LIVRE II
6° Les Quatre Fils Aimon. Ce poëme. l’un des plus célèbres et des plus universellement populaires de tout le cycle carolingien ne nous’est point parvenu sous une forme aussi ancienne que son inspiration première. Il existe une versiou envers alexandrins, plus courte que celle qu’on a imprimée, mais à peu près de la même époque \ Toutefois le rajeunisscur auquel nous devons le texte publié, et dont le style un peu lâche nous fait souvent regretter l’énergie poétique dont devait être animé son original, en a, selon toute apparence, respecté les traits principaux, et Renaud de Montauban mériterait de nous intéresser rien que par le succès exceptionnel dont il a joui dans toute l’Europe. Ce succès n’a pas seulement eu pour résultat de le faire connaître et traduire dans tous les pays, et d’assurer à ses héros une popularité qui subsiste encore; il a eu une grande influence sur les compositions postérieures et a, notamment, déterminé en grande partie le caractère de Charlemagne et ses rapports avec ses vassaux dans les nombreux poèmes chevaleresques de l’Italie. C’est dans ce roman qu’on a longtemps vu le point central et comme le foyer de toute l’épopée carolingienne, et cette opinion, si puissante jadis sur l’esprit des lecteurs et des poètes, a été partagée de nos jours par des critiques de talent*. Le poëme attribué sans raison à Huon de Villeneuve mérite donc que nous nous y arrêtions quelque peu.
Les traditions sur lesquelles il se fonde paraissent s’être développées tout à fait isolément des autres parties du cycle carolingien. Les plus anciennes chansons ne connaissent rien de toute la famille d’Aimon*, tandis que l’on voit figurer dans Renaud presque tous les héros célèbres des autres gestes * ; toutefois cette dernière particularité ne prouve évidemment rien que contre l’ancienneté de la rédaction que nous possédons. Albéric desTrois- Fontaines parle (1° 47 v° B) d’Aimon, « qui eut quatre fils, Renaud,
* Vov. sur les imitations Étrangères, outre ce que nous avons dit au livre I, Grasse, Melzi et Gayangos, et sur les suites françaises, Histoire littér., t. XXII, p. 700 et suiv.
* Celle dont Bekkera publié un millier de vers {FieraOras, p. xtt et suiv.) ne date que du quinzième siècle ; elle est assez différente de celle du treizième siccle (Hist. litt., XXII, p. 704).
* Voy. par exemple oürrcs, die Teuts-
eh/m Volksbiieher , p. 99-131 ; Rosenkranz, Geschichte der Poésie, p 09-G0.
* C’est sansaucune raison que M. Tarbé (Romancera de Champagne , t. III) assimile à Renaud de Montauban le Renaud qui ligure dans la vieille romance des Francs de France.
* Par exemple Roland, Ogier, Olivier et d’autres; nous en avons tiré ci-dessus une allusion à la chanson des Üesnes cl une autre à celle de Mainet.
LES RÉCITS
Alard, Richard et Guichard , dont ou rapporte de grandes prouesses. » Pliilippe Mousket (v. 6444 et suiv.) résume brièvement leur histoire, et, plus tard, elleest l’objet d’innombrables allusions. Elle est trop connue, et on peut la trouver dans trop d’ouvrages 1 pour que nous la racontions en détail. Nous nous bornerons à la résumer très-rapidement, en faisant ressortir les traits qui intéressent particulièrement Charlemagne.
Des années se sont écoulées depuis la mort de Beuve d’Aigrcmont, tué par les traîtres, et son frère, Aimon de Dordone, a amené ses quatre fils à la cour de l’empereur qui les a armés chevaliers et a fait présenté Renaud de Bayard, le cheval féé. Un jour, Renaud joue aux échecs avec Bertholais, neveu de Charles; celui-ci perd la partie, et, dans son dépit, il frappe Renaud au visage. Renaud va se plaindre à l’empereur, mais Charlemagne, partial pour son neveu et peu rigoureux en fait de justice, refuse à Renaud celle qu’il demande. Le jeune homme change alors de langage :
« Sire, dist il au roi, quel merveille ci a !
Or laissons ce ester, je n'eu parlerai ja ;
Mais de la mort mon oncle* li parlcmens sera,
Que feistes ocire, dont maternent vos va.
De lui vos dumant droit, par cel qui nous cria.
Mi honcle et li miens pères s'amainerent pieça,
Mais endroit moi, dans rois, nel creanterai ja. »
(P. St, v. 35.)
L’empereur répond à cette explosion de colère par un nouveau coup de poing. Renaud rentre dans la salle où est encore Bertholais, et, saisissant le pesant échiquier, il tue l'insolent qu’on ne veut pas punir. La noise et le cri se lèvent dans le palais ; les épées se tirent, et les quatre fils d’ Aimon réussissent à s’échapper après de violents combats. La guerre s’engage alors entre eux et l’empereur ; mais, par une circonstance d’où naissent 4es situations les plus dramatiques, leur père , resté à la cour de Charles et lié par ses devoirs de vassal, est obligé de forjurer ses enfants, c’està-dire de rejeter, par un serment solennel, toute l’affection qu’il a pour eux, et de s’engager à les traiter en ennemis, à ne les re-
' Sans parier du poème lui-même, el t. XXII, p. 667 et suiv., Gôrres ( die Teutdes nombreuses éditions du roman en sclim Vuihbùcher, I. /.), etc. prose, nous citerons VHùtoire littéraire, ’ Ueuve d'Aigremont.