LIVRE
fait à l’un de ceux qui sont mes plus humbles frères, vous me l’avez fait à moi *. »
On trouve une légende plus ancienne encore dans une vie de l'impératrice Mathilde, femme d’Henri I l’Oiseleur, écrite en 974 :
« En ce temps-là, y est-il dit, Charles le Grand, qui tenait les rênes de l’empire, homme très-chrétien, vaillant au combat, savant dans la loi, entièrement catholique de foi, et bienveillant et dévoué pour les serviteurs de Dieu, entra en guerre avec Witikind, pour défendre la foi, comme il faisait toujours contre les païens. Et quand les armées furent en présence, il vint aux deux princes l’idée de lutter en personne l’un contre l’autre, et celui que le sort ferait vainqueur devait avoir sans difficulté les deux armées à ses ordres. Et ces deux princes en étant venus aux mains, et combattant longtemps et fortement, le Seigneur, enfin touché des larmes des chrétiens, accorda à son fidèle champion la victoire sur son ennemi, comme le méritait sa foi. Alors un tel changement d’esprit subjugua l’obstination de Witikind, que volontairement, avec sa famille et toute l’armée des païens, il se soumit tant à la puissance royale qu’à la foi catholique’. »
Si en France les chansons de gestes faisaient épouser à Baudouin la veuve de Witikind, plusieurs familles en Allemagne prétendaient descendre de ce Witikind et d’une princesse carolingienne. Ainsi les seigneurs de Kappenberg, au onzième siècle, faisaient remonter leur généalogie à Emma ou Imeza, nièce de Charlemagne, que celui-ci aurait donnée à Witikind comme gage de la paix *.
La conversion de Witikind, que les poèmes français ne connaissent pas ou ne regardent que comme une hypocrisie suivie d’apostasie ‘, avait frappé tout particulièrement les Saxons, qui l’expliquèrent par un miracle. La légende suivante caractérise assez bien l’effet produit sur les imaginations des barbares par les mystères du christianisme.
« Le roi Charles avait l’habitude d'être suivi, les jours de grande
• Le même récit se retrouve avec quelques variantes dans Turpin (ch. 14), mais attribué àAgoland. Nous le reproduisons à V Appendice, n° Xll.
* Pertr, SS. t. X, p. 576.
8 Vov. la vie de Gottfricd de Kappenberg, dans Perti, SS., t. XII, p. 528. On sait que la dynastie Capétienne a aussi
été rattachée à Witikind; mais ce n’est sans doute qu’une erreur fondée sur une homonymie. Plusieurs familles encore régnantes en Allemagne revendiquent la même origine.
4 Charlemagne le reproche ü Witikind dans l’ancien Guitalm. (Voyez Karlamagnùs-Saga, V, 26.)
LES REÇUS
fête, par une foule de mendiants, à chacun desquels il faisait donner un denier d’argent. Profitant de cette occasion, Wittekind vint une fois dans son camp, pendant la semaine sainte, sous un déguisement de mendiant, se mêler aux pauvres qui suivaient ce prince, dans le hut d’espionner les Francs; mais le jour de Pâques, le roi fit dire la messe dans sa tente; alors Dieu fit un miracle : pendant que le prêtre élevait l’hostie sainte, Wittekind y vit un enfant vivant, le plus beau qu’il eût vu de sa vie, et ses yeux furent les seuls qui l’aperçurent. Après la messe, les deniers d’argent furent distribués aux pauvres, et pendant cette distribution Wittekind fut reconnu, arrêté et conduit devant le roi. Là il dit ce qu’il avait vu ; on l’instruisit dans les choses de la religion. Son cœur fut touché; il reçut le baptême et envoya dans son camp annoncer sa conversion aux autres princes, qui mirent fin à la guerre et comme lui se firent baptiser. Charles le fit duc et changea le cheval noir de son écu en un cheval blanc '. »
Ce récit et d’autres semblables ont abouti à un résultat tout différent de celui que présente la tradition française. Tandis que là Guiteclin est tué sans merci comme païen et apostat, en Allemagne il devient saint, et est même révéré comme tel, sans autre titre que des légendes plus ou moins douteuses *.
A la guerre de Saxe se rattachent encore diverses légendes qui concernent les expéditions de Charlemagne contre les autres peuples païens des contrées septentrionales. Il devait exister en français un poème sur la guerre de Frise, dans laquelle le principal adversaire de Charles était le roi Raimbaud *. Ce poème s’est perdu sans laisser de traces *, mais nous avons conservé quelques belles légendes restées populaires en Frise sur la conversion de ce pays; Charlemagne figure dans plusieurs d’entre elles *.
Les guerres contre les Danois ont à peine une mention passagère dans l’exposition d 'Ogier; elles forment, il est vrai, le sujet du poème de Gaufroi ; mais cette production de la décadence, qui ne s’appuie sur aucune tradition et n’a aucune valeur poé-
1 Grimm-Theil, Traditions allemandes, 11, U6. Cf. AA. SS. Jan , p. 384.
* Le “ janvier. Voyez Bollandà cejour.
* Voy. Phil. Mousket, v. *638, et v.
8452 et suiv. Oo ne sait au juste à quoi rattacher ie Gondrcbeuf, Gouldebeuf, Gondebeuf de Frise, très-fréquemment
mentionné dans les chansons de gestes et déjà dans Turpin 4 Un récit écourté et obsenr, dans la Karlamagnùs-Saga (I), où figure Raimbaud de Frise, ne nous apprend rien.
* Voy. Grimm-Theil, t. II, p. 139 et suiv.