LIVRE IL
son succès. Des écrivains qui étaient en garde contre les chansons de gestes ordinaires , corame Girard d’Amiens, ne parlent de lui qu'avec admiration ; c’est surtout son langage dont Us font l’éloge. Le passage suivant de Girard mérite d’ètre cité, en preuve de la réputation de Bodel. « Guitequin, dit-il, fils du premier Guitequin, avait pris une belle femme, qui fut depuis l’amie de Baudouin, frère de Roland,
Tout ainssi con l’en dit, quar cette estoire mie En cronique ne truis, ne mainte chevauchie Que Challemaine fist ; mais ainz seroit faillie Et enque et penne et main et trcsto&te estudie C'on seüst tous scs fez, non pas bien la moitié ;
Mes dit vous en avons une grande partie.
Et enquore ferai, tant que j’aie asicrie L’ estoire tout aussi con ele m’est ehargie.
Mes ne veuil que par moi soit de tant abregic Que cele que j’ai dit fust de riens enledie.
Que Jehans Bodiaui fist, à la langue polie.
De bel savoir parler et science agnisic,
Par quoy de Guitequin et de Saignes traitie A l’estoire, si bel et si bien desclarcie Que des bien entendans doit estre actorisie,
Et de tous volentiers en tontes cours oye.
Le succès de Jehan Bodel fit tout à fait oublier le vieux poëme, et nous l’aurions perdu sans l’accueil que lui fit le compilateur de la Karlamagnùs-Saga , qui écrivait à une époque où Bodel n’avait pas encore atteint toute sa réputation, et où, d’ailleurs, les ouvrages nouveaux devaient mettre de longues années à faire le voyage de France en Norvège. David Aubert a naturellement admis dans sa compilation le récit de Jehan Bodel, et l’a placé, comme il convenait, entre la bataille de Roncevaux et la mort de Charlemagne (livre II, ch. 81-132). Philippe Mousket résume aussi la Chanson des Sesnes de Bodel (v. 9852-9937); il connaît l’épisode des dames infidèles et assiégées, mais il ne le place que tout à fait à la fin de la guerre. L'auteur de la Gran Conquista de Ultramar fait à la guerre de Saxe, terminée par le mariage de Baudouin avec Sibile, une allusion rapide, mais qui semble indiquer qu’il ne connaissait que l’ancienne chanson de gestes 1 .
* 11 place le fait tout au commence- fait aussi interrompre uno expédition de ment du règne do Charlemagne et lui l’empereur en Espagne.
LES RÉCITS
L'auteur de la Vie de saint Honorât parle aussi du mariage de Sibile et de Baudouin , mais sans qu’on sache s’il a suivi Jehan Bodel ou une autre source Le Karl Meinet ni les Reali ne connaissent rien de cette partie de la tradition, qui du reste fut d’assez bonne heure oubliée.
La guerre de Saxe fut aussi de l’autre côté du Rhin, en dehors des récits mentionnés plus haut, le sujet de plus d’une tradition ; mais ces légendes allemandes, outre qu’elles sont généralement locales, ne se sont pas élevées à une forme poétique. Elles ont, en général, un caractère tout religieux, qui s’explique par l’importance immense et les conséquences de la conversion des Saxons au christianisme. Telle est celle-ci, qui se trouve dans Pierre Damien, qui vivait au onzième siècle (988-1072). Il raconte l’histoire suivante dans son traité de E/eemosyna ’ : « Et cela me déplaît aussi beaucoup, que font cependant bien des gens : ils prennent eux-mêmes place à une haute table, tandis que les pauvres qu’ils font manger sont assis sur la terre nue au milieu des chiens ; et on sert à ceux-ci les mets sur leurs genoux, tandis que les riches se les font servir sur des tapis brodés. L’illustre duc et marquis Godefroi s m’a raconté ce fait, qu’on trouve dans l’histoire de son peuple. L’empereur Charles avait fait quinze campagnes contre le roi des Saxons, qui était encore dans les liens du paganisme, et avait perdu quinze fois la bataille; mais ensuite il fut vainqueur dans trois grands combats et finit par le faire prisonnier. Or, un jour que Charles, comme c’est l’usage, prenait son repas trônant à une place élevée, et que les pauvres qu’il nourrissait étaient humblement assis sur le sol, le roi prisonnier, qui mangeait à une autre table loin de l’empereur, lui fit dire ceci par un messager : « Votre Christ dit que dans les pauvres c’est lui -même qu’on accueille. De quel front nous pouvez-vous donc engager à courber la tête devant lui, que vous traitez avec tant de mépris, et auquel vous n’accordez pas la moindre marque d’honneur? » A ces mots, l’empereur se sentit atteint dans son cœur et rougit; il fut épouvanté de voir que la doctrine évangélique lui arrivait par la bouche d’un païen. Car le Seigneur dit : « Ce que vous avez
' Voyez ce qu'il en dit k Y Appendice, duraoinedeSaint-Gall (flei7.,n° il,p.80). n° XI. * Duc de Lorraine 10S5-1069, ou son
* Ce passage a été signalé et reproduit fils, époux de la grande comtesse Mapar M. Wattenbach, dans sa traduction tilde (Wattenbach).