‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 137 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

évidemment brusquée par le traducteur ; elle devait nous montrer Baudouin épousant Sibile, la veuve de Guitalin Une allusion de Renaud de Montauban, qui se rapporte certainement à ce poème ou à une version très-voisine5, le fait voir, de même que diverses raisons exposées ailleurs (Bibl. de l'École des Chartes , /. /.) : un jour, dit Renaud ,

A une Pentecosle fu Charles à Paris;

Venus fu de Scssoigne, s'ot Guiteckin ocis;

Sebile la roïne qui tant ot eler le vis Dona i son neveu Rauduin le marchis,

A son neveu Huilant l'olifant c'ot conquis;

Si a mort Ainidan, le seigneur de Lutis.

Le poème de Jehan Bodel est publié; nous ne l’analyserons donc pas en détail. Il débute par des expressions de dédain à l’adresse des chantres populaires qui redisaient encore les vieilles chansons sur la guerre de Saxe :

Cil bastart jugleor, qi vont par ccs vilax,

A ces grosses vielcs as depennés fouriav,

Chantent de Guiteclui si com par asenax;

Mais cil qui plus an set ses dires n'est pas biax Que il ne sevent mie les riches vers noviax.

Ne la chanson rimée que fist Jehans Bodiax.

11 entre ensuite en matière tout autrement que l’ancien récit, et d’abord il place la scène après Roncevaux, et non avant ; il voulait faire le principal héros de son poème de Baudouin, le frère de Roland, et, pour cela, il fallait que celui-ci fût mort. Mais on voit tout de suite combien un pareil écart de la tradition, sacrifiée à une considération tout artistique, est éloigné du procédé des premiers rhapsodes. Le début du récit devait être aussi tout différent; le siège de Nobles, l’imprudence de Charlemagne, sa délivrance par Roland, tout cela devait disparailre : Bodel l’a heureusement remplacé par sa belle histoire des barons hérupés ,

' La Chronique danoise raconte le mariage de Baudouin avec Siliile, mais plus tard, avant la IXe branche : il en était sans doute de même dans la rédaction primitive de la Karlamngnwt-Saga (voy.

ci-dessus, p. 152).

* Probablement à celle que connaissait

le tradnrteur néerlandais dont M. Bormans vient de publier un fragment (voy. ci-dessus, p. 1 39).

* Dans le même poème, p. 120 et suiv., est mentionnée une première guerre de Saxe, ofi Roland, tout jeune encore, lait prisonnier le roi Kscorfaut.

LES KEC1TS.

qui lui était saus doute fournie par une tradition'. Charlemagne, pour faire la guerre de Saxe, veut contraindre les ba-

rons hérupés, les Francs [de France de la Chanson de Roland, à payer une contribution; indignés d’une pareille prétention, ils lui apportent tous, au bout de leurs lances, quatre deniers d’acier; le roi cède, et, en souvenir de cet événement, on fait

fondre, avec les deniers, un perron qui est placé devant la porte du palais impérial. La guerre contre Guiteclin a aussi, chez Bodel, pour point central, le passage du Rhin et la construction d’un pont; mais le récit est très-différent : on sent que Bodel invente, et, bien qu’il ait un talent remarquable, il ne déploie pas une imagination féconde. Les épisodes nombreux de sa narration sont quelquefois heureux ’, et généralement inconnus à la vieille chanson. Enfin il [n’a pas terminé son poème avec la mort de Guiteclin et le mariage de Baudouin et de Sibile; il a donné, dans la mort de Baudouin, un pendant h celle de son frère; mais cette partie de son œuvre, bien que peut-être la meilleure ’, était condamnée à rester fort au-dessous de la puissante et libre poésie que l’inspiration populaire a donnée à la Chanson de Roland.

L’esprit dans lequel Bodel a traité son sujet est bien encore épique, mais on sent déjà l’influence romanesque des contes de la Table-Ronde. L’épithète qui lui convient le mieux est celle de chevaleresque : sauf quelques restes de l'ancienne grossièreté, il répond assez à l’idéeque réveille ce mot; il en a la bravoure téméraire et un peu théâtrale, le sentiment exalté de l’honneur, et cette forme particulière de l’amour qui est déjà la galanterie. Sa grande préoccupation, c’est le style, et c’est aussi au style qu’il dut surtout

1 La chronique du ms. français 5003 contient un récit analogue pour le fond, mais qui ne se rattache pas à la guerre de Saie. Yoy. le chapitre suivant.

* Un de ces épisodes est au moins étrange, et doit reposer sur une tradition. Les Français ont laissé leurs femmes derrière eux, dans la ville de Tremoigne ; pendant l’absence de leurs maris, elles se laissent toutes (excepté Rissent de Frise) séduire par les garclums, les qunx et les huissiers, et élèvent, pour se défendre de la punition qui les menace au retour de l’armée, une forteresse qui s'é-

croule à une prière de Charlemagne. Ce curieux récit (t. 1, p. 87 cl 125-136) ne se trouve que dans un manuscrit.

3 Voyei surtout les plaintes de Sibile à la mort de Baudouin ; il y a vraiment là de la passion et de la douleur .Au reste tout le jiersonnage de Sibile est une des plus heureuses créations de Bodel. Il l’a traité avec une délicatesse rare dans les chansons de gestes. C'est par exemple un beau trait de sa part de rechercher parmi les morts le cadavre de Guiteclin et de demander à pouvoir lui rendre les honneurs funéraires.

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