,860).
LES RÉCITS
bateau, ni gué. U rassemble des matériaux pour un pont; mais le travail va très-lentement : Charles regrette que Roland ne soit pas là; les ponts seraient vite faits et Yitakind tué. 11 envoie des messages» Roland et Olivier ; ceux-ci se mettent à l’œuvre, et en six mois le pont est construit. Roland et Olivier s’emparent de Vcsklara et prennent. Sævini, le gouverneur de la ville. Puis on prend la ville de Tremogne, dont les murs tombent par miracle; le roi Vitakind est tué. üeuve sans Barbe est chargé de surveiller le pays. »
L antiquité de ce récit est prouvée par la connaissance qu’en a eue un des continuateurs du Pseudo-Turpin 1 qui, toutefois, ne l’a reproduit que vaguement et avec des altérations évidentes *. Il semble probable qu’une sorte d’abrégé de la chanson de gestes, assez semblable au résumé de la Karlamagnùs-Saga, avait passé de très-bonne heure dans une compilation latine, où auront puisé Turpin et l’auteur islandais. Mais ce dernier ne s’en est pas tenu là. 11 a traduit, comme cinquième branche de sa compilation, toute une chanson de gestes qui offre une évidente parenté avec celle qu’il avait résumée plus haut. Nous en avons donné l’analyse ailleurs (Bibl. de l'École des Chartes , 6' série, tome I, p. 18 et suiv.), ce qui nous dispense de la reproduire ici. Elle débute, comme nous l’avons déjà remarqué, par une querelle entre Charlemagne et Roland au sujet du siège de Nobles, que celui-ci ne veut pas abandonner pour suivre son oncle en Saxe ; le roi, irrité, le frappe sur le uez jusqu'au sang. Baudouin, le frère de Roland, inconnu au premier résumé, et trop jeune à l’époque de Roncevaux, d’après la Chanson de Roland, pour avoir joué aucun rôle avant la mort de son frère, apparaît ici concurremment avec lui. Le poème était écrit en alexandrins (voy. Bibl. de P École des Chartes, l. /.), et toutes ces circonstances se réunissent pour nous le faire envisager comme un poème de seconde formation, enté sur une chanson primitive. Le centre de l'actiou, là comme dans le premier résumé, est la construction du pont sur le Rhin *. La lin est
1 Voy. fhil. Mouiket, I, p. 629.
* Ainsi il change Nobles en Grenoble, raconte que les mur» de nette ville tombèrent» la prière do Roland, etc. Mais il est plus fidèle en ce qu'il représente Charles assiégé par les ennemis et envoyant demander secours à Roland.
8 Avant cette grande entreprise, un jour que les Français cherchent un gué, un solitaire qu'ils rencontrent leur apprend qu i l’endroit où ils se trouvent il a vu le matin même passer un troupeau de cerfs et de biches, et l’eau ne dé pas . sait pas leurs jambes(A'.-8apa,V, 17).