LIVRE PREMIER
ment intéressants la durée, dans l’intervalle que nous avons déterminé, des chants consacrés à Charlemagne. Dans un manuscrit d’Eginhard, que M. Pertz et M. Teulet s'accordent à faire remonter au onzième siècle la Vita d’Eginhard est terminée par ce commentaire : « Reliqua actuum ejus (Caroli) gesta, seu ea guoin carminibus vulqo canunlur de eo, non hic pleniler descripla, sed require in vita quam Alchuinus de eo scribit. » Ce passage fait voir l’épopée carolingienne formée de bonne heure ; il soulève en outre une question que nous retrouverons ailleurs, celle de la Vie de Charlemagne attribuée à Alcuin.
Le second document que nous voulons signaler est plus explicite et plus ancien. Il s’agit du précieux fragment que l'éditeur des Monumenta Germaniæ historien a découvert à la Haye, sur les derniers feuillets d'un manuscrit du dixième siècle *, et publié dans sa collection C’est le débris d’un poème latin, dont le sujet était une guerre de l’empereur Charles contre les Sarrasins ‘. Dans le manuscrit de la Haye, les vers ont été réduits en prose, et, bien que l’auteur de ce travail se soit le plus souvent borné à changer l’ordre des mots, on ne peut pas toujours rétablir les hexamètres primitifs. Ce fragment est écrit dans le style ridiculement emphatique de certains ouvrages des neuvième et dixième siècles * : il cherche à simuler la science avec des mots extraordinaires, la poésie avec des tournures étranges, l’éloquence avec un pathos vide de sens qui tombe parfois dans le grotesque s. Le morceau conservé est un épisode d’un siège; les chrétiens donnent l’assaut; Charlemagne combat le roi païen :
Concurrunt reges pariter, Martcmque laccssunt Virihus emissis, quoniam lu ne rreditur illis Unum posse diem totum largirier orbem,
Propositique sui redit unusquisque labori
Ast eccontra magis se continct induperator Carolus, ut fortis, fixus pietatc Tonantis,
Quem sibi præsentem semper largumque scicbal
1 Ms. Bibl. Impér. 5354. Le manuscrit 4631 , du quinzième siècle, en est nne copie.
* Ihbl. rrg. 921.
* Perlz, SS. III, p. 708-710, en note.
* Ils sont désignés par ces mots : gnu offensa supemn régi.
' Il rappelle un peu celui d’Abbon, l’auteur du poème du SiSge de Paris.
* Nous donnons le fragment dans son entier à l'Appendice, n° I.
’ Nous n'avons pas ajouté un niot;sauf «M au dernier vers et que au quatrième); nous n'avons retranché que que au pre-
LES SOURCES
Le fragment ne nous apprend pas l’issue de la lutte ; les noms qui y sont cités sont Emoldus ou Emaldus, Bertramlus, qui est qualifié de Palatinus, Bernardus, Wibelinus et Borel ; les quatre premiers sont certainement des chrétiens ; le dernier parait au contraire être un ennemi. On doit considérer ce document comme extrêmement précieux, non pas tant par ce qu’il contient que par le seul fait de son existence. On peut en effet affirmer, sans hésitation, que le poëme dont il faisait partie a été traduit d’une langue vulgaire; le moine quelconque qui l’a composé ne pouvait avoir les qualités d’invention nécessaires à un poète original ; on ne saurait même prêter à la versification latine de ce temps la faculté de faire un poème d’après les récits populaires. Le sujet est d’ailleurs trop d’accord avec les poèmes en langue vulgaire, pour qu’on puisse se refuser à admettre que le versificateur a travaillé sur l’un d’eux. Ce fait n’a rien qui doive surprendre; on pourrait en produire de nombreux exemples. Nous nous bornerons à quelques-uns : le Waltharius ', poëme latin composé dans la première moitié du dixième siècle, par Gerald ou Eckehard dans le couvent de Saint-Gall, est certainement traduit de l’allemand, et sans doute d'un de ces chants même, appartenant au cycle des Nibelungen, qu’avait fait rassembler Charlemagne; on peut attribuer la môme origine au Ruodlieb *, écrit dans les premières années du onzième siècle par le moine de Tegernsee Fromond ; dans la même abbaye, vers 1160, Metellus donne le résumé d'un des poëmes qui ont concouru à former la chanson à'Ogier le Danois *. Plus tard, cet usage ne disparut pas : au douzième siècle on peut citer le poëme De Traditione Guenonis ‘, imité de notre Chamon de Roland , et au treizième un fragment de traduction du Willehalm de Wolfram d'Eschenbach \ On est donc parfaitement autorisé à regarder le fragment de la Haye comme traduit d’un poëme en langue vulgaire; c’est le plus ancien document que nous possédions en ce genre.
mier vers; nous n’avons eu besoin que de remettre le? mot? k leur place , et de donner une forme archaïque aux deux mots lorgiri et imperator ; de semblables recherches ne sont pas sans exemple & cette époque (cf. Bahr, passim ). La quantité contrà est fréquente dans les poètes de ce temps ; on trouve également Càntlud et Cârvlu*.
* Grirnm et Schmeller, Lateinische Gedichte , p. 3 et suiv.
’ Ibid., p. 129 et suiv.
* Voy. Canisius, Autiq. lect I, p. G8- 70 de l’appendice.
* F. Michel, La Chanson de Roland , p. 228 et suiv.
» Wolfram von Eschenbach,p.p. Lachmann, p. xlii et suiv