LIVRE
cevoir dans aucune de ses terres, et à les li\rer à l’empereur ^ ils tombent en son pouvoir.
Les longs incidents de la double guerre que soutiennent les quatre bannis, souvent sans autre ressource que le brigandage1, ne sauraient être rappelés ici. L’un des plus originaux est celui de la course de chevaux que Charlemagne fait proclamer dans l'espoir d’attirer Renaud, auquel il voudrait reprendre Bayard, et qui se termine, bien au contraire, par la perte de sa couronue d’or, enlevée par le hardi rebelle. Nous citerons encore un épisode relatif à l’empereur. Maugis, le fils de Beuve d'Aigremont, le cousin germain, par conséquent, des fils d’Aimon d'Ardenne, a plongé, par ses charmes et ses incantations, l’empereur Charlemagne dans un sommeil léthargique. Il l’enlève ainsi de sa tente, l’emporte dans le château même de Montauban, qu’il assiège, et le livre à ces ennemis pour lesquels il a été implacable. C’est au milieu d’eux que l’empereur se réveille; il regarde autour de lui, et quand il se voit au pouvoir de ceux qu’il assiégeait, il devine bien que c’est un tour de Maugis et jure tout haut de l’en punir. Richard, le plus violent des fils d’Aimon, entre en fureur :
Comment, fait il, dcablc, emperere Karlon!
J a vos avons nos pris et mis en no prison.
Encor no3 nienaciés par gTande mesproison !
Se j’en ere crcüz de Rcnaut le baron,
Ja perderez le cief pardesoz le menton.
(P. 337, v. II.)
« — Tais-toi, lui dit Renaud. Laisse dire sa pensée à notre seigneur Charles; mais crions-lui merci et demandons-lui la paix. Cette guerre dure depuis trop longtemps. » Et tous s’agenouillent devant l’empereur, les quatre vassaux rebelles et avec eux leurs prisonniers Roland, Ogier, Nuirne et Turpin; Renaud parle humblement pour eux tous :
Merci, dist il, frans rois : guerroier ne ruis mes;
Laissiés nos acorder por Deu et faire pes,
Ja no roverés cose que je ne face adès,
Fors renoier Jhesu, mes outre che ne mes
* Vov. p. 85, et cf. l'étrange barbarie enfants, p. 93. Elle cstplns grande encore qui éclate dans le discours d'Aimon & ses dans certaines imitations (voy. p. 39).
LES RÉCITS
Montalhan vos rendrai que je ai à garder,
Et mon destrier Raiart ki tant fait à loer;
Et puis voldrai ie régné à toi jori forsjurcr.
Toi nus pies et en lange m’en irai dire mer.
Et Maugis avec moi, que je puis tant amer,
Et servirons au temple bonement sans fauser. »
Karlesmaines l'eDtent, le cief prist à crollcr Et les dens à estraindre et les oelz à torner :
Sa main mist à son cief, si commence à jurer Car icele corone que il devoit porter Et par trestoi les sains c’on devoit aorer :
« Se tôt li hom del mont kc l'cn peûst trover M’en venoient prier por cestui acorder.
N'en feroie por aus le monte d'un disncr Se Maugis ne me rens, ke je ne puis amer :
Trencerai li les membres et le ferai brûler. *
Maugis n'est plus là, et d’ailleurs Renaud ne consentirait jamais à le livrer. Charles reste inflexible, aussi bien aux prières de Renaud qu’aux conseils de Naime et des autres pairs. Il continue à menacer ceux qui l’ont en leur puissance. Richard entre dans une nouvelle fureur; mais Renaud le retient encore, et s’adressant à Charles, il lui dit :
« Bons rois, alez vos ent, s’il vos vient à talent.
# Par icel Deu de gloire ki solel flst luisant Ja ne vos tenrai jor oltre voslre commant.
Vos estes mes drois sires, bien le vois conoissant :
Quant beu plaira et vos, sam proier tant ne quant,
Si seromes ami ensi comme devant. »
Quant li François Foirent, mult s’en vont mendiant.
Seul, Charles n’est pas touché de cette grandeur d’âme, et, à peine de retour dans son camp, il recommence la guerre avec un acharnement nouveau; elle se termine par une paix accordée à peu près aux conditions qu’avait proposées Renaud; celui-ci part pour la Palestine et revient mourir à Cologne, où il travaillait^ comme simple ouvrier, à construire la cathédrale.
7° Ogicr le Danois. La grande célébrité dont a joui ce héros n’est pas due uniquement aux premiers récits que ses luttes avec Charlemagne avaient inspirés au génie poétique delà France. C’est bien plutôt aux continuations que les poètes postérieurs inventè-